L'enseignement gnostiqne
Inutile d'aller plus loin dans la description des systèmes gnostiques. On reconnaît aisément sous leur diversité quelques idées communes et fondamentales. .
1° Le Dieu créateur et législateur de l'Ancien Testament n'est pas le vrai Dieu. Au dessus de lui, à une hauteur infinie, il y a le Dieu-Père, principe suprême de tous les êtres.
2° Le Dieu de l'Ancien Testament ignore le vrai Dieu, et le monde l'a ignoré avec lui avant l'apparition de Jésus-Christ, lequel, lui, procède du Dieu véritable.
3° Entre le vrai Dieu et la création s'interpose une série fort compliquée d'êtres divins d'origine ; dans cette série, il se produit à un point ou à l'autre un désordre qui en trouble l'harmonie. Le monde sensible, y compris souvent son créateur, procède de cette faute originelle.
4° Il y a dans l'humanité des parties susceptibles de rédemption, comme dérivant, d'une façon ou de l'autre, du monde céleste supérieur au Démiurge. Jésus-Christ est venu en ce monde pour les en dégager.
5° L'incarnation ne pouvant aboutir à une sérieuse union entre la divinité et la matière maudite, l'histoire évangélique s'explique par une union morale et transitoire entre un éon divin et la personne concrète de Jésus, ou encore par l'évolution d'une simple apparence d'humanité.
6° Il n'y a donc eu ni passion ni résurrection réelle du Christ : l'avenir des prédestinés ne comporte aucune résurrection des corps.
7° Le divin égaré dans l'humanité, c'est-à-dire l'âme prédestinée, n'est pas solidaire de la chair qui l'opprime. Il faut s'efforcer d'annihiler la chair par l'ascèse (tendance rigoriste) ou tout au moins ne pas croire que l'esprit soit responsable de ses faiblesses (tendance libertiniste).
De telles idées ne pouvaient évidemment se réclamer de l'Ancien Testament. Celui:ci, du reste, était répudié
universellement comme inspiré par le Créateur. La grande Eglise tenait ferme à la Bible d'Israël et trouvait le moyen de concilier Jahvé avec le Père céleste. Les gnostiques n'y parvenaient pas. On peut voir, par la lettre de Ptolémée à Flora l, comment l'exégèse était pratiquée dans les cercles valentiniens. La loi mosaïque y est ramenée, en partant de certains textes évangéliques, à trois autorités différentes: Moïse, les Anciens d'Israël et Dieu. Dans ce qui est de Dieu, il faut distinguer entre les bons préceptes, ceux du Décalogue ou de la morale naturelle, que le Sauveur n'est pas venu abolir, mais accomplir; les préceptes mauvais, comme celui du talion, abrogés par le Sauveur; enfin ceux qui n'ont qu'une valeur d'ombre, de figure, comme les lois cérémonielles. Mais il est clair que cette loi divine, ainsi composée de bons et de mauvais préceptes, ne peut être attribuée à l'être infiniment parfait, pas plus, du reste, qu'à l'ennemi de tout bien. Elle est donc l'œuvre d'un dieu intermédiaire, du Créateur. Flora, dit le docteur en terminant, ne doit pas se troubler d'entendre dire que le mauvais esprit et l'esprit moyen (le Créateur) proviennent de l'Etre souverainement parfait. « Vous l'apprendrez, Dieu aidant, en recevant la tradi- » tion apostolique que nous aussi nous avons reçue par » succession, avec l'usage de juger de toutes les doctrines » d'après l'enseignement du Sauveur » .
1 Epipli. Haer. XXXIII, 3-7. Rééditée et commentée par Harnack dans les Sitzungsbzrichte de l'académie de Berlin, 1902, p. 507-541.
Cette attitude exégétique est, en somme, facile à comprendre. Pour les penseurs religieux du IIe siècle, tout comme pour nous, la critique de la nature et de la loi est une perpétuelle tentation. L'homme a le droit de se plaindre de la brutalité des forces naturelles, et de s'en plaindre non seulement pour lui, mais pour tous les êtres vivants; en d'autres termes il est naturellement porté, de son point de vue très circonscrit, à déclarer que le monde est mal fait. De même la loi, établie pour des cas généraux, néglige et ne peut que négliger mille circonstances particulières, ce qui, bien souvent, la fait paraître absurde et injuste. Au dessus de ce monde et de ses misères, le cœur de l'homme pressent une infinie bonté, qui se manifeste dans l'amour et non dans la simple justice. Supposez un Grec cultivé dans cet état d'esprit et mettez-le en rapport avec la Bible. L'Ancien Testament lui offrira le dieu terrible qui crée sans doute, mais qui tout aussitôt punit sur la race humaine tout entière la faute de son premier couple ; qui se repent de l'avoir laissée se propager et la détruit, sauf une famille, avec la plupart des animaux, innocents assurément des fautes que l'on reproche aux hommes ; qui s'allie avec une peuplade d'aventuriers, la protège contre les autres nations, la lance en des expéditions de conquête et de pillage, réclame sa part du butin et préside au massacre des vaincus ; qui la dote d'une législation où, à côté de prescriptions équitables, il y en a de bizarres et d'impraticables. Les juifs éclairés, et les chrétiens avec eux, expliquaient ces traits fâcheux
Duchesne. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 12
par d'ingénieuses allégories. Nous ne pouvons en faireautant: mais nous nous tirons tout de même en contestant l'objectivité de ces tares divines et en considérant leur apparition dans les textes sacrés comme l'expression du dégrossissement progressif de l'idée de Dieu chez les hommes d'autrefois. Mais cette explication n'était pas à la portée des anciens. Les penseurs gnostiques s'abstinrent de demander à l'allégorisme ce qu'eu tiraient les orthodoxes. Comme ils avaient besoin de quelqu'un pour endosser la responsabilité de la nature et de la loi, ils en chargèrent le Dieu d'Israël. L'Evangile, au contraire, où résonnait, à leur estimation, un timbre tout différent, leur parut une révélation de la bonté suprême et de la perfection absolue.
Cette distribution des rôles pouvait paraître ingénieuse ; mais elle ne faisait au fond que reculer la difficulté. Le Démiurge expliquait la Nature et la Loi. Mais comment l'expliquer lui-même? Marcion, on le verra, ne chercha guère à résoudre cette énigme. Les autres n'y parvinrent qu'en intercalant entre le Dieu suprême et le Démiurge toute une série d'éons dans lesquels la perfection allait en s'atténuant à mesure qu'ils s'éloignaient du premier être, si bien qu'un désordre pouvait se produire et se produisait en effet chez eux : solution arbitraire et incomplète, qui ne pouvait manquer de susciter les critiques les plus vives.
On voit pourquoi, dans ces systèmes, l'Evangile de Jésus était le grand et, à vrai dire, le seul argument. On le percevait par des textes écrits, au nombre des-
quels figurèrent de bonne heure nos quatre évangiles canoniques *, et aussi par des traditions spéciales, soit écrites, soit orales. Ces traditions prétendaient reproduire, non pas l'histoire évangélique connue de tous, mais des entretiens secrets, le plus souvent postérieurs à la Résurrection, dans lesquels le Sauveur expliquait à ses apôtres, à Marie Madeleine et autres femmes de son entourage, les plus profonds mystères de la gnose:- De là les évangiles de Thomas, de Philippe, de Judas, les petites et grandes Questions de Marie, l'évangile de la Perfection, etc. D'autres livres se réclamaient des anciens justes, d'Elie, de Moïse, d'Abraham, d'Adam, d'Eve, de Seth surtout, qui, dans certains cercles, avait un rôle très important. Il y avait aussi, dans les sectes comme dans la grande Eglise, des prophètes inspirés, dont les paroles étaient recueillies et formaient une autre catégorie de livres sacrés : ainsi les prophètes Martiades et Marsanos chez les « Archontiques » .
Chez les Basilidiens, on s'appuyait sur la tradition d'un certain Glaucias, soi-disant interprète de saint Pierre. Il y avait aussi un évangile de Basilide, pour lequel saint Matthieu et saint Luc avaient été mis à contribution, et des prophètes, Barkabbas et Barkoph, dont les livres furent commentés par Isidore, fils de Basilide. Le chef de la secte avait lui-même écrit vingtquatre livres d' «Exégétiques » sur son évangile. Yalentin, lui aussi, se réclamait d'un disciple des apôtres, Théodas,
1 Les Gnostiques ne citent jamais les Actes, ni, bien entendu, l'Apocalypse.
qui aurait eu saint Paul pour maître, et sa secte possédait un « évangile de la Vérité » .
Telles étaient les autorités. L'enseignement se répandait de proche en proche et aboutissait à la formation de petits groupes d'initiés, qui, en général, s'efforçaient d'abord de combiner leurs doctrines secrètes avec la vie religieuse ordinaire des communautés chrétiennes. Mais ils étaient vite reconnus et formaient alors des associations autonomes, où ils avaient toute liberté pour développer leurs systèmes, graduer leurs initiations et célébrer leurs rites mystérieux. Le culte extérieur avait toujours pour eux beaucoup d'importance. Parler aux sens, exciter l'imagination, c'était un de leurs grands moyens. Ils ne se refusaient pas l'emploi de termes exotiques, de mots hébreux répétés ou prononcés à rebours et de tout l'appareil des sortilèges. Avec cela ils agissaient sur les esprits faibles ou inquiets, avides de science occulte, d'initiations, de mystères, sur la clientèle de l'orphisme et des cultes orientaux.
Les trois écoles de Valentin, de Basilide et de Carpocrate paraissent, les deux premières surtout, avoir eu un grand succès dans leur pays d'origine. Clément d'Alexandrie parle très souvent de Basilide et de Valentin ; il avait beaucoup étudié leurs livres. En dehors de l'Egypte, la secte basilidienne n'eut pas autant de vogue que celle de Valentin. Celui-ci se transporta de bonne heure à Rome, où il fit un long séjour l, sous
1 Iren. III, 4, 2: O&oXjvtTvo; y.àv ^àp rjXÔsv ti; 'Ptuu.ni iivi 'Y^iryj, w'/.y.aioz 8s £7rt riiou x,où wapsiAgivgM l'w; 'Avw^to'j. Tertullien (Praescr. 30).
les évoques Hygin, Pie et Anicet. D'après ce qu'en dit Tertullien, il y vécut d'abord parmi les fidèles, jusqu'au moment où sa curiosité dangereuse et sa propagande le firent exclure, d'abord provisoirement, puis définitivement, de la communauté chrétienne '.
Cet événement n'empêcha pas la secte de Valentin de se répandre un peu partout. Au temps de Tertullien le « collège » des Valentiniens était la plus en vogue de toutes les associations hérétiques. La doctrine du maître s'y maintenait, mais avec quelques bigarrures, qui donnèrent lieu à diverses écoles. Les maîtres les plus célèbres, Héracléon, Ptolémée, Marc, Théodote, nous sont connus par saint Irénée et Clément d'Alexandrie.
semble dire que Marcion et Valentin furent quelque temps, à Rome, orthodoxes et membres de l'Eglise, in catholicae primo doctrinam eredidisse apud ecclesiam Romanensem sub episcopatu Eleutheri benedicti. Le nom d'Eleuthère est mis ici à la place d'un autre. Il est, du reste, bien difficile de concilier ce renseignement avec celui de saint Epiphane, qui présente Valentin comme né en Egypte (il précise l'endroit), élevé à Alexandrie dans la sagesse des Grecs, puis occupé à répandre son système, en Egypte d'abord, puis à Rome, enfin en Chypre, où il se serait tout-à-fait séparé de l'Eglise (Haer. XXXI, 2, 7).
1 Ailleurs (Adv. Valent. 4) Tertullien attribue la perversion de Valentin au dépit d'avoir échoué dans une candidature à l'épiscopat: un confesseur lui aurait été préféré. On a vu dans ce confesseur le martyr romain Télesphore et, par suite, rattaché l'histoire à Rome. Mais Irénée, par lequel nous savons que Télesphore £vôo;o>; luaprûpiasv, ne donne pas la moindre idée qu'il ait échappé à la mort et se soit ainsi trouvé en situation de bénéficier de la praerogativa martyrii. Du reste il n'est nullement sûr que cet épisode de la vie de Valentin doive être placé à Rome plutôt qu'à Alexandrie.
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Carpocrate, lui aussi, ou du moins son hérésie, aborda le théâtre romain. Sous le pape Anicet (v. 155) une femme de cette secte, appelée Marcellina, vint à Rome et recruta beaucoup d'adhérents.