‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 5)Chapitre 21 sur 54 · La perxéciiiion de Dèce · texte numérisé non relu

La perxéciiiion de Dèce

Proclamé empereur, en septembre 249, Dèce se vit presque aussitôt en présence d'une double tâche : repousser l'invasion des Goths et réformer les mœurs. La première lui était imposée par les événements ; s'il ylj réussit pas, il trouva au moins, en s'y essayant, une

1 Firmilien, ap. Cypr., ep. LXXV, 10.

2 Cat. lib.

3 DenjTs d'Alexandrie, dans Eus., YII, 10.

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mort honorable. Quant à la seconde, il se l'était prescrite lui-même, sans mesurer ni ses forces ni les obstacles. Il rétablit la charge de censeur, la confia au sénateur Valérien, et lui donna commission de réformer tous les abus, au palais, au sénat, dans les administrations, enfin partout. C'est à ces idées de réforme générale que se rattache sa résolution d'extirper radicalement la religion chrétienne. Dèce vit dans le christianisme le plus actif dissolvant des mœurs romaines : il se figura qu'il en viendrait à bout par des mesures de rigueur sérieusement appliquées. Il était bien tard pour mener à bien une telle entreprise *.

L'édit de persécution, à en juger par son application, car nous n'en avons plus le texte, obligeait tous les chrétiens et toutes les personnes soupçonnées de l'être à faire un acte d'adhésion au culte païen, sacrifice, libation, participation aux repas sacrés. Dans chaque ville, dans chaque bourg même, une commission était

1 Sur cette persécution v. 1° Cyprien, Ep., 1-56; De lapais: 2° Denys d'Alexandrie, lettres à Fabius d'Antioche (Eus., VI, 41, 42), à Domitius et Didyme (Eus., VII, 11, 20), à Germanus (Eus., VI, 40). — Parmi les j)assiones martyrum qui se réclament de la persécution de Dèce, la passion de Pionius est la seule qui se puisse citer avec confiance (texte grec dans Gebhardt, Acta martyrum selecta, p. 96) ; celle de Carpus (ci-dessus, p. 266, n. 1) est peut-être, elle aussi, de ce temps. Quant à celles de saint Achatius (Antioche de Pisidie), de saint Maxime, des saints Pierre, André, Paul, Dionysia (Lampsaquej, de saint Conon (Magydos), de saint Nestor (Sidé), des saints Tryphon et Respicius (Nicée), des saints Lucien et Marcien (Bithynie), de saint Saturnin (Toulouse), ce sont des textes trop postérieurs aux événements pour être facilement utilisables.

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chargée de présider à ces formalités : elle délivrait, à ceux qui consentaient à s'y soumettre, des certificats de sacrifice \ Ceux qui s'y refusaient devaient être contraints par les fonctionnaires de l'administration et par les municipalités. Naturellement les évêques et le clergé, avec les autres notabilités chrétiennes, étaient recherchés tout d'abord. Les confesseurs, jetés en prison, s'y voyaient tourmentés par la faim, la soif et autres supplices lents, jusqu'à ce qu'ils se décidassent à l'apostasie. De temps en temps des condamnations capitales, des exécutions, montraient jusqu'où l'on était résolu d'aller. Le bûcher, supplice destructeur du corps, était assez souvent employé. On le considérait comme propre à déconcerter les espérances de résurrection. Quiconque se dérobait par la fuite avait ses biens confisqués.

Ces mesures, vigoureusement appliquées, parurent d'abord avoir obtenu un plein succès. Les masses chrétiennes eurent, devant la persécution, une tenue déplorable. « La défaillance fut universelle » , dit Denys d'Alexandrie ; « un grand nombre de personnages en vue se » présentèrent d'eux-mêmes; les fonctionnaires se lais- » sèrent conduire par leurs subordonnés ou par leurs

Z Quelques-uns de ces certificats nous ont été rendus, en original, par les papyrus égyptiens. Trois ont été trouvés dans le voisinage d'Arsinoé ; le quatrième provient d'Oxyrhynque. (Compte-rendus de l'Académie de Berlin, 1893, p. 1007; de l'Académie de Vienne, 1894, p. 3; Atti del II Congresso di archeol. crist., Rome, 1902, p. 398; Grenfell et Hunt, Oxyrhynchu* papy ri, t. IV, Londres, 1904). Cf. Harnack, Theol. Literaturzeitung, 1894, p. 38, 1G2 ; P. Franchi, Nuovo Bull, di archeol. crist., 1895, p. 68, et Miscellcmea di st. e cuit, ceci., 1904, p. 3.

Duchesne. Hiêt. anc. de l'Egl. - T. I. 2i

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» collègues. Appelés par leurs noms et invités A sacri- » fier, ils s'avançaient, la plupart livides ei tremblants.

» comme s'ils se fussent présentés non pas pour sacrifier, » mais pour être sacrifiés eux-mêmes. La multitude assem- » blée à ce spectacle les tournait en dérision; tout le » monde voyait que c'étaient des lâches, aussi timides » devant le sacrifice que devant la mort. Il y en eut » qui montrèrent plus d'assurance : ils couraient aux » autels, protestant qu'ils n'avaient jamais été chré- » tiens. C'est de ceux-là que le Seigneur a dit qu'ils » auraient de la peine à se sauver. Quant aux petites » gens, ils se mirent à la suite des autres ou s'enfui- » rent. Un certain nombre furent arrêtés. Parmi ceux-ci » il y en eut qui persévérèrent jusqu'à se laisser mettre » aux fers et en prison, quelques-uns même pendant un » temps assez long ; mais avant de passer devant le tri- » bunal ils abjuraient. D'autres ne furent vaincus que » par la torture » .

Les choses se passèrent à Cartilage et à Rome de la même façon qu'à Alexandrie. A Smyrne l'évêque Eudaemon abjura avec un grand nombre de ses fidèles. Il y eut en revanche des martyrs et surtout des confesseurs. A Rome, le pape Fabien, arrêté dès les premiers jours, fut supplicié le 20 janvier 250. Les prêtres Moïse et Maxime, les diacres Enfin et Nicostrate, furent jetés en prison, où ils demeurèrent plus d'un an: Moïse y mourut vers la fin de l'année. A Toulouse l'évêque Saturnin fut exécuté. A Smyrne, le prêtre Pionius, surpris au^ moment où il célébrait, avec quelques fidèles,,

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l'anniversaire de saint Polycarpe, subit le supplice du feu. En même temps que lui fut brûlé un prêtre marcionite, appelé Métrodore. Pione, qui se rencontra sur le bûcher avec un marcionite, avait trouvé un montaniste, Eutychianus, dans sa prison. L'édit ne distinguait pas entre la grande Eglise et les dissidents. A Antioche et à Jérusalem, les évêques Babylas et Alexandre furent aussi incarcérés et moururent en prison. Origène, incarcéré aussi et à peu près écartelé, échappa sur le moment à la mort; mais il survécut peu, affaibli sans doute par les souffrances qu'il avait endurées.

En beaucoup d'endroits les évêques réussirent à s'échapper. C'est ce que firent saint Cyprien à Carthage et saint Grégoire à Néocésarée. Il en fut de même, sans doute, à Césarée de Cappadoce et en bien d'autres endroits pour lesquels les renseignements font défaut. Denys d'Alexandrie, arrêté au moment où il quittait la ville, fut enlevé à son escorte par des paysans amis, qui le transportèrent en lieu sûr.

De leurs retraites, les évêques qui s'étaient cachés continuaient à diriger leurs églises ; ils restaient en communication avec les membres du clergé, qui, sous le feu même de la persécution, continuaient à remplir les fonctions de leur ministère, et avec les fidèles hardis qui ne laissaient pas chômer les œuvres de la charité chrétienne. La correspondance de saint Cyprien est très intéressante à ce point de vue. On peut y voir comment, à Eome et à Carthage, une communauté chrétienne parvenait à vivre sous le régime de la terreur.

A Rome la situation était si grave qu'il fut impossible de donner un successeur à Fabien. Le siège épiscopal resta quinze mois vacant.

Une année se passa dans ces angoisses. Les confesseurs, entassés dans les prisons, mouraient lentement. De temps à autre quelques-uns montaient sur les bûchers, étaient jetés aux bêtes ou avaient la tête tranchée. L'Eglise enregistrait avec joie ces nobles exemples. On enterrait les martyrs, on visitait les prisonniers, on secourait les fugitifs, on soutenait le courage des gens exposés, et déjà on s'occupait de consoler et de réconcilier les apostats pénitents.

Vers la fin de l'année 250 la persécution se ralentit. Au printemps suivant la sécurité revint. Les évêques reparaissaient; on reprenait les réunions. En novembre 251, Dèce périt devant l'ennemi, près du Danube. Le danger sembla disparu. Saint Cyprien put réunir un concile à Carthage et l'église de Eome se donna un évêque.

Cependant la tranquillité dura peu. Le successeur de Dèce, Trebonianus Gallus, rendit un nouvel édit par lequel les chrétiens étaient encore une fois obligés à sacrifier. Une peste terrible ravageait alors l'empire. Elle paraît avoir été l'occasion de cette seconde persécution, sur laquelle il ne reste que quelques allusions dans les lettres de saint Cyprien et de saint Denys d'Alexandrie l.

1 Cyprien, Ep. LIX, 6; Denys, lettre à Hermammon (Eus., VII, 1); c'est alors que Cyprien écrivit son traité ad Dernetrianum.

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Le nouveau pape, Cornélius, fut arrêté ; mais ses fidèles se portèrent en foule au tribunal, proclamant leur foi et se déclarant prêts à mourir pour la conserver1. Cornélius fut simplement interné à Centumcellae (Civitavecchia), où il mourut quelques mois après (juin 253). Lucius, élu à sa place, fut exilé, lui aussi, aussitôt après son ordination; mais son éloignement dura peu. Eappelé, soit par Gallus lui-même, soit par Emilien, son successeur éphémère, il reprit, vers le commencement de 254, la direction de son église, mais pour quelques semaines seulement, car il mourut le 4 mars. Emilien avait été déjà renversé par Valérien, qui rendit la paix à l'Eglise et se montra d'abord très favorable aux chrétiens.

On put alors apprécier les résultats de la persécution. Gallus l'avait ranimée pour satisfaire les passions populaires, soulevées par des calamités de tout genre, peste, lamine, invasion des barbares. Mais à l'origine c'est la raison d'Etat qui avait dicté à Dèce ses édits sanglants. Dèce et la raison d'Etat étaient vaincus. Sans doute, pendant quelque temps, la vie du christianisme avait paru suspendue. Des fonctionnaires optimistes durent écrire alors des rapports triomphants. Un nombre immense d'apostasies avaient été obtenues et inscrites sur les registres. La plupart des chrétiens connus comme tels étaient munis d'un certificat de sacrifice. Quelques entêtés, soumis au régime de la prison, finiraient à la

1 Cyprien, op. cit.

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longue par se soumettre aux formalités prescrites. Mais on oubliait une foule de gens <jiii avaient réussi à dissimuler leur qualité de chrétiens ou à dépister les recherches de la police. Si tant d'évêques, de prêtres, de diacres, étaient parvenus à se cacher et même à exercer leur ministère aux moments les plus critiques, c'est que la police ne pouvait ou ne voulait pas tout voir. La persécution finie, il resta un très grand nombre de fidèles qui, n'ayant pas été mis en demeure de sacrifier, n'étaient ni apostats ni confesseurs. Le succès de l'édit, complet en apparence, se trouvait être en réalité fort restreint.

De plus, ces mêmes apostats qui avaient sacrifié ou reçu des certificats de sacrifice, n'étaient pas pour cela ralliés à la religion de l'empire ni détachés du christianisme. En règle avec l'autorité, ils ne l'étaient pas avec leur conscience. Bien avant que la tranquillité ne fût revenue, les prêtres, les évêques, les virent arriver, pleins de larmes et de repentir, demandant pardon et sollicitant leur réintégration dans la société des fidèles. L'empereur avait réussi à faire commettre beaucoup de lâchetés, mais non pas à diminuer le nombre des chrétiens. Cette épreuve eut même pour effet de fortifier les courages. Les fidèles de Rome s'associèrent en masse, sous G-allus, à la confession de leur évêque: ils n'en avaient pas fait autant pour Fabien, au début de la persécution. L'opinion publique elle-même, celle des masses païennes, si parfois elle réclamait des rigueurs contre les chrétiens, tendait cependant à s'apaiser. Les

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vieilles calomnies tombaient chaque jour, à mesure que la multiplication des fidèles rapprochait, enchevêtrait davantage les deux sociétés et permettait de se mieux -connaître. Il n'y avait que clans les temps de calamités publiques que l'on entendait encore retentir le cri des foules : « Aux lions les chrétiens ! » Les scènes de martyre, qui exaltaient l'enthousiasme des fidèles et troublaient la conscience des apostats, arrachaient parfois des protestations aux païens eux-mêmes \ En somme, depuis le IIIe siècle, les empereurs qui laissèrent les chrétiens tranquilles paraissent avoir été d'accord avec le sentiment public, beaucoup plus que ceux qui les persécutèrent.

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