Papyrus Prisse. PI. X, l
qu'on ne peut la rajeunir que par la forme. Ptahhotep n'a pas échappé aux nécessités du genre qu'il avait choisi. D'autres avaient dit et bien dit avant lui les vérités qu'il prétendait exprimer de nouveau : il lui fallut, pour allécher le lecteur, chercher des formules imprévues et piquantes. Il n'y a pas manqué : dans certains cas il a su donner tant de recherche à sa pensée que le sens moral de la phrase nous échappe sous le déguisement des mots.
De la alxlème à la onzième dynastie.
Il semble que le passage de la cinquième à la sixième dynastie ne se fit pas sans trouble. Tandis qu'un roi Teta continuait à Memphis la lignée de Mena, un autre prince originaire d'Abou (jcjléphantine)* ou plutôt d'Aboud (Abydos), Ousor-ka-râ Ati, l'Othoès de Manéthon, régnait dans le sud de l'Egypte. Il fut, dit-on, tué par un de ses gardes*, mais la couronne n'en resta pas moins dans sa famille, et passa à Meri-Râ Papi I*', au détriment des derniers rejetons de la cinquième dynastie.
A partir de Meri-Râ Papi I*' (Phios), l'autorité de Memphis sur le reste de l'Egypte commença de décliner. Les princes de la dynastie nouvelle, sans abandonner l'ancienne capitale, paraissent lui avoir préféré les villes de la Moyenne Egypte, et surtout Abydos, dont la nécropole a conservé tant de souvenirs de leur passage. Du reste, ils ne laissèrent pas la grandeur du pays péricliter entre leurs mains : ils l'agrandirent et portèrent leurs conquêtes plus loin qu'aucun autre Pharaon n'avait fait avant eux. Papi I", le second roi de la dynastie, en est aussi le héros. Pendant un règne qui dura au moins dix-huit ans, son activité ne se ralentit jamais. Secondé habilement par Ouna, son premier ministre, il reprit sur les nomades asiatiques les établissements du Sinaï que ses prédéceseurs avaient perdus, soumit l'Ethiopie et couvrit l'Egypte de monuments.
1. Manéthon, édit. Unger, p. 101-102, d'après la correction -de Lepsïas, — 2. Manéthon, édit. Uhger, p. 101.
Ouna avait débuté tout enfant à la cour du roi Teta. D'abord simple page (porte-couronne)^ il avait bientôt obtenu un emploi au ministère du labourage et un titre sacerdotal de peu d'importance. Papi le prit en grande amitié dès le début de son règne et lui donna successivement les charges à'amij de surveillant des prophètes de la pyramide funérairCj à! auditeur^ dont il s'acquitta mieux que personne avant lui ; aussi fut-il envoyé à Bouwou chercher dans les carrières un bloc de pierre l3lanche pour en faire un sarcophage. L'activité dont il fit preuve en cette occasion lui valut de nouvelles faveurs : il fut élevé à la dignité d'ami royaly nommé surintendant de la maison delà reine, et prit peu à peu la direction de toutes les affaires. « Je faisais, dit-il, toutes les écritures avec l'aide d'un seul secrétaire. » L'Egypte n'eut pas à se plaindre de son administration. Les mines du Sinaï, exploitées avec plus de suite et soumises à des inspections régulières, donnèrent des résultats qu'on n'avait jamais obtenus auparavant. Une route fut tracée à travers le désert de Coptos à la mer Rouge et ouvrit une nouvelle voie au commerce. L'exploitation des carrières de Rohannou fut poussée avec vigueur, et bien que touhi les monuments édifiés alors aient disparu sans laisser aucun vestige, les inscriptions sont là pour témoigner de l'activité avec laquelle furent menés les travaux de construction. Une ville nouvelle fut fondée dansl'Heptanomide. Le temple d'Hathor à Denderah, élevé par les serviteurs (THor aux temps fabuleux de l'histoire d'Egypte et ruiné depuis, fut rebâti en entier sur les plans primitifs qu'on retrouva par hasard. Cette piété envers l'une des divinités les plus vénérées fut récompensée comme elle méritaitl'être par le titre de fils d'Hathor que Papi fit désormais insérer dans son cartouche royal.
Au dehors, le ministère d'Ouna fut signalé par la soumission de la Nubie et par une série d'expéditions victorieuses contre les Aamou et contre certaines tribus de la Syrie du sud, les Heroushà^ qui s'étaient révoltées contre Pharaon. Les Heroushâ formaient, paraît-il, une nation puissante : ce ne fut pas trop pour les vaincTô âi^ XciuX^^ \^^
forces de TÉgypte. «Sa Sainteté eut à repousser les Aamou et les Heroushâ. Sa Sainteté fit une armée de plusieurs fois dix mille soldats, pris dans le pays tout entier, depuis Éléphantine jusqu'à la terre du Nord, dans toutes les maisons, dans les villes, dans les places fortes, dans le pays d^Aarethet, parmi les nègres du pays de ....m, parmi les nègres du pays d'Amam, parmi les nègres du pays de Ouaouat, parmi les nègres de Kaaou, parmi les nègres du pays de Tomam, et Sa Sainteté m'envoya à la tête de cette armée. Voici que les généraux, voici que les chambellans, voici que les amis du palais, voici que les chefs, les princes des villes du midi et du nord, les amis dorés, les chefs des prophètes du midi et du nord, les intendants des temples à la tête des capitaines du midi et du nord, des villes et des temples, instruisirent les nègres de ces régions » Ce ne fut pas une mince affaire d'organiser ces recrues d'un nouveau genre. « C'était moi qui les dirigeais, » ajoute Ouna, et, à travers les phrases mutilées qui suivent on devine les difficultés de toute nature contre lesquelles il dut lutter. On eut, paraît-il, quelque peine à organiser le service des vivres et de l'habillement. A force de patience et d'industrie, l'ordre finit par s'établir et l'expédition se mit en campagne.
« Cette armée alla [en paix] : elle entra, comme il lui plut, au pays des [Heroushâ], Cette armée [alla] en paix: elle écrasa le pays des Heroushâ. Cette armée alla en paix : elle fit brèche dans [toutes leurs] enceintes fortifiées. [Cette armée alla] en paix : elle coupa leurs figuiers et leurs vignes. Cette armée alla en paix : elle incendia [tous leurs blés]. Cette armée alla en paix : elle massacra leurs soldats par myriades. Cette armée alla en paix : [elle emmena leurs hommes, leurs femmes et leurs enfants] en grand nombre, comme prisonniers vivants, ce dont Sa Sainteté se réjouit plus que de toute autre chose. y> Ces prisonniers, employés aux travaux publics ou vendus comme esclaves à des particuliers, contribuèrent pour leur part à la prospérité du règne de Papi. « Sa Sainteté m'envoya [pour écraser ses ennemis, et j'allai] cinq fois frapper la terre des Heroushâ
pour abattre leur rébellion avec cette armée; et j'agis de telle sorte que le roi fut satisfait de cela plus que de toute autre chose. » Malgré ces victoires répétées, la guerre n'était pas encore terminée : « On vint dire que des barbares s'étaient assemblés au pays de Takhebà (?). Je partis encore dans des navires avec cette armée, et je pris terre aux extrémités reculées de cette région, au nord du pays des Heroushâ. Voici que cette armée se mit en chemin : elle les battit tous, et détruisit tous ceux d'entre eux qui s'étaient assemblés. » Cette affaire décisive mit fin à la lutte et entraîna la soumission complète des ennemis. Au retour de ces expéditions, Ouna, déjà comblé d'honneurs, reçut la faveur la plus insigne qu'un roi pût accorder à un sujet, la permission de garder ses sandales dans le palais et même en la présence de Pharaon.
La paix régnait à l'intérieur: au dehors, la Nubie, la Libye et les parties de la Syrie contiguës au Delta reconnaissaient la suzeraineté de l'Egypte. Jamais, depuis Khéops, le pays n'avait été plus puissant et plus heureux. Papi ne jouit pas longtemps de sa gloire. Peu de temps après le retour d'Ouna, il mourut laissant la couronne à Mer-en-Râ (Ment-em-saw?), l'aîné des fils qu'il avait eus de sa seconde femme la reine Raoïmteri-ânkh-nas.
Merenrâ n'eut pas de longues guerres à soutenir. Le souvenir des victoires de son père était encore trop présent à l'esprit des barbares pour qu'ils éprouvassent la tentation de se révolter. Ouna, qui avait tant fait pour la grandeur du roi précédent, fut confirmé dans tous ses emplois et reçut de nouvelles charges. Il fut nommé prince gouverneur des pays du Sud depuis Éléphantine jusqu'à la pointe du Delta: « Jamais sujet n'avait eu cette dignité auparavant. » Selon l'usage, il commença par suspendre les autres travaux pour s'occuper sans retard du tombeau destiné au nouveau roi. La construction de la pyramide funéraire le força à entreprendre, dans les pays soumis à son autorité, plusieurs voyages longs et difficiles. « Sa Sainteté m'envoya au pays d'Abeha pour y chercher le sarcophage royal avec son couvercle et le pyramidion précieux de la ç^xaLtcÂdi^ fecL^^^^'îk
Hont-Khâ-nower de Merenrâ. Sa Sainteté m'envoya vers Éléphantine pour en rapporter le granit du naos et du seuil, le granit des corniches (?) et des linteaux (?), pour ramener le granit des portes et des seuils de la chambre (?) supérieure de la pyramide Hont-Khâr-nower de Merenrâ. Je partis pour la pyramide Nower-Khâ de Merenrâ avec six chalands, trois bateaux de transport, trois radeaux (?) et un navire de guerre : jamais dans le temps d'aucun ancêtre Abeha ou Éléphantine n'avaient construit navires de guerre. Sa Sainteté m'envoya au pays deHanoub pour en rapporter une grande table à libations en albâtre du pays deHanoub. Je lui fis amener cette table à libations en dix-sept jours. » Pour mettre à flot et transporter tous ces blocs de pierre, il avait fallu entreprendre et mener à bonne fin quantité de travaux secondaires, construire des navires, creuser des bassins et des canaux au sud d'Éléphantine, dans le pays nouvellement conquis de l'Ouaouat, Ouna réquisitionna à cet effet les peuplades noires qui lui avaient déjà fourni une armée sous Papi. « Voici que le prince des pays de Arrethet, Ouaouat^ Amamy .... a fournirent le bois » nécessaire aux navires. En un an, les différentes missions étaient achevées; les vaisseaux construits en Nubie passaient la première cataracte à la faveur des hautes eaux et descendaient le Nil. Pour la première fois peut-être depuis Mena, la barrière naturelle qui séparait l'Egypte de l'Ethiopie était franchie non sans peine. Le roi Merenrâ visita lui-même les travaux et, pour laisser à la postérité le souvenir de son passage, fit graver son image de plain-pied sur les rochers d'Assouan. La construction de la pyramide Nower-Khâ fut le dernier grand acte administratif de la vie d'Ouna. Il mourut peu de temps après et son souverain ne tarda pas à le suivre au tombeau*.
Merenrâ eut pour successeur son frère cadet Nowerkarâ, dont les listes grecques font un second Papi. Manéthon accordait à ce prince cent années de règne, et son témoi-
i. De Bougé^ Recherches sur les monuments, p. 80 sqq.
gnage est confirmé par le Papyrus de Turin qui attribue à un pharaon dont le nom est malheureusement détruit, un règne de quatre-vingt-dix ans au moins. Une inscription d'Ouadi-Magarahy datée de la onzième année, montre qu'il fit continuer l'exploitation des mines du Sinaî et sut repousser de ce côté les attaques des barbares. D'autre part, le nombre et la beauté des tombeaux qui portent son cartouche semblent attester que, pendant une partie au moins de ce règne séculaire, l'Egypte ne perdit rien de sa grandeur et de sa prospérité. Mais, aussitôt après la mort de Papi II, le trouble se mit dans l'État : Mentésouphis (Menlemsaw?) fut assassiné dans une émeute une année à peine après son ayénement. Sa sœur, Nitaqrit, la Nitokris des légendes , la belle aux joues de rose , dont, selon l'usage, il avait fait sa femme, lui succéda et n'accepta la royauté que dans l'idée bien arrêtée de le venger. <c Elle fit bâtir une immense salle souterraine ; puis, sous prétexte de l'inaugurer, mais en réalité dans une tout autre intention, elle invita à un grand repas, et reçut dans cette salle bon nombre d'Égyptiens, de ceux qu'elle savait avoir été surtout les instigateurs du crime. Pendant le repas, elle fit entrer les eaux du Nil dans la salle par un canal qu'elle avait tenu caché. Voilà donc ce qu'on raconte d'elle. On ajoute que, après cela, la reine se jeta d'ellemême dans une grande chambre remplie de cendres, afin d'éviter le châtiment * . »
Pendant les sept années de son règne, Nitokris avait terminé la troisième des grandes pyramides que Menkerâ avait laissée inachevée. Elle avait plus que doublé les dimensions du monument et lui avait donné ce coûteux revêtement de syénite qui excitait, plus tard, à si juste titre, l'admiration des voyageurs grecs, romains et arabes. C'est au centre même de cette pyramide, au-dessus de la chambre où le pieux Mykerinos reposait depuis plus de huit siècles, qu'elle fut ensevelie à son tour dans un magnifique sarcophage de basalte bleu dont on a retrouvé les frag-