CHAPITRE PREMIER
LE FLEUVE ET SON INFLUENCE SUR L'ENSEMBLE DE LA CONSTITUTION DU rkff. LES PLUS ANCIENS
HABITANTS. — LA PB Eï 1ERE ORGANISATION POLITIQUE DE LA VALLÉE.
tttne longue rive basse, plate, à peine visible au-dessus es flots, une chaîne de lacs et de marais dont les limites incertaines se modifient sans cesse, puis, au delà, une plaine triangulaire dont la pointe s'enfonce à trente lieues dans les terres : toute la partie de l'Egypte qui affleure à la mer est une lente conquête et comme un don du Nil*. La Méditerranée s'avançait jadis jusqu'au pied du plateau sablonneux que les Pyramides dominent, et formait un golfe spacieux où nous voyons aujourd'hui les plaines du Delta s'étendre à l'infini. Les dernières ondulations de la montagne Arabique l'arrêtaient vers l'est, du Gebel Mokattam au Gebel Géneffé : un détroit sinueux et peu profond la
I . De fia de Boudier, d'aprèê une photographie du voyageur holtandaù lui'mger, priie en I88A.
i. Hérodote, II, v : tari Aiiuirriourt M*tr,t6( ti pi *<tl Zûpav toC notau-où. La même expression a été attribuée à llécaléc de Milet {MClicr-Dii-oi, Fragmenta lliëloricorvm Grteeonim, t. I, p. 19. fragni. ï"9; cf. Dm.s, ttermet, t. XXII, p- 4Ï3). On a remarqué souvent que l'expression a un aspert égjplicn ; elle rappelle, en effet, des tournures telles que eelle-ci, que j'emprunte à une formule fréquenle sur les stèles funéraires : . Toutes les choses que le ciel crée, que la terre donne, que le Xit apporte de tel toureet myttérievici •. Toutefois les textes hiéroglyphiques n'ont rien fourni
prolongeait entre l'Afrique et l'Asie, et la reliait à la mer Rouge1. A l'ouest, le littoral s'adaptait exactement au relief du plateau Libyque, mais une flèche calcaire s'en détachait vers le 31° et allait se terminer au cap d'Aboukîr*. Les alluvions comblèrent d'abord le fond de la baie, puis elles se déposèrent sous l'influence des courants qui rasaient la côte orientale, et s'enfermèrent derrière un rempart de dunes dont on aperçoit les restes vers Benha. C'était comme un Delta en miniature où s'ébauchait assez exactement la structure de notre grand Delta actuel. Le Nil s'y partageait en trois bras divergents, qui coïncidaient à peu près avec le cours méridional des branches de Rosette et de Damiette et avec le canal moderne d'Abou-Méneggéh. Les boues qu'il ne cessait d'entraîner franchirent bientôt cette première ligne, et, toujours empiétant sur les eaux, leur marche ne s'arrêta qu'au moment où elles sortirent de l'abri que la pointe d'Aboukîr leur offrait : là, le grand courant côtier qui va d'Afrique en Asie s'empara d'elles et en façonna un cordon recourbé, dont l'extrémité aboutit au massif du Gasios, sur la frontière de Syrie. Depuis lors, l'Egypte ne s'est plus accrue vers le nord, et la côte est demeurée sensiblement ce qu'elle était il y a des milliers d'années3 : l'intérieur seul s'est asséché, affermi, exhaussé graduellement. Les habitants croyaient pouvoir mesurer avec certitude le temps que "l'œuvre de création avait duré à s'accomplir. Le premier de leurs rois humains, Menés, trouva, disaient-ils, la vallée plongée sous les eaux. La mer pénétrait presque au Fayoum, et le reste du pays, moins le canton de Thèbes, était un bourbier malsain4; l'Egypte aurait employé à se constituer les quelques siècles qui suivirent Menés. On ne se contente plus de si peu, et tel géologue de nos jours déclare que le Nil travailla au moins soixante-quatorze mille ans à conquérir son estuaire5. Le chiffre est certainement exagéré, car le progrès des boues
jusqu'à présent qui répondit exactement aux termes mêmes des historiens grecs, don (&ôpov) du Nil ou son œuvre (£pY<>v) naturelle (Aristote, Meteorologica, I, 14,11).
1. La formation du Delta a été étudiée et expliquée tout au long, il y a quarante ans et plus, par Élir de Beacmoxt, Leçons de Géologie, t. I, p. 405-492. C'est de ce livre qu'ont été tirées, avec quelques changements pour la plupart insignifiants, les théories qu'on trouve exposées jusque dans les ouvrages les plus récents sur l'Egypte.
2. Sur le rôle du chatnon calcaire d'Aboukîr dans la formation du cordon littoral, voir Élif. df. Beaumont, Leçons de Géologie, t. I, p. 483 sqq. ; la composition en a été analysée en dernier lieu par Oscar Fraas, A us dem Orient, t. I, p. 175-176.
3. Élir dr Beaumont, Leçons de Géologie, t. I, p. 460 : « Ce qui distingue le Delta du Nil, c'est l'invariabilité presque complète de son contour extérieur.... La côte de l'Egypte est demeurée, à très peu près, ce qu'elle était il y a trois mille ans. » Les dernières observations prouvent qu'elle s'abaisse et diminue du côté d'Alexandrie pour se soulever constamment au voisinage de Port-Saïd.