Edcs.se
La ville d'Edesse, située au delà de l'Euphrate, dans la haute Mésopotamie, devint, vers la fin du IIe siècle avant J. C, la capitale d'un petit royaume indépendant des Séleucides et gouverné par une dynastie indigène. Ces princes s'appelaient presque tous Abgar ou Manon. Ballottés entre l'influence parthe et celle de Rome, mais plutôt attirés dans l'orbite romaine, ils parvinrent à maintenir leur autonomie jusqu'au IIP siècle. L'organisation, par Sévère, d'une province de Mésopotamie, avec capitale à Nisibe, les isola du royaume parthe et prépara l'annexion complète.
Ce petit royaume d'Osroène était, malgré le nom macédonien de sa capitale, tout-à-fait en dehors de l'hellénisme. On y parlait syriaque. Les juifs étaient très
1 Eus., VI, 11.
2 Saint Jérôme (De viris, 64; cf. Chronique, 01. 251, 4) parle d'un prêtre d'Antioche appelé Geminus, qui aurait vécu sous. l'évèque Zebinus et laissé quelques écrits.
3 Ci-dessus, p. 371 ; cf. p. 464.
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nombreux de ce côté. Vers le temps de l'Evangile, Izate, roi d'Adiabène (ancienne Assyrie), embrassa le judaïsme avec sa mère Hélène. Vers le commencement du IIe siècle un changement politique amena sur le trône d'Edesse une branche de la dynastie des Abgars qui se rattachait à la descendance d'Izate. Deux ou trois générations plus tard, Abgar IX Bar-Manou (179-214) se convertit au christianisme ; son fils Manou, qui lui succéda, fut chrétien lui aussi. Jules Africain était en rapports d'amitié avec ces princes. Manou ne régna pas longtemps; Caracalla (216) le détrôna et l'envoya prisonnier à Rome. Ce ne fut pas la fin du royaume d'Osroène; on trouve encore des Abgars jusqu'au temps de Gordien III.
La conversion du roi exerça naturellement une grande influence sur le développement du christianisme dans les pays euphratésiens. Déjà au temps de la controverse jjascale ( v. 190) il y avait plusieurs évêques en Osroène *. A Edesse, l'église chrétienne était un édifice bien apparent : une inondation rayant détruite, en 201, elle est mentionnée dans le récit de la catastrophe, tel que le conserve la chronique locale 2.
La religion à laquelle le christianisme succédait était un de ces cultes, si répandus en Orient, où la divinité se dédouble en deux formes, mâle et femelle. On peut s'en faire une idée par la description que donne 3 Lucien
1 Eusèbe, V, 23; cf. ci-dessus, p. 200.
2 Ed. Hallier, Texte h. U.t t. IX, 1, p. 8G.
3 De Dea Syria.
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du temple de Maboug ou Hiérapolis. Une des œuvres pieuses était la castration sacrée. Abgar, une fois converti, interdit sévèrement cette pratique.
A Edesse, comme en tant d'autres lieux, l'histoire des origines chrétiennes a été remplacée par leur Légende. On s'y prit de bonne heure. Dès la fin du IIIe siècle il circulait des écrits l, censés tirés des archives du royaume, où la conversion du roi était rattachée au Sauveur lui-même. Abgar, malade, est informé des miracles de Jésus; il lui écrit et l'invite à venir à Edesse. Jésus s'excuse, mais il prononce une parole prophétique sur Edesse, disant qu'elle ne sera jamais prise par les ennemis, et promet au roi qu'il lui enverra bientôt quelqu'un. Après la Passion, l'apôtre Thomas envoie en effet un disciple appelé Addaï (Addée ou Thaddée), qui convertit le roi, le baptise et le guérit. Le royaume tout entier embrasse la foi. L'église d'Edesse a pour premiers évoques Addaï lui-même, puis ses deux disciples et collaborateurs, Aggaï et Palout. Sous F épiscopat d'Aggaï, un changement de prince amène une persécution. Aggaï est tué: Palout, son successeur, n'ayant personne pour le consacrer, va demander l'imposition des mains à Sérapion, évêque d'Antioche, lequel l'avait lui-même reçue de Zéphyrin, évêque de Rome.
Il est inutile de relever les difficultés historiques et chronologiques dont fourmille ce récit. On a transporté aux temps apostoliques, avec le fait capital, la
1 Lipsius, Die Edessenische ,Abgarsctge (1880); Tixeront, Les origines de l'église d'Edesse (1888).
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conversion du royaume, diverses personnes ou circonstances qui n'ont eu de réalité qu'au déclin du IIe siècle. L'apôtre Thomas passait, dès le temps d'Origène \ pour avoir porté l'évangile chez les Parthes. A Edesse on croyait, au IVe siècle, avoir son tombeau, et cette croyance était consacrée par une basilique où les pèlerins affluaient.
Mais la grande célébrité d'Edesse, au temps des rois chrétiens, c'était Bardesane. Né en 154 2, il vécut dans l'intimité de ses princes, et, si Jules Africain 3 ne l'a pas confondu avec un homonyme, il aurait été comme eux un grand chasseur. Ce que nous savons 4 de sa littérature nous révèle un philosophe brillant et quelquefois sensé, un éruclit curieux, un poète charmeur. Ses croyances traversèrent d'assez grandes variations. Les éons l'attirèrent quelque temps, comme tant d'autres esprits distingués. Parvenu à une foi plus correcte, il garda toujours des traces de son passage à travers la gnose. Le marcionisme, répandu au delà de l'Euphrate par un certain Prépon, trouva en lui un adversaire. Il écrivit aussi contre le plérôme valentinien et autres hérésies du temps. Ses œuvres, si nous en avions autre
1 Eus., III, 1; cf. Eecogn. Clem., IX, 29. Voir plus loin, ch. XXV, ce qui est dit des Acta Thomas.
2 Date conservée dans la Chronique d'Edesse, qui indique même le jour, 11 juillet (éd. citée, p. £0).
3 Kzo-ii, dans Thévenot, Mathem. veteres, p. 275.
4 Sur Bardesane, v. Philosopha, VI, 35 ; VII, 31 ; Eus., IV, 30; Epiph., Haer., 50 et les hymnes de saint Ephrem, surtout l-(î 'et 50-50
chose que de menus fragments, seraient I<is plus anciens monuments de la littérature syriaque. Des cent-cinquante hymnes qu'on lui attribue, quelques bribes seulement ont survécu dans les cantiques que leur opposa saint Ephrem. C'est avec beaucoup de doute que l'on peut prononcer son nom à propos d'une apologie syriaque adressée à Septime Sévère et placée faussement sous le nom de Méliton l. Le livre intitulé « Les lois des pays »2, un dialogue où Bardesane figure comme interlocuteur, n'est sûrement pas de lui, mais de quelque disciple ; peut-être même n'a-t-il pas été écrit d'abord en syriaque. Cependant la question du destin et de l'influence des astres, qui s'y trouve débattue, l'avait été aussi par Bardesane lui-même dans un traité « Du destin » (-ici zvyj.zuiv/;;), adressé à un certain Antonin 3 et dirigé contre un astrologue appelé Abidas.
Pour exposer ses idées, Bardesane employait volontiers la forme du dialogue. C'est, dans la littérature araméenne, à la fois un Platon et un Pindare \ Ceux qui l'ont lu lui reprochent surtout un certain déterminisme astrologique et des idées docètes.
1 Otto, Corpus Apolog., t. IX, 423.
2 Cureton, Spic. sgriarum; trad. française dans Nan, Bar* desane l'astrologue, te Livre des lois des pays, Paris, 1899. — Eusèbe, Praep. ei\, VI, 9, 10 en a conservé deux fragments, qui se retrouvent aussi dans les Recogn. Clem., IX, 19, etc. Cf. Nau, Une biographie inédite de Bardesane l'astrologue, Paris, 1897.
3 L'empereur Caracalla?
4 C'est peut-être lui l'auteur des Actes de saint Thomas, écrit de ce temps, ou au moins des hymnes, de saveur un peu gnostique, qui s'y trouvent insérées.