‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 5)Chapitre 29 sur 54 · La querelle baptismale · texte numérisé non relu

La querelle baptismale

Lucius mourut le 5 mars 254. Etienne, qui le remplaça, paraît avoir été, dès le principe, peu sympathique à l'évêque de Carthage. Ils ne tardèrent pas à se trouver en conflit, et cela d'abord à propos d'affaires qui ne concernaient ni l'Italie, ni l'Afrique.

Pendant la persécution, deux prélats espagnols, Basilide et Martial, évêques l'un d'Emerita (Mérida), l'autre de Legio et Asturica (Léon et Astorga) avaient demandé ou accepté un certificat de sacrifice. Pour ce fait et pour diverses autres fautes ils avaient été déposés de l'épiscopat et on leur avait ordonné des successeurs, Sabinus et Félix. Ils ne se résignèrent pas. Basilide partit pour Borne, réussit à convaincre le pape Etienne que les accusations portées contre lui manquaient de fondement, et se fit rétablir dans sa dignité. Peu satisfaits de ce revirement, leurs fidèles et surtout leurs successeurs prirent le parti de s'adresser au concile d'Afrique. Celui-ci était devenu une institution régulière. Nous voyons, par les lettres de saint Cyprien, que, sauf les temps de persécution, il s'assemblait au moins une fois par an, au printemps, et quelquefois à l'automne. Ces grandes assemblées périodiques contribuaient beaucoup au maintien et à l'uniformité de la discipline. Elles étaient célèbres en dehors de l'Afrique, et la réputation de l'homme illustre et sage qui en était l'âme ajoutait encore à leur considération. C'est à l'automne de 254 que le concile

fut saisi de la requête des Espagnols. Il procéda exactement comme avait fait le pape; c'est-à-dire qu'il n'entendit qu'une des parties et lui donna gain de cause. Basilide et Martial furent déclarés indignes de l'épiscopat. Il ne nous est guère possible, sur des enquêtes aussi incomplètes, de décider qui avait tort ou raison l. Mais, ce qui est clair, c'est que la lettre du concile d'Afrique * par laquelle les églises d'Emerita et de Legio-Asturica reçurent communication de la sentence, contraire à celle du pape Etienne, n'était pas faite pour plaire à celui-ci.

Peu après cet événement, Cyprien reçut coup sur coup deux lettres de l'évêque de Lyon, Faustin, qui lui dénonçait l'attitude schismatique de Marcien, son collègue d'Arles. Marcien était en communion avec Novatien; il appliquait rigoureusement ses principes sur la réconciliation des lapsi. Faustin et d'autres évêques de Gaule s'étaient adressés en vain au pape Etienne pour obtenir la cessation du scandale. En désespoir de cause, ils invoquaient le secours de l'évêque de Carthage. Etienne paraît avoir usé d'une certaine modération à l'égard des Novatiens ; on disait qu'il ne faisait aucune difficulté, contrairement à la discipline établie, de conserver leur rang aux prêtres ou diacres schismatique s qui revenaient à l'unité 3. Cyprien lui écrivit une lettre

1 Les évêques d'Espagne étaient partagés : Basilide et Martial étaient reconnus par quelques-uns d'entre eux. Ceux-ci sont fort malmenés par le concile africain. (Ep. LXVII, 3).

2 Ep. LXVII.

3 Ep. LXXII.

fort pressante \ Selon lui le pape avait le devoir d'intervenir en Gaule, d'écrire aux évêques de ce pays et aux fidèles d'Arles pour qu'ils fissent en sorte d'écarter Marcien et de lui donner un successeur. L'évêque de Carthage semble ici se constituer le champion de la discipline proclamée par Cornélius et Lucius et de la tradition de ces papes, mise en oubli par leur successeur. Le ton de sa lettre indique vraiment peu d'estime pour celui-ci. Etienne, qu'il méritât ou non ces reproches, ne pouvait guère être satisfait de recevoir une telle leçon. C'est sur ces entrefaites qu'éclata la querelle à propos du baptême des hérétiques.

A quelles conditions les hérétiques qui abandonnaient leurs sectes pour passer à l'Eglise catholique pouvaient-ils être admis dans celle-ci? Cette question paraît s'être posée avec quelque insistance vers la fin du IIe siècle, alors que les sectes pullulaient partout et que certaines d'entre elles commençaient à décliner. Deux cas pouvaient se présenter. L'hérétique converti pouvait avoir été initié au christianisme dans la grande Eglise ou dans la secte elle-même. Dans le premier cas, son initiation était sûrement valable, mais il avait commis une faute grave en abandonnant l'Eglise, et celle-ci était en droit de lui imposer une expiation pénitentielle analogue à celle des pécheurs ordinaires. C'est ce que l'on faisait partout. L'autre espèce était différente. L'Eglise catholique pouvait-elle reconnaître comme valable l'ini-

i Ep. LXVIII.

liât ion accomplie par des sectaires, chrétiens de profession, mais en révolte contre l'autorité, séparés de la communauté des fidèles, attachés à des doctrines flétries? En admettant que les bizarreries de leurs rites et de leurs formules en laissassent subsister l'identité essentielle avec ceux de l'Eglise, l'effet ne pouvait-il pas en être perverti par le sens que leur attachaient ceux qui s'en servaient? Cette question, assez délicate, ne fut point l'objet d'une entente préalable; aussi vit-on bientôt paraître des solutions diverses. Elles peuvent se ramener à deux. En certains endroits, on rejeta absolument toute initiation célébrée en dehors de l'Eglise légitime. A Rome et en Egypte on introduisit une distinction. L'initiation chrétienne comprenait deux actes, le baptême et ce que nous appelions la confirmation. Par le premier on était purifié de ses péchés, par le second on recevait le Saint- Esprit. Dans le rituel de ce second acte, un relief spécial était donné à une imposition des mains, accompagnée d'une invocation à l'Esprit septiforme. L'usage de Rome était de ne pas renouveler le baptême célébré par les hérétiques ; mais, comme on considérait que l'Eglise seule, l'Eglise légitime, est en situation d'invoquer efficacement l'Esprit-Saint, l'hérétique converti se voyait imposer les mains, comme pour la pénitence, en réalité pour qu'il reçût le Saint-Esprit.

A Carthage la répudiation totale s'autorisait d'une tradition assez longue. Tertullien, dans son traité du baptême, l'inculque expressément. Vers 220, elle avait été sanctionnée par un grand concile des évêques d'Afri-

que et de Numidie, réuni par Agrippinus. En Asie-Mineure, des conciles tenus à Iconium, à Synnada et en divers autres endroits avaient établi ! la même règle. Elle était également observée à Antioche et dans la Syrie du nord2. La Palestine, sur ce point, comme sur l' observance pascale, suivait l'usage alexandrin3.

Toutefois ces délimitations ne sauraient être considérées comme tout-à-fait rigoureuses. La centralisation était encore si peu avancée que, même en Afrique, il y avait des dissidences. En 255 4 le concile de Carthage fut saisi d'une consultation signée de dix-huit évêques numides qui avaient conçu des doutes sur la légitimité de l'usage dominant. Peut-être ces évêques s'étaient-ils émus de la divergence disciplinaire qui, sur ce point, séparait les églises de Rome et d'Afrique. Quoiqu'il en soit, le concile jugea que l'usage africain devait être maintenu comme le seul légitime. Il répondit en ce sens aux évêques numides, en leur donnant les motifs de sa

1 Cyprien, ep. LXXV, 7 (lettre de Firmilien); Denys d'Alexandrie dans Eus., VII, 7.

2 C'est ce qui résulte de la Didascalie et des Constitutions apostoliques.

3 On peut le déduire de l'attitude d'Eusèbe en cette affaire. Pour lui « l'usage ancien » est que l'on ne renouvelle pas le baptême, mais seulement l'imposition des mains; Cyprien lui fait l'effet d'un novateur.

4 Les lettres du recueil de Cyprien qui ont rapport à cette affaire sont les lettres LXIX-LXXV. Toutefois la lettre LXIX ad Magnum est encore en dehors de la question principale. Cyprien y traite le cas particulier des Novatiens, qu'il assimile aux autres hérétiques, et il expose sa doctrine sur le baptême •clinical.

décision l. Peu après, Cyprien lui-même écrivit à un évoque mauritanien, appelé Quintus, pour répondre à des demandes analogues 2. Déjà, dans cette lettre, on voit poindre un antagonisme spécial contre le pape Etienne, sans que celui-ci soit nommé. Au concile suivant, à l'automne 255 ou au printemps 256, Cyprien jugea opportun de couper court à toutes les objections que l'on soulevait en Afrique et de transformer en explications ouvertes la controverse indirecte et sourde qui divisait ses collègues. Il écrivit à Etienne 3, en son nom et au nom de l'assemblée, et lui transmit, avec la lettre du précédent concile, celle qu'il avait lui-même expédiée à Quintus. Il entendait, non seulement établir son droit à observer l'usage ancien de son église, mais présenter cet usage comme le seul admissible, et, par suite, y rallier l'église romaine elle-même.

Le concile de Carthage avait pris, en dehors de la question du baptême, une décision relative aux prêtres et aux diacres tombés dans le schisme ou ordonnés dans les sectes. Il les condamnait à rester dans la condition laïque. Etienne avait-il montré sur ce point une condescendance particulière? Nous n'en savons rien. Dans la suite de l'affaire il n'est question que du baptême.

Pendant que les délégués du concile se rendaient à Rome, Cyprien, consulté par un évêque appelé Jubaïen sur la valeur de quelques objections venues d'Italie, lui

1 Ep. LXX.

2 Ep. LXXI.

3 Ep. LXXII.

répondit par une longue exposition de sa doctrine l. Cette lettre est le morceau théorique le plus important dans toute cette controverse.

A Rome, où, depuis plus d'un an, on était morigéné à tout propos par le concile d'Afrique, les représentants de celui-ci furent accueillis assez froidement. La lettre qu'ils apportaient n'avait rien d'aimable. « Nous savons, » y était-il dit, que certaines personnes ne veulent ja- » mais abandonner les idées dont elles sont imbues et » ne changent pas facilement d'avis; que tout en main- » tenant avec leurs collègues les liens de la paix et de la » concorde, elles persistent dans leurs propres usages. » Nous non plus, nous n'entendons violenter personne, » ni faire la loi aux autres. Chacun des chefs d'église » est libre de conduire son administration comme il l'en- » tend, sauf à en rendre compte au Seigneur » 2. Dans cette tension des esprits, des paroles regrettables furent prononcées. On traita Cyprien de faux christ, de faux prophète, de mauvais ouvrier. Les légats ne furent pas admis à voir le pape ; on interdit même aux fidèles de les recevoir 3. Aux prétentions de Cyprien, Etienne ré-

1 Ep. LXXIII.

2 II n'est pas aisé de concilier cette permission avec la réprobation absolue dont Cyprien poursuit l'usage contraire au sien.

3 Ep. LXXV, 25. Firmilien répète ici ce que lui a raconté le diacre Rogatianus, lequel étant parti de Càrthage aussitôt après le concile du 1er septembre 256 n'a pu connaître, en fait de propos romains, que ceux qui avaient été tenus avant cette assemblée.

pondit pas une décision forl grave. Non seulement ne se laissa pas détourner de son usage et il ne cessi pas de le considérer comme le seul légitime, mais signifia aux évêques d'Afrique qu'ils eussent à s'y conformer, autrement il romprait tout rapport avec eux. La même sommation fut adressée en Orient.

La lettre d'Etienne parvint à Cartilage dans le courant de l'été. En attendant la prochaine réunion du concile, indiquée pour le 1er septembre, Cyprien écrivit à Pompeius, évêque en Tripolitaine, une lettre1 où il parle de la réponse d'Etienne et s'en plaint amèrement. Au jour dit, quatre-vingt-sept évêques de toutes les provinces africaines s'assemblèrent à Carthage, sous la présidence de Cyprien2. On y lut la correspondance entre Cyprien et Jubaïen. Le président invita ensuite tous les membres de l'assemblée à émettre chacun son avis: « Ce faisant, dit-il, nous n'entendons juger personne, ni » séparer de la communion ceux qui pensent autrement. » Aucun de nous ne se pose en évêque des évêques ni » ne recourt à une terreur tyrannique pour contraindre » ses collègues à l'adhésion. Tout évêque, dans la plé- » nitude de sa liberté et de son autorité, conserve le » droit de penser par lui-même 3 ; il n'est pas plus jus- » ticiable d'un autre que qualifié pour juger les autres » .

1 Ep. LXXIV.

2 Le procès-verbal est conservé. C'est le plus ancien document de ce genre. Les évêque,s se disent réunis ex provincia Africa Numidia Mauritania.

3 C'était sans doute l'avis de Privât de Lambèse ; ce qui n'avait pas empêché le concile d'Afrique de le déposer.

L'un après l'autre les quatre-vingt-sept évêques formulèrent un vote contre le baptême des hérétiques. D'Etie.ine et de sa lettre il ne fut fait aucune mention.

L'Eglise d'Afrique prenait ainsi une position de résistance passive. Elle ne niait pas la nécessité de se conformer en matière doctrinale à la première des églises, à l'église principale (pHncipalis) dont le pape était le chef et le représentant. Elle ne contestait pas même l'autorité particulière et supérieure qui résultait pour lui du lieu de son siège et de sa qualité de successeur de saint Pierre. Mais elle croyait que, dans l'espèce, on faisait une mauvaise application de cette autorité en cherchant à imposer aux autres un usage inadmissible. Comme sanction de ce jugement elle n'allait pas jusqu'à rompre les rapports avec Rome, en tant que cela dépendait d'elle. Elle se contentait de faire une déclaration solennelle de sa décision. Après la manifestation du concile, Etienne, s'il exécutait ses menaces, devait s'abstenir désormais d'envoyer à Carthage ses clercs et ses messagers : peut-être les clercs ou même les fidèles d'Afrique ne seraient-ils plus admis, s'ils venaient à Rome, à prendre part aux réunions liturgiques et aux secours distribués au nom de l'église. Les églises africaines, au contraire, devaient continuer à faire bon accueil aux Romains de passage en Afrique, et même à correspondre avec le clergé de Rome, autant qu'elles pouvaient être tentées de le faire, en sachant que leurs lettres couraient grand risque de n'être pas lues.

Cette situation, si elle avait duré, n'aurait pas tare à paraître intolérable. Le jour du concile on n'en mesi rait peut-être pas encore les inconvénients. Quoiqu'il soit, pour donner plus d'éclat à la manifestation qi l'on venait de faire et pour s'encourager à la résistaiK par l'exemple d'autrui, on chercha tout aussitôt à noue des relations avec les églises d'Asie-Mineure et d'Oriei qui, observant le même usage, se trouvaient engagé< dans la même controverse avec le pape. Un diacre, Rogatianus, fit voile pour la côte de Cilicie et passa en Cappadoce, auprès de Firmilien, le célèbre évêque de Césarée, qui, d'accord avec ses collègues de l'Asie-Mineure orientale, professait, sur la question du baptême, les mêmes principes que Cyprien. Comme lui, c'était un homme hautement recommandable par ses vertus, sa science, son expérience et son zèle. La lettre qu'il remit à Rogatianus *, et que celui-ci s'empressa de rapporter à Carthage, est conçue en termes fort durs pour le pape Etienne, sans cependant que son autorité y soit plus contestée que dans les documents africains.

L'hiver se passa ainsi, dans une sorte d'état de blocus entre Rome et les églises d'Afrique et d'Orient. Puis le printemps revint; la fête de Pâques fut célébrée, sans que rien, à notre connaissance, eût modifié cette triste situation.

Elle se dénoua par la mort d'Etienne, arrivée le 2 août de cette année 257. Ses successeurs, tout en

1 Ep. LXXV.

maintenant l'usage de leur église et en cherchant à le faire prévaloir dans la mesure du possible, ne crurent pas devoir être aussi rigoureux envers les dissidents. Denys d'Alexandrie, l'Irénée de ce nouveau Victor, appliquait dans son église la même règle qu'Etienne; mais il n'était nullement disposé à le suivre dans ses sévérités ni à observer l'excommunication prononcée contre la moitié de l'Eglise pour une divergence de cette nature. Il avait déjà écrit dans ce sens à Etienne lui-même 1 et à deux savants prêtres de Rome, Denys et Philémon, qui, naturellement, étaient du même avis que leur évêque. Après la mort d'Etienne, les dispositions du presbyte rium romain se modifièrent. Le nouveau pape Xyste II et ses collègues le laissèrent voir assez clairement. Denys d'Alexandrie, en leur écrivant, ne se croit pas obligé de déguiser ses sentiments sur la gravité de la démarche tentée par le pape défunt, sur la nécessité de maintenir la paix et de respecter les décisions d'assemblées conciliaires nombreuses et imposantes 2.

Ce langage contribua beaucoup à aifermir l'union, déjà rétablie par le seul fait du changement de pape. Xyste et Cyprien renouèrent les relations interrompues entre Eome et l'Afrique 3. La correspondance fut reprise aussi avec Firmilien. Le successeur de Xyste,

1 Eus., VII, 2, 5.

2 Eus., VII, 5-9.

3 Pontius, vie de saint Cyprien, c. 14: « Jam de Xysto, bono et pacifico sacerdote ac propterea beatissimo martyre nuntios acceperat » .

Denys, vint au secours do L'église cappadocienne, affli gée par l'invasion des Perses (259). Avec l'aumône la charité romaine, il lui envoya des paroles de paix l. Heureux temps, où la charité était si vive et les r<\sentiments si courts !

Toutefois, l'union ne se rétablit pas aux dépens (b l'usage incriminé par le pape Etienne. Saint Basile, ai IVe siècle, appliquait encore les mêmes principes qu< Firmilien; on faisait de même en Syrie. Les Africaine aussi gardèrent leur coutume et n'y renoncèrent qu'ai concile d'Arles (314), sous l'empereur Constantin.

La mort d'Etienne était à peine connue à Cartha^ que la persécution y éclatait. Le 30 août '257, Cypriei fut arrêté par ordre du proconsul et interné à Curubi; Un an après, le 13 septembre 258, on vint l'y cherche] pour une deuxième comparution. L'audience eut lieu le lendemain. Le proconsul lui dit: « Tu es Thascius Cyprianus? » — « Je le suis » , répondit l'évêque. — « Tu es le pape des sacrilèges?2 — Je le suis. — Les très saints empereurs ordonnent que tu fasses les cérémonies. — Je n'en ferai rien. — Pense à toi. — Fais ce qui t'est prescrit; le cas est assez clair pour qu'il n'y ait pas besoin de longs conseils » .

Le proconsul, qui n'avait pas souvent de tels criminels à juger, délibéra pourtant avec ses assesseurs. Puis, d'une voix mal assurée, il résuma les griefs de

1 Saint Basile, ep. 70.

2 Tu jiapam te mcrUegae mentis liominïbus prciebuisti?

l'Etat contre le pontife chrétien et termina en lisant sur ses tablettes : « Thascius Cyprianus est à châtier par le glaive » .

Les chrétiens de Carthage, accourus dès la nuit précédente, se pressaient en foule autour du tribunal. Ils accompagnèrent leur évêque au lieu du supplice. Cyprien mourut simplement, dignement, comme il avait vécu. En dépit des circonstances, ses fidèles lui firent des funérailles triomphales l .

Après la persécution de Valérien et jusqu'à celle de Dioclétien, c'est-à-dire, en gros, pendant les quarante dernières années du IIIe siècle, l'histoire de l'Eglise en Occident se dérobe entièrement à nos regards. Par Eusèbe et aussi par une chronique romaine, nous connaissons la suite des papes de ce temps-là et le temps qu'il siégèrent. Denys, successeur de Xyste II, a laissé sa trace dans l'histoire des controverses orientales: mais nous ne savons rien de son activité à Rome et en pays latin. A plus forte raison en est-il de même de ses successeurs Félix, Eutychien, Gains, sur lesquels les documents orientaux eux-mêmes sont tout-à-fait muets. Deux successeurs de saint Cyprien, Carpophore et Lucien 2 , nous sont connus par leurs noms, mais seulement par leurs noms. D'autres noms cl'évêques peuvent être relevés dans les catalogues de quelques autres églises,

1 Les Acta proconstUaria de saint Cyprien sont une des meilleures pièces que nous ayons sur les martyrs.

2 Optât, De schism. Donatistarum, I, 19.

432 < hai'ituio xx.

Rien par ailleurs sur le reste de l'Afrique et de l'Italie, sur les provinces illyriennes et danubiennes, sur la Gaule, la Bretagne et l'Espagne. En ce dernier pays cependant, il se tint, tout à la veille de la dernière persécution (v. 300), une grande assemblée conciliaire, dont les décrets permettent de jeter un coup d'œil sur la situation et les institutions de l'Eglise en ce temps-là. Nous en parlerons plus loin.

L'Orient chrétien jusqu'à Dèce.

La haute Asie-Mineure et son hellénisation. — Propagande apostolique. - Lés églises de Bithynie, de Pont, de Cappadoce. — Alexandre et Firmilien, évêques de Césarée. — Grégoire le Thaumaturge. — Antioehe après saint Ignace. — Les évêques Théophile et Sérapion. — Edesse et ses rois chrétiens. — Bardesane. — La Syrie du sud. — Eglises de Césarée en Palestine et de Jérusalem. — Jules Africain. — Bérylle, évêque de Bostra.

l.° — La haute Asie-Mineure.

En dehors de la province d'Asie, qui regarde la mer Egée, l'Asie-Mineure comprenait encore, au nord, la Bithynie, puis les hautes terres du Pont, qui s'étendent le long de la mer Noire jusqu'au massif arménien ; au sud, la Lycie, la Pamphylie, la Cilicie haute et basse, qui bordent la mer de Chypre d'un littoral sinueux, alterné de plaines et de montagnes ; à l'intérieur enfin, autour du steppe central et de son grand lac salé, la Galatie et la Cappadoce, celle-ci dominée par le sommet isolé du mont Argée et par les chaînes du Taurus et de l'Anti-Taurus.

Au moment où commence l'histoire chrétienne, la plupart de ces pays étaient à peine hellénisés ou même ne l'étaient pas du tout. Bien avant Alexandre, les gran-

Duchesxe. Ilist. anc. de VEgl. -T. I.

des cités grecques avaient fondé quelques comptoirs sui les côtes, notamment sur celles du Pont-Euxin. Ces établissements se développèrent après la conquête macédonienne, et d'autres cités s'organisèrent peu à peu dans l'intérieur. De là l'hellénisme put rayonner à l'aise vers les principautés demeurées barbares, vers le Pont, la Cappadoce et le petit état celte fondé au IIIe siècle entre la Phrygie et le Pont par quelques bandes d'aventuriers, gaulois. Mais il fallut du temps pour que les mœurs, les religions, les institutions, les idiomes de ces peuples barbares ou autrement civilisés que les Grecs et les Romains, se laissassent remplacer ou assimiler. Au temps de saint Jérôme on parlait encore celte aux environs d'Ancyre, tout comme dans les campagnes de Trêves; les dieux des vieux sanctuaires du Pont et de la Cappadoce avaient encore leur aspect exotique lorsque le christianisme les supplanta. C'est seulement au quatrième siècle que les Cappadociens arrivèrent à la littérature.

Les Romains, une fois maîtres du pays, en laissèrent d'abord une grande partie à des princes indigènes ;: ce n'est que peu à peu et assez lentement que toute l'Asie-Mineure fut soumise au régime provincial. A partir de Trajan il y eut cinq provinces : au nord celle de Bithynie-Pont ; au sud celles de Lycie-Pamphylie et de Cilicie : à l'intérieur celles de Galatie et de Cappadoce.

On était encore loin de cette assiette, quand saint Paul, vers l'année 45, commença d'évangéliser les juiveries et même les populations païennes de CilicieT

l'ortent chrétien jusqu'à dèce 435

de Pamphylie, de Pisidie et de Lycaonie. Il est possible que, clans ses voyages ultérieurs, il ait fondé quelques communautés dans la Galatie proprement dite \ La première épître de saint Pierre suppose une prédication plus étendue : elle est adressée aux élus dispersés dans le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l'Asie et la Bitliynie. Un demi-siècle plus tard, les chrétiens étaient fort nombreux dans la province de Bithynie-Pont, qui s'étendait encore jusqu'au delà de l'Halys et comprenait l'importante échelle d'Amisos (Samsoun). C'est de cette ville que Pline, gouverneur de la province, adressa à l'empereur Trajan ce fameux rapport où il se plaint de ce que la propagande chrétienne ait envahi non seulement les villes, mais les bourgs et les localités de campagne, faisant le vide autour des temples et produisant la baisse sur les prix des victimes. Vers ce même temps Marcion, jeune encore, vivait à Sinope auprès de l'évêque son père. Sous Marc-Aurèle le faux prophète Alexandre fonda dans la ville d'Abonotique (Inéboli) le culte de Glycon, le dieu serpent, et son imposture, en dépit de Lucien et de ses pamphlets, atteignit bientôt un succès énorme. On voit, par ce qu'en dit le satirique, que les chrétiens étaient très nombreux dans cette partie

1 La Pisidie et la Lycaonie faisaient alors partie de la province de Galatie. Il n'est pas sûr que les Galates à qui fut adressée la célèbre épître aient été des Galates proprement dits, des habitants de l'ancien territoire celte. Rien n'empêche que cette dénomination ne désigne tout simplement les chrétientés de Lystres, Iconium, Antioche de Pisidie, etc., organisées par saint Paul au cours de sa première mission.

436 CHAPITRE XXT.

du Pont. Alexandre les redoutait fort et les joignait aux épicuriens dans ses malédictions contre les profanes.

Denys de Corinthe écrivit aux fidèles de Nicomédie, agités, comme tant d'autres, par la propagande marcionite. Il répondit aussi à une consultation que deux chrétiens d'Amastris, Bacchylide et Elpiste, lui avaient fait parvenir. Sa réponse était adressée « à l'église d'Amastris avec celles du Pont» \ Il y traitait des sujets d'ordre pratique, du mariage, de la continence, de la réconciliation des pécheurs et des hérétiques. L'évêque d'Amastris est nommé dans la lettre : il s'appelait Palmas. Nous le retrouvons, vers 190, dans l'affaire de la Pâque. Les évêques du Pont adressèrent à ce propos au pape Victor une lettre où Palmas d'Amastris était nommé le premier, comme le plus ancien 9.

L'histoire d'Alexandre d'Abonotique est déjà propre à montrer combien il était aisé, en ces pays peu cultivés,

1 Ttj 1/t/cXrota -zf, Trapi'.y.s'jay, "Aaaotp'.v aaa tocî; x.aTà Ho'vtsv. Eus.,

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