L'Espagne méridionale. — 2. I Rois, ir
3âî CHAPITRE Vni.
le miel, le vin, les laines, pour lesquels il avait été reflommA autrefois. Cette augmentation de richesse amena comme de juste une augmentation de charges : Salomon frappa d'impôt les restes des tribus cananéennes qui jusqu'alors avaient vécu a\i milieu d'Israël sans rien payer % et astreignit les Juifs eux-mêmes à la prestation en nature pour l'entretien de la maison royale. Le territoire fut partagé, sans distinction de tribus, en douze arrondissements finan* ciers placés aux ordres de douze commissaires ce qui fai* saient les provisions du roi et de sa maison; et chacun avait un mois de l'année à pourvoir de vivres. » Défrayer une cour et une armée aussi considérables que l'étaient la cour et l'armée de Salomon devait être pour le pays une lourde charge: il fallait chaque jour « trente hors* de fine farine et soixante de farine bise, dix bceufs gras, vingt bœufs des pâturages et cent moutons, sans les cer£s, les daims, les bufOes et les volailles engraissées*. » Le revenu des domaines de la couronne, les trésors amassés par David au cours de ses longues guerres, les tributs annuels des nations vassales, complétaient le rendement des impôts et firent du roi des Juifs un des princes les plus riches de son temps.
Il voulut joindre à ces ressources les produits du com« merce et de l'industriei Jusqu'alors Israël s'était borné à écouler sur les marchés phéniciens le surplus du blé, de l'huile et des autres denrées qu'il ne consommait pas dans . le pays ; il n'avait pris aucune part au grand commerce de caravanes qui se faisait entre 1 Egypte, la Phénicie et les régions de l'Euphrate. Salomon prétendit qu'il en eût sa part. La roul^ suivie d'ordinaire par les marchands remontait jusqu'à Karkémish * : il en occupa fortement toute la partie qui courait sur son territoire. Hamath devint le principal entrepôt de la frontière juive, et le dernier anneau d'une chaîne de postes qui s'étendait au long du Liban pour protéger les caravanes et servir de relais^.
1. II Chron,, vm, 7-8. — 2. Le kor valait environ 388 litres. — 3. 1 mis, IV, 7-29. — 4. Voir plus haut, p. 190. — 5. I Rois, ix, 19 ; II C/iron., vni. ^-6.
L'SMPIRE JUIF. 3U
Mais il y avait d'autres voies qui menaient de la frontière d'Egypte en Mésopotamie, sans sortir un seul instant des terres juives : elles quittaient la route ordinaire, soit près de Damas, soit près de Hamath, s'enfonçaient dans le désert et allaient rejoindre TEuphrate à Tbapsaque. Les marchands araméens et cananéens, les gens d'Arad et de Tyr, les fréquentaient malgré les déprédations des Arabes et le manque d'eau ; Salomon voulut les améliorer et y faire passer tout le commerce de la Phénicie et de TÉgypte. Il <K bâtit Tadmor au désert^ ». La situation de Tadmor, la ville des palmes, a quelque analogie avec celle de Damas, mais il lui manque un Abana et un Pharphar pour changer son désert en un paradis : elle est au pied d'une chatno de collines qui court du S. 0. au N. E.; deux sources pea abondantes l'arrosent et entretiennent les bouquets de palmiers qui lui ont valu son nom*. Depuis longtemps déjà ce devait être une station recherchée des marchands, quand Salomon la choisit et l'entoura de murailles*. La soumission de Hamath-Tsobah affermit la domination des Israélites sur ces contrées^ et favorisa les travaux. De Damas ou d'Hamath à Tadmor, de Tadmor à Thapsaque, les caravanes juives et phéniciennes passèrent désormais sans avoir trop à redouter les Arabes ou les Araméens.
Par sa frontière méridionale, l'empire confinait à l'Egypte et à la mer Rouge. Salomon rechercha ralliance de l'Egypte. La ville de Guéxer s'était révoltée, et les Hébreux, inha3;>iles à la guerre de siège, ne savaient comment la ré** duire. Salomon demanda en mariage la fille du Pharaon de Tanis*, et décida son beau-père à intervenir. Les ingénieurs égyptiens eurent bientôt raison de la ville, la démantelèrent, et la remirent au roi juif comme dot de sa nouvelle femme*. Les rapports commerciaux entre les deux pays devinrent plus étroits. Depuis l'invasion des Pasteurs, les chevaux s'étaient multipliés en Egypte : chaque grande ville du Delta et de l'Heptanomide avait
1. I RoiSf UL, IS ; II Chron.f nn, 4. — 3. Porter, Handbook, p. 549. — 3. Josèphe, Ant. Jud,, jm, 9. — 4. II Chfùn., vin, 3. — 5. C'était Psinakhès ou Psousennès II — 6. T fl
324 CHAPITRE Vni.
ses haras et ses fabriques, où [les rois voisins venaient se fournir de chevaux et de chars*. Salomon s'attribua le monopole de la vente des chevaux égyptiens : « chaque chariot montait et sortait d'Egypte pour six cents pièces d'argent, et chaque cheval pour cent cinquante; et ainsi on en tirait, par le moyen des fermiers royaux, pour tous les rois des Hittites' et pour tous les rois d'Aram'. » La possession des ports de Tldumée, sur la mer Rouge, lui inspira un projet des plus hardis. Hirom lui prêta des ouvriers et des matelots phéniciens qui construisirent une flotte à Etsiôngaber, réquipèrent et partirent à la recherche des pays d'Ophir *. Us revinrent au bout de trois ans avec de Tor, de l'argent, de l'ivoire, des pierreries, des bois précieux et des animaux curieux, tels que des singes et des paons. Le succès de ce premier voyage d'exploration encourageait à le renouveler : pendant une partie au moins du règne, la flotte fit des voyages réguliers qui mirent les Juifs en rapport avec les princes de l'Arabie méridionale". Le profit réel de ces expéditions lointaines ne dut pas être considérable, mais l'audace qu'elles supposaient frappa vivement les imaginations et valut à Salomon plus de renommée légendaire que les autres entreprises de son règne.
Les richesses qui provenaient de tant de sources diverses, il les dépensa royalement. Le luxe de sa cour dépassait tout ce que les Hébreux avaient imaginé jusqu'alors, et prit encore dans la légende des proportions
1.' Fr. Lenormant, Le cheval dans le nouvel empire égyptieny dans les Premières civilisationsy 1. 1, p. 306 sqq. — 2. Il s'agit ici des Hittites du Nord, Khétas ou Khatti, non soumis à Salomon. — 3. I Bois, X, 29-29 ; H Chron,, i, 16-lT. — 4. On ferait une bibliothèque entière rien qu'avec les traités qu'on a écrits sur l'emplacement dupaysd'Opbir. On a voulu le placer en Arabie, sur la côte d'Afrique, en Perse, dans l'Inde, à Java et jusqu'au Pérou. Les noms du bois d'AlmoiLgy des paons, paraissent être d'origine indienne et ont fait pencher la balance en faveur de l'Inde. Il se pourrait cependant qu'au lieu d'aller chercher ces objets dans l'Inde même les matelots de Salomon les aient trouvés dans un des nombreux comptoirs de la cdte d'Afrique, qui étaient en rapport direct avec l'Inde depuis une haute antiquité. —5. I Rois, ix, 26-28 ; x, 11, 15,22; II Chron., vm, 17-18; ix, 10, 13, 21.
L'EMPIRB JUIF. 325
exagérées. U s'était fait fabriquer un trône d'ivoire revêtu d'or fin, les boucliers de sa garde étaient en or, sa vaisselle en or également : « il n'y en avait pas en argent, car l'argent n'était estimé au temps de Salomon.... non plus que les pierres du chemin*. » Au moins une partie de ces trésors passa-tr-elle à des dépenses utiles. On releva les fortifications de Mageddo et d'Hazor ; Guézer et les deux Bethoron rebâties à nouveau couvrirent la frontière philistine'. Les routes qui conduisaient à Jérusalem furent pavées de basalte noir du pays de Bashan *, et la ville entourée de murailles. Salomon y fit construire un palais pour luimême et un palais pour la fille de Pharaon, des piscines, des portiques splendides : « le bois de cèdre n'était non plus prisé à Jérusalem que les sycomores qui sont dans les plaines, tant il y en avait*. »
David avait choisi l'emplacement du temple : Salomon se chargea de l'élever. Le Moriah avait une figure irrégulière dont la surface naturelle se prêtait mal à l'usage auquel on la destinait : il en rectifia les contours (>ar des murs de soutènement qui, selon les exigences du terrain, s'appuyaient sur les flancs de la montagne ou descendaient jusqu'au fond de la vallée; l'espace circonscrit entre ces murs fut comblé de terre et forma une sorte d'esplanade carrée sur laquelle reposa le temple. Moyennant une contribution annuelle d'huile et de blé, Hirom se chargea de fournir les ouvriers, les ingénieurs et les bois de construction nécessaires à l'entreprise \ L'édifice construit par les architectes tyriens faisait face à l'Orient : il était large de vingt coudées, long de soixante et haut de trente. Les murs étaient en gros blocs de pierre, et les boiseries en cèdre sculpté et doré ; pour y entrer, on passait sous un portique (oulam) et entre deux colonnes de bronze ciselé, qu'on nommait Yakîn et Boaz. L'intérieur ne comprenait que deux chambres, le lieu saint [hékal)^ qui renfermait l'autel des parfums, le chandelier à sept branches et la Table des
1. 1 Rois, X, 16-21, 27 ; II C/iron., i, 15-20, 27. — 2. I Roû, x, 15-19 ; II Chron,, vin, 5-6. — 3. Josèphe, Ant, Jud., vm, 7, § 4. — 4. I RoU, X, 27. — 6. Ihid,, v, 7-11 ; II Chron., u, 3-11.
826 CHAPiTRE VDI.
pains de proposition; le Saint des Saints (debir)yOh l'arckc d'alliance reposait aux ailes de deux chérubins en bois doré. Sur trois des côtés de la nef, et jusqu'à moitié de la hauteur, s'étageaient trois rangées de cellules où l'on gardait les trésors et le matériel sacré. Le grand-prôtre avait le droit d'entrer une fois l'an au Saint des Saints. Le lieu saint était accessible aux prêtres, et servait aux cérémonies ordinaires du culte : on y brûlait les parfums, et on y déposait les pains de proposition. Dans le parvis intérieur et vis-à-vis de l'entrée du temple se trouvaient le grand autel des holocaustes, la mer de bronze et les dix bassins de moindre taille, où on lavait les différentes pièces des victimes, les chaudières, les couteaux, les pelles, tous les ustensiles qu'on employait dans les sacrifices sanglants. Un mur bas, couronné d'une balustrade en bois de cèdre, séparait cette cour intérieure d'une autre cour où le peuple avait accès en tout temps. L'an XII de son règne, Salomon dédia lui-même le temple : il transporta l'arche d'alliance *de Sion au Saint des Saints, et offrit les sacrifices au milieu de la joie et de l'admiration universelles*. L'inexpérience des Juifs d'alors en matière d'architecture leur fit considérer l'œuvre de Salomon comme un modèle unique : en fait, il était aux édifices grandioses de l'Egypte et de la Ghaldée ce que leur empire lui-même était aux autres empires du monde antique, un petit temple pour un petit peuple.
A peine terminé, il commença de prendre sur les destinées du peuple d'Israël une influence décisive. Salomon y faisait célébrer en grande pompe les trois fêtes principales de l'année agricole, la Pâques, la Pentecôte et les Tabernacles, auxquelles la légende avait déjà rattaché des souvenirs empruntés aux premiers temps du peuple d'Israël*.
1. 1 Rois, vi-vra ; Il Chron., ii-vii. — 2. La Pâques ou fête des paim ntymes ( Hag Hammatçôth) annonçait le commeneement de la récolté : elle durait depuis le 14 d'Abib au soir, jusqu'au soir du 21. On la célébra plus tard en commémoration de la sortie d'Egypte. Sept semaines tprès^ la Pentecôte signalait la fin de la récolte des céréales ; U tradition en fit l'anniversaire de la proclamation de la loi. Le quinzième jour du
l'empire juif. 327
Le désir de ¥oir le temple aussi bien que la piété attira à Jérusalem les Juifs provinciaux ; le rapprochement des distances rendit ces voyages aisés et peu coûteux; bientôt, sous l'influence sacerdotale, les trois grandes fôtes annuelles devinrent des pèlerinages obligatoires. Les andens sanctuaires de Shilo, de Guilgal, de Mitspah, de Rama, furent désertés; les sacrifices offerts sur les hauts lieux tombèrent en désuétude et ne tardèrent pas à être considérés comme des marques d'idolâtrie. Au lieu qu'autreibis tout enfant d'Israël pouvait égorger la victime, le prêtre du temple devint l'intermédiaire obligé entre le fidèle et Dieu. Les familles sacerdotales quittèrent leurs tribus pour s'établir dans la ville sainte : une fois réunies, elles comment cèrent à sentir leur force et à s'organiser mieux qu'elles n'avaient feiit jusqu'alors. Elles se divisèrent en deux clauses, selon la nature du lien réel ou supposé qui les rattachait à la tribu de Lévi. Celles qui passaient pour descendre directement d'Aaron et de ses fils formèrent le haut clergé, les prêtres (cohanîm) chargés des fonctions du sacerdoce proprement dit. Elles se répartirent en vingtquatre classes qui avaient chacune un chef et se relayaient dans l'accomplissement de leurs devoirs. Les cohanîm entraient dans le lieu saint, y allumaient les parfums sur l'autel d'or matin et soir, nettoyaient le grand candélabre d'or, renouvelaient l'huile des lampes, posaient chaque semaine sur la table sacrée les pains de proposition, pro^ nonçaient la bénédiction solennelle à la fin des sacrifices publics ; au dehors du temple, ils visitaient les malades et expliquaient la loi. Les autres, qu'on appelait simplement Lévites, se partageaient les menus emplois. Ils chantaient et jouaient des instruments, ouvraient et fermaient le
geptième mois commençait la fête des cabanes ou Tabernacles [sukkôth), qui marquait la clôture de toutes les récoltes, la rentrée de tous les fruits des arbres et de la vigne. Pendant sept Jours les Hébreux devaient demeurer dans des cabanes de feuillage, qu'on dressait soit dans les rues et sur les places publiques^ soit sur les toits et dans la cour des maisons. On prétendit plus tard que c'était pour rappeler Ja vie nomade du désert.
328 CHAPITRE VllI.
temple, nettoyaient les vases sacrés, préparaient les pains de proposition et les pâtisseries, veillaient aux trésors et aux provisions, montaient la garde aux portes et dans les parvis. Tous ces gens, réunis par un même sentiment religieux et par une communauté de privilèges, formèrent bientôt une sorte de nation sacerdotale au milieu de la nation. Leur chef, le grand prêtre, ne tarda pas à prendre une part plus grande aux affaires politiques. Peu à peu son importance augmenta : il égala d'abord, puis dépassa Tautorité des rois, et finit par faire de Jérusalem la capitale d'une véritable théocratie.
Salomon était loin de prévoir qu'il préparait un maître à ses successeurs dans le temps où il élevait le temple. Quoiqu'il fût plein de respect pour la loi juive, il ne se piquait pas, comme son père, d'une fidélité exclusive au Dieu national. Moitié débauche, moitié politique, il avait multiplié le nombre de ses femmes outre mesure et rempli son harem d'étrangères, esclaves achetées sur les marchés d'Egypte et de Phénicie, ou simples otages qui répondaient de la fidélité de leur père ou de leurs frères : la mère de son fils atné , Rehabeam, était une Ammonite , la reine une Égyptienne. De même que les Pharaons, sans rien relâcher de leur piété, avaient fait des offrandes aux dieux des vaincus, Salomon, pour plaire à ses femmes et sans doute aussi à ses vassaux païens, non-seulement toléra, mais pratiqua lui-même à l'occasion les cultes étrangers, a II servit Astarté, la divinité des Sidoniens, et Milkom, 4ieu des Ammonites;... il bâtit un haut lieu à Kamosh, dieu des Moabites, sur la montagne qui est vis-à-vis de Jérusalem, et à Moloch, dieu des enfants d'Ammon*. » Ce que nous savons de son caractère nous montre en lui des tendances philosophiques qui devaient le prédisposer à regarder sans horreur les divinités étrangères. De même qu'on attribuait à son père presque toute la littérature lyrique, on mettait sous son nom toute la littérature philosophique du peuple hébreu. « Dieu donna