Fr. Lenormant, la Magie chez les Chaldéens, p
volonté, le verbe de dieu, sépara les éléments du chaos; la lumière de dieu pénétra l’univers, l’anima et maintint l’ordre établi par le verbe. Ces trois puissances, la matière, le verbe, la providence, sont la première trinité de la religion chaldéenne, celle qui sort directement de dieu et nous montre les formes divines employées à la création et à la conservation du monde: la matière s'appelle Anou (Oannès); le verbe, Bel; la providence, Nouah. Sur les monuments, Anou, « l’antique, le père des dieux, le seigneur du monde inférieur, le maître des ténèbres et des trésors cachés, » a la figure d’un homme à queue d’aigle, coiffé de la tête d’un poisson monstrueux dont le corps lui retombe sur les épaules et sur les reins. Bel, « le démiurge, le seigneur du monde, le maître de toutes les contrées, le souverain des esprits, » est un roi assis sur un trône. Il a deux formes secondaires : Bel-Mardouk, à Babylone, et Bel- Dagan au corps de poisson surmonté d’un buste humain. Nouah, nommé aussi Nisrok et Shalmanou (le sauveur), « le guide intelligent, le seigneur du monde visible, le maître des sciences, de la gloire, de la vie, » est un génie muni de quatre ailes éployées comme les chérubins. Chacun de ces dieux se dédouble en une divinité femelle qui est sa forme passive et comme son « reflet », Anat (Anaïtis), Bélit (Bèltis, Mylitta) et Tihavti (Thauatth). Anat, Bélit et Tihavti, moins vivaces que leurs associés mâles, se perdent aisément les unes dans les autres et se réunissent le plus souvent en une seule qui prend le nom de Bélit et représente le principe féminin de la nature, la matière humide et féconde!.
Cette première trinité ne renferme que des êtres d’un caractère vague et indéterminé. La seconde se compose du dieu-lune Sin, du dieu-soleil Samas et de l’atmosphère Bin. Les Chaldéens, astronomes avant tout, accordaient le pas au dieu-lune sur le dieu-soleil; Sin jétait pour eux « le chef, le puissant, l’étincelant » et aussi « le seigneur
1. G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. I, p. 115-123 ; Fr. Lenormant, Histoire d'Orient, t. Il, p. 182-184 ; Essai de commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose, p. 64-10.
des trente jours du mois. » Samas est « le grand moteur, le régent, l’arbitre du ciel et de la terre. » Bin, «le ministre du ciel et de la terre, le distributeur de l’abondance, le seigneur des canaux, » joue un rôle à la fois bienfaisant et terrible : « chef de la tempête, du tourbillon, de l’inondation, » il tient à la main, comme une épée flamboyante, la foudre au quadruple dard. Après cette seconde triade, viennent les dieux des planètes : Adar (Saturne), Mardouk (Jupiter), Nergal (Mars), Istar (Vénus) et Nabou (Mercure). Adar, souvent désigné sous le nom de Samdan (le puissant), n’est autre que l’Hercule assyrien : c’est lui que les grands bas-reliefs du Louvre nous montrent sous les traits d’un géant qui étouffe un lion entre ses bras. Aussi lui donne-t-on les titres les plus énergiques : il est « le terrible, le seigneur des braves, le maître de la force, le destructeur des ennemis, celui qui châtie les désobéissants et extermine les rebelles, le maître du fer. » Mardouk, de dieu planétaire, devint plus tard le dieu principal de Babylone et se confondit avec Bel. Nergal passe pour « le grand héros, le roi des mêlées, le maître des batailles, le champion des dieux; » il a la figure d’un lion à tête ou à buste d'homme. Istar, de même qu’Anat et Bèltis, personnifie la nature. Dans un de ses rôles, elle est guerrière, « reine de victoire » et « juge des exploits de la guerre »; comme telle on la voit debout sur un lion ou sur un taureau, coiffée de la tiare étoilée, armée de l'arc et du carquois. Elle est aussi la déesse de la volupté et de la génération, et prend alors le surnom de Zir-banit, « productrice des êtres» ou. Zarpanit : elle est représentée de face, toute nue et les deux mains pressées contre la poitrine. Nabou, enfin, est « le capitaine de l’univers, l'ordonnateur des œuvres de la nature, qui fait succéder au lever du soleil son coucher »; on le regardait comme le type de tout ce qu’il y avait de parfait sur la terre, et le modèle auquel les rois devaient s’efforcer de ressembler*.
1. Fr. Lenormant, Histoire, t. TT, p. 184-186; Essai de commentaire, p. 93-124.
Les dieux des cinq planètes, unis aux dieux des deux trinités et au dieu souverain, formaient le grand conseil des douze dieux, les seigneurs des dieux qui présidaient aux douze mois de l’année et aux douzesignes du zodiaque". Leur culte était répandu par tout le pays et faisait le fonds . de la religion officielle; mais la religion populaire plaçait au-dessous d'eux nombre de divinités secondaires. Quelques-unes de ces divinités n’étaient en réalité que des formes secondaires des grands dieux auxquelles la tradition locale donnait une existence distincte : Zagar est une des épithètes d’Adar, Bélit-Balati «la dame de vie», une des épithètes de Bélit personnifiée. D'autres étaient de véritables personnes et avaient des fonctions d’une certaine importance, présidaient à des constellations comme Ashmoun et Koummout, ou veillaient sur les récoltes comme Serakh ; Bel-Aoura était le génie du feu, Baou le Chaos, Martou, fils
. d’'Anou, l'Occident et Shadou l'Orient. Plusieurs avaient été empruntées à des peuples voisins, aux Susiens, comme Lagamar et Sousinka cu peut-être aux Syriens. Les trentesix décans étaient représentés par autant de dieux qu'on nommait « dieux secondaires ». « De ces dieux secondaires, la moitié habite au-dessus, l’autre moitié au-dessous de la terre pour la surveiller : tous les dix jours, l’un d’eux est envoyé en qualité de messager de la région supérieure à l'inférieure, et un autre passe de celle-c1 dans celle-là par un invariable échange ?. »
Histoire fabuleuse de la Chaldée;s le déluge les premiers rois historiques.
Placées l’une à côté de l’autre et comme enchevêtrées l’une dans l’autre, les tribus touraniennes et koushites ne tardèrent pas à s’allier et à se confondre. De leur union soruirent des populations mixtes, dont le domaine, compris entre le plateau de l'Iran et le grand désert d'Arabie, se divisa naturellement en deux parts. A l’est du Tigre se
{.Diodore de Sicile, II, 30, — 2, Id., IT, 30,
forma la nation susienne et le royaume d’Élam; à l’ouest, s’éleva le premier empire chaldéen.
L’Elam commence aux bords du fleuve par une riche plaine d’alluvions aussi fertile que la Chaldée elle-même. Le froment et l'orge y rendaient cent et parfois deux cents pour un’; le palmier et le dattier y croissaient abondamment, surtout dans le voisinage des villes; d’autres espèces d'arbres, l’acacia, le peuplier, étaient répandues en abondance à la surface du pays?. Bientôt cependant le sol s’élève gradin à gradin vers le plateau de Médie ; le climat devient de plus en plus froid, la terre de moins en moins proluctive. Des montagnes coulent nombre de rivières, dont les plus importantes, le Khoaspès, le Pasitigris, l’Eulæos (Oulaï), sont dans leur partie inférieure aussi larges que le Tigre et l’Euphrate. Au confluent des deux bras du Khoaspès, sur la lisière de la grande plaine et à huit ou dix lieues des montagnes, les rois d'Élam avaient bâti Suse, leur capitale. La forteresse et le palais royal s’élevaient sur un monticule qui dominait au loin la plaine : à ses pieds et dans la direction de Orient s’étendait la ville construite de briques séchées au soleil’. Plus haut, sur le fleuve, on rencontrait Madaktou, la Badaca des auteurs classiques; le le reste du pays était couvert de grandes cités, Naditou, Khamanou, qui portent, pour la plupart, le titre de villes royales‘. La Susiane formait en effet une sorte d’empire féodal, divisé en petits États indépendants l’un de l’autre, mais réunis sous l’autorité d’un même prince, qui résidait de préférence à Suse. L'élément touranien y dominait et avait fini par faire dominer sa langue, au moins comme langue officielle et comme idiome commun; néanmoins les Koushites gardèrent jusqu'aux derniers temps leur nationalité et sont reconnaissables sur les bas-reliefs ninivites à leur type négroïde. La Susiane devint tout d’abord le siége d’une civilisation puissante, antérieure même à celle
1. Strabon, 1. XV, 3. — 2. Loftus, Chaldæa and Susiana, p. 210-346. — 3. Id., ibid., p. 341.— 4. Finzi, Ricerche per lo studio dell’ antishità
assira, p. 293-304, — 5, Fr. Lenormant, La Magie, p. 320.
de la Chaldée. Le peu que nous savons de sa religion par les monuments d'époque postérieure nous transporte dans un monde nouveau, plein de noms et de formes étranges. Au sommet de la hiérarchie divine, il semble qu’on trouve un dieu et une déesse suprêmes, nommés à Suse Sousinka et Nakhounté : la statue de Nakhounté, inaccessible aux profanes, était cachée dans le bois sacré de Suse, dont Assourban-habal la tira au septième siècle avant notre ère. Viennent ensuite six dieux de premier ordre, répartis en deux triadès et dont le plus connu, Oumman, est peut-être le Memnon des Grecs!. Pour le reste, ia civilisation susienne paraît avoir présenté toujours les plus grandes analogies avec la civilisation chaldéenne. Autant qu’on peut en juger, Susiens et Chaldéens avaient à peu près les mêmes mœurs, les mêmes usages militaires, les mêmes Pie industrielles et commerciales. :
À l’ouest du Tigre dominaient deux nations souveraines, les Soumirs et les Accads, dont la fusion produisit la race chaldéenne?. En arrivant sur Le sol de la Chaldée, les émigrants n’y avaient trouvé ni carrières ni mines*. [ls en furent réduits à construire leurs habitations avec les plantes de marais : liant plusieurs tiges ensemble et courbant les faisceaux en manière d’arche, on obtenait une sorte de charpente sur laquelle des nattes étendues formaient les murs. Plus tard, on substitua aux joncs le palmier, puis la brique. Le sol de la Babylonie fournit en effet une argile excellente qui, séchée au four, ou simplement exposée au soleil, devient assez dure pour entrer dans la construction d’un édifice. C’est avec ces matériaux divers que furent construites les premières villes de la Chaldée, Our’, Ou-
1. Lenormant, la Magie, p. 137-323. — MM. Oppert et Delitzsch tiennent les Soumirs pour Touraniens; les Anglais et M. F. Lenosrmant considèrent les Soumirs comme Koushites et voient des Touraniens dans les Accads. — 3. G. Rawlinson, The five great Monarchies, p. 38. — 4. C’est encore la facon dont les Arabes chaldéens construisent leurs huttes Cf. Layard, Nineveh et Babylon, p. 554-555; Loftus, Chaldæa and Susiana, p. 91-92. — 5. Aujourd’hui Moughéir «la bituminée ».
roukh *, Larsam?, Nipour*, Sipparat, Borsip5, Babel. Our, située sur la rive droite de l’Euphrate, non loin de l’ancienne embouchure, fut le grand entrepôt du commerce maritime de ces premiers temps : ses vaisseaux allaient au loin, sur le golfe Persique et jusque dans la mer des IndesS. Elle s’élevait au milieu d’une plaine basse, coupée çà et là
de collines sablonneuses. Au centre se dresse un temple à
trois étages, construit en briques revêtues de bitume; tout autour de la ville règne une ceinture de tombeaux, que les voyageurs ont largement exploités au profit de la science”. Sur les deux rives de l’Euphrate, entre Our et Sippar, s’échelonnaient Zirgilla*, Eridou*, Karrak!°, Kouti‘!, Aganè*?. La plupart de ces villes ont laissé des ruines considérables, qui, sans remonter tout à fait aux premiers temps de la colonisation touranienne, nous reportent vers une antiquité si reculée, qu’on n’a pas encore réussi à l’évaluer avec certitude.
C’est dans l'enceinte de ces vieilles cités aujourd’hui perdues que se fit l’énorme croisement de races et d’idées d’où sortirent la nation et la civilisation chaldéennes. La fusion de deux éléments aussi contraires que le sont l’élément koushite et l'élément touranien ne put s’accomplir qu’au
1. Erekh ou Orekh de la Bible (Genèse, xiv, 1), l’'Orchoé des anciens {Strabon, XVI, 1; Ptolémée, V, 20), aujourd’hui Warka. — 2. Peutêtre la Laranchæ de Bérose (Fr. I, édit. Lenormant) et la Larissa d’Appollodore (Bibloth. II, 4, 4), aujourd’hui Senkereh ou Sinkara (Oppert, Expédition, t. I, p. 266, sqq). — 3. La Nopher du Talmud, la Calneh (Genèse, x, 10) ou Calno (Isaïe, x, 9) des Hébreux; d’après Oppert (Histoire des empires de Chaldée et d'Assyrie, p. 21), Hekal Anou « la demeure du dieu Anow », aujourd’hui Niffer. — 4. La Sepharvaim de lÉcriture; cf. Finzi, Ricerche per lo studio, etc., p. 193-195. — 5. Id., ibid., p. 189-190. — 6. H. Rawlinson dans le Journal of the geographical Society, t. XXVII, p. 185. — 7. G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. I, p. 15-16; Finzi, Ricerche, p. 174-177. — 8. Aujourd’hui Zerghoul (Fr: Lenormant, Études accadiennes, t. I, 3° partie, p. 11). — 9. La Rata de Ptolémée (V, 22); cf. Oppert, Expédition de Mésopotamie, I, 269, qui lit le signe Rat. — 10. Fr. Lenormant, Études accadiennes, t. 1, 3 partie, p. 11. — 11. Cutha (Finzi, Ricerche, p. 190- 192). — 12. C'était un quartier de Sippara, situé sur la rive droite de l’Euphrate et qu’on regardait comme une ville distincte (Fr. Lenormont, Les Prem'ères civilisations, t. II, p. 105).
milieu de luttes sanglantes et de déchirements perpétuels. Nul écho de ces guerres lointaines n’est encore arrivé jusqu’à nous. Si haut que les monuments nous fassent remonter dans l’histoire, nous trouvons les Soumirs et les Accads mêlés en un seul peuple. La terre de Soumir n’est plus, comme la terre salique des écrivains du moyen âge, qu’un souvenir à demi effacé, une tradition du passé dont on recherche curieusement l’origine’. La langue touranienne s'éteint peu à peu et ne survit plus que dans les temples ou dans les écoles comme langue sacrée?. Le syllabaire touranien, adapté aux usages des Koushites, sert à écrire un idiome sémitique : chaque caractère répond à de nouveaux sons, sans laisser pour cela de garder sa valeur primitive. Le son ILOU, qui rend l’idée de dieu, s’attache au caractère > sans lui faire perdrele son x. Le signe &T, soleil et jour, a la prononciation sHAMAS, Youm à côté des valeurs touraniennes OUT, OUD, PAR, PARRA, Les deux cultes se sont mêlés l’un à l’autre dans des proportions inégales. Le koushite Mardouk s’unit au touranien Silik-molou-khi*, Eà se confond avec Nouah, Sin avec Hourki; mais les dieux à noms sémitiques l’emportent sur leurs rivaux. Les dieux touraniens en sont réduits à se réfugier dans les pratiques de la magie et forment, à côté de la religion officielle, une sorte de religion populaire, ou plutôt une sorcellerie solidement organisée. Le sacerdoce magique se divisait en trois classes : les conjurateurs, les médecins, les théosophes. Il «essayait de détourner le mal et de procurer le bien, soit par des purifications, soit par des sacrifices ou des enchantementst.» Les rites et les incantations qu'il employait sont conservés en partie dans un grand ouvrage dont les débris se trouvent au Musée britannique.
Il était divisé en trois livres. Dans le livre des Madbais esprits sont les formules dirigées contre les démons; le second livre est rempli d’incantations contre Les maladies; le troisième, d’hymnes mystérieux, destinés à évo-
1. Norris, Assyrian Diction., part. II, p. 101. — 2: Fr. Lenormant, La Magie, p. 289, 199.-- 3. Id, ibid. p. 9, 18, 175-177. — 4, Diodore de Sicile, IL, 29.
quer les dieux. La plus efficace des formules préservatrices empruntait sa puissance « au grand nom suprème » de la divinité qe Eà seul connaît et dont il communique la science à Silik-moulou-khi. Aux formules d’incantation venaient se joindre les talismans de diverses espèces, bandes d’étoffe attachées aux meubles et aux vêtements, amulettes de bois, de pierre ou de terre cuite, statuettes de monstres et de génies. Le porteur ou le possesseur de ces talismans était inviolable même aux dieux; car le talisman était « une borne qu’on n’enlève pas, une borne que les cieux ne franchissent pas, borne du ciel et de la terre qu’on ne déplace pas, qu'aucun üieu n’a déracinée; une barrière qu’on n’enlève pas disposée contre le maléfce : une barrière qui ne s’en va pas et qu'on oppose au maléfice. » On peut voir au Louvre une statuette en bronze qui représente un démon au corps de chien, aux pieds d’aigle, aux bras armés de griffes de lion, à la queue de scorpion, à la tête de squelette et aux cornes de chèvre: quatre grandes aïles éployées ombragent son dos. C’est un talisman. Une inscription touranienne tracée le long des reins nous apprend que « ce joli personnage est le démon du vent du Sud-Ouest » et qu’il suffisait d'en placer l’image à la porte ou à la fenêtre d’une maison pour éloigner les mauvais génies.
À côté du magicien d’action bienfaisante, il y avait l’enchanteur qui évoque les démons dans une intention criminelle, le charmeur, la charmeuse, le jeteur de sorts, le faiseur de philtres. Le sorcier chaldéen, comme ses confrères modernes, vendait des poisons, envoûtait, déchaînait par ses imprécations les esprits de l’abîme. « L’imprécation agit sur l’homme comme un démon mauvais. l’imprécation de malice est l’origine de la maladie. » Tout malade passait pour ensorcelé et ne pouvait être guéri que par l’effet d’une conjuration contraire à la conjuration qui l'avait frappé. Aussi n’y avait-il pas à proprement parler de médecins à Babylone‘ : il y avait des prêtres sorciers vendaient des philtres et des amulettes contre les maladies.