‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 5)Chapitre 4 sur 54 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

perspectives ouvertes sur témoignages bien vérifiés. Pour mon usage personnel je préfère les terrains solides; j'aime mieux aller moins loin et marcher avec plus de sécurité, non plus sapere quam oportet sapere, sed sapere ad sobrietatem.

Rome, 22 novembre 1905.

Avis sur la deuxième édition

L'accueil fait à ce livre a été si favorable que, deux mois après la mise en vente de la première édition, il a fallu en préparer une deuxième. Elle est exactement semblable à la première. En trois endroits seulement de légers changements ont été introduits: p. 320, on a dû noter la découverte du texte grec de la Chronique d'Hippolyte ; p. 460, on a tenu compte de renseignements biographiques fournis, sur Jules Africain, par un papyrus récemment publié; enfin, p. 353, note 2, d'après l'avis d'un hébra'ïsant exercé, on a modifié l'appréciation d'abord émise sur une différence de traduction entre les Septante et saint Jérôme.

L'empire romain, patrie du christianisme,

La Méditerranée et le monde antique. — L'empire romain et ses voisins.

— Le peuple juif et la religion juive. — Les provinces romaines et l'organisation municipale. — Mœurs, idées, religion: mystères, cultes orientaux.

— Préparation évangélique.

Au moment où naquit le christianisme, l'empire pacifique de Rome s'étendait sur tous les pays riverains de la Méditerranée. Dans l'ensemble du monde il correspondait à peu près à ce qu'est maintenant l'Europe ; mais il était plus isolé. Sans parler de l'Amérique, encore insoupçonnée, les grandes agglomérations humaines de la Chine, de l'Inde, de l'Afrique intérieure, ignoraient la Méditerranée comme elles étaient ignorées d'elle. Avec ces pays presque fabuleux on aurait pu, il est vrai, communiquer par le Nil ou par les deux golfes qui flanquent la péninsule arabique et s'ouvrent sur la. mer des Indes : c'est précisément sur ces grands chemins du monde que, depuis les temps les plus reculés, prospérèrent les empires d'Egypte, d'Assyrie, de Chaldée et de Susiane. Mais, malgré leur situation géographique, si favorable aux relations lointaines, ces états semblent avoir été toujours à peu près fermés du côté de l'Orient. C'est vers la Méditerranée que se portait leur expansion con-

Duchesxe. Hlêt. anc. de l'Egl. - T. I. 1

quérante et civilisatrice; c'est aussi de ce côté qu'ils finirent par se heurter à des nations plus jeunes, destinées à arrêter leur développement, à fermer leur histoire et à les remplacer dans la direction politique de l'Asie occidentale.

Au VIe siècle avant notre ère, le Nil et l'Euphrate se trouvèrent réunis sous la domination des Perses, race entreprenante, dont les conquêtes atteignirent la mer Egée et le Danube, en même temps qu'elles s'étendaient à l'est jusqu'à l'Indus. Deux cents ans plus tard, Alexandre brisa cet empire passager et mit l'Orient sous l'autorité des Grecs. L'établissement politique par lequel il essaya de couronner ses magnifiques aventures n'eutr sans doute, qu'une durée bien éphémère. Mais la conquête macédonienne doit être considérée surtout comme l'avènement de l'hellénisme en Orient. En ces pays d'antique et puissante culture, Alexandre inaugura un régime destiné à une toute autre fortune que son empire à lui. De bonne heure, il est vrai, l'Iran reprit son indépendance et vécut à part des royaumes grecs, entraînant avec lui ses vieux vassaux du Tigre et de l'Euphrate. Mais ni les roist Parthes, ni leurs successeurs Sassanides, ne parvinrent à reprendre, en face de l'Occident, le rôle des Assourbanrpal et des Darius. Tout développement de ce côté leur fut interdit. Sans doute ils virent tomber les royaumes grecs, mais les légions romaines s'installèrent à leur place. La frontière était désormais gardée pour de longs siècles. Maîtresse de l'Italie, victorieuse à Carthage et en Grèce, Rome brisa

L'EMPIRE BOMAfif, PATRIE DU CHRISTIANISME 3

en 64 la royauté des Séleucides ; trente ans après elle hérita de celle des Ptolémées. La Méditerranée tout entière, depuis Antioche jusqu'à l'Espagne, reconnaissait son empire. César y joignit la Gaule; Auguste porta sa frontière jusqu'au Danube, Claude jusqu'à l'Ecosse. Au nord le monde romain ne se heurtait qu'à des populations barbares: l'Océan formait sa frontière à l'ouest, le désert au sud. Ce n'est qu'à l'Orient, du côté du Tigre et de l'Arménie, qu'il confinait à un autre empire : encore le contact avec les Parthes était-il atténué par l'interposition d'une ligne de petits royaumes tributaires, depuis le Pont-Euxin jusqu'à la mer Rouge.

C'est dans un de ces petits états, la Judée, que le christianisme apparut. Le judaïsme, qui le précéda et le prépara, fut d'abord représenté, en ce coin de la Syrie méridionale, par la vie religieuse d'un petit peuple formé de tribus diverses, rassemblé en un royaume, puis en deux, qui ne durèrent pas longtemps et tombèrent sous les coups des Assyriens et des Chaldéens. Au moment de la dernière catastrophe (590), cette vie religieuse, progressivement épurée sous l'influence de prophètes inspirés, avait pour centre le sanctuaire national de Jérusalem. On y adorait un dieu unique, on l'adorait comme le seul vrai Dieu et Seigneur, auprès duquel toutes les autres prétendues divinités n'étaient qu'idoles et démons. L'Israélite le connaissait comme auteur et maître du monde: il se savait lié à lui par des pactes antiques et spéciaux. Jahvé, le Créateur, était son dieu à lui, comme il était, lui, le peuple de Jahvé. De là un sentiment très

haut de sa dignité, de sa race et de sa mission; de là une confiance inébranlable en ses destinées et en Celui qui les lui avait ménagées.

Le Temple fut détruit, la dynastie supprimée, le peuple lui-même dispersé en de lointains exils : Israël espéra quand même et son espérance ne fut pas déçue. Les Perses ruinèrent l'empire chaldéen, prirent et pillèrent l'odieuse Babylone, et finalement permirent aux Juifs de rebâtir leur sanctuaire, de se grouper autour, et même de fortifier Jérusalem. De l'indépendance nationale il fallut faire son deuil; on se consola en resserrant de plus en plus les liens qui unissaient les fils d'Israël à Jahvé et en Jahvé. Les souverains de Suse accordaient une large autonomie locale, qui fut maintenue après eux par les Ptolémées et les Séleucides, jusqu'au moment où Antiochus Epiphane conçut la folle pensée d'helléniser le peuple de Dieu. La défense religieuse aboutit à l'insurrection. De celle-ci, quand le succès l'eut couronnée, sortit un état autonome, gouverné par les grands prêtres asmonéens, fils des héros de l'indépendance. Peu à peu ces prêtres se transformèrent en rois cle Judée. Ce régime dura près de cent ans, jusqu'à l'arrivée des Romains. Pompée, qui mit fin au royaume séleucide et prit Jérusalem (63), laissa subsister, en somme, cet état de choses. Antoine remplaça (40) les derniers asmonéens par un aventurier du pays, Hérode, celui qu'on appelle Hérode le Grand. C'est par son nom que s'ouvre l'Evangile. Quand il mourut (750 de Borne, 4 av. J.-C.) le royaume assez vaste qu'on lui avait attribué fut divisé

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en trois parts : celle qui comprenait Jérusalem échut à son fils Archélaùs : il la garda jusqu'en l'an 6 de notre ère. Alors il fut destitué et remplacé par des procurateurs, dont la série, sauf un intervalle de trois ans (Hérode Agrippa, 42-44), se prolongea jusqu'à la grande insurrection de 66.

Au moment où elle éclata, le christianisme était déjà né et sa propagande avait inauguré ses voies. Elles ne le conduisirent pas d'abord vers l'Orient : ce n'est que plus tard qu'on le voit prendre pied dans l'empire parthe. Dès ses débuts il regarda du côté du monde grec et de l'empire romain.

L'empire romain, malgré les scandales dont Rome était le théâtre, assurait la paix, la sécurité, la. liberté même, en ce sens qu'il favorisait volontiers la vie des organisations municipales. Les provinces, gouvernées les unes par des proconsuls annuels au nom du sénat, les autres par des légats propréteurs au nom du prince, pouvaient être considérées comme des groupes de circonscriptions communales administrées par les magistrats élus de la ville chef-lieu. Dans les pays où le régime municipal n'avait pas été introduit, l'autonomie était organisée autrement. Les fonctionnaires, sauf ceux de l'impôt, étaient peu nombreux; la justice, sauf — et encore pas partout — les causes criminelles, restait aux mains des magistrats municipaux. Cependant les personnes qui jouissaient du droit de cité romaine n'étaient justiciables que des tribunaux de Rome. Les provinces frontières étaient les seules qui eussent des troupes im-

périales; le maintien de la paix intérieure était encore affaire locale, confiée aux autorités des villes. Cette organisation libérale n'entraînait pas de désordres graves; des précautions avaient été prises pour que le pouvoir municipal ne sortît pas des classes aisées; les masses populaires n'avaient aucune influence sur le gouvernement communal.

Sous ce régime le monde prospérait, la civilisation grecque et romaine conquérait rapidement les pays où jusque là avaient régné soit des mœurs différentes, soit la barbarie. Les campagnes conservaient l'usage des anciens idiomes, comme le celte, le punique, l'ibère, l'illyrien, le syriaque, l'égyptien ; dans les villes on ne parlait guère que le grec ou le latin. Un vaste système de routes reliait entre elles les diverses parties de l'empire : la poste impériale y circulait, en même temps que les voitures des particuliers. La Méditerranée était elle-même une voie immense, sûre et rapide. Aussi les relations, devenues faciles, étaient-elles fréquentes.

Cependant il circulait dans ce grand corps plus de vie matérielle que de sève intellectuelle. Le siècle d'Auguste était passé ; l'éloquence et la poésie ne jetaient plus aucun éclat ; les grammairiens avaient succédé aux grands écrivains. La philosophie elle-même subissait une éclipse. Les sectes en vues, l'épicuréisme et le stoïcisme, ne se préoccupaient guère de métaphysique ; les rares esprits qui méditaient encore, comme Sénèque, méditaient sur la morale. A Rome, quelques nobles caractères, les Thraséas, les Helvidius Priscus, entretinrent contre

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la tyrannie des Césars et des Flaviens la protestation de la conscience humaine, en même temps qu'une demirevendication de la liberté disparue. Mais ni cette généreuse opposition ni la philosophie spéculative n'avaient d'action appréciable sur le populaire de Rome ou sur les masses provinciales.

En religion, les classes supérieures étaient généralement sceptiques. Des anciens cultes, romains ou helléniques, il ne restait guère que les cérémonies officielles. En dehors du rite, la vieille religion de Rome avait été peu de chose. Elle s'adressait à des dieux abstraits, sans forme, sans poésie, quelquefois sans nom. L'imagination grecque, au contraire, avait su revêtir de formes brillantes les abstractions du naturalisme primitif, en avait fait des hommes transcendants en beauté, en force et en intelligence. De ces séduisants immortels les poètes chantaient les exploits et les aventures; mais nulle théologie sérieuse ne fut déduite de leur panthéon. La philosophie, il est vrai, s'ingénia à donner un sens cosmogonique aux fables religieuses; mais on arrivaainsi à les discréditer beaucoup plus qu'à les expliquer. Détourné de l'Olympe traditionnel, l'instinct religieux se porta vers les mystères, où l'on prétendait donner le mot des énigmes éternelles, délivrer l'âme captive et lui assurer le bonheur dans une autre vie. Mais les initiations grecques n'attiraient guère le peuple; quelques-unes, où la morale courait trop de risques, avaient été déjà ou prohibées ou soumises à une étroite surveillance.

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La conquête de l'Orient et de l'Egypte introduisit d'autres éléments religieux. Des cultes bruyants, excitants, immoraux, dont les cérémonies admettaient pêlemêle hommes et femmes, riches et pauvres, libres et esclaves, se répandirent de toute part. L'Egypte fournit ceux d'Isis et de Sérapis, la Syrie ceux d'Adonis et d'Astarté, la Perse celui de Mithra, la Phrygie ceux de Cybèle et de Sabazius. D'innombrables associations se fondèrent partout en l'honneur de ces divinités nouvelles, et leur culte ne tarda pas à donner au sentiment religieux un aliment qu'il ne trouvait plus guère dans les cérémonies officielles.

Celles-ci, d'ailleurs, subissaient une transformation. Les anciens sanctuaires nationaux continuèrent sans doute à être desservis; mais une divinité nouvelle, plus présente et plus puissante, s'installa à côté des anciennes et leur fit une redoutable concurrence. Je veux parler du culte de Eome et d'Auguste l. Ce culte fit sa première apparition, en province, sous l'empereur Auguste, et se repandit avec une extrême rapidité. Dans chaque province une assemblée de délégués des cités se réunissait chaque année auprès d'un temple consacré à Eome et à l'empereur. Ces délégués élisaient parmi eux un prêtre, qui, jusqu'à l'année suivante, exerçait le sacerdoce de ce culte au nom de la province, sous le titre de flamen, de sacerdos, d'àp)risps'j; (grand-prêtre). On

1 Dans cette formule le nom d'Auguste ne désigne pas l'empereur Octaviem-Auguste en particulier, mais l'Auguste vivant, l'empereur en fonctions.

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célébrait des sacrifices, et surtout des jeux publics, avec la plus grande solennité ; puis l'assemblée se séparait, après avoir contrôlé la gestion du prêtre sortant de charge. En dehors de ces cérémonies d'un caractère provincial, le culte de Rome et d'Auguste avait, dans la plupart des villes, ses temples et ses prêtres municipaux, et, de plus, ses associations religieuses. Moulé sur l'organisation municipale et provinciale, qu'il rattachait par une sorte de lien sacré au gouvernement suprême de l'empire, il ne tarda pas à représenter le plus clair de la religion officielle.

Tous ces cultes, si divers d'origine et de sens^ vivaient ensemble sans qu'aucun d'eux prétendît exclure les autres. On se décidait entre eux suivant ses goûts et ses commodités ; en général on admettait qu'ils pouvaient tous être pratiqués, suivant les circonstances. Le christianisme n'a pas trouvé la place vide. Il lui a fallu extirper des âmes qui s'ouvraient à lui, non seulement l'attachement particulier à tel ou tel culte, mais encore une certaine sympathie pour tous les paganismes qui s'étaient peu à peu croisés ou superposés dans la dévotion vulgaire.

De ce qui vient d'être dit on peut conclure que la propagation du christianisme a trouvé dans la situation de l'empire romain à la fois des facilités et des obstacles. Parmi les facilités il faut mettre au premier rang la paix universelle, l'uniformité de langue et d'idées, la rapidité et la sûreté des communications. La philosophie, par les coups qu'elle avait portés aux vieilles légendes

et par son impuissance à créer quelque chose qui les pût remplacer, peut aussi être considérée comme un utile auxiliaire: les Pères de l'Eglise parlent du paganisme comme Lucien. Enfin les religions orientales, en donnant un aliment quelconque au sentiment religieux, l'ont empêché de mourir, lui ont permis d'attendre la renaissance évangélique. Mais à côté des facilités, que d'obstacles ! L'empire romain deviendra bientôt persécuteur ; à plusieurs reprises il entreprendra une lutte à mort contre le christianisme. L'esprit raisonneur de la philosophie grecque s'emparera des éléments doctrinaux de l'enseignement chrétien ; il en fera sortir cent hérésies diverses. Quant aux cultes populaires, s'ils conservaient d'une certaine façon le sentiment religieux, ce n'est pas d'eux que l'on devait attendre un secours quelconque contre ces passions égoïstes et honteuses qui forment toujours, dans les nations comme dans les individus, le plus difficile obstacle à l'œuvre du salut.

La primitive église à Jérusalem.

Le judaïsme dans l'empire et en Palestine. — Les disciples de Jésus: leur propagande, leur organisation. — Saul de Tarse. — Premières conversions parmi les gentils favorables au judaïsme.

«Le salut vient des Juifs» disait Jésus à la Samaritaine. Ce mot caractérise l'aspect extérieur de la propagande évangélique. C'est à Jérusalem qu'elle a son premier point de départ; c'est en passant par les juiveries établies un peu partout dans l'empire qu'elle atteint les populations païennes.

Depuis que le monde avait été ouvert par Alexandre et par les Romains, le judaïsme avait essaimé. En dehors de la Palestine, son berceau, il possédait, depuis l'exil, un centre important à Babylone. Celui-ci, pourtant, est à peu près négligeable dans l'histoire du christianisme primitif. Il n'en est pas de même de la colonie juive d'Alexandrie, qui formait environ les deux cinquièmes de la population de cette grande ville. De là sortirent, outre l'exégèse de Philon, le livre canonique de la Sagesse et plusieurs apocryphes importants. Cependant, comme Févangélisation de l'Egypte est entourée d'une obscurité profonde, il n'y a pas non plus à s'arrêter sur ce point. Dans le reste de l'empire, les principales villes avaient une population juive plus ou moins nom-

breuse, occupée de petit commerce et protégée par des privilèges, plusieurs fois renouvelés depuis les premiers successeurs d'Alexandre. Les enfants d'Israël se réunissaient dans leurs synagogues pour entendre la lecture et l'explication des Livres Saints, prier en commun et traiter les affaires spirituelles ou temporelles de la congrégation locale. Leur formation religieuse comportait d'abord une séparation aussi absolue que possible d'avec les païens, puis la foi au Dieu d'Israël, les espérances, messianiques et l'observation de la Loi, mais tempérée par les circonstances et dégagée du formalisme étroit qui régnait à Jérusalem.

En Palestine, le Temple, sanctuaire unique du culte de Jahvé, conservait un puissant prestige. La hiérarchie sacerdotale, dirigée par le parti aristocratique des Sadducéens, maintenait avec rigueur les prescriptions rituelles. Mais le luxe, la dépravation, l'indifférence religieuse, qu'affichaient les chefs du sacerdoce, leur platitude en face des autorités romaines, leur mépris pour les espérances messianiques et la doctrine de la résurrection, leur avaient enlevé l'affection du peuple et jetaient, aux yeux de quelques-uns, une certaine déconsidération sur le Temple lui-même. Il se trouvait des gens, qui, saisis de dégoût, fuyaient le sanctuaire officiel et ses desservants, pour se livrer, loin du monde, au service de Dieu et à la pratique scrupuleuse de la Loi. Les Esséniens représentent ce mouvement. Ils vivaient groupés en petites communautés sur les bords de la mer Morte, aux environs d'Engaddi.

Les prêtres sadducéens furent les persécuteurs de Jésus-Christ et de ses disciples. Quant aux Esséniens, ils vécurent à côté du christianisme naissant, et, s'ils se joignirent à lui, ce ne fut que tardivement. Les Pharisiens, si souvent stigmatisés dans l'Evangile pour leur hypocrisie, leur faux zèle et leurs observances bizarres, ne formaient pas une secte particulière : leur nom servait à désigner en général les gens scrupuleux pour le culte de la Loi, et non seulement de la Loi, mais de mille pratiques dont ils l'avaient surchargée, y attribuant autant de valeur qu'aux préceptes essentiels de la morale. Du reste ils étaient les défenseurs fidèles des espérances messianiques et de la croyance à la résurrection. Sous leur attachement excessif et orgueilleux aux détails des observances ils conservaient un fond sérieux de foi et de piété. L'Evangile fit parmi eux de nombreuses et d'excellentes recrues.

Mais comment et en quelles circonstances commença, dans ce monde religieux de Palestine, le mouvement qui devait aboutir à la fondation de l'Eglise ? Tous les renseignements s'accordent à nous indiquer, comme point de départ, un groupe de personnes qui vivaient à Jérusalem dans les dernières années de l'empereur Tibère (30-3 7 j. Ces premiers fidèles se réclamaient du nom et de la doctrine de Jésus de Nazareth, récemment supplicié par ordre du procurateur Pilate, à l'instigation des autorités juives. Bon nombre d'entre eux l'avaient connu vivant; tous savaient qu'il était mort crucifié : tous aussi croyaient qu'il était ressuscité, encore qu'une partie seulement d'en-

14 CHAPITRE ïT.

tre eux eussent joui de sa présence après sa résurrection. Ils le considéraient comme le Messie promis e1 attendu, l'envoyé, le Fils de Dieu, qui devait rétablir en ce monde le règne de la justice et donner au bien une revanche éclatante sur le mal. Il avait promis de fonder un royaume, le royaume de Dieu, dont les méchants seraient exclus et dont l'accès était assuré à tous ceux qui s'attacheraient à lui. Son supplice, il est vrai, avait retardé l'accomplissement de la promesse ; mais celle-ci ne tarderait pas à se réaliser. On en avait le gage dans le triomphe remporté sur la mort par la résurrection du Maître. Celui-ci était présentement assis à la droite de Dieu son Père, d'où il allait venir manifester sa gloire et fonder son royaume.

En l'attendant, ses fidèles s'occupaient à répandre la bonne nouvelle, l'Evangile, et à former ainsi le personnel des élus. Ils vivaient en union spirituelle : une même foi, une même attente, les tenaient serrés les uns contre les autres. Leurs chefs étaient douze hommes qui, les années précédentes, avaient vécu dans l'entourage intime de Jésus, avaient reçu de lui les enseignements qu'ils distribuaient en son nom, et se trouvaient en situation d'attester ses miracles. Cette intimité avec le Maître ne les avait pas, à la vérité, empêchés de l'abandonner au moment critique, et ce n'est pas sans résistance qu'ils avaient admis sa résurrection. Maintenant leur conviction était au-dessus de toute contradiction et de toute épreuve. On ne tarda pas à le constater.

Ce premier groupe de fidèles demeurait profondément imbu de l'esprit juif. Entre eux et les juifs pieux il n'y avait guère de dissidence possible. Tout ce que croyaient, espéraient ou pratiquaient, les personnes sincèrement religieuses de leur nation, ils le croyaient aussi, l'espéraient, le pratiquaient. Comme les autres ils allaient au Temple, comme les autres ils se soumettaient aux observances communes du mosaïsme. Un seul point les caractérisait: le Messie, pour eux, n'appartenait pas aux indéterminations de l'avenir. Ils l'avaient trouvé, car il était venu et s'était fait connaître : ils étaient sûrs de le revoir bientôt.

Mais s'il n'y avait là rien qui sortît du cercle des idées ou préoccupations juives, on ne saurait dire qu'une telle espérance, avec le groupement dont elle était la raison d'être, pût agréer au sacerdoce juif, pût même lui demeurer nidifié rente. Se réclamer de Jésus, et surtout le désigner comme l'espoir d'Israël, c'était protester contre l'exécution d'un personnage que les chefs de la nation avaient jugé dangereux, coupable, cligne de mort. D'autre part, le mouvement populaire, dont les manifestations avaient si fort alarmé le grand-prêtre, reprenait sous une autre forme. Au lieu d'acclamations bruyantes on se trouvait en présence d'une prédication discrète: mais les adhérents solides paraissaient déjà plus nombreux qu'au temps de Jésus: ils se multipliaient chaque jour: une société s'organisait pour les encadrer. Ils avaient leurs chefs, et c'étaient précisément les amis que Jésus avait recrutés en Galilée, dès la première heure.

Dans ces conditions il était difficile que les autorités juives ne fissent pas la vie dure aux disciples de Jésus. C'est en effet ce qui arriva, comme nous le voyons dans les récits du livre des Actes l. Les apôtres, arrêtas et réprimandés, faisaient tête aux prohibitions, supportaient verges et prison, sans se laisser intimider. Les prêtres, d'ailleurs, ne pouvaient faire tout ce qui leur plaisait. Le procurateur, apparemment, ne se prêtait pas volontiers à de nouveaux supplices. Il y eut un moment plus dur à passer. Etienne, l'un des premiers convertis, auxiliaire zélé des apôtres, fut accusé de blasphème contre le lieu saint et contre la loi de Moïse. A en juger par le discours que le livre des Actes lui fait tenir, il semble bien que ses propos aient eu quelque véhémence spéciale. Toujours est-il que le sanhédrin, enhardi peut-être par la mollesse du procurateur, ou profitant d'un moment de vacance de cet emploi, prononça contre Etienne une sentence de mort et le fit lapider selon les formes traditionnelles. A la suite de cet événement, des mesures rigoureuses furent prises contre les fidèles, et la communauté, effrayée, se dispersa pour un temps. L'alarme, cependant, ne fut pas bien longue, et l'« Eglise», comme on commençait à dire, ne tarda pas à se reformer.

Son organisation intérieure ne paraît pas avoir été "bien compliquée. On y entrait par le baptême, symbole de l'adhésion à Jésus, au nom de qui il était conféré,

1 Cf. Matth. X, 16-24; 1 Thess. II, 14.

et en même temps de la conversion, de la réforme morale, que le fidèle s'imposait. Un repas commun et quotidien était le signe et le lien de la vie corporative. On y célébrait l'Eucharistie, mémorial sensible et mystérieux du Maître invisible. Dans les premiers jours le besoin de vivre ensemble fut si intense que l'on alla jusqu'à la communauté des biens. De là des développements administratifs: les apôtres se choisirent sept auxiliaires qui devinrent les prototypes des diacres. Un peu plus tard on voit apparaître une dignité intermédiaire, un conseil d'anciens (presbyteri, prêtres), qui assistent les apôtres dans la direction générale et délibèrent avec eux.

Bien qu'elle eût pris rapidement un développement assez considérable, cette première communauté chrétienne dut renoncer de bonne heure à s'incorporer l'ensemble des juifs palestiniens. Sa propagande se heurta, non seulement à la malveillance des autorités religieuses, mais aussi à la résistance de l'opinion générale. Contrariée à Jérusalem, elle se répandit ailleurs, moins, semble-t-il, en vertu d'un plan préconçu que sous l'action des circonstances. La dispersion qui suivit la mort d'Etienne transporta au loin nombre de fidèles enthousiastes, qui semèrent la « bonne nouvelle » par toute la Palestine et même au delà, en Phénicie, en Syrie, jusque dans l'île de Chypre. La Galilée, première patrie de l'Evangile, devait avoir conservé un noyau d'anciens disciples ; il y en avait même à Damas, dans le royaume d'Arabie. C'est à ce moment et dans ces circonstances

Duchesne. Hist. anc. de VEgl. - T. I. 2

que vint à l'Eglise naissante l'adhésion la moins prévue, en la personne de Saul de Tarse, ardent et savant zélateur de la Loi, jusqu'alors persécuteur fanatique des disciples de Jésus. Converti par une apparition du Seigneur sur la route de Jérusalem à Damas, il se joignit d'abord aux fidèles de cette dernière ville, puis se mit à ^vangéliser le royaume d'Arabie.

Comme toutes les recrues de cette première heure r Saul était un juif dé race, imbu de l'esprit exclusif et dédaigneux qui animait ses congénères et réglait leurs rapports avec les gens étrangers à leur nation. Dans ce petit monde il allait de soi que le royaume de Dieu était pour le peuple de Dieu, pour cette nation privilégiée que Dieu avait comblée de tant de faveurs, à qui il avait fait tant de promesses. Mais comme le peuple de Dieu semblait peu disposé, dans son ensemble, à se ranger parmi les fidèles de Jésus, il se produisit chez ceux-ci une certaine tendance à élargir les bases de leur communauté. Quelques-uns d'entre ceux que la persécution avait chassés de Jérusalem s'adressèrent à des personnes bien disposées pour la religion juive et la pratiquant d'une certaine façon, comme le ministre de la reine d'Ethiopie et le centurion Corneille. Les Samaritains eux-mêmes furent atteints par la prédication évangélique. Le livre des Actes rapporte à ce propos quelques épisodes choisis, bien propres à caractériser cette situation. On sent dans ces récits, même quand cela n'est pas dit expressément, que de telles conversions n'allaient pas sans quelque difficulté . L'ad-

mission du centurion Corneille et de son groupe souleva chez les fidèles de Jérusalem des objections assez vives pour que l'apôtre Pierre se sentît obligé de les écarter ; il ne le fit qu'en se couvrant d'une intervention divine.

Les événements et développements rapportés jusqu'ici se placent entre les années 30 et 42; c'est à peu près tout ce qu'on en peut dire, au point de vue de la chronologie, laquelle, faute de données bien sûres, demeure, pour le détail, très incertaine. En l'année 42 on revit un roi juif à Jérusalem, Hérode Agrippa, petitfils d'Hérode le Grand, qui, depuis quelques années déjà, gouvernait les tétrarchies de Philippe et d'Hérode Antipas (TransJordanie et Galilée). Installé dans la ville sainte par la grâce de l'empereur Claude, il y régna trois ans. Ce fut un dur moment pour la communauté chrétienne. Agrippa avait tout intérêt à flatter les chefs de l'aristocratie sacerdotale; il se mit au service de leurs rancunes contre les disciples de Jésus. Plusieurs d'entre eux en pâtirent. L'un des apôtres les plus en vue, Jacques, fils de Zébédée, fut décapité; Pierre fut arrêté aussi; le même sort lui était réservé; il n'y échappa que par miracle.

Mais Hérode mourut peu après (44); le régime des procurateurs fut rétabli et les fidèles retrouvèrent une sécurité relative.

Une ancienne tradition rapporte à ce temps la dispersion des douze apôtres, demeurés jusque là dans la communauté de Jérusalem. Les violences d'Hérode,

dirigées surtout contre eux, expliqueraient assez leur départ. Toutefois Pierre se trouvait encore à Jérusalem quelques années après x.

1 Sur cette tradition, v. Harnack, Chronologie, 1. 1, p. 243, et Dobschùtz, Texte und Unters., t. XI1, p. 51. M. Harnack attache, je crois, trop d'importance à cette tradition, qui semble dériver de quelque écrit apocryphe, comme le Kérygme de Pierre.

CHAPITEE III.

Antioche et les missions de saint Paul.

Juifs hellénistes. — Fondation d'un groupe chrétien à Antioche. — Mission de Saul et de Barnabe dans la haute Asie-Mineure. — Situation des convertis du paganisme : conflits intérieurs. — Saint Paul en Macédoine, en Grèce et à Ephèse. — Son retour à Jérusalem. — Sa situation en face des judéo-chrétiens. — Ses lettres, sa captivité.

Dans le milieu chrétien primitif, les éléments les plus traditionnels, les plus conservateurs, au point de vue juif, étaient représentés par les convertis venus du judaïsme palestinien, dont la langue était l'araméen et dont l'esprit ne pouvait être que fermé aux influences extérieures. Mais il y avait aussi, même à Jérusalem, des juifs venus du dehors, des juifs de race et de religion, mais non de langue et de patrie. Ceux-ci étaient originaires des colonies juives établies depuis longtemps dans les pays grecs. Ils se sentaient de leur milieu, si différent de la ville sainte. En dépit de leur attachement à la tradition nationale et aux observances religieuses de leur pays d'origine, ils avaient trop de points de contact avec l'hellénisme pour n'être pas un peu ouverts à des idées différentes des leurs. Dès les premiers jours, un certain nombre d'entre eux, résidant à Jérusalem, s'étaient attachés aux apôtres. Lorsque la persécution eut dispersé pour un temps la communauté hiérosolymite, quelques-uns de ces convertis portèrent l'Evangile dans les

villes de la côte phénicienne, dans l'île de Chypre et jusqu'à Antioche. Il y en eut même — ils étaient originaires de Chypre et de Cyrénaïque — qui se hasardèrent à le prêcher aux « Grecs » d'Antioche, c'est-à-dire à des personnes qui, si bien disposées qu'elles aient pu être à l'égard du Dieu d'Israël, n'appartenaient pourtant pas au peuple circoncis. Beaucoup de conversions se produisirent, et ainsi se forma le noyau de l'église d'Antioche, qui devint promptement comme un second centre de développement chrétien et surtout de propagande évangélique.

L'église d'Antioche fut organisée par Barnabe, fidèle d'origine chypriote, un des plus anciens et des plus zélés parmi les disciples de la première heure. La communauté de Jérusalem, émue d'abord de cet afflux de gentils, le commissionna pour arranger les choses. C'était un heureux choix. Barnabe avait assez de largeur d'esprit pour comprendre la situation et l'avenir du nouveau groupe. Il s'associa Saul, le persécuteur converti, qui, depuis quelque temps, était retourné dans son pays de Tarse. Grâce à eux le nombre des croyants s'augmenta très rapidement. C'est à Antioche que les disciples de Jésus furent d'abord appelés chrétiens l, c'est-à-dire gens du Messie ou du Christ.

1 En dehors du passage des Actes (XI, 26) où se trouve signalée l'apparition de ce nom, on ne le rencontre que deux fois dans le N. T. (Âct., XXVI, 28; I Petr., IV, 16), et encore comme une dénomination usitée parmi les non-chrétiens. Il ne figure pas non plus dans les Pères apostoliques, sauf chez saint Ignace, qui était d'Antioche (Harnack, Mission, p. 295;.

Là s'organisa la première mission lointaine. C'est encore Saul et Barnabe qui en furent chargés. Ils se Tendirent d'abord dans l'île de Chypre et la traversèrent tout entière de Salamine. à Paphos, où le proconsul Sergius Paulus, frappé de leurs miracles, embrassa la foi. De là ils passèrent en Asie-Mineure et séjournèrent longtemps en diverses localités de Pamphylie, de Pisidie >et de Lycaonie. Ils s'arrêtaient dans les villes où il y avait des colonies juives, se. rendaient le samedi à la synagogue et y commençaient leur prédication. Celle-ci n'avait jamais, auprès des vrais juifs, qu'un succès limité; mais les prosélytes, «les gens craignant Dieu», c'est-àdire les païens plus ou moins ralliés au monothéisme israélite, l'écoutaient plus volontiers. Il y eut beaucoup •de conversions parmi eux et même parmi les païens proprement dits, quand la prédication apostolique, évincée des synagogues, s'adressa directement à eux. Au bout de quatre ou cinq ans, les missionnaires reprirent le chemin d'Antioche; les villes où ils avaient séjourné avaient toutes une petite communauté chrétienne, séparée de la communauté juive et organisée sous la conduite d'« anciens» (presbyte ri, prêtres), installés par eux.

Saul, qui s'appelait maintenant Paul, et son compagnon Barnabe furent chaleureusement accueillis par l'Eglise. Leurs conversions et spécialement les succès qu'ils avaient obtenus auprès des païens ne pouvaient manquer d'intéresser au plus haut point. Cependant elles soulevaient avec une intensité très grande un problème qui avait dû se poser déjà, surtout dans la communauté

d'Antioche. A quelles conditions devait-on admettre ces recrues, faites soit directement dans le paganisme, soit parmi les prosélytes du judaïsme? Devait-on leur imposer toutes les obligations religieuses qui pesaient sur les juifs de race, et spécialement les soumettre à la circoncision? Tel n'était pas l'avis de tout le monde, surtout des missionnaires. Mais la solution rigoriste avait aussi des partisans nombreux et influents. Un conflit s'éleva et l'on se décida à le porter devant les apôtres et les « anciens » de Jérusalem. Une députation partit d'Antioche pour la ville sainte; Paul et Barnabe en firent partie. Ils eurent d'abord à lutter, et cela se conçoit dans un tel milieu, contre une opposition très décidée. Cependant les autorités, surtout Pierre, Jean et Jacques, « frère du Seigneur » , se rangèrent à leur avis et le firent prévaloir. On partit, semble-t-il, de cette idée que, de même qu'il y avait un peu partout des prosélytes à côté des juifs proprement dits et que les uns et les autres étaient admis aux assemblées des synagogues, de même aussi les églises chrétiennes pouvaient comporter deux classes de fidèles, identiques au point de vue de l'initiation au christianisme, mais distinctes au point de vue de l'incorporation au judaïsme. Cette solution fut notifiée à l'église d'Antioche, par une lettre que lui portèrent Judas Barsabba et Silas, deux membres de celle de Jérusalem.

Il semblait que tout fût arrangé. On en était loin. Battus sur le principal, les juifs de stricte observance se rejetèrent sur le détail. Ils n'avaient pu empêcher qu'on prêchât aux païens et qu'on les admît dans la

communauté ; ils cherchèrent à leur faire assigner une place à part. Un des points sur lesquels sévissait le scrupule juif, c'était la question des repas. Manger avec des païens, des incirconcis, répugnait extrêmement aux israélites de vieille roche. Ceci était très grave dans la circonstance, car le principal acte religieux de la communauté chrétienne, c'était précisément un repas commun. Du moment où les fidèles du lieu ne pouvaient pas manger ensemble, c'en était fait de la communion, de l'unité. De cette situation ce qui serait sorti, c'eût été, non pas la fraternité chrétienne, mais une société religieuse à deux étages, comme le fut plus tard la secte des Manichéens. A Jérusalem, où l'on était entre juifs, on n'avait pas le sentiment de ce danger. Paul, dont le regard portait plus loin, se désolait de voir, même à Antioche, les circoncis se segréger de ceux qui ne l'étaient pas. Pierre s'étant transporté dans la capitale syrienne, il le décida tout d'abord à entrer dans ses vues et à prendre part aux mêmes repas que les chrétiens incirconcis. Mais le parti juif avait l'œil sur le chef des apôtres. On vit arriver des gens de Jérusalem, venus de la part de Jacques ou le disant, qui le firent changer d'attitude. Son exemple entraîna beaucoup de défections: Barnabe lui-même se sépara du compagnon de ses travaux apostoliques. Mais Paul ne s'abandonna pas. Il résista en face au grand chef des fidèles et lui reprocha, en termes assez durs, l'inconséquence de son attitude.

On ne saurait dire quelle fut l'issue immédiate et locale de ce conflit. Une chose est certaine, c'est que les

idées de Paul finirent par prévaloir dans l'organisation .des sociétés chrétiennes. Cela était inévitable. Les juifs convertis, sauf' en Palestine, se trouvaient déjà et se .trouvèrent de plus en plus, dans la situation de minorité. L'expansion chrétienne, partie d'eux, s'opéra en .dehors d'eux.

A procurer ce résultat Paul employa le reste de sa carrière. Il ne tarda pas à repartir pour l'Asie-Mineure, en compagnie, non plus de Barnabe, avec lequel, en raison du récent conflit et pour d'autres motifs 1J il se trouvait un peu en froid, mais de Silas, notable chrétien de Jérusalem, gagné évidemment à sa manière de voir. En passant par la Lycaonie, il s'adjoignit un auxiliaire précieux, Timothée, né d'un père « hellène » et .d'une mère juive. Il le fit circoncire, car il savait se plier aux circonstances et ne voulait pas se créer des difficultés inutiles. Par la Phrygie et la Galatie il atteignit le port de Troas en Mysie et de là passa en Macédoine; puis il séjourna à Philippes, Thessalonique et autres lieux, s'embarqua pour Athènes, où il s'arrêta peu de temps, et s'établit enfin à Corinthe où il demeura dix-huit mois (53-54). C'est ce qu'on appelle sa seconde .mission. De là il s'embarqua pour Ephèse, ne fit qu'y toucher et, par Césarée de Palestine, revint à Antioche.

Il n'y resta pas longtemps et repartit bientôt pour son troisième voyage. Traversant l'Asie-Mineure de l'est à l'ouest, il arriva à Ephèse où il se fixa pour trois ans (55-57).

1 Act., XV, 36-39.

Là il trouva deux vieux chrétiens de Rome, Aquilas et Priscille, qui l'avaient déjà accueilli à Corinthe au cours de son précédent voyage. Aquilas et sa femme ne semblent pas s'être occupés de propagande. Avant l'arrivée de Paul ils avaient pourtant eu l'occasion de conférer avec un juif alexandrin, appelé Apollo, qui prêchait l'Evangile, mais ne connaissait d'autre baptême que celui de Jean. Il avait fait des disciples,, qui, entre les mains1 de Paul, formèrent le premier noyau de l'église éphésienne. Celle-ci se développa par l'effet des prédications, à la synagogue d'abord, puis ailleurs. Non seulement Ephèse, mais beaucoup d'autres localités de la province d'Asie furent alors initiées à l'Evangile. Enfin l'apôtre se décida à revenir une fois encore en Syrie, mais non sans avoir revu ses chrétientés de Macédoine et d'Acha'ïe. Il hiverna (57-58) à Corinthe et, le printemps suivant, repassant encore par la Macédoine et la côte d'Asie, il fit décidément voile pour la Phénicie et la Palestine. Yers le temps de la Pentecôte (58) l il arrivait à Jérusalem.

Paul revenait au berceau du christianisme après de longues années employées à prêcher l'Evangile en des pays lointains, où personne ne l'avait porté avant lui. Il avait semé de fondations sérieuses et vivaces la plus

1 Cette date a été fort discutée. M. Harnack, Chronologie, t. I, p. 233 et suiv., la reporte de quatre ou cinq ans en arrière. Je ne puis accepter ses arguments, auxquels, du reste, M. Schûrer, Gesch. des jildischen Volkes, 3e éd., t. I, p. 578, a suffisamment répondu.

grande partie de l' Asie-Mineure, de la Macédoine et de l'Achaïe. Les grandes villes d'Ephèse, de Thessalonique, de Corinthe, bien d'autres encore, avaient, grâce à lui, des églises remplies de foi, d'ardeur, de charité. Ce que ces résultats lui avaient coûté, on peut le supposer, et, du reste, il en dit quelque chose dans une de ses lettres \ où, à côté des désagréments de voyage, faim, soif, brigands, naufrages, il énumère les conséquences de ses conflits avec les diverses autorités, flagellations, lapidations, bastonnades. L'apôtre était déjà doublé d'un martyr. Nul n'avait tant travaillé et tant souffert pour la foi commune. A l'église mère de Jérusalem il apportait l'hommage des fondations nouvelles et, en signe de leur charité respectueuse, un large tribut d'aumônes. Cependant il se sentait très peu rassuré sur l'accueil qui l'attendait, et ses craintes, comme on le vit bientôt, n'étaient que trop fondées.

L'esprit étroit auquel les tendances universalistes de Paul s'étaient heurtées, dix ans auparavant, pouvait avoir eu le dessous à Antioche; à Jérusalem il en allait tout autrement. Les apôtres avaient depuis longtemps quitté la ville sainte. Ce qu'il pouvait y avoir, en un tel milieu, d'esprits ouverts à des conceptions un peu larges, paraît les avoir suivis, s'être transporté à Antioche ou employé dans les missions. Restés entre eux, les vieux conservateurs n'avaient pu que renforcer leurs tendances. Ils avaient pour chef Jacques, « frère du Seigneur » , qui

1 // Cor., XI, XII.

déjà, du temps des apôtres, jouissait d'une grande considération et gouvernait avec eux l'église locale. C'était un homme d'une sainteté reconnue, d'une piété profonde, mais très attaché aux coutumes juives et peu disposé à transiger sur leur caractère obligatoire. Dans son entourage les hardiesses de Paul avaient été subies plutôt qu'acceptées. C'est de là qu'étaient sorties les inspirations qui divisèrent momentanément la chrétienté d'Antioche et mirent Pierre et Paul aux prises. De là aussi partirent divers émissaires qui, suivant les traces de Paul en Asie-Mineure et en Grèce, entreprirent de ramener au judaïsme strict les païens ou prosélytes convertis par lui, de leur imposer la circoncision, et, pour en arriver là, de déconsidérer personnellement l'apôtre des gentils. Sur ces conflits et ces crises, le livre pacifique des Actes passe très rapidement. Mais à la date à laquelle nous sommes arrivés, six lettres de saint Paul étaient déjà en circulation. Elles nous renseignent avec plus de précision. Dans les deux épîtres aux Thessaloniciens, écrites de Corinthe pendant le premier séjour que Paul fit en cette ville, il n'est pas encore question de l'opposition judaïsante. L'apôtre s'épanche avec des disciples particulièrement aimés ; il leur rappelle les tribulations qu'ils ont eu à endurer de la part des juifs au moment de la première prédication de l'Evangile. Ces tribulations n'ont pas cessé. Il faut savoir les supporter avec douceur. Paul est heureux de féliciter ses Thessaloniciens sur leur conduite et leur attitude : il est fier d'eux. Ils sont très préoccupés du prochain retour du Seigneur :

30 CHAl'ITRE III.

l'apôtre répond à leurs questions et s'efforce de les calmer.

A cette correspondance idyllique font suite les épîtres aux Corinthiens. Elles témoignent l'une et l'autre d'une sorte de brouille survenue entre l'apôtre et ses néophytes. Ceux-ci lui ont donné, par leur conduite, plusieurs sujets de plainte; mais ce qui le touche davantage c'est qu'il s'est formé parmi eux diverses écoles et que son autorité est mise en question. D'autres missionnaires ont passé par Corinthe après lui. Les uns ont fait montre d'un enseignement plus élevé que celui de Paul, lequel avait dû s'en tenir aux éléments. D'autres se sont présentés avec des lettres de recommandation, faisant valoir bien haut le nom et l'autorité des grands apôtres, auprès desquels Paul n'était, à les entendre, qu'un missionnaire de second ordre. De tout cela il est résulté des divisions : il y a, dans l'église de Corinthe, un parti d'Apollo7 un parti de Paul : d'autres se réclament de Pierre, d'autres enfin du Christ lui-même.

Cependant il n'y a rien dans ces lettres d'où l'on puisse déduire que les rivaux de l'apôtre eussent introduit à Corinthe des tendances judaïsantes. La façon dont il est parlé de la circoncision et des idolothytes * supposerait plutôt que Paul se sentait parfaitement à l'aise de ce côté. .

Il n'en était pas de même en Galatie. Ce pays, évangélisé par saint Paul dès sa première mission et qu'il

1 / Cor., VII, 17-24; YIII-X.

avait visité deux fois depuis, contenait plusieurs chrétientés qui avaient bien des raisons de le considérer comme leur directeur spécial. Il y vint des prédicateurs judaïsants ; ceux-ci leur apprirent que Paul était un apôtre sujet à caution et que leur salut ne serait assuré que par la circoncision. Les braves Galates se laissèrent endoctriner et circoncire. A cette nouvelle Paul s'empressa de leur écrire une lettre enflammée, où son indignation pour la stupidité de ses disciples se heurter dans un conflit animé, à la tendresse paternelle qu'il leur a conservée. Paul n'était pas d'un caractère endu-' rant; les judaïsants sont fort malmenés dans la lettré aux Galates.

Les idées qu'il y exprime assez tumultueusement à cause des circonstances, se retrouvent dans les développements calmes de l'épître aux Romains1. Celle-ci fut écrite à Corinthe, pendant l'hiver qui précéda lé retour à Jérusalem.

Gentils, juifs, tous sont, pécheurs, les uns sans la Loi, les autres avec la Loi. Les juifs n'ont d'autre avance sur les gentils que leur situation de gardiens des paroles de Dieu. Le salut, la justification, c'est-à-dire la réconciliation avec Dieu, ne vient que de la foi. C'est le régime inauguré avec Abraham.

Le péché règne depuis Adam, et, par le péché, la mort. De même, par Jésus-Christ, nouvel Adam, la grâce circule et vivifie. La loi de Moïse, jadis inefficace, plutôt

1 Rom., I-XI.

32 CHAriTRE III.

faite pour faire pécher les gens que pour les justifier, est maintenant abrogée et remplacé par la loi chrétienne, loi de liberté, qui consiste dans la simple obligation de se conformer à Jésus-Christ.

Cette théologie écarte en bloc tout le mosaïsme, non seulement son obligation, mais même son utilité. La Loi ne sert à rien ; il ne sert de rien d'être juif. Ici, Paul se place brusquement en face d'une question de fait. Quelle est maintenant la situation d'Israël? L'apôtre n'hésite pas. En dépit de ses sentiments de nationalité, encore très vifs, il déclare que le rôle d'Israël est fini, ou plutôt interrompu. Dieu, irrité de son incrédulité, s'est détourné de lui; c'est désormais aux gentils que la Promesse s'adresse. Israël est comme une branche détachée de l'olivier; à sa place est greffée la gentilité. Cependant un temps viendra où les restes du peuple de Dieu auront part à l'héritage.

Ce manifeste, adressé aux chrétiens de Rome et communiqué tout aussitôt à d'autres chrétientés, devait avoir précédé l'apôtre à Jérusalem. Aux yeux de ses adversaires c'était une déclaration d'apostasie *, La Loi, la circoncision, la vie juive, la dignité du peuple de Dieu, tout cela il le répudiait. On se figure aisément l'accueil qui l'attendait dans la ville sainte. En ce moment le sentiment national était très excité. Rapace et brutal, le gouvernement des procurateurs aliénait cle plus en plus à

1 C'est le terme que le livre des Actes met dans la bouche des judaïsants de Jérusalem: à-saxaatav oiôàaaîi; àito Mwuac'ajç. Ad., XXI, 21.

l'empire l'esprit de ces populations difficiles. Le sacerdoce officiel, débordé par le fanatisme des zélotes, sentait son autorité défaillir ; l'émeute, dominée avec peine, grondait sans cesse autour du Temple: l'insurrection s'annonçait. Sans doute les fidèles de Jésus, absorbés par leur espérance à eux, ne se sentaient pas entraînés à ces extrémités; mais, dans ce milieu d'exaspération farouche, comment auraient-ils fait pour se maintenir en patience ?

Accueilli par des amis, Paul se présenta chez Jacques le lendemain de son arrivée. Il y trouva réuni le conseil des « anciens » , leur raconta ses voyages apostoliques, ses fondations, et sans doute leur remit le produit de la quête qu'il avait faite à l'intention de l'église-mère. Quand il eut fini, on commença par le féliciter. Puis son attention fut attirée sur le grand nombre des juifs convertis *, sur leur attachement extrême à la Loi et sur la fâcheuse réputation dont il jouissait auprès d'eux. Pour dissiper ces bruits il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de prouver, par une démonstration éclatante, qu'il avait été calomnié et qu'il était toujours un fidèle observateur de la Loi.

Paul, qui avait pour principe de se faire tout à tous, accepta cette solution. Il se joignit à quatre fidèles qui avaient fait le vœu des nazirs, se fit raser la tête, se soumit en leur compagnie aux purifications rituelles, et commença avec eux, dans l'enceinte du Temple, une série

1 ITsaat {Auptâ5$;.

Dcchesste. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 3

d'exercices spéciaux: leur durée était de sept jours: ils se terminaient par un sacrifice. L'auteur de l'épître aux Romains, après avoir, d'un ton si décidé, pris congé de la loi de Moïse, la sentait de nouveau peser sur ses épaules rebelles.

L'épreuve allait se terminer, et Dieu sait ce qui aurait pu arriver quand Paul se serait retrouvé en face de ceux qui la lui avaient imposée, lorsque le cours des événements changea soudain. Si Paul était mal vu des zélotes chrétiens, on se figure quel bien lui pouvaient vouloir les zélotes juifs. Ceux-ci l'aperçurent dans le Temple et déchaînèrent une émeute. Il allait périr, lorsque le commandant de la garnison romaine se saisit de lui, le défendit contre les fanatiques, et, pour plus de sûreté, l'expédia à Césarée, au procurateur Félix. Là, il fut accusé dans les règles, mais sans résultat, par les chefs du sacerdoce israélite. Enfin, comme il excipait de son titre de citoyen romain et de son droit d'être jugé par l'empereur, on l'expédia à Rome, après l'avoir gardé deux ans à Césarée.

Ainsi Paul échappa aux luttes intestines pour prendre la situation de défenseur de la foi commune. Comme Jésus, il était dénoncé aux Romains par les Juifs ses compatriotes.

Ceux-ci, du reste, distribuaient leur haine avec im.partialité. Jacques aussi, Jacques le judaïsant, le chef de l'église judaïsante, en sentit les effets. En 62, le grand prêtre Hanan le jeune, profitant de la mort du procurateur Festus, le fit comparaître, avec plusieurs autres

chrétiens, devant le sanhédrin, comme violateur de la Loi, et rendit contre eux une sentence de lapidation, qui fut exécutée.

Profitons de cet instant d'arrêt forcé dans les polémiques intérieures pour nous rendre compte de ce qu'étaient, au point de vue des masses chrétiennes, les rapports entre l'ancienne tradition hébraïque et le développement nouveau introduit par l'Evangile.

CHAPITEE IV.

Le chrétien dans l'âge apostolique.

La tradition religieuse d'Israël. — La loi de Moïse et la foi en .J •'■sus- Christ. — L'éducation biblique. — La fin des choses. — La personne du Christ: sa divinité. — Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. — La vie chrétienne: renoncement au monde, groupement en confréries locales. — Assemblées religieuses imitâes des synagogues. — Eucharistie, charismes. — Organisation des églises naissantes.

Qu'il vînt à la communauté des rangs du judaïsme pur ou du sein du paganisme, l'adepte de la prédication chrétienne y arrivait par un acte de foi en Jésus-Christ.

Il croyait que Jésus était le Messie attendu d'Israël, qu'il était mort et ressuscité, suivant ce qui était marqué d'avance dans les saintes écritures des Juifs l. Sa foi au Christ était comme enveloppée dans une foi plus compréhensive, dont l'objet était la tradition religieuse des Israélites, quelles que fussent d'ailleurs les restrictions ou interprétations que celle-ci pût subir de la part de tel ou tel prédicateur. Le plus ardent disciple de saint Paul, pourvu qu'il demeurât fidèle à la pensée essentielle de son maître, ne pouvait avoir l'idée de présenter le christianisme comme une religion tout-à-fait nouvelle. Moïse pouvait être atténué, Abraham subsistait,

1 / Cor., XV, 3 etc.

et avec lui toute une série de faits, de personnes, de croyances, d'institutions, qui rattachaient l'Evangile à l'histoire la plus ancienne, à l'origine même du monde, à Dieu son créateur.

Ce long passé était représenté sous les yeux du nouveau disciple par une nation religieuse, très vivante en son centre palestinien et dans ses colonies du monde hellénisé. Il était représenté en outre par une littérature sacrée, dont les dernières productions étaient des livres contemporains. Considéré comme le dépôt des souvenirs du vieil Israël, l'Ancien Testament s'étend, inclusivement, jusqu'à Josèphe. C'est cet auteur qui a raconté, pour le public de son temps, en fait surtout pour les chrétiens, les catastrophes où s'abîma la nation juive. Après lui, les juifs ressemblent plutôt à des chrétiens dissidents et arriérés; avant lui c'est le contraire: les chrétiens sont des juifs progressistes.

Quoiqu'il en soit d'ailleurs de ces rapports passagers, il est sûr que le christianisme a ses racines dans la tradition juive, que les premières crises de son histoire sont comparables à celle qui sépare un enfant de sa mère, que l'histoire juive a toujours été considérée par lui comme la préface de la sienne, comme sa préhistoire, que les livres sacrés d'Israël sont aussi ses livres sacrés à lui, et même qu'il fut un temps où il n'en connut pas d'autres.

Ainsi l'agrégation au christianisme doit être et était réellement conçue comme une incorporation à un Israël élargi, mais au fond identique à lui-même. Sur cette iden-

tité, toutefois, les opinions divergèrent de bonne heure. Les juifs du premier siècle étaient surtout préoccupés de leur loi nationale, les chrétiens de leur chef et fondateur. Ceux des judéo-chrétiens qui donnaient, entre les deux, la prépondérance à la Loi et n'admettaient qu'à titre exceptionnel la prédication aux gentils, furent bientôt hors de la voie commune; au IIe siècle ils étaient classés parmi les hérétiques. Ceux qui admirent une participation des gentils aux bienfaits de l'Evangile, tout en maintenant une certaine inégalité, furent vite entraînés plus loin; et cela, moins par l'influence spéciale de saint Paul que par le développement général de la situation. Il fallut bien en venir à reconnaître qu'il n'y a pas de parité, dans l'essence du christianisme, entre Jésus-Christ et Moïse ; que le fondement est Jésus et non le législateur du Sinaï, que c'est la Foi qui sauve et non l'observation de la Loi. Telle est en somme la situation dont témoignent — sauf pour la Palestine — toutes les lettres de saint Paul, quand elles nous montrent les premières chrétientés dans leur état normal et non dans certains jours de conflit.

Que la pensée personnelle de l'apôtre ait été plus loin, c'est ce qui n'est pas douteux. Mais il ne paraît pas avoir été suivi dans certaines de ses théories, par exemple sur l'efficacité « tentatrice » de la Loi. On resta un peu en deçà de sa pensée : la Loi fut conçue comme une règle abrogée, mais qui n'avait pu avoir en son temps que de bons effets; on lui reconnut même une valeur d'ombre, destinée à faire ressortir la clarté nou-

velle de l'Evangile, ou même de figure, de type imparfait, de premier essai.

Ce serait bien mal comprendre le christianisme des anciens gentils que de se le représenter comme chargeant tête baissée contre la Loi, à la façon de saint Paul dans l'épître aux Galates. La plupart des primitives recrues qui forment ce que l'on appelle les helléno-chrétiem étaient des gens très frottés de judaïsme. Saint Paul luimême, il faut le répéter, est sans doute incomplètement représenté par certains de ses propos ; on aura une impression plus exacte de son attitude ordinaire en considérant ce que l'Eglise a retenu de lui qu'en s'attachant exclusivement à ce qu'elle en a ou laissé tomber, ou interprété dans son sens à elle.

Ainsi la tradition juive, l'Ancien Testament, a été adoptée dans son ensemble par le christianisme. De ce fait résultait pour les nouveaux fidèles un avantage très important. La Bible leur donnait une histoire, et quelle histoire! Avec elle on remontait bien au delà des traditions grecques, j'entends de celles qui demeuraient sur le terrain du raisonnable et n'enchevêtraient pas les hommes avec les dieux. Par delà les Macédoniens, les Perses, les Juifs, eux-mêmes, en tant qu'état, on atteignait les plus anciennes régions de l'archéologie égyptienne et chaldéenne. On remontait1, ce qui était

1 Nous savons maintenant que les étapes de ce développement sont plus courtes dans la Bible qu'elles ne l'ont été en réalité. Mais il s'agit ici de l'histoire telle que la percevaient les anciens et non de celle qui s'allonge sans cesse devant nos yeux "par les découvertes de l'archéologie.

infiniment plus important, à l'origine même des choses. On voyait le monde sortir de la main créatrice du Dieu suprême, le mal introduit par l'abus de la liberté; on assistait à la première propagation de la race humaine, à la fondation de ses premiers établissements.

En dehors de ces histoires grandioses, la Bible en fournissait encore beaucoup d'autres, dont le charme et l'utilité se révélèrent bientôt. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les monuments de l'art chrétien primitif pour voir quelle impression féconde ressortait de récits comme ceux de Job, de Jonas, de Daniel, de Susanne, des trois jeunes hébreux dans la fournaise. Les livres prophétiques donnaient le témoignage de l'attente du peuple de Dieu; on y trouvait tous les traits du Messie et de son royaume; ils justifiaient l'abandon des sacrifices et autres rites mosaïques. Il n'est pas jusqu'aux livres gnomiques d'où, à côté des maximes de commun et perpétuel usage, on ne tirât des données importantes sur la Sagesse incréée. Quant au Psautier, il est à peine besoin d'en parler; ces admirables prières ont toujours été sur les lèvres des chrétiens; elles sont le fond do leur liturgie.

Il va de soi qu'en acceptant, ou plutôt en conservant, des livres si anciens et si divers, les primitives communautés chrétiennes acceptaient ou conservaient en même temps la façon dont on s'en servait avant elles et autour d'elles. Soit à l'état de lectures publiques, dans les assemblées religieuses, soit comme aliment de l'édification ou comme ressource de contro-

verse, l'Ecriture-Sainte comportait toujours, une interprétation. De cette interprétation les procédés pouvaient varier d'un milieu à l'autre et aussi d'un livre à l'autre: au fond toutes les exégèses s'accordaient à donner aux textes sacrés le sens susceptible d'une application présente, que ce sens fût ou non identique à celui qui en avait été déduit lors de l'apparition de chacun d'eux. Tous ces livres sont divins; les choses qu'ils nous disent sont l'enseignement même de Dieu. Ce principe général, souvent proclamé dans l'Eglise, c'est le fond même de la religion des saintes Ecritures telle que la pratiquaient les premiers chrétiens et telle que les juifs l'avaient pratiquée avant eux.

Ce n'est pas seulement sur le passé que la tradition d'Israël offrait des ressources à la pensée chrétienne; elle l'orientait aussi vers l'avenir, vers la région des espérances. Ici il ne faut pas faire trop de différences entre les livres de l'Ancien Testament et ceux du Nouveau, entre les canoniques et les apocryphes. Tous ils témoignent d'une même préoccupation: nous touchons à la fin des choses; Dieu va avoir sa revanche; son Messie va paraître ou reparaître. Malgré certains traits épars qui nous montrent saint Paul affranchi par instants de cette obsession, il faut bien reconnaître qu'elle a pesé sur l'esprit des premières générations chrétiennes.

De l'origine des choses ou de leur fin, la pensée des fidèles était toujours ramenée sur le présent de leur état religieux. Ils étaient chrétiens par Jésus-Christ, parce

qu'un homme appelé Jésus, qu'ils n'avaient pas vu pour la plupart, les avait appelés à lui. Cet homme était mort, il était ressuscité ; assis maintenant à la droite de Dieu, il allait bientôt reparaître tout glorieux et livrer au mal une bataille décisive. Qu'était-il? Quelle était l'origine de ce rôle de chef religieux, de représentant efficaie de Dieu, de juge de l'humanité entière ? Comme messie juif, il avait une histoire en arrière; il avait été prédestiné par Dieu, pressenti, annoncé, décrit par les prophètes. Un de ses titres les plus élevés était celui de Fils de Dieu. Mais, sur ce point essentiel, il ne pouvait être question de s'en tenir à la tradition juive. Elle est manifestement dépassée par les affirmations de saint Paul, de saint Jean, de l'auteur de l'épître aux Hébreux. Et ces affirmations elles-mêmes ne sont que l'épanouissement de la croyance commune, encore indigente en formules, mais profonde et résistante. Jésus, bien qu'il appartienne par sa réalité d'homme à la catégorie des créatures visibles, tient aussi, par le fond de son être, à la divinité. Comment, c'est ce qui s'éclaircira .peu à peu. Mais l'essentiel de cette croyance est dans les âmes chrétiennes, dès la première génération. Le Nouveau Testament la révèle, depuis ses plus anciens livres jusqu'aux plus récents. A la suite du Nouveau Testament, les autres livres chrétiens du premier âge, orthodoxes ou gnostiques, supposent tous cette croyance fondamentale, universellement acceptée et solidement ;;ancrée dans la tradition.

Et ici il faut tenir grand compte de l'éducation juive par laquelle avait passé la pensée chrétienne. Pour des païens il y avait bien des façons d'être dieu; les anciens dieux de l'Olympe avaient eu des parents; on connaissait leurs généalogies ; quelques-uns n'étaient que des héros divinisés. Les rois macédoniens, maures, et bien d'autres, avaient été adorés ; les empereurs l'étaient encore. Un dieu de plus ou de moins, pour une conscience polythéiste, ce n'était pas une affaire.

Il en était tout autrement pour une conscience formée par les idées religieuses d'Israël. « Ecoute, Israël ! ton Dieu, le Dieu d'Israël, est un » . Ce Credo des juifs modernes comme des juifs antiques exprime ce qu'il y a de plus profond et de plus apparent en même temps dans leur religion. Admettre que Jésus-Christ et l'Esprit- Saint sont Dieu, c'était admettre qu'ils participent à l'essence même du Dieu unique, qu'ils lui sont respectivement identiques, sans cependant être dépourvus de certaines spécialités.

Ceci, c'est la Trinité chrétienne, non sans doute à l'état de formulation qu'elle atteindra plus tard et que l'on opposera à des hérésies passagères, mais à l'état où elle pénètre la conscience commune des chrétiens et réclame l'adhésion de leur foi. Le commun des chrétiens, au premier siècle, au temps même des apôtres, en est, sur ceci, à peu près exactement au même point que le commun des chrétiens d'à présent. Les théologiens en savent, ou du moins en disent, notablement plus long. Mais il s'agit ici de religion et non d'école.

Mais Jésus n'est pas seulement Messie et Fils de Dieu, il est encore le Sauveur des hommes !. S'il doit accueillir ses fidèles dans le royaume des Cieux, c'est qu'ils sont à lui; et s'ils sont à lui, ce n'est pas seulement parce qu'ils croient en lui et se sont agrégés à l'Eglise, c'est parce qu'il les a rachetés d'une sorte d'esclavage spirituel. Il est leur Rédempteur, et c'est par sa mort sur la croix qu'il a conquis ses droits sur eux. Il ne faut pas croire que cette idée, sur laquelle saint Paul insiste si souvent et si fortement, soit un simple produit de sa réflexion individuelle, ni même, ce qui serait plus admissible, d'une inspiration spéciale. Du moment où la société chrétienne se fut ouverte à des païens et à des samaritains — et ce n'est pas à Paul que ce mouvement a commencé — il fallut bien admettre que l'essentiel, dans l'œuvre du salut, ce n'était pas la Loi, mais la Foi ; que la qualité de disciple de Moïse non seulement ne servait plus à rien si l'on n'était disciple de Jésus, mais qu'on pouvait s'en passer et qu'elle n'offrait qu'un avantage secondaire. Que cette conséquence supportât la foi à la rédemption ou fût inspirée par elle, il est sûr qu'entre les deux la distance n'était pas grande. D'autre part saint Paul nous atteste 2 que, se trouvant à Jérusalem après sa première mission, il exposa aux chefs de l'Eglise, Pierre, Jacques, Jean, et

1 C'est la définition exprimée par la célèbre formule TraoO; XptTTi; ©sou Yti; Iwt^p, qui a donné l'anagramme IX0T2 et le symbole du poisson.

2 Gai., II, 1, 2.

autres, la doctrine qu'il enseignait aux païens, « afin, dit-il, de ne pas courir en vain » . On se demande ce qu'il leur aurait exposé s'il ne leur avait pas parlé d'un point si grave et qui tenait tant de place dans ses prédications. Comme on ne lui fit pas d'objections, il faut admettre que l'efficacité rédemptrice de la mort du Seigneur était dès lors chose reçue parmi les apôtres. Enfin, quand Paul discute sur la valeur de la Loi avec des adversaires judaïsants, quel est son argument principal ? « Si c'est la Loi qui justifie, c'est donc pour rien que le Christ est mort » *. De quelle grâce eût-il produit un tel raisonnement si les judaïsants, n'avaient partagé sa croyance à la Rédemption?

Ainsi l'éducation des premières générations chrétiennes comportait, avec une somme considérable d'éléments empruntés à la tradition juive, des croyances tout à fait spéciales, qui ne pouvaient manquer, en se développant, d'introduire une grande différence entre les deux confessions.

Et ce qui se constate pour l'enseignement se révèle tout aussi bien dans les institutions. Jetons un coup d'œil sur l'organisation et la vie des sociétés chrétiennes, que la prédication des apôtres constituait un peu partout dans le monde hellénisé. Les lettres de saint Paul nous offrent ici des renseignements précieux.

L'adhésion au christianisme était une démarche de très grave conséquence. Il fallait, sur bien des points, se

1 Gai., II, 21.

séquestrer de la vie ordinaire. Les théâtres, par exemple, et, en général, les jeux publics, écoles d'immoralité, figuraient au premier rang des pompes de Satan auxquelles il fallait renoncer. Il en était de même de la fornication. Il va de soi que l'on rompait avec l'idolâtrie; mais il n'était pas toujours aisé d'en éviter le contact: la vie privée des anciens était si pénétrée de religion! Les mariages, les naissances, les moissons, les semailles, l'inauguration et l'exercice des magistratures, les fêtes de famille, tout était prétexte à sacrifices avec libations, encens, banquets. Sur ce dernier point, Paul admettait quelques concessions. Il défendit sévèrement toute participation aux festins sacrés célébrés dans l'enceinte des temples : mais la circonstance qu'un morceau de viande avait fait partie d'une victime n'était pas à ses yeux une raison définitive de s'en abstenir, pourvu que personne n'en fut scandalisé. C'était se montrer plus facile qu'on ne l'avait été, en 51, à Jérusalem, et que ne l'étaient les synagogues à l'égard de leurs prosélytes.

Séparés du paganisme, les fidèles devaient vivre entre eux. Chaque église formait une société complète, dont les membres demeuraient sans doute obligés par les lois, fiscales ou autres, de la cité et de l'empire, mais devaient éviter de porter leurs différends devant d'autres juridictions que celle de la communauté. On se mariait entre chrétiens. Le mariage antérieur à la conversion, lorsqu'un seul des conjoints passait au christianisme, n'était dissous que sur la demande de la partie restée païenne. En dehors de ce cas, le divorce était

rigoureusement proscrit. La virginité absolue était louée et même recommandée, vu l'imminence du dernier jour, mais nullement imposée. Dans la vie ordinaire, le chrétien devait se montrer soumis aux autorités, et à ses maîtres s'il était esclave : l'oisiveté était flétrie : on insistait fortement sur l'honnêteté, l'amabilité dans les rapports, la gaîté qui procède d'un cœur pur, la charité, et particulièrement l'hospitalité.

La vie religieuse ressemblait beaucoup à celle des synagogues. On se réunissait pour prier et pour lire la sainte Ecriture, dans laquelle les beaux exemples des justes étaient l'objet d'une attention particulière. Les éléments spécifiquement chrétiens de ce culte primitif étaient l'Eucharistie et les charismes, effusions extraordinaires de l'Esprit-Saint. L'Eucharistie se célébrait le soir, à la suite d'un repas frugal (agape) que l'on prenait en commun. On reprodusait ainsi la Cène du Seigneur au soir de sa passion. Quant aux manifestations de l'Esprit-Saint, elle se produisaient sous des formes diverses; tantôt c'étaient des guérisons ou autres actes miraculeux, tantôt des visions (àiroîta^u^ei;), tantôt une illumination de l'esprit qui se traduisait en discours sur les mystères de la foi ou sur les obligations de la conscience (Aoyo; yvco<7îoj;, Aoyo; copia;, tcisti;). Les plus remarquables étaient la prophétie et la glossolalie. La prophétie était le don de connaître les choses cachées, notamment les secrets des consciences l. Ce don, tout-à-fait

1 / Cor., XIV, 24, 25.

temporaire, doit être distingué de la qualité de prophète que possédèrent certains personnages des temps apostoliques, comme Judas Barsabbas, Silas, Agabus \ et même de la génération suivante, comme les filles de Philippe, Ammias, Quadratus et autres dont il sera question plus tard. De même le don des langues qui permit aux apôtres de se faire comprendre, le jour de la Pentecôte, par des gens de nationalités diverses, n'a rien de commun avec la glossolalie que saint Paul décrit dans sa première épître aux Corinthiens. Ni le glossolale lui-même, ni les assistants, ne comprennent ce qu'il dit; la communication ne peut s'établir entre eux, ou plutôt entre les assistants et l'Esprit-Saint, que par l'intermédiaire d'un interprète inspiré. Cependant, en dehors de toute interprétation, on peut déjà saisir, dans les sons étranges que profère le glossolale, l'accent de la prière, de la louange, de la reconnaissance.

Ces phénomènes surnaturels étaient bien propres à frapper les esprits et à entretenir l'enthousiasme des premières chrétientés. Cependant l'abus n'était pas loin de l'usage; l'usage lui-même pouvait avoir ses inconvénients, s'il n'était réglé avec sagesse. L'église de Corinthe n'a encore que quatre ans et déjà saint Paul est obligé d'intervenir pour discipliner l'inspiration de ses fidèles. Même dans la célébration de l'Eucharistie des abus se produisirent de bonne heure. On fut obligé de simplifier le plus possible le repas qui en était comme

* AcL, XI, 27, 28; XV, 22, 32; XXI, 10, 11.

le premier acte ; plus tard on le sépara de la liturgie et enfin on le supprima plus ou moins complètement. L'homélie ecclésiastique suppléa aux manifestations primitive du Aoyo; aoviv.;. Les visions, les prophéties, les guérisons miraculeuses, n'étaient sans doute pas destinées à disparaître tout à fait ; mais, comme elles n'étaient guère compatibles avec la régularité du service liturgique, elles cessèrent bientôt de s'y produire.

Nous ne trouvons, dans les épîtres apostoliques, aucun détail sur les rites de l'initiation chrétienne, qui prirent pourtant d'assez bonne heure des formes arrêtées et significatives. Paul se reposait sur ses collaborateurs pour l'accomplissement de ces cérémonies !. Quelques fidèles, non contents de se faire baptiser eux-mêmes, cherchaient à se faire baptiser aussi pour leurs parents ou amis défunts 2.

Parmi les charismes, il faut remarquer ceux qui se rapportent 3 aux services intérieurs des communautés. Saint Paul parle de ceux des membres de l'association qui travaillent pour elle, qui président, qui exhortent, et des devoirs que les fidèles ont envers eux: il mentionne le don de gouvernement, de dévouement 4. Bientôt apparaîtront les termes d'évêques, de diacres, de prêtres. Mais, dans les commencements, l'autorité réelle ou principale demeure tout naturellement entre les mains

1 / Cor., I, 14-17.

2 / Cor., XV, 29.

3 / Thess., V, 12, 13.

4 I Cor., XII, 28: -pèt^auç^ JWTtX*.<f>«;.

Duchesne. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 4

des missionnaires, des fondateurs. Ils ont une toute autre importance que ceux d'entre les néophytes par lesquels ils se font assister sur place dans les détails de la vie corporative.

Les réunions se tenaient dans des maisons particulières, surtout dans ces grandes pièces de l'étage supérieur, qui, de tout temps, ont été d'usage en Orient. Les gens de ces pays excellent à se tasser dans un petit espace. Les assemblées avaient lieu le soir et se prolongeaient souvent dans la nuit. A côté du sabbat juif, le dimanche fut, de très bonne heure, consacré au service divin.

On s'est demandé souvent si les premières chrétientés des pays grecs n'ont pas été organisées sur le modèle des associations religieuses païennes. H y a des analogies, dans le recrutement, par exemple. Comme les thiases, les éranes et les collèges religieux de tout genre, les églises chrétiennes admettent sans distinction lesétrangers, les esclaves, les femmes ; l' initiation est entourée d'un certain rituel, qui devint bientôt imposant ; on célèbre des repas sacrés. Mais ces analogies ne vont pas bien loin. Quand même on ferait abstraction des différences de croyance et de morale, et même des formes du culte, qui, chez les païens, comporte toujours le temple, l'idole, le sacrifice, il resterait encore un contraste radical dans la conception et la distribution de l'autorité. Les chefs des associations païennes sont toujours temporaires, généralement annuels, tandis que les prêtres et les diacres chrétiens sont à vie. Les pou-

voirs des premiers dérivent de la communauté qui les a nommés et dont ils ne sont que les agents; les autres, au contraire, parlent, agissent, gouvernent, au nom de Dieu et des apôtres dont ils sont les auxiliaires et les représentants.

Il suffit d'ailleurs d'un médiocre sens historique pour comprendre que les premières églises, composées de gens qui sortaient des synagogues, devaient tendre à se modeler sur celles-ci, et que les apôtres missionnaires, qui avaient vécu plus ou moins longtemps au milieu des communautés chrétiennes de Jérusalem et d'Antioche, portaient avec eux des habitudes, des traditions, déjà précises. On n'avait nul besoin de demander à des institutions païennes le type d'une organisation qui existait déjà. Du reste l'horreur profonde que l'on éprouvait pour le paganisme s'opposait à toute imitation de ce genre.

En somme, les chrétientés se sont constituées à peu près de la même façon que les synagogues juives. Comme celles-ci, elles ont été des sociétés religieuses, fondées sur la communauté de foi et d'espérance, mais d'une foi et d'une espérance qui ne connaissaient plus aucune barrière de race et de nationalité. Comme les synagogues, elles ont cherché à supprimer tout contact dangereux avec les institutions ou usages païens: elles ont offert à leurs membres une vie sociale à la fois très intense et très douce; un gouvernement à peu près complet, comportant une caisse commune, des tribunaux et des services charitables. Même au point de vue du

culte proprement dit, la ressemblance est encore très grande. A la synagogue, comme à l'église *, on prie, on lit la Bible, on l'explique ; à l'église on n'a de plus que l'Eucharistie et les exercices d'inspiration. Dans ces premiers temps, l'analogie va encore plus loin. De même ' que les juifs de tous les pays se considèrent comme frères en Abraham, Isaac et Jacob, de même les chrétientés locales sentent très vivement leur fraternité en Jésus- Christ. Des deux côtés on regarde vers Jérusalem, qui est encore, au moment où nous sommes, le cœur du christianisme aussi bien que du judaïsme. Mais tandis que les yeux des juifs sont tournés vers le Temple, centre de leurs souvenirs, pôle de leurs espérances, les chrétiens songent aux lieux où fut plantée la croix de leur Maître, où vivent encore les témoins de sa résurrection, et d'où leur sont venus les chefs apostoliques sous la parole desquels se forme en tous lieux le peuple de l'alliance nouvelle.

1 Remarquez que ces deux mots signifient la même chose, «l'assemblée», et qu'ils ont aussi été employés, l'un comme l'autre, pour désigner les édifices où cette assemblée se réunissait.

CHAPITEE V.

Origines de l'église romaine.

La colonie juive de Eome. — Aquilas et Priscille. — L'épître aux Eomains. — Paul à Rome. — Les plus anciens fidèles de l'église romaine. — Pierre à Rome. — L'incendie de l'an 64 et la persécution de Néron.

Les princes juifs de la maison asmonéenne avaient été de bonne heure en rapport avec les Eomains. De là sans doute les premières origines de la communauté juive de Eome. La prise de Jérusalem par Pompée (63) lui donna un subit et important accroissement *. Le vainqueur jeta sur le marché romain une énorme quantité de prisonniers cle guerre. Achetés d'abord comme esclaves, puis affranchis, ils ne tardèrent pas à constituer, dès le temps d'Auguste, et même auparavant, un groupe considérable, localisé dans le Transtévère 2. Cette colonie n'était pas protégée, au moins directement, par des privilèges, comme ceux que les anciens rois macédoniens et les généraux romains avaient délivrés à tant cle juiveries de l'Orient hellénique ou hellénisé. Tibère ne viola aucun engagement lorsqu'il les chassa de Eome

1 Schiirer, Geschichte cler j ildiscken Volkes etc., 3e éd., t. III, p. 28.

2 Philon, Leg. ad Caium, 23.

en 19 l; ils étaient alors assez nombreux pour que l'on pût en envoyer quatre mille combattre les barbares de Sardaigne. Cette mesure, dont le prétexte avait été un fait de conversion par trop avantageux à la communauté juive, était due à l'inspiration de Séjan. Après la chute de ce ministre (31) on se montra moins sévère. Lorsque Philon vint à Rome plaider devant Caligula (40) la cause des juifs d'Alexandrie, ceux de Rome avaient repris leur situation d'autrefois. L'année suivante (41), ou peu après, Claude leur accorda un édit de tolérance 2 ; mais plus tard il crut devoir prendre des mesures répressives.

C'est ici que, pour la première fois, l'Evangile se manifeste dans l'histoire de la communauté juive de Rome. Les Actes des Apôtres et Suétone s'accordent à dire que les juifs furent chassés de la capitale. D'après Dion Cassius, l'expulsion totale ayant paru difficile à exécuter, la police se serait bornée à interdire les réunions 3. Il y eut certainement des expulsions : en 52, saint Paul trouva à Corinthe un juif, Aquilas, et sa femme Priscille, qui s'y étaient transportés à la suite de l'édit de Claude. Aquilas était du Pont; lui et sa femme faisaient déjà profession de christianisme. Ce détail concorde très bien avec ce que Suétone rapporte

1 Josèphe, Ant., XVIII, 3, 5; Tacite, Ami., II, 85; Suétone, Tïberius, 36.

2 Josèphe, Ant., XIX, 5, 2.

3 Ad., XVIII, 2; Suétone, Claudius, 25; Dion, LX, 6.

sur le motif de l'expulsion : Iudaeos impulsore Chresto 1 assidue tumultuantes Borna eœpulit. Il y avait donc eu des troubles causés par la prédication de l'Evangile, des troubles dont l'analogue nous est souvent offert dans les récits des Actes, à Jérusalem, en Asie-Mineure, à Thessalonique, à Bérée, à Corinthe, à Ephèse. D'après les Actes, Aquilas et Priscille, lorsq'ils reçurent saint Paul à Corinthe, étaient arrivés tout récemment d'Italie; c'est donc en 51 ou 52 qu'il faut placer l'édit de proscription et les troubles qui le motivèrent.

Ceci, c'est, dans l'histoire de l'église romaine, le premier fait connu, la première date assignable. Autant qu'il est possible d'en juger par comparaison, cette date doit être assez rapprochée de la première prédication de l'Evangile dans le milieu romain: les récits des Actes nous montrent toujours, comme conséquence immédiate du premier apostolat, des troubles graves dans les communautés juives. Quand saint Paul écrivit aux Romains, en 58 au plus tard, il y avait déjà un certain nombre d'années 2 que leur église existait et qu'il désirait la visiter.

Par quelles mains la divine semence fut-elle jetée dans cette terre où elle devait fructifier d'une manière si prodigieuse? Nous l'ignorerons toujours. Des calculs

1 Confusion vulgaire de ^pna-o; et de iptixii. La populace romaine désignait les chrétiens par le nom de Chrestiani (XpraTiasû) : quos . . . vulgns Chrestianos appellabat. Telle est. en effet, la véritable leçon du célèbre texte de Tacite, Ami., XV, 44 (Harnack, Die Mission, p. 297).

2 'Àwà t/.avàh h&t (Boni., XV, 24).

trop peu fondés pour entraîner le suffrage de l'histoire transportent à Rome l'apôtre Pierre dès les premiers temps de Claude (42), ou même sous Caligula (39). Eien ne prouve que les juifs romains qui assistèrent à la première Pentecôte aient été convertis et surtout missionnaires ; le centurion Corneille converti par saint Pierre à Césarée n'est pas nécessairement un romain de Rome ; on ignore quelles furent, au point de vue de la diffusion du christianisme, les conséquences de la conversion (èiîtffrfe'jcsv) du proconsul de Chypre Sergius Paulus '.

Laissons donc le mystère planer sur cette première origine et bornons-nous à constater que l'église romaine, au temps où saint Paul lui écrivit (58), était, non seulement sortie de la crise à laquelle sa naissance avait donné lieu, mais constituée, nombreuse, connue, célèbre même par sa foi et ses œuvres.

A ce moment elle en imposait assez pour que l'apôtre des Gentils ne prétendît pas se substituer à elle et travailler à sa place à l'évangélisation du champ romain, le plus considérable, le plus tentant pour son zèle. Son seul désir était de s'y édifier en passant, quand il pousserait ses missions jusqu'en Espagne, et d'ajouter aussi quelque chose à l'instruction déjà acquise par les fidèles romains. Les idées qu'il leur expose et qui semblent avoir été dès lors communiquées à d'autres églises, la façon dont il les leur présente, les exhortations pratiques dont il les accompagne, permettent de se rendre compte

1 Act., XIII, 12.

des éléments dont se composait la jeune communauté. Comme la plupart des autres, elle était née d'un schisme du judaïsme local. Dans cette séparation, un certain nombre de juifs de race, un nombre probablement plus grand de païens à demi-cônvertis (çoêou^svot rov ^îov) avaient été entraînés et s'étaient formés en un groupe nouveau, où ils vivaient en bonne intelligence, les premiers avec peu de chances de se voir renforcés par un recrutement considérable, les autres ayant devant eux l'avenir de la propagande.

Un tel terrain était de plain pied avec celui où Paul opérait depuis douze ans. La situation de l'église romaine, c'était celle de l'église d'Antioche, abstraction faite de l'incident passager entre Paul et Pierre : c'était celle des églises de Galatie, de Macédoine, de Grèce, d'Asie, tant que la contremission judaïsante n'y fut pas venue porter le trouble. Il est impossible de mesurer exactement, à une date déterminée, la proportion des éléments judéo-chrétiens et pagano-chrétiens qui pouvaient se rencontrer dans le groupe romain. Une chose est sûre, c'est que, une fois consommé le divorce avec la synagogue, l'avenir apparaissait plus favorable, beaucoup plus favorable, au recrutement chez les païens. Cependant il n'y avait encore eu aucune lutte. Les fanatiques de Jérusalem ne s'étaient pas montrés ; les questions qu'ils venaient de soulever en Galatie et ailleurs ne se posaient pas encore à Rome.

Qu'arriva-t-il les années suivantes? Paul, arrêté à Jérusalem et retenu deux ans en Palestine, dut ajourner

ses projets de voyage en Espagne. Lorsqu'il vint en Italie (61), sous escorte et comme accusé devant le tribunal impérial, il trouva des chrétiens à Pouzzoles, qui lui firent bon accueil. Ceux de Rome se portèrent au devant de lui sur la voie Appienne.

Aussitôt installé *, il se ménagea une entrevue avec les juifs les plus considérables (tcj; ovra; twv 'IouSxwv TûpcoTO'j;) de Rome et se mit à leur parler de l'Evangile, comme s'ils ne l'eussent point déjà connu. Le résultat fut ce qu'on pouvait attendre : quelques adhésions nouvelles, une résistance marquée de la part des chefs 2.

La captivité de Paul se prolongea deux ans. Un seul de ses écrits d'alors, l'épître aux Philippiens, nous ouvre quelques perspectives sur ce qui se passait autour de lui. Les gens de Jérusalem avaient enfin trouvé, eux aussi, le chemin de Rome ; l'évangile était annoncé non seulement par des amis de l'apôtre, mais aussi par ses ennemis. Lui-même faisait sensation dans le « prétoire » . En somme, sa présence à Rome était plutôt avantageuse à la propagation du christianisme ; les chrétiens se montraient plutôt confiants qu'abattus. Ce bon résultat atténuait pour lui le chagrin de voir s'attacher à ses pas

1 D'après une variante ou glose très ancienne de Act., XXVIII, 16, Paul aurait été remis, avec les autres prisonniers, au commandant des Castra peregrinorum. Ce quartier se trouvait sur le Cœlius, à l'est du temple de Claude, vers l'hôpital militaire actuel. Paul obtint d'habiter en dehors du quartier, extra castra. Cf. Sitziuigsber. de l'acad. de Berlin, 1895, p. 491-503 (Harnack et Mommsen).

2 Act., XXVIII.

une opposition judaïsante que ses chaînes elles-mêmes, portées pour la foi commune, ne parvenaient pas à désarmer.

Son procès finit par être jugé. Comme les procurateurs Félix et Festus, comme le roi Agrippa II lui-même, le tribunal impérial estima que Paul . n'avait rien fait qui méritât la mort et la prison.

Remis en liberté, il en profita, sans doute, pour aller en Espagne, où les origines chrétiennes semblent bien se rattacher à son apostolat *. Il revit aussi ses chrétientés de la mer Egée ; de ce dernier voyage il nous reste des traces importantes dans les lettres dites Pastorales, à Tite et à Timothée.

De la primitive église romaine plusieurs membres sont connus, par leurs noms tout au moins. Dès avant de venir à Eome, Paul y avait beaucoup d'amis ; à la fin de son épître aux Romains il salue expressément jusqu'à vingt-quatre personnes : Aquilas et Priscille, qu'il avait rencontrés déjà à Corinthe et en Asie, où ils lui avaient rendu de grands services, et qui étaient, à Rome, le centre d'un petit groupe chrétien, d'une église domestique ; Epénète, le plus ancien fidèle d'Asie ; Marie, qui avait beaucoup travaillé à Rome pour la foi ; Andronic et Junie, apôtres de renom, venus au Christ avant Paul lui-même ; Ampliatus, Urbain, Stachys, Apelles, Hérodion; Tryphaena, Tryphosa, Persis, trois bonnes ouvrières de l'Evangile ; Rufus et sa mère ; Asyncritos,

1 / Clem., 5.

Phlégon, Hermès, Patrobas, Hermas, qui formaient aussi, avec d'autres, un groupe spécial; Philologue, Julie, Nérée, sa sœur, Olympas, et les leurs; enfin deux groupes l'un de chez Aristobule, l'autre de chez Narcisse. Ce dernier nom est sans doute celui du célèbre affranchi de Claude, comme Aristobule est celui d'un petit-fils d'Hérode le Grand, qui vivait à Rome en très bons termes avec ce même empereur. L'expression dont se sert saint Paul, « ceux d'entre les gens d'Aristobule, ... de Narcisse » , donne lieu de croire à des groupes recrutés dans la clientèle ou la domesticité de ces riches personnages \ Ecrivant de Rome aux Philippiens, Paul leur envoie entre autres le salut des fidèles de la maison de César. Plus tard, la finale de la IIe épître à Timothée nous fournit les noms de quatre autres chrétiens de Rome, Eubule, Pudens, Linus, Claudia.

Ce Linus doit être le même dont le nom figure en tête de la liste épiscopale de Rome. Les noms de Pudens et de Priscille sont entrés dans des compositions légendaires sans autorité. Cependant il y avait à Rome, dès le IVe siècle, une église de Pudens et une de Prisque ou Priscille. Ce dernier nom était celui du plus ancien cimetière de Rome, et ce cimetière conservait les tombes d'an Pudens et d'une Priscille. On a retrouvé sur la voie Ardéatine une crypte funéraire chrétienne, ornée de peintures du temps des Antonins, sinon plus anciennes encore, et portant le nom d'un Ampliatus 2.

1 Lightfoot, Philippians, p. 175.

2 De Bossi, Bull., 1881, p. 57-74.

Vers le temps où saint Paul recouvrait sa liberté, saint Pierre se transporta à Eome. Peut-être y était-il venu auparavant: cela est possible, mais non démontrable. De son activité apostolique en ce milieu aucun détail n'est connu. Les écrits, canoniques ou autres, qui nous sont parvenus sous son nom, ne contiennent, à ce sujet, aucun renseignement.

Mais le fait même de son séjour à Rome a porté de telles conséquences et suscité de si graves controverses qu'il vaut la peine de se rendre compte de son attestation.

Passé le milieu du second siècle nous trouvons sur ce point une tradition précise et universelle. Il suffit de citer Denys de Corinthe pour la Grèce, Irénée pour la Gaule, Clément et Origène pour Alexandrie, Tertullien pour l'Afrique. Quant à Rome, Caïus y montre, vers l'an 200, les tombeaux des apôtres1. Dès le IIIe siècle on voit les papes argumenter de leur qualité de successeurs de saint Pierre ; nulle part ce titre ne leur est contesté. Pour toute la chrétienté, aussitôt que l'attention est éveillée sur les souvenirs apostoliques et sur les droits qui s'y rattachent, l'église de Rome est l'église de saintPierre : c'est là qu'il est mort et qu'il a laissé son siège. Toutes les controverses entre l'Orient et Rome laissent cette position intacte, et cela est bien remarquable, pour un fait si gros de conséquences.

1 Denys et Caïus dans Eus., II, 25; Clément, ïbid., VI, 14; Origène, ibid., III, 1 ; Irénée, Haer., III, 1, 3 (cf. Eus., V, 6, 8); Tertullien, Praescr., 36, Adv. Marcion., IV, 5, Scorp., 15, De Baptismo, 4.

Mais on peut remonter beaucoup plus haut que le déclin ou même le milieu du II* siècle. Dans sa lettre aux Romains l, saint Ignace d'Antioche vise leurs traditions apostoliques et nous montre ainsi qu'elles étaient déjà connues et acceptées en Asie et en Syrie. Après avoir adjuré les chrétiens de Rome de ne pas s'opposer à son martyre, il continue: « Ce n'est pas comme » Pierre et Paul que je vous commande: eux étaient » des apôtres, moi, je ne suis qu'un condamné». Ces paroles ne sont pas l'équivalent de l'assertion : « Pierre est venu à Rome » : mais supposé qu'il y soit venu, Ignace n'aurait pas parlé autrement; supposé qu'il n'y soit pas venu, son raisonnement manque de base.

Du reste, il ne faut pas croire que la mort de saint Pierre ait été chose obscure, rapidement oubliée dans l'Eglise. Sans parler des traces que l'on a cru pouvoir relever dans l'Apocalypse et dans l'épître aux Hébreux, le dernier chapitre du quatrième évangile 2 contient une allusion fort claire au supplice de l'apôtre. Quel que soit celui qui a tenu ici la plume, il est sûr qu'il vivait au temps de Trajan ou bien peu après.

A Rome, naturellement, les souvenirs étaient encore plus clairs. Saint Clément 3, dans son célèbre passage

1 Ign. ad Rom., 4.

2 Joli., XXI, 18, 19 : « Je te le dis en vérité, quand tu étais » jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où il te » plaisait ; mais quand tu seras devenu vieux, tu étendras les » bras, un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas » . Il (Jésus) lui dit cela, signifiant de quelle mort il (Pierre) devait glorifier Dieu.

3 / Clem., 5, 6.

sur la persécution de Néron, réunit les apôtres Pierre et Paul avec les Danaïdes, les Dircés et autres victimes immolées à propos de l'incendie. Tous ensemble ils sont représentés comme formant un seul groupe (ff'jr/iSpoi'çôy,); ensemble il ont été pour les Romains, parmi eux, èv y.jj.tv, un grand exemple de courage.

Il n'est pas jusqu'à saint Pierre lui-même qui ne documente son séjour à Rome. Sa lettre aux chrétiens d'Asie-Mineure 1 se termine par un salut qu'il leur envoie au nom de l'église de Babylone (r, sv BapuAÔm guvs3&*xt£), c'est-à-dire de l'église de Rome. Ce symbolisme est fort connu, ne serait-ce que par l'Apocalypse.

Pendant l'été de l'année 64, un incendie terrible détruisit les principaux quartiers de Rome. Peut-être n'avait-il d'autre cause que le hasard; l'opinion, d'une voix unanime, accusa Néron de l'avoir allumé, ou tout au moins secondé. Pour détourner les soupçons, l'empereur rejeta la faute sur les chrétiens. Un grand nombre furent arrêtés, jugés sommairement et exécutés. Néron imagina de transformer leur supplice en spectacle ; dans ses jardins du Vatican il donna des fêtes de nuit, où les malheureux, enduits de poix, dévorés par les flammes, jetaient sur les exercices du cirque une lumière sinistre. Tacite, de qui nous tenons ces détails, parle

1 / Pétri, Y, 13. Quand même la lettre ne serait pas de saint Pierre, ce serait toujours une pièce très ancienne ; son auteur, eu se servant du nom de l'apôtre, se serait bien gardé de le faire écrire d'un endroit où il n'aurait pas fait un séjour connu de tout le monde.

(il CHAPITRE V.

d'une multitude énorme, multitado ingens. Il laisse bien voir que personne n'attribuait l'incendie aux chrétiens; cependant ils étaient mal réputés ; on les disait « ennemis du genre humain » , on racontait leurs désordres ; il fallait que Néron fût bien détesté pour qu'on s'avisât, comme on le fit, d'avoir pitié d'eux.

Ceci, c'est l'appréciation l de Tacite, qui étend ici aux chrétiens l'injustice et le mépris dont il aime à accabler les juifs. Reste le fait, les horribles scènes du Vatican et le témoignage rendu à leur foi par une multitude de fidèles, des deux sexes, car les femmes ne furent point épargnées 2. L'apôtre Pierre paraît bien avoir été compris dans ces lugubres exécutions; c'est au Vatican, tout près du cirque de Néron, que se trouvait son tombeau, et la tradition sur le lieu de son supplice, si haut qu'on peut remonter, nous conduit au même endroit. C'est donc en 64 qu'il convient de placer son martyre 3. La même raison ne peut être alléguée pour saint Paul. Lui aussi trouva à Rome le terme sanglant de sa carrière. Mais rien ne prouve qu'il ait été condamné à propos de l'incendie de Rome. La tradition, qui oublia bientôt la multitude des martyrs de l'an 64, rapprocha les deux apôtres et voulut qu'ils fussent morts non seulement la même année, mais le même jour.

1 Sur ce jugement, v. Boissier, Tacite, p. 146.

2 Ce sont les Danaïdes et les Dircés de saint Clément.

3 Eusèbe le met en 67 ou 68; cependant, comme il indique en même temps la persécution de Néron, son attribution n'est pas sans ambiguité. La persécution de Néron, c'est-à-dire les supplices décrits par Tacite, commença à l'été de 64.

Quoiqu'il en soit, quand les débris de la communauté romaine purent se rejoindre et se réorganiser, la jeune église se trouva consacrée par la haine de Néron, le sang des martyrs et le souvenir des deux plus grands apôtres. De leur vivant déjà elle était en grand renom parmi les fidèles du Christ. Paul, qui ménagea si peu ses Corinthiens et qui trouva tant de reproches à faire aux Galates et aux Asiatiques, n'eut pour les Romains que des éloges. La lettre qu'il leur écrivit et qui prit place en tête de son recueil épistolaire, est un hommage rendu à leurs vertus. Quant à Pierre, le fait d'avoir été ses derniers disciples immédiats constitua pour les Romains une prérogative importante. Au lendemain des scènes du Vatican commençait (66) la catastrophe de Jérusalem. Les chrétiens de la ville sainte n'échappèrent à la crise de leur nation qu'en se dispersant. On parla encore quelque temps d'une église de Jérusalem: mais elle n'était plus à Jérusalem ; son nom ne représentait qu'une série de groupe3 éparpillés dans toute la Palestine, surtout à l'est du Jourdain, isolés des autres communautés chrétiennes, de plus en plus confinés dans leur parler sémitique et leur légalisme intransigeant. Le christianisme perdait son premier centre, juste au moment où l'église de Rome se trouvait mûre pour la succession. La capitale de l'empire devint bientôt la métropole de tous les •chrétiens.

Duchesxe. Eiêt. anc. de l'Egl. - T. I.

Les premières hérésies.

La curiosité religieuse et la spéculation chez les premiers chrétiens. - Epîtres aux Ephésiens et aux Colossiens. — Les semeurs de doctrines. — Judaïsme transcendant. — La christologie de saint Paul. — L'hérésie dans les Pastorales, dans l'Apocalypse. — Nicolaïtes et Corinthiens. —L'hérésie dans les lettres de saint Ignace.

On voit par les premières épîtres de saint Panl avec quelle liberté s'exerçait alors la propagande évangélique. Les missionnaires allaient où l'Esprit les poussait, tantôt en des pays où l'Evangile n'avait pas encore été prêché, tantôt en des endroits où des communautés chrétiennes existaient déjà. De ceci Paul s'abstenait : il s'était fait une règle de ne point semer dans le champ des autres: s'il lit un assez long séjour à Rome, ce fut contre sa volonté. Mais tout le monde n'avait pas le même scrupule. De là des conflits de personnes, d'autorités, même d'enseignements. La doctrine inculquée d'abord était naturellement très simple: elle s'encadrait, comme j'ai essayé de le montrer, dans l'éducation religieuse israélite. Mais la ferveur des premiers chrétiens était trop intense pour demeurer inactive. Dans l'ordre de la connaissance elle se traduisait par une incessante avidité de savoir. Le retour du Christ, sa date, ses conditions et conséquences, la forme, la durée et presque

la topographie de son royaume, tout cela excitait au plus haut degré la curiosité et produisait cette tension d'esprit dont témoignent les lettres aux Thessaloniciens. Quand on avait fini de disserter sur les obligations légales et sur les rapports entre le vieil Israël et la jeune Eglise, la personne du fondateur faisait, de son côté, travailler les esprits. Dans quelles conditions avait-il préexisté à son apparition en ce monde? Comment le classer dans le personnel céleste? En quels rapports avait-il été, se trouvait-il présentement, avec les puissances mystérieuses que la tradition biblique, dans une certaine mesure, mais surtout les spéculations des écoles juives interposaient entre notre monde et l'Etre infiniment parfait?

Sur ces points et sur bien d'autres il pouvait y avoir lieu à des explications, qui venaient s'ajouter, se superposer au fond premier de l'évangélisation. C'est ce que saint Paul appelle la surédification (g7wO«cooojjt^), de laquelle procède >une connaissance supérieure (brt'yvaxTi;). Il admet ce progrès dans l'instruction religieuse; il y travaille même très efficacement. Mais il ne se dissimule pas qu'il y a plusieurs manières de développer l'enseignement premier, et que, sous prétexte de le compléter, on peut fort bien le pervertir l.

C'est ce qui arriva dans ses chrétientés d'Asie: nous en avons le témoignage dans les lettres qu'il leur écrivit de sa captivité romaine. Je veux parler des épîtres aux

1 / Cor., III, 11-16.

Ephésiens et aux Colossiens. La première paraît avoir été une. sorte de circulaire, dont des exemplaires furent adressés à diverses communautés. Elle ne présente aucun trait local. Il n'en est pas de même de l'épître aux Colossiens, dont les destinataires sont bien déterminés. Un court billet s'y trouve joint, l'épître à Philémon.

Avec ces lettres nous sommes transporté à la lisière entre le pays phrygien et les anciennes régions de Lydie et de Carie. Hiérapolis, Laodicée, Colosses, trois villes importantes, s'élevaient de ce côté, à j)eu de distance l'une de l'autre, dans la vallée du Lycus. Paul n'avait pas évangélisé en personne cette partie de la province d'Asie ; cependant on le reconnaissait pour maître spirituel. Sans doute il avait envoyé là quelqu'un de ses auxiliaires. Dans sa captivité il reçut la visite d'Epaphras, l'un des principaux chefs religieux de la région, qui le renseigna sur la situation intérieure de ces communautés. Paul se décida à écrire les deux lettres dont j'ai parlé et dont je vais extraire les passages propres à renseigner sur la crise doctrinale qui travaillait les esprits des chrétiens asiatiques.

Coloss. I, 15-20: « Il (Jésus-Christ) est l'image de Dieu » invisible, le premier-né de toute création, car par lui l » a été créé tout ce qui existe au ciel et sur la terre, » les choses visibles et les choses invisibles, même les » Trônes, les Dominations, les Principes, les Puissances 2,

1 'Ev ocOrw, sémitisme.

Ops'vs'., y.up'.sTXT-;, b.f'/Jli}

,0'JGIT.'..

» tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant tout » et tout se tient l en lui. Il est la tête du corps, de » l'Eglise. Il est le principe et le premier né des morts, » afin qu'en tout il occupe le premier rang; car en lui » il a plu (à Dieu) de faire habiter toute plénitude 2. » (Dieu) a voulu réconcilier tous les êtres par le sang » de sa croix, par lui-même, tout ce que la terre et le » ciel renferment » .

Coloss. II : « Je veux que vous sachiez quelles an- » goisses j'éprouve à votre sujet et au sujet de ceux » de Laodicée et de tous ceux qui ne m'ont pas vu en » personne. Je voudrais consoler vos cœurs, les fortifier « dans l'amour et les doter de toutes les richesses de » la pleine intelligence, les amener à une pénétration » plus haute 3 du mystère de Dieu, c'est-à-dire du- Christ, » en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et » de la science4. Je vous dis ces choses afin que per- » sonne ne vous détourne du vrai chemin par des paroles » malencontreusement persuasives; car si je suis absent » de corps, par mon esprit au moins je suis avec vous, » me réjouissant de vous voir dans l'ordre et la solidité » de votre foi au Christ. Comme vous avez reçu Jésus- » Christ, ainsi demeurez en lui, enracinés, solidement » bâtis, affermis dans la foi telle qu'on vous l'a enseignée, » abondant en elle d'un cœur reconnaissant. Prenez

uvsa77]/.îv.

2 n>.y;pw4ao(.

3 'El

70 CHAPITRK VI.

» garde qu'on ne vous trompe avec de la philosophie et de » vains mensonges dérives de la tradition des hommes, » conformes aux éléments du monde, non à Jésus-Christ,

» Car c'est en lui qu'habite corporellement toute la pL'ni- » tude de la divinité; en lui vous jouissez de cette pléni- » tude; il est la tête de tout Principe et de toute Puis- » sance1; en lui vous avez été circoncis d'une circon- » cision [qui n'est pas de main d'homme; vous avez » dépouillé votre chair corporelle par cette circoncision » du Christ; vous avez été ensevelis avec lui dans le » baptême ; avec lui vous êtes ressuscites par la foi à la » puissance de Dieu qui l'a ressuscité, lui, d'entre les » morts. Vous étiez morts par vos péchés et votre incir- » concision corporelle : il vous a vivifiés avec lui-même, » vous remettant tous vos péchés. Il a effacé le décret » de notre condamnation; il l'a supprimé en l'attachant » à la croix; il a vaincu les Principes et les Puissances; » il a montré hardiment leur faiblesse par son triomphe » sur eux » .

« Que personne ne vous critique au sujet du manger » et du boire, des fêtes, des néoménies: des sabbats. Tout » cela c'est l'ombre de l'avenir ; de cet avenir qui, devenu » présent, appartient à Jésus-Christ. Que personne ne » condamne vos efforts, ne vous abaisse 2 dans le cidte » des anges, ne vous en impose par ses visions, enflés » que sont ces gens-là par le vain orgueil de la chair.

2 Qï'Xwv h Ta7r£tvscpp3G'jvyî xat ôprcKôîa t<3^ ôr^î'Xcov, à sopavcsv eu.pax£*j(ov ( Vcir. à u.r, icipaxev).

JJES PREMIÈRES HÉRÉSIES 71

» Us ne se tiennent pas à la tête, à laquelle tout le corps » est relié et qui en tire sa vie et sa croissance selon » Dieu. Avec le Christ vous êtes morts aux éléments » du monde. Pourquoi alors, comme si vous viviez dans » le monde, venez-vous dogmatiser ainsi: Xe prenez pas, » ne mangez pas, ne touchez même pas à ces choses dont » l'usage souille, car il est abusif. Ce sont là des préceptes » et des enseignements humains, qui ont sans doute une » apparence de raison dans leur système de superstition, » d'abaissement de l'esprit et de sévérité envers la chair, » mais au fond rien d'honorable, rien qui ne tende à » la satisfaction de la chair » .

De ces textes on déduit que les adversaires combattus par saint Paul cherchaient à introduire: 1° des observances de fêtes, de néoménies, de sabbats; 2° des abstinences de certains aliments et des pratiques d'humiliation; 3° un culte des anges. Peut-être était-il encore question de la circoncision (II, 11), qui semble être visée par le terme d'humiliation. Tout ceci a un aspect assez judaïque, mais nous ne sommes plus dans la controverse de l'épître aux Galates. Il ne s'agit plus de l'opposition entre la Foi et la Loi, mais de rites spéciaux, coordonnés à des doctrines particulières, que l'on songe à établir au dessus du fondement de la prédication apostolique.

Derrière ces observances apparaît un dogmatisme spécial, dont le trait prédominant est une importance excessive donnée aux anges \ Saint Paul n'entre pas dans le

1 Les Esséniens attribuaient une vertu particulière à la connaissance des noms des anges (Josèphe, Bell, jud., II, 8, 7);

CIIAIMTUK VI.

détail; il expose plutôt sa doctrine qu'il n'analyse celle de ses adversaires. Mais l'insistance avec laquelle il affirme 411e tout a été créé par et pour Jésus-Christ, qu'il a la première place dans l'œuvre de la création e1 dans celle de la rédemption, montre bien que les docteurs de Colosses avaient cherché à diminuer le rôle du Sauveur dans l'esprit des fidèles de Phrygie. Nous verrons plus tard des systèmes hérétiques opposer les anges à Dieu, leur attribuer la création du monde et la responsabilité du mal, tant moral que physique. Ici les rapports de Dieu et des anges sont tout différents. Les anges ne sont pas les ennemis de Dieu, puisqu'on leur rend un culte et qu'on a besoin d'eux pour compléter l'œuvre du salut, laissée inachevée par le Christ. Cependant ces intermédiaires entre Dieu et le monde, ces distinctions d'aliments, ces abaissements de la chair, sont des traits qui permettent de rattacher aux gnoses judaïsantes que nous verrons bientôt apparaître les fausses

ils pratiquaient aussi diverses abstinences. Quoique leur institution eût un caractère local, il y avait pourtant des Esséniens en dehors d'Engaddi, répandus dans les villes et vivant au milieu des autres juifs, tout en maintenant leurs propres observances. Le culte des anges reparut en Asie au IVe siècle, et précisément aux environs du Lycus. Le fameux sanctuaire de saint Michel à Khonae, près de l'ancienne Colosses (Bonnet, Narratio de miraculo a Michaele Archangelo Chonis patrato; cf. Bull, critique, 1890, p. 441) peut remonter à ce temps-là. Le concile de Laodicée (can. 35) signale des coteries religieusse qui tenaient des assemblées en l'honneur des anges et les invoquaient par leurs noms. En dehors des trois anges que mentionne la Bible, les juifs en connaissaient beaucoup d'autres, Uriel, Jérémiel, etc.

doctrines que saint Paul dut extirper de l'église de Colosses '.

Telle est PsTïiyvfcNJL; inculquée par l'apôtre. Le progrès dans la foi objective est le progrès de la conception du Christ. On peut remarquer que les expressions employées dans ces épitres ne visent pas les rapports entre le Christ et son Père céleste. Le mot de Verbe n'est pas prononcé. Paul n'en a pas besoin, car il ne se préoccupe que des rapports du Christ et des créatures. On prétend l'abaisser au rang des anges: il le relève au dessus de toute créature, et ce n'est pas seulement la première place qu'il lui donne; il fait de lui la raison d'être, la fin, l'auteur même de la création.

A cette haute conception du Christ se rattache la théorie de l'Eglise 2. L'Eglise est l'ensemble des êtres auxquels est appliquée l'œuvre du salut. Cette application est faite par Dieu aux hommes de toute origine, Grecs, Juifs, Barbares, Scythes, esclaves, hommes libres, et cela par un don gratuit, L'Eglise ainsi recrutée tient tout de Jésus-Christ : il en est la raison d'être, le principe vital, la tête, le chef. Il est descendu du ciel pour la constituer, en opérant sur la croix l'œuvre du salut;

1 On prétend quelquefois que saint Paul a en vue ici des hérésies gnostiques, parce qu'il parle d'éons et de plérôme. Mais c'est Paul lui-même, non ses adversaires, qui emploie ces termes, et cela en des sens différents de ceux qu'ils auront chez les Valentiniens. Ce sont les Gnostiques qui ont emprunté ces mots à saint Paul, tout comme ils ont pris à saint Jean ceux de Logos, Zoé, etc.

2 Eph., IY; cf. Col., III, 11.

remonté au ciel, il opère en elle la propagation et la perfection de son œuvre. Il a institué dans son sein Les différents degrés du ministère ecclésiastique, les apôtres, les prophètes, les évangélistes, les pasteurs, les docteurs, en vue de l'adaptation des saints à l'œuvre commune, à l'édifice sacré qui est le corps du Christ. Sous l'effort du Christ, transmis par ces instruments, nous croissons tous dans une même foi, une même science (imysfàQi^ foi et science dont l'objet est toujours le Fils de Dieu, et nous arrivons à l'accomplissement de notre vocation, à cet âge d'homme qui est la possession du Christ dans toute sa plénitude.

Ainsi, dans l'Eglise, toute vie doctrinale vient de Jésus-Christ, tout progrès en science procède de lai et tend à une connaissance plus parfaite de lui et de ce plérôme, de cette plénitude divine qui habite en lui. Toute la vie chrétienne va de lui à lui. Cette forte pensée trouvera plus tard une image dans l'A et l'CO de saint Jean.

Le danger qui menace cette croissance doctrinale, ce sont les vains enseignements des faux docteurs, variables comme le vent et les hasards du jeu, procédant de la malice humaine et conduisant artificieusement à l'erreur les esprits encore mal assis dans la vraie foi l. Paul laisse même entendre que ces systèmes étrangers à l'enseignement traditionnel aboutissent à la justification de la corruption charnelle.

1 Eph., IV, 17-24.

La suite des événements ne justifia que trop les appréhensions de l'apôtre. Les documents dont nous disposons pour apprécier ces premiers stades de l'hérésie nous transportent, il est vrai, assez loin du temps où saint Paul écrivait aux Colossiens; ils sont du reste plutôt polémiques que descriptifs. Mais il en résulte clairement que, longtemps même avant l'apparition des fameuses écoles gnostiques sous le règne d'Hadrien, des enseignements analogues aux leurs s'insinuaient un peu partout, divisant les fidèles, pervertissant l'Evangile, et tendant à le transformer en une sorte de justification des faiblesses humaines.

Telle est la situation qui se révèle dans les lettres dites Pastorales, dont deux, adressées à Timothée, semblent viser une situation asiatique. Les prêcheurs d'hérésie n'y sont plus indéterminés, comme dans l'épître aux Colossiens; leurs noms sont indiqués: Hyménée, Philète, Alexandre. Ils se posent en docteurs de la loi (vo^o^àcy.aloi); leurs enseignements sont des fables judaïques; ils s'adressent aux esprits faibles, curieux, tourmentés de la démangeaison d'apprendre, aux femmes en particulier, les occupant de questions sottes autant que subtiles, de mythes, de généalogies interminables. Dans la pratique on inculque l'aversion pour le mariage et pour certains aliments. Quant à la résurrection, elle est déjà faite, c'est-à-dire qu'il n'y a qu'une résurrection morale. En dehors du danger que la foi court dans les entretiens avec ces prétendus docteurs, il y a là une source de querelles où s'usent les liens de la charité.

Les Pastorales nous représentent saint Paul affligé de constater tant d'ivraie dans sa moisson apostolique En d'autres documents des hérésies et de la sollicitude qu'elles excitaient chez les chefs de l'Eglise, ce n'est plus seulement la tristesse qui se révèle, c'est l'indignation; ainsi, dans la lettre de saint Jude, dans la seconde épître de saint Pierre, dans l'Apocalypse de saint Jean. Les hérétiques sont dénoncés comme des théoriciens d'immoralité, qui mettent la grâce de Dieu, l'Evangile, au service de la luxure: les plus terribles châtiments leur sont réservés par la justice divine. Ici encore il est question de mythes subtils, habilement combinés; d'autres détails sont réprouvés, mais avec plus d'énergie que de clarté.

Saint Jean aussi, dans les sept lettres par lesquelles s'ouvre l'Apocalypse, se montre fort irrité. Dans les églises d'Asie sévit une propagande à conséquences immorales. Elle autorise la fornication et les viandes provenant des sacrifices païens. L'enseignement sur lequel se greffe cette morale relâchée n'est décrit nulle part; il est caractérisé par un terme énergique: les profondeurs de Satan. Les faux docteurs se disent apôtres et ne le sont pas, se prétendent juifs et ne sont que la synagogue du démon. Par deux fois l ils sont désignés : ce sont des Nicolaïtes.

Ce n'est sûrement pas avec de tels renseignements que l'on peut se faire une idée des erreurs propagées

en Asie au temps de l'Apocalypse. Et la tradition n'apporte ici aucune lumière. Saint Irénée ne connaît l'hérésie des Nicolaïtes * que par le texte de saint Jean; il en résume les données par les mots indiscrète ricunt. Clément d'Alexandrie en est au même point. Cependant ces deux auteurs s'accordent à rattacher la secte nicolaïte au diacre Nicolas, nommé dans les Actes des apôtres 2. Ceci n'est rien moins que prouvé 3.

Les Nicolaïtes ne sont pas les seuls hérétiques qui se soient rencontrés avec l'auteur de l'Apocalypse. Polycarpe racontait que Jean, le disciple du Seigneur, étant entré dans un bain, à Ephèse, y aperçut un certain Cérinthe et qu'il sortit aussitôt en disant : « Fuyons, la maison pourrait s'écrouler, puisqu'elle abrite Cérinthe, l'ennemi de la vérité » 4. Saint Irénée, qui nous a con-

1 Irénée, I, 26; III, 11; Clément, Strom., II, 118; III, 25, 26. La description d'Hippolyte (Pseudo-Tert., 48; Epiph., 25, 26; Philastr., 33; cf. Photius, cod. 232) se rapporte à un système ophi tique.

2 Ad., VI, 5; c'était un des Sept: xal N-.x.o'Xasv KpoorXurov, 'AvTiixï'a; pas d'autre détail. Clément atteste l'immoralité de la secte, mais il disculpe Nicolas, sur le compte duquel il raconte l'histoire suivante. Nicolas avait une femme dont il était extraordinairement épris. Les apôtres le lui ayant reproché, il l'amena dans l'assemblée et permit à qui voudrait de la prendre (f$tuou). Il vécut depuis dans son unique mariage, dont il eut un fils d'une conduite exemplaire et des filles qui passèrent leur vie dans la virginité. Sa maxime était qu'il fallait malmener la chair (Trapa/^^aôai t^ aap*.i). Matthieu en disait autant. Ces mots avaient pour eux un sens ascétique, mais les sectaires les interprétaient dans un sens pervers.

3 Harnack, Chronologie, p. 536, note.

4 Irénée, llaer., III, 3; cf. Eusèbe, IV, 14.

serve ce récit de Poly carpe, donne 1 des détails sur la doctrine de Cérinthe et saint Hippolyte 2 ajoute quelques traits à son exposé. On voit par ce qu'ils en disent que Cérinthe était en somme un docteur juif, attaché au sabbat, à la circoncision et autres rites. Comme les Ebionites de Palestine, il enseignait que Jésus était fils de Joseph et de Marie. Dieu (r, 6~ip rà oAa xùSevT**) est trop au-dessus du monde pour pouvoir s'en occuper autrement que par intermédiaire. C'est un ange qui a créé l'univers, un autre qui a donné la Loi: celui-ci est le dieu des juifs. Ils sont l'un et l'autre tellement au-dessous de l'Etre suprême qu'ils n'en ont aucune connaissance. Au baptême de Jésus une vertu divine, le Christ (Irénée) ou le Saint-Esprit (Hippolyte), procédant du Dieu suprême, descendit sur lui et habita en lui jusqu'à sa Passion, exclusivement 3.

Une vingtaine d'années après l'Apocalypse, Ignacey évêque d'Antioche, condamné à mort comme chrétien et destiné à subir à Rome le supplice des bêtes féroces, traversait rapidement la province d'Asie. Dans les lettres qu'il eut occasion d'écrire à certaines églises de ce pays, il vise à son tour la situation doctrinale et prémunit les fidèles contre les hérésies que l'on semait chez eux.

1 Haer., I, 26.

2 Keprésenté par Pseudo-Tert., 48; Epiph., 28; Philastr., 36. Les Philosophamena (VII, 33» ne font que reproduire saint Irénée.

3 D'après Hippolyte, Cérinthe aurait enseigné que Jésus n'était pas encore ressuscité, mais qu'il ressusciterait avec les autres justes. Cette assertion invraisemblable est contredite par Irénée.

Ce qui le frappe avant tout, c'est la tendance aux coteries et aux schismes. Il avait vu de ses yeux, à Philadelphie, des réunions hérétiques.

« Quelques-uns l ont voulu me tromper selon la chair, » mais l'Esprit ne s'égare pas, car il est de Dieu. Il sait » d'où il vient, où il va, et dévoile les choses cachées. » Je criai au milieu de leurs discours, je criai à haute » voix: Tenez-vous à l'évêque, au presbytère et aux » diacres. — Certains d'entre eux supposèrent que je » parlais ainsi parce que je connaissais leur séparation ; » mais, Celui pour qui je porte des chaînes en est té- » moin, ce n'est pas la chair, ce n'est pas l'homme qui » me l'avait appris. C'est l'Esprit, qui proclame cet ensei- » gnement : Ne faites rien sans l'évêque ; gardez votre » chair comme le temple de Dieu: aimez l'union, fuyez » les divisions, soyez les imitateurs de Jésus-Christ, » comme il l'est de son Père » .

Les promoteurs de ces réunions étaient des prédicateurs ambulants qui s'en allaient de ville en ville semer leur ivraie. Ils ne réussissaient pas toujours. Ainsi, sur la route de Philadelphie à Smyrne, Ignace s'était rencontré avec des prédicateurs hétérodoxes qui venaient d'Ephèse, où ils n'avaient eu aucun succès 2. Il est probable qu'Ignace connaissait ces hérétiques avant de venir en Asie, et qu'il cherche à prémunir les églises de ce pays contre un ennemi nouveau pour elles, mais auquel il était lui-même accoutumé.

1 Pliilad., VIL

2 Eph., IX.

La doctrine que l'on inculquai! dans ces conciliabules est qualifiée avani tout de judaïsme. Il ne s'agit plus, bien entendu, du simple judaïsme légal, mais de spéculations où se combinent trois éléments: le mosaïsme

rituel, l'Evangile, et des rêveries étrangères à l'un d à l'autre. Les rites juifs, après avoir été défendus pour eux-mêmes et comme moyen de salut, servaient maintenant de recommandation, d'appareil extérieur, pour des systèmes religieux assez étranges. Ignace revient souvent sur le sabbat, la circoncision et autres observances, qu'il traite de surannées. Il insiste sur l'autorité du Testament nouveau et des Prophètes ; ceux-ci sont rattachés à l'Evangile et opposés indirectement à la Loi.

La christologie des .hérétiques, seule partie du système qui soit clairement indiquée, est une christologie docète : « Devenez l sourds quand on vous parle en » dehors de Jésus-Christ, le descendant de David, le » fils de Marie, qui est réellement né, qui a mangé, qui » a bu, qui a été réellement persécuté sous Ponce Pi- » late, réellement crucifié ; qui est réellement mort, à la » vue du ciel, de la terre, des enfers, qui est réellement

» ressuscité par la puissance de son Père 2 S'il a souf-

» fert en apparence, comme le prétendent certains athées, » c'est-à-dire certains infidèles, qui ne vivent, eux, qu'en » apparence, pourquoi donc suis-je enchaîné ? Pourquoi » souhaité-je combattre les bêtes? Est-ce pour rien que

1 Trall., IX, X.

2 Remarquer l'analogie avec le symbole apostolique, dans son deuxième article.

» je vais mourir? » Ces expressions ne s'appliquent pas seulement à la réalité de la mort et de la résurrection du Sauveur ; elles embrassent toute la durée de sa vie terrestre. Elles ne visent pas le docétisme impropre de Cérinthe, mais un vrai docétisme, comme celui de Saturnil et de Marcion, pour lesquels Jésus-Christ n'avait jamais eu que l'apparence de la chair.

L'eschatologie (doctrine des fins dernières) n'est pas indiquée: mais l'insistance avec laquelle Ignace appuie sur la résurrection réelle du Christ et sur l'espérance de la résurrection individuelle porte à croire que les hérétiques rejetaient aussi la foi à la résurrection de la chair l. Cette négation privait la morale du plus clair de sa sanction. Le mot de l'épître aux Philadelphiens : « Gardez votre chair comme le temple de Dieu » donne à entendre que les dogmes nouveaux avaient des conséquences immorales. Cependant elles ne sont que faiblement indiquées. Ce n'est pas par leur inconduite, c'est plutôt par leur esprit de coterie que les hérétiques nouveaux mettent l'Eglise en danger.

La doctrine que saint Ignace oppose à cette prédication de contrebande est peu développée dans ses lettres. L'Ancien Testament était jadis un état religieux justifié, mais imparfait: maintenant il est aboli. Le martyr

1 Cf. Polycarpe, Philipp., VII: «Celui qui ne confesse pas que Jésus-Christ est venu dans la chair, celui-là est un antechrist; celui qui n'accepte pas le témoignage de la croix, celuilà est du diable ; celui qui falsifie les paroles du Seigneur dans le sens de ses passions et dit qu'il n'y aura ni résurrection ni jugement, celui-là est le premier-né de Satan».

Duchesne. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 6

99 CHAPITRE vr.

ne le transforme pas en allégories !; il y voit la préface de l'Evangile. Sa christologie présente quelques, traits remarquables. Jésus-Christ est vraiment homme et vraiment Dieu : « Notre Dieu 2, Jésus-Christ, a été » conçu dans le sein de Marie suivant la dispensation » divine, de la race de David et de l'Esprit Saint; il est » né, il a été baptisé, afin que par la vertu de sa pas- » sion l'eau fût purifiée » . Sa préexistence à l'Incarnation est vigoureusement affirmée : « Il n'y a 3 qu'un » médecin, en chair et en esprit, né et pas né (natu.s » et innatus, yîvv/jTo; xai ày^w/iTo;), Dieu dans la chairr » vie véritable dans la mort, issu de Marie et de Dieu, » d'abord passible et alors même impassible, Jésus-Christ,. » notre Seigneur » . Ignace connaît la doctrine du -Verbe : » Il n'y a qu'un Dieu, qui s'est manifesté par Jésus- » Christ, son Fils, qui est son Verbe, proféré après le » silence 4, qui a plu en tout à celui qui l'envoya » . Cette prolation temporelle n'empêche pas Jésus-Christ

1 Comme Pseudo-Barnabe, par exemple.

*Eph., XVIII.

3 Eph., VII.

4 Magn., VIII. — Les anciennes éditions portaient: S; ècttiv aÙTiu >.op; aïon;, iù/. kwè cip;; -nrposXswv. Saint Ignace semblait réfuter le valentinianisme, système où l'on trouve le Verbe sortant, par intermédiaire, il est vrai, de Sigé (Silence), la compagne de l'Abîme éternel. Il y avait là un argument contre P authenticité de cette lettre et des autres. M. Th. Zahn a prouvé

i PP. apost., t. II, p. 36) que les mots àfôw's cù* ne se lisent pas dans les textes les plus autorisés. Ils représentent une correction faite en un temps où la TrpozXiua:; temporelle du Verbe était abandonnée et condamnée par les théologiens orthodoxes. Mais cette doctrine fut longtemps cultivée: on le verra plus loin.

d'être au-dessus du temps, en dehors du temps, d'avoir existé avant les siècles auprès du Père !.

Les hérésies, dans ces temps reculés, poussent sur un fond juif, mosaïste. Les faux docteurs sont toujours des docteurs de la Loi, attachés à la circoncision, au sabbat et autres rites. Mais ils n'enseignent pas que la Loi ; il ne faut pas les confondre avec les bons scribes de Jérusalem et leurs disciples pharisiens, absorbés par le droit canonique et ses commentaires. Ce sont de vrais théologiens, qui profitent largement de l'indifférence relative de leurs coreligionnaires à l'égard de tout ce qui n'est pas le culte de la Loi, pour se livrer à des fantaisies doctrinales. Encore ne s'en tiennent-ils pas là. Un ascétisme bien caractérisé, célibat, alimentation végétarienne, abstinence du vin, se superpose chez eux aux observances déjà bien minutieuses du mosaïsme. Ceux d'entre eux qui ont accepté le christianisme combinent avec leurs « fables judaïques » les données nouvelles introduites par l'Evangile et cherchent à les inculquer aux nouveaux convertis, en même temps que leurs règles de vie austère. Ce sont en somme des gnostiques judaïsants, qui préludent, dans les premières églises, à l'invasion du gnosticisme philosophique.

1 'Y-ip xatpiv, âxp;vo; [ad Polt/C, III), ^pà alwvwv Trapà IlaTpt (Magii., VI).

L'épiscopat.

La fraternité chrétienne menacée par l'hérésie. — Nécessité de la hiérarchie. — Situation à Jérusalem et à Antioche. — Organisation des églises au temps de saint Paul. — Le collège épiscopal, les diacres. — L'épiscopat unitaire, sa tradition. — Apparent conflit entre l'épiscopat collégial et l'épiscopat monarchique.

La plupart des documents allégués jusqu'ici concernent les églises de la province d'Asie; mais il est aisé de croire que la situation était la même à peu près partout. Elle était fort grave. Il ne s'agissait de rien moins que de savoir si le christianisme resterait fidèle à l'Evangile. La simple prédication des premiers jours allait-elle être submergée par des flots de doctrines étrangères? Cette religion si pure, héritée de ce qu'il y avait de plus recommandable en, Israël, cette morale saine, cette piété confiante et calme, tout cela allait-il • être livré sans défense aux colporteurs de doctrines bizarres et aux charlatans immoraux ? Car ils étaient nombreux et divers; ils couraient d'église en église sous les dehors d'apôtres ou de prophètes, se réclamant de traditions juives, d'autorités évangéliques, faisant valoir des considérations de philosophie abstruse, propres à étourdir les âmes simples.

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Comment les écarter? En ces premiers temps l'Eglise ne disposait encore ni d'un canon bien défini de ses Ecritures saintes, ni d'un symbole universellement reconnu, ni même d'autorités ecclésiastiques bien assises, confiantes en elles-mêmes et appuyées sur une tradition solide. Dans les assemblées chrétiennes la parole était aussi facile à obtenir que dans les synagogues; si les discours prenaient une mauvaise tournure, il était sans doute aisé aux présidents de l'assemblée d'arrêter l'orateur. Mais s'il résistait, si la discussion s'engageait, que répondre à des gens qui se réclamaient soit des grands apôtres d'Orient, soit des docteurs de la Loi, soit même et surtout du Saint-Esprit? On a vu quelle peine avait saint Paul à régler l'inspiration de ses Corinthiens. Et comment empêcher la propagande en dehors des réunions communes, la formation de coteries où, même en dehors de toute perversion doctrinale, se dissolvait l'union fraternelle des premiers jours?

Il n'y avait qu'un moyen de sortir de là; c'était de renforcer dans la communauté locale les organes d'unité et de direction. Aussi n'est il pas étonnant que les plus anciens documents sur l'hérésie soient aussi les plus anciens témoignages sur le progrès de l'organisation ecclésiastique. Les Pastorales insistent beaucoup sur le choix des prêtres ou évêques, sur leurs devoirs, sur leur compétence ; c'est là aussi le thème presque unique des lettres de saint Ignace. C'est donc le moment d'étudier d'un peu plus près les origines du gouvernement hiérarchique dans la société chrétienne.

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