SUR PARIS
On conserva — rapporte Mercier dans son Tableau de Paris, — on conserva jusqu'au temps de Démétrius de Phalère, c'eft-à-dire l'espace de neuf cents années, le vaisseau que montait Thésée lorsqu'il délivra les Athéniens du tribut du Minotaure. A mesure que ce vaisseau vieillissait, on remplaçait les pièces pourries par des pièces d'un bois neuf; de sorte que Ton disputa dans la suite si c'était le même vaisseau ou si c'en était un autre.
La ville de Paris ressemble un peu à ce vaisseau de Thésée : on a mis tant de moellons neufs à la place des vieux moellons qu'il ne reflerien, ou presque rien, de sa première conflruciion.
Il y a eu un grand nombre de Paris depuis dix-
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huit cents ans, — chacun d'eux avec sa physionomie propre, ses mœurs particulières, ses coftumes spéciaux, son originalité, son individualité.
Il y a eu d'abord Lutèce, — une île d'une quarantaine d'arpents, laquelle, défendue par Camulogène, fut prise par Labienus, lieutenant de César. Je crois même qu'elle fut un peu brûlée, car César la fit rebâtir &i fortifier quelques années après. Le Paris des Druides devint le Paris de Jupiter &i de Mercure. Les autels du premier ont disparu-, mais le Dieu Mercure a encore un temple qui résille au temps & aux lois, — bien qu'il n'ait pas été bâti par les Romains.
Il y a eu le Paris de Julien TApoflat, — que représente le Palais des Thermes. La vigne &. le tiguier poussaient en ce temps-là à la place même où depuis ont poussé tant de vilaines maisons. Lutèce devint r Urbs Parisiorunij &i comme la Cité n'était pas assez grande pour contenir ses anciens & ses nouveaux habitants, elle s'étala à droite & à gauche, au nord &. au midi, dans la plaine &i sur la montagne : les bourgs furent!
Après la période gallo-romaine, la période mérovingienne. Après le Paris de Julien, le Paris de Clovis, — dont il nous refte un échantillon sur la montagne Sainte-Geneviève-, puis le Paris de Childebert, qui a laissé sa trace sur la place Saint-Ger-
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main-des-Prés ; puis le Paris de Chilpéric, — qu'attefte Téglise Saint-Germain-rAuxerrois.
On devine bien que les quarante arpents primitifs de la Cité sont déjà loin, puisque des Conciles se donnent la peine de se tenir à Paris 8c que les rois se donnent la peine d'y demeurer. Les rois &. les conciles n'aiment pas, vous le savez, à être gê. nés : ils prennent de la place, beaucoup de place, ils ont une foule, ils ont un peuple. Les naiitœ parisiaci du règne de Tibère sont avantageusement remplacés par des moines, des clercs, des marchands, des soldats — 8cle refte. Le grand &: le petit Châtelets sont avantageusement doublés d'églises, d'abba^^es Se d'écoles.
L'enfant grandit, la jeune fille devient femme : on lui met un corset de pierre. C'eft le Paris d'Hugues Capet, divisé en quatre quartiers.
Nous voici arrivés au Paris de Louis VII, dit le Jeune, — qui a vu naître Notre-Dame, la vieille cathédrale. Les églises continuent à s'élever cà &. là. Le quartier de l'Université continue à s'accroître. Les moines 8c les écoliers arrivent de toutes parts; il en arrivait tant, à ce qu'il paraît, qu'on fut obligé d'expulser les Juifs — momentanément.
Voici maintenant le Paris de Philippe- Augufte. La jeune fille devenue jeune femme devient une vigoureuse commère : son corset Tétoufîe, — elle
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le jette à terre & s'en fait conllruire un nouveau. Si vous êtes désireux de savoir en quelle étoffe, vous n'avez qu'à vous rendre rue des Grés ou rue des Fossés-Saint- Victor : iF en relie encore quelques morceaux. Les quarante arpents primitifs se sont changés en sept cent trente-neuf arpents. Il y a maintenant trois villes à Paris : la Cité, la Ville, l'Université, — TUniversité sur la rive gauche de la Seine, la Ville sur la rive droite 8c la Cité au milieu.
Après le Paris de Philippe-Augufte Se ses murailles, vient le Paris de Charles V &. sa nouvelle ceinture de pierre, au nord. Celui-là devient de plus en plus exubérant comme sève & comme exigence. Il lui faut maintenant douze cent quatre-vingt-quatre arpents, qui se divisent en seize quartiers. Nous sommes en 1 367, — c'efl à peu près un arpent par année. G'eft à peu près aussi vers cette époque qu'on éprouva le besoin de construire la Baftille, — les deux Châtelets &. les autres tours fortifiées ne suffisant plus, à ce qu'il paraît, à la consommation des criminels.
Le Paris de Charles VI eft écrit en rouge dans l'hiftoire : aussi se voit-il mieux que les autres. Nous sommes là sur les confins du moyen âge, — mais non sur ceux de la barbarie. La guerre civile règne à la place du roi, qui est fou, &. de la reine,
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— qui doit être un peu folle. Les faclions s'égorgent, le sang coule à flots : Se, avant la guerre civile — pour préparer Fœuvre de deftruction — la pefte! En iSgg, trois mois d'épidémie. En 1407, grandes inondations qui emportent les ponts &i ruinent les gens. Le duc d'Orléans eft assassiné rue Culture-Sainte-Gatherine par Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne. En 141 3, massacre des Cabochiens. En 141 8, massacre de quatre mille Armagnacs, — puis, brochant sur le tout, cent mille personnes enlevées par la pefte, en trois mois. Savez-vous qu'il fallait que Paris commençât à être grand, pour s'appauvrir ainsi de cent mille habitants sans en être ruiné? C'était le tiers qui s'en allait ainsi aux cimetières.
Après le Paris de Charles VI 8c de Charles VII, celui de Louis XI — reftitué tout entier, mœurs, langage, coftumes Sa monuments, dans le magnifique livre de Victor Hugo, que nous connaissons tous. Sous le règne précédent, on avait commencé à éclairer les rues; sous celui-ci on commence à les balayer. Il faut du temps pour songer aux choses les plus élémentaires.
Puis viennent :
Le Paris de François P»" 8c de la Renaissance,
— dont les échantillons sont le vieux Louvre 8c la fontaine des innocents.
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Le Paris de Henri II, — ou plutôt de Catherine de Médicis, — dont les échantillons sont THôtelde- Ville Se les Tuileries.
Le Paris de Charles IX, — dont il nous refle, comme souvenir, la Saint-Barthélémy.
Le Paris de Henri III, qui sert de date au Pont- Neuf. Ce Paris-là occupait une surface de quatorze cent quatorze arpents.
Le Paris de Henri IV, un peu plus grand encore que le précédent, — seize cent soixante arpents. Nous sommes en Tan 1600. Vous voyez que la progression persifte.
Le Paris de Louis XIII, dont les échantillons sont la place Royale, la place Dauphine, le Palais- Royal &i le Luxembourg. Ce Paris-là s'agrandit de plus en plus. La nouvelle ceinture de murailles commençait à la Porte de la Conférence, à l'extrémité du jardin des Tuileries, se prolongeait jusqu'à la rue Saint-Honoré, passait à la porte Gaillon, puis à la porte Richelieu, puis à la porte Montmartre, & aboutissait aux anciens murs de clôture, rue Saint-Denis, à la Porte-Saint-Denis.
Le Paris de Louis XIV, — un peu plus sérieux que les précédents, malgré les troubles de la Ligue 8c de la Fronde. On plante des boulevards, on haiit la Colonnade du Louvre, on conflruit FHôpital général, on élève le Palais des Quatr^Nations, on
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éclaire les rues de Paris avec des lanternes, — excepté les jours de lune. Les falots d'abord, les lanternes ensuite ; puis viendront les réverbères, puis les becs de gaz : mais les esprits, quand les éclairera-t-on ?
La ville de Louis XIV, « le grand roi, » eft une grande ville. Il y a vingt quartiers populeux. Il y a des hôtels, des théâtres, des promenades. G'eft le rendez-vous de l'Europe. Ce n'eft pas encore le monde, — mais cela ne tardera pas.
Nous sommes en 1 728 &: au Paris de Louis XV. L'enceinte eft fixée : elle a trois mille neuf cent dixneuf arpents, — jufte trois mille huit cent soixantequinze de plus qu'au temps de Camulogène. Sous le règne précédent, on avait planté les boulevards du nord. Sous celui-ci on plante les boulevards du midi. Les villages continuent à devenir faubourgs. On inftitue la petite pofte. On bâtit le Panthéon 8c la Halle au Blé, F Hôtel des Monnaies 8c l'église Saint-Sulpice. Louis XV meurt : A^oltaire a régné — 8c la Pompadour aussi.
Nous touchons au terme de notre course. Louis XVI règne — ou fait semblant de régner, occupé qu'il eft de serrurerie avec l'ouvrier Gamain. M. de Galonné, qui ne fait pas semblant d'être ministre, lui, autorise les Fermiers Généraux ê\ enfermer les faubourgs dans un nouveau mur d'en-
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ceinte pour « arrêter les progrès toujours croissants de la contrebande, » — &i surtout pour faire payer les droits d'entrée à un plus grand nombre de consommateurs. Les travaux, aussitôt commencés qu'autorisés, sont poussés avec vigueur, malgré les murmures Se les épigrammes des Parisiens :
« Pour augmenter son numéraire Et raccourcir notre horizon, La Ferme a jugé nécessaire De mettre Paris en prison, »
Une prison dont il paya les verrous &i les grilles — un peu plus de 2 5 millions, — &i que le successeur de M. de Galonné, M. de Brienne, indigné, fut sur le point de faire démolir, sans respecl pour les monuments dont Le Doux, architecte de la Ferme, avait orné les barrières: monuments remarquables — par leur laideur, par leur architecture ampoulée, gauche &. pédante que de faux hommes de goût avaient osé comparer aux célèbres propylées de l'Acropole d'Athènes.
Ce que Tarchevêque de Toulouse, poussé par son indignation, avait été un inlfant tenté de faire, le peuple le fît en partie le 14 juillet 1789, brûlant les barrières, démolissant cà &i là le mur d'enceinte, mais respectant — sans savoir pourquoi — les affreux monuments de l'architecte Le Doux. Mieux encore, la Convention Nationale, qui cependant n'y
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allait pas de main morte, 8c plus timide en ceci que rAssemblée Conftituante, qui avait aboli les droits d'entrée, — la Convention, par décret du i3 messidor an II, songeait à utiliser les fameuses « propylées, » au lieu de songer à les supprimer, ainsi que les murailles qui emprisonnaient toujours la capitale de la Liberté :
(( Les bâtiments nationaux désignés sous le nom de Barrières de Paris sont érigés en monuments publics. Les diverses époques de la Révolution &. les victoires remportées par les armées de la République sur les tyrans y seront gravées incessamment en caractères de bronze. Le Comité du Salut public eft autorisé à prendre toutes les mesures pour la prompte exécution du présent décret, en invitant les gens de lettres 8c les artistes à concourir & à former les inscriptions. »
L'idée avait de la noblesse Se de la grandeur, — comme la plupart des résolutions de cette Assemblée, la plus mémorable dont fasse mention notre hiftoire; mais elle ne valait pas cette autre idée, plus révolutionnaire, plus radicale, plus logique : la destruction des monuments de Thonnête M. Le Doux &. des murs d'enceinte encore debout. Et la preuve que cette idée était bonne, c'efl que, si ces sept lieues de moellons avaient été jetées bas, le Conseil des Anciens, dans sa séance du 27 fru6li-
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dor an M, n'aurait pu — à cause des 2 5 millions qu'il en eût coûté pour les relever — décréter un « Odroi municipal de bienfaisance, » bientôt transo rmé en octroi pur & simple, aussi excessif, aussi vexatoire que celui qu'avait aboli l'Assemblée Constituante.
Le i^'" janvier 1860, les barrières de Paris ont été définitivement supprimées, — plus que supprimées, démolies, — &. les limites de la ville reculées jusqu'aux fortifications exécutées, en vertu d'une loi de 1840, sur une étendue d'au moins 36 kilomètres de pourtour.
G'eil de ces barrières démolies que j'ai entrepris d'écrire Thiftoire, — qui sera un peu celle des quartiers excentriques de Paris, de ses faubourgs &. de sa banlieue. Mission délicate, parce que difficile à remplir convenablement, mais que j'ai néanmoins acceptée avec empressement, lorsqu'elle m'a été offerte, parce que c'était une occasion pour moi, enfant du « faubourg Marceau, » de parler de ma ville natale , — une vénérable aïeule qu'on ell: en train de transformer en galante commère, &. dont je ne peux m'empêcher de regretter les rides, si pittoresques.
Oui, — &. ces regrets, quoique vains, sont excusables chez un homme qui a appris l'hiftoire de Paris à l'aide de ses vieux monuments, &. qui a
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déchiffré de bonne heure ses vieilles légendes de pierre, si dramatiques &i si pleines d'enseignements de toutes sortes ^ oui, je regrette le Paris de nos pères que ne remplacera jamais le Paris de nos fils; oui, je regrette ses vieilles maisons pignonnées, surplombantes, moussues, culottées par les pluies &i par les fumées, qui étaient le cortège naturel de ses vieilles églises enfouies au milieu d'elles — comme les chênes oraculaires au milieu de la forêt de Dodone. Ces amoncellements de pierres qui cherchent à monter jusqu'à Dieu pour intercéder en faveur des fourmis humaines qui grouillent à leurs pieds-, ces pierres de taille superposées, qui ne sont plus aujourd'hui que des monolithes « au sens aboli, » signifiaient alors quelque chose : on ne les regardait pas comme des monuments curieux à visiter, mais bien comme des temples où Ton allait ployer ses genoux &i son orgueil.
Je n'admire pas les siècles évanouis pour me dispenser d'admirer le siècle présent, qui sera certainement un grand siècle, le siècle initiateur par excellence, — le portique colossal de l'Humanité future. Mais je ne peux m'empêcher, en fouillant du regard Se de la pensée dans les ténèbres des âges disparus, de reconftruire le Paris de Louis XI, par exemple, &., le comparant avec le Paris de Napoléon III, de le trouver plus poétique, plus merveil-
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leux — 6c plus cara(5lériftique. On ne mourait pas alors beaucoup plus vite qu'aujourd'hui, — quoi qu'en disent les ftatifliques et les ftatifticiens, — Se il faisait peut-être meilleur, ou tout au moins plus agréable vivre au milieu de ces rues biscornues, de ces quartiers fantaftiques, de ces maisons extravagantes, où tout avait une signification, une originalité, un accent, depuis la borne jusqu'au pignon; il faisait peut-être meilleur vivre là que dans ces maisons froides, incolores, régulières comme des casernes & triftes comme des prisons, au milieu de ces rues alignées comme des fantassins, tirées au cordeau, tracées ftratégiquement, &:, à cause de cela, lamentables dans leur régularité.
On a tué la Fantaisie. Il y a des gens qui s'en applaudissent comme d'un progrès : ce n'est pas moi. La Fantaisie n'a rien d'immoral & d'antisocial, à ce que je crois; elle était reine autrefois, vous en avez fait une servante qui vous sert mal ; tant pis pour vous !
Tant pis pour nous aussi, hélas! pour nous, rêveurs obstinés, chercheurs affamés d'idéal, prophètes à rebours, qui expliquons le passé au profit de l'avenir! Tant pis pour nous, qui nous sentons ainsi détrônés Se découronnés par les inventeurs de marmites autoclaves 8c de roatsbeefs de cheval; pour nous dont la mission eft finie, dont la parole
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eft sans écho, &i qui sommes forcés de déposer notre poésie au vestiaire ! Tant pis !
Mais voilà des regrets bien ridicules, — parce que bien inutiles. J'oublie un peu trop les « splendeurs » du Paris d'aujourd'hui, je regrette un peu trop ma bourbe d'autrefois, comme les carpes de madame de Maintenon, &i comme madame de Maintenon elle-même, — cette carpe transvasée d'un plat de terre en un bassin d'argent. Ce siècle a une tout autre mission que les siècles qui l'ont précédé : il faut qu'il la remplisse. « L'Humanité eft en voyage » : il ne faut pas qu'elle s'arrête. Sauvai a comparé l'île de la Cité — le Paris primitif — à un erand navire enfoncé dans la vase 8c échoué au fil de l'eau vers le milieu de la Seine.
Ce grand navire s'eft remis à flot. Les ancres sont levées, les voiles tendues, le vent va souffler : en route pour l'Avenir, Léviathan !
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Nous commencerons par cette barrière, si vous le permettez, non parce qu'elle eft la première, mais uniquement parce qu'il faut bien commencer par quelqu'une, — si l'on veut finir par les autres.
L'eau-forte de Thérond me dispense d'entrer dans les détails de sa physionomie architeélonique; vous voyez le bâtiment dû à l'imagination de Le Doux : il efi orné de douze colonnes d'un ordre inconnu à Vignole, &, en outre, de deux arcs & de quatre frontons. Deux ftatues de taille raisonnable lui tiennent compagnie : l'une, qui eft chargée de représenter la Normandie, & l'autre qui a pour mission de personnifier la Bretagne. Ce
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n'eft pas de la très-belle sculpture, mais c'efl: assez monumental, & à Paris, où le sens artiftique n'eft pas précisément un sens commun , « être monumental » suffit. N'en parlons plus.
Ce qui m'intéresse dans cette barrière, c'eft ce qui m'intéressera dans toutes les autres : les souvenirs qui peuvent s'y rattacher, de près ou de loin , anciens ou récents, politiques ou familiers, graves ou badins.
Et les souvenirs abondent ici.
D'abord, cette barrière s'était appelé». Barrière des Bons-Hommes^ par suite de son voisinage de l'ancien couvent des religieux Minimes de Nigeon, fondé par François de Paule, — un saint homme que Louis XI traitait familièrement de bonhomme. Puis elle s'était appelée Barrière de la Conférence, — une désignation plus noble, mais tout aussi vague pour les habitants de PariSj dont la mémoire fugace n'a gardé nulle trace de l'assemblée par laquelle Louis XIV s'était ménagé une alliance diplomatique & matrimoniale avec l'Espagne.
Quant au nom de Passy qui était refté à cette barrière, elle le devait au village qu'elle séparait de Paris, & dont l'étymologie indique la situation : Passiaciim, c'eft-à-dire passus ad aquam.
La première illuftration de ce petit village eft, non pas le roi Charles V, dit le Sage — comme le voudrait mon cher confrère Albéric Second — mais bien plutôt le roi Philippe IV, dit le Bel. Ce deftruéleur des Templiers — de cet Ordre fameux dont il ne nous
La Œarricre de T^assy lO
refte plus rien que rhémiftiche de Raynouard — possédait là un château dont il nous refte encore une tourelle, & où il attendit si longtemps en vain le troubadour provençal , Arnauld de Catelan , que lui envoyait, pour le diftraire, Béatrix de Savoie, & qui fut assassiné en traversant le Bois de Boulogne, à l'endroit même où dansent aujourd'hui les petites dames. Après Philippe le Bel, Charles le Sage. Jusque-là, d'après Albéric Second, — mes réserves sont faites — Passy n'avait été qu'un misérable hameau composé d'une douzaine de bicoques branlantes, exposées de toutes parts à la fureur des ouragans & aux coups de main des tire-laine. Un jour qu'il passait par là, le roi Charles V s'émut au spectacle de ce complet délabrement & de cette profonde misère; aussi s'empressa-t-il d'accorder, par lettres particulières, à ses amés sujets de Passy , la permission de clore leurs héritages de murs faits à chaux & à sable; bien plus, il leur concéda le précieux privilège de prendre , d'étrangler & de manger les conils — quadrupèdes plus vulgairement connus sous le nom de lapins — qui leur feraient du dégât. Eft-il besoin d'ajouter qu'à dix lieues à la ronde la nouvelle d'une si royale munrficence se répandit avec la célérité d'une commotion électrique? Tous ceux qui aimaient la gibelotte, & le nombre en était grand, transportèrent leurs pénates dans cette heureuse contrée, où Ton avait le droit de vie & de mort sur les conils.
Voilà comment ce misérable hameau devint un
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bourg assez peuplé, & ce bourg une seigneurie que possédèrent tour à tour le financier Samuel Bernard, l'hiftorien Boulainvilliers & le fermier général la Popelinière, — cet autre Samuel Bernard « dont la cheminée à plaque tournante pivotait pour le maréchal de Richelieu. » Puis vinrent successivement demeurer là d'autres grands seigneurs & quelques grandes dames : le duc d'Aumont, le duc de Lauzun , l'amiral d'Eftaing, la duchesse de Valentinois, etc., etc. Quelques simples grands hommes honorèrent aussi cette bourgade de leur présence, — par exemple Jean-Jacques Rousseau & Benjamin Franklin.
Jean-Jacques, malade d'une ftrangurie qu'il ne put jamais guérir & qui fut l'incessante cause de ses accès de misanthropie , Jean-Jacques y vint demander la santé aux eaux minérales découvertes dans la propriété du vieil abbé Le Ragois — dont, par parenthèse, la burlesque Histoire de Finance m'a valu tant de coups de patoche lorsque je faisais mes petites classes à Tlnflitution Courtois. L'auteur de la A^oz^veZ/e Hélo'ise ne retrouva pas à Passvsa santé perdue, mais ce qui vaut mieux — pour nous — il v trouva trois airs délicieux de son Devin de village, trois airs que beaucoup de compositeurs modernes achèteraient au prix d'une llrangurie : .Pai perdu mon serviteur, qui eft celui du premier monologue; L'amour croît s'^il s"^ inquiète, qui eft celui du devin, ^,A jamais^ Colin, je f engage j qui eft celui du dernier duo.
A Passv vint encore demeurer Jean-Conrad Kocke,
La barrière de T^assy 2 i
banquier hollandais réfugié en France à la suite destroubles de 1787. Appartenant au parti le plus avancé de la Révolution, — qui avait ses tièdes comme elle avait ses chauds, — il recevait tout naturellement chez lui les hommes qui représentaient le plus audacieuscment ce parti : Hébert, Anacharsis Clootz, Momoro, Ronsin, Vincent, Proly & quelques autres, & qui tenaient là des conciliabules compromettants, dénoncés à la tribune de la Convention par Saint-Juil, & dans son Vieux Cordelier par Camille Desmoulins. On se rappelle la fameuse apoftrophe de son numéro 5, crachée en pleine face d'Hébert ; « Toi qui me parles de mes sociétés, crois-tu que j'ignore que tes sociétés, c'efl: une femme Rochechouart, agent des émigrés; c'eft le banquier Kocke chez qui, toi & ta Jacqueline, — une moinesse défroquée, — vous passez à la campagne les beaux jours de l'été ? Penses-tu que j'ignore que c'efl: avec l'intime de Dumouriez, le banquier hollandais Kocke, que le grand patriote Hébert, après avoir calomnié dans sa feuille les hommes les plus purs de la République, allait, dans sa grande joie, lui & sa Jacqueline, boire le vin de Pitt & porter des toafts à la ruine des réputations des fondateurs de la liberté ? » Ce banquier hollandais, k ami intime de Dumouriez, » ainsi foudroyé par Camille & ainsi dénoncé par Saint-Juft, & qui mourut sur l'échafaud, le 4 germinal an H, avec les Hébertiftes, était le père de notre Paul de Kock, le seul écrivain français — qu'admirât Sa Sainteté Grégoire XVI.
2 2 Les 'Barrières de Œ'aris
A cette lifte d'habitants célèbres, à des titres différents, il faut coudre une foule d'autres noms de morts & de vivants , — les vivartts , plus oubliés que les morts, — artiftes & gens de lettres, philosophes & comédiennes, médecins & généraux, cantatrices & pairs de France : l'abbé Prévofl:, André Chénier, la Tour d'Auvergne, Goldoni, Chaftellier, Picard, le comte de Las-Cases, le marquis de Paftoret, le général Moreau, Hoffmann, Piccini, le comte Portails, Orfila, Alexis Monteil, Droz,l abbé Raynal, Scipion Pinel, Deyeux, Lepeintre aîné. Benjamin Delessert. Michaud, Raynouard, Brazier, Dumersan, Bouffé, Auriol, Bressant, mademoiselle Contât, madame Mainvielle-Fodor, Rose Chéri, Honoré de Balzac, Jules Janin, Proudhon, Béranger...
tt Paris, adieu! je sors de tes murailles : J'ai, dans Passy, trouvé gîte &. reposj Ton fils t'enlève un droit de fune'railles Et sa piquette e'chappe à tes impôts.
Puissé-je ici vieillir exempt d'orage, Et, de l'oubli près de subir le poids, Comme l'oiseau dormir dans le feuillage Au bruit mourant des échos de ma voix! »
Hélas ! la gent poétique n'eft pas aussi rates qu'on lui fait l'honneur de le lui dire : Béranger dut quitter Passy pour retourner à Paris, rue d"Enfer, puis rue de Vendôme, où il mourut. Et la rue de Vendôme n'a pas beaucoup de feuillage 1
Jules Janin, songeant à son prédécesseur des Dé^
La barrière de Tassy 2 3
bats^ Hotfmanii, eft venu en avril i856, rue de la Pompe, se faire conftruire sur les terrains de la Petite- Muette un chalet charmant , suisse par les découpures, romain par les mosaïques, où il reçoit avec tant de cordialité ses confrères jeunes & vieux, ses ennemis d'hier & ses admirateurs d'aujourd'hui.
P.-J. Proudhon^ lui, eft mort le mois dernier (janvier i865) dans le voisinage de cet aimable vivant.
Je ne saurais quitter la barrière de Passy sans consacrer quelques lignes de souvenir au hameau d'Auteuil, où elle conduisait — & où il eft si agréable d'être conduit.
Car Auteuil eft un village d opéra-comique, — gens & maisons, pays & paysans, a Les paysans d'Auteuil vont aux champs»en bottes^ en paletots & en chapeaux gibus, dit Albéric Second, — à qui je ne crains pas d'emprunter, parce que c'efl un des chroniqueurs les plus riches de ma connaissance; quant aux paysannes, elles sont vêtues comme des modistes de la rue Vivienne. Vous ne trouverez peut-être pas dans tout le village une seule Jeanneton ni un seul Nicolas. Toutes les filles s y nomment Irma, Evélina, Angèle ou Ernestine^& les hommes Adolphe^ Erneft ou Alfred. On m'y a montré un gardeur de dindons qui s'appelle Arthur. » Il n'en pouvait être autrement d'un village qui a eu l'honneur d'abriter^ pendant plus ou moins de temps, une pléiade de gens illustres, — ou tout au moins ce-
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lèbres : La Fontaine & Molière, Racine & Boileau, Chapelle & Nicolle^ Jonsac & Lulli, Brossette & Nantouillet, Baron & Jacques de Tourreil, Charpentier & lahbé Morellet, Chamfort & Turgot, Boufflers & Cabanis, Houdon & Condorcet, le duc de Montmorency & le prince de Talleyrand, Deftutt de Tracy & le peintre Gérard, Arnal & Gavarni...
Ce n"e(l pas à cause de Racine, & encore moins de Boileau — ce Narsès de la littérature française — que je m'arrête complaisamment sur la frontière de ce village d opéra-comique où, depuis si longtemps, se réfugient les poètes & les danseuses, les financiers & les bourgeois lettrés : c'efl: pour saluer respectueusement d'autres ombres plus chères, celles de Molière & de La Fontaine. Q.ui n"a entendu parler du fameux souper d'Auteuil ? ce souper auquel assiftaient Molière, La Fontaine, BoileaUj Chapelle^ Racine^ Baron & quelques autres gens de lettres, & qui, après avoir débuté par une gaieté folle, s'était terminé par une tristesse plus folle encore^ — tant il eft vrai de dire qu'il n'y a rien au monde de plus mélancolisant que la joie & que, pour n'avoir pas à pleurer^ il faut soigneusement se priver de rire...
On n'a jamais su le pourquoi de cette triftesse générale, de ce dégoût subit de la vie, de ce subit enthousiasme pour le fond de la Seine. Ce n'était pas le vin ; à part Boileau, tous montaient assez bien l'ivresse & ne se laissaient jamais désarçonner par elle — que pour aller se reposer sous la table.
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Q^u'était-ce donc ? Ah ! voilà ! si on le savait, on ne se donnerait pas la peine de le chercher.
Peut-être -que, ce jour-là, entre deux toafts portés à la gloire, à la poésie, à l'amitié, à l'amour, Molière s'était mis à rêvasser plus que de raison à Tinfidéle Armande Béjart, Racine à la fidèle Champmeslé, La Fontaine à madame de la Sablière, Chapelle à son ami Bachaumont, Baron à quelque grande dame trop coquette, & Boileau au cruel coup de bec du coq que l'on sait...
En descendant d'Auteuil vers la Seine, où les compagnons de Molière voulaient aller boire le coup de l'étrier, à l'endroit où l'avenue de Boulâinvillers vient rejoindre le quai de Passy, en face du pont de Grenelle^ eft un petit hameau, une réunion de petits cottages — parmi lesquels celui de Gavarni. C'est le Point-dii-Joiir^ — où nous nous sommes tant de fois donné rendez-vous^ mes amis & moi^ aux beaux jours de notre insouciante jeunesse, pour voir lever l'aurore & manger une friture en compagnie de quelques Cydalises en jupons courts — & à mémoire plus courte encore. Tu t'en souviens, cher Matéo. Mais vous ne vous en souvenez plus, chère infidèle qui avez troqué votre nom de fille — que je n'ai plus le droit de prononcer — contre un nom de dame, & votre adorable maigreur de grisette contre un lourd embonpoint de bourgeoise. Ah! les bons goujons que nous mangions & que nous étions alors, — hameconnésparvos jolis yeux !
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Le Point-du-Jour n'a pas d'autre hiftoire que cette hiftoire intime — qui n'intéresse personne. Son nom seul eft une anecdote que je veux citer, en l'empruntant à M. A. de Laborde : « Il était trois heures après minuit, le jeu de la reine se ralentissait & n'était plus soutenu que par des paris considérables entre le prince de Dombes, fils du duc du Maine, & le marquis de Coigny. Ce dernier^ perdant d'un coup une somme assez forte^ s'écria : * Il faut être bâtard pour « avoir un tel bonheur ! )> Le prince, se penchant à son oreille sans discontinuer son jeu, lui dit : « Vous a pensez bien que nous allons nous voir tout à « rheure, n'efl-ce pas ? — Oii & quand ? — Mais sur « la route^ au point du jour. » Les voitures partent... le jour paraît... On s"arréte... Le prince de Dombes eft heureux à ce jeu comme à l'autre; il tue son adversaire, & le lieu où se passa cette scène en a conservé le nom de Point-du-Jour. »
J "aurai dit tout ce qui concerne la barrière de Passy, en rappelant que ce fut par elle que Paris vomit sur Versailles sa «grande populace» le 5 octobre 1789. Ce dut être un spectacle étrange & saisissant que celui de cette tumultueuse procession de femmes en guenilles, conduites par un homme noir, pâle & siniftre, rjiuissier Stanislas Maillard, & suivies d'une longue file de charrettes & de canons auxquels s'étaient attelés des hommes en guenilles comme elles I Le bruit de cette armée de la faim, aux pas haletants, aux clameurs
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convulsives comme des sanglots, — vagues humaines déferlant sur la route avec la furie d'une tempête, — ce bruit dut s'entendre au loin & faire réfléchir les imprudents qui, deux jours auparavant, dans la salle de rOrangerie, avaient foulé à leurs pieds la cocarde tricolore & porté des toafts injurieux à l'Assemblée nationale & aux Parisiens.
Non moins étrange & saisissante dut être, le lendemain 6 octobre, la rentrée dans Paris, par cette même barrière de Passy,duroi Louis XVI, de la reine Marie- Antoinette & du Dauphin, — c'eft-à-dire, pour parler le langage du temps, « du boulanger, de la boulangère & du petit mitron, » — escortés de leur peuple, de ce bon peuple parisien, si mobile en ses impressions, qui hurlait maintenant de joie comme il avait hurlé de colère la veille, quoique toujours aussi affamé. Il eft vrai que maintenant il avait son illuftre otage entre les mains...
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Elle venait immédiatement après la barrière de Passy, — en remontant vers Chaillot. Elle était tranquille & modefle comme le patriote américain dont elle avait rhonneur de porter le nom.
Benjamin Franklin, l'un des fondateurs de la liberté américaine, était né à Bofton le 17 janvier 1706 : il mourut à Philadelphie le 17 avril 1790. Une vie bien remplie, comme vous voyez ; une longue carrière passée au service de la science & de l'humanité. 11 était venu à Paris en 1777, pour solliciter le concours de la France dans l'œuvre d'émancipation entreprise par lui, & s'était logé à Passy, au n^ 40 delà rue Basse, dans l'hôtel du duc d'Aumont, qui avait été si souvent témoin des scandaleuses orgies de la duchesse de Valentinois, & qu'il avait pour ainsi dire purifié par sa présence. Le paratonnerre de cet hôtel, le pre-
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mier érigé en France, témoigna longtemps de son passage & de ses expériences.
Vous l'imaginez- vous, cet auftère puritain, avec ses longs cheveux blancs, ses lunettes, sa physionomie bienveillante, son habit brun, ses gros souliers & son bâton de pommier, au milieu de cette cour frivole, parmi cette populace dorée & corrompue que la Révolution allait balayer de son souffle, puissant ? On se pressait sur ses pas pour le voir de plus près, ce sauvage, ce Huron, cet Iroquois, qui avait pris son rôle d'homme au sérieux & avait donné à sa vie le plus noble emploi : la poursuite de ce rêve des grandes âmes, — l'émancipation de l'humanité ! Pendant quelques semaines il fut le lion de Paris, — où Ton se passionne pour si peu de chose. Puis, la curiosité une fois satisfaite sur son compte, l'enthousiasme refroidi à son endroit, on l'avait laissé aller, ce grand homme de bien dont Turgot avait pu dire si juftement : Eripiiit cœlo fiilmen, sceptriimque tyrannis^ — Prométhée & Aristogiton réunis I
La France frivole l'avait oublié : la France républicaine se ressouvint de lui, &, quand la nouvelle de sa mort arriva à Paris, l'Assemblée conftituante, sur la proposition de Mirabeau, & par décret solennel, ordonna un deuil général. Ce jour-là, la douce & grande figure de Benjamin Franklin rayonna au milieu des illuftrations du Panthéon français.
En suivant la rue Franklin & la grande rue de Passy, on arrive au Château de la Muette^ — un
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château hiiiorique, quoiqu'il n'en ait pas trop l'air.
A l'origine, ce fut un simple rendez-vous de chasse de S. M. Charles IX, habile tireur, — comme le prouve la Saint-Barthélémy. Plus tard, sous le régent Philippe d'Orléans , qui l'embellit & le donna à sa fille, la duchesse de Berry, ce fut un rendez-vous d'amours, — cette princesse ayant sur la vie l'opinion qu'indiquait clairement sa devise : Courte et bonne. Les lecleurs friands de scandales n'ont qu'à consulter sur elle les Mémoires du temps : ils en apprendront de belles sur cette belle. Louis XV, qui avait sur la vie les mêmes idées que la duchesse de Berry, lui succéda comme propriétaire & comme habitant du château de la Muette qui, rebâti en partie par lui, devint — le Parc-aiix-Cerfs. Le Parc-aux-Cerfs ! une Capoue où le monarque venait se reposer de ses orgies dans de nouvelles débauches, & oublier, sous le nom de baron de Gonesse, les devoirs qu'il a-vait à remplir sous celui de Louis XV.
C'eft là qu'il ne craignit pas de recevoir Marie-Antoinette, qui venait en France pour se marier avec le dauphin ; c'eft là qu'il ne craignit pas de la faire souper avec sa concubine Du Barry ; c'eft là qu'il ne craignit pas de lui accorder l'hospitalité, à cette noble étrangère dont la fierté naturelle «Se l'orgueil de cafte durent alors se révolter — en silence. Sous quels lamentables auspices elle voyait le pays sur lequel elle était appelée à régner 1 Ah ! si elle n'eût consulté que son cœur, comme elle eût volontiers rebroussé chemin.
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& volontiers brûlé la politesse à son royal fiancé ! Mais le cœur, eft-ce qu'il a quelque chose à voir dans les affaires d'État ? Le cœur !
A la mort de Louis XV, son successeur vint au château de la Muette, d'où il data son ade de renonciation au droit de joyeux avènement, & où il prit l'habitude de passer chaque année quelques semaines.
C'eft devant lui & la reine que, le 21 o6lobre 1783, eut lieu la première ascension aéroflatique, celle qu'entreprit Pilâtre du Rozier, — non pas en compagnie du marquis d'Arlandes, comme on l'a imprimé tant de fois par erreur, mais bien tout seul, dans un ballon perdu.
C'eft dans les jardins de la Muette que, le 14 juillet 1790, jour de la Fédération, la ville de Paris donna un banquet de quinze mille couverts aux députés de toutes les communes de France & de tous les corps de l'armée, — une fête splendide, qui dut effaroucher les petits amours libertins qui depuis si longtemps étaient les hôtes ordinaires de ces myftérieuses charmilles, de ces allées ombreuses où avaient retenti tant de baisers, tant de soupirs, tant de serments, tant de tendres paroles. L'heure des madrigaux était passée : celle des prosopopées de tribune avait sonné.
Château royal, la Muette devait avoir le sort de tous les châteaux royaux. Une partie de ce galant domaine fut vendue comme bien national; l'autre partie, restée propriété de l'État, fut aliénée en i8o3. Sébastien Erard, le facteur de pianos, en devint le premier pro-
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priétaire. Après sa mort, le pavillon de la Muette fut loué à un médecin, le docleur Guérin, qui y fonda un établissement orthopédique; loué seulement , non venduj madame Erard tenant à conserver cet héritage, malgré les frais énormes que son entretien nécessite. C'eft elle qui l'habite aujourd'hui.
En face de la Muette se trouvait le Ranelagh^ — le Parc-aux-Cerfs de la lionnerie moderne.
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De celle-ci je n'aurai pas grand'chose à dire, — sinon qu'elle était située à l'extrémité de la rue de Lubeck & ornée de deux bâtiments avec façade & cintre; si solitaire, en outre, qu'on l'avait fermée depuis longtemps.
Son nom, elle le devait à son voisinage d'un couvent, celui de la Visitation de Sainte-Marie^ fondé en i652 par la veuve de Charles I'''-, Madame Henriette de France, dans une vafte maison bâtie par Catherine de Médicis & qui avait appartenu au maréchal de Bassompierre. C'eif laque, le i6 novembre 1669, en présence d'une noble assemblée, Bossuet prononça l'oraison funèbre dont tant de gens ne connaissent que le commencement — aussi fameux que le Qiioiisque tandem de Cicéron^ dont les mêmes gens ignorent le milieu & la fin. C'eft là, parmi les brebis du Seigneur, que vint se réfugier mademoiselle de la Vallière, cette
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brebis galante qui fuyait pour la seconde fois son royal amant, — mademoiselle de la Vallière, dont madame de Sévigné a dit avec un peu d'ironie, me semble-t-il: <c C'était une petite violette qui se cachait sous l'herbe, & qui était honteuse d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse; jamais il n'y en aura sur ce moule. » Adorable &. suave violette, que cette chère amoureuse! Elle savait aimer, mais pas autre chose ; & quand le roi lui reprit son cœur pour le donner à madame de Montespan , — une femme qui savait faire croire à l'amour qu'elle ne ressentait peut-être pas, — elle ne murmura pas; elle se replia sur elle-même, dévora ses larmes & expia dans l'austérité & la pratique rigoureuse de ses devoirs religieux les quelques années de bonheur profane dont elle avait joui. S'enterrer ainsi vivante, à trente ans ! n'était-ce pas un crime ? Il cft vrai que, lorsqu'on a eu l'honneur d'être ainiée par un roi, il n'y a plus que Dieu qu'on puisse aimer.
Il faut lire dans madame de Sévigné le récit de la prise d'habits de mademoiselle de la Vallière, le 3 juin 1675, au couvent de la Visitation de Chaillot : « Elle fit cette action, cette belle & courageuse personne^ comme toutes les autres de sa vie, d'une manière noble & charmante; elle était d'une beauté qui surprit tout le monde. Mais ce qui vous étonnera, c'elf que le sermon de M. de Condom ne fut pas aussi divin qu'on l'espérait. )) Sans doute : madame de Montespan en aurait voulu à Bossuet de dépenser son éloquence en l'honneur de sa rivale, — quoique celle-ci ne fût
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plus à redouter désormais, puisqu'elle n'était plus que la sœur Louise de la Miséricorde...
Sur remplacement du couvent de la Visitation, supprimé & vendu en 1790, devaient s'élever un superbe palais deftiné au Roi de Rome par Napoléon, & un non moins superbe monument dédié à l'armée espagnole par Louis XVIII, — deux palais de cartes, deux rêves ! Le nom du dernier ( le Trocadéro ) eft refté jusqu'à présent à cette éminence qui fait face au Champs de Mars, & d'où le regard plane sur les « coteaux modérés » de Saint-Cloud & de Meudon.
Presque au pied de cet amphithéâtre de verdure, où pendent des grappes de curieux les jours de grande revue ou de fête nationale, eft une maison où Georges Cadoudal se tint caché pendant sept mois, épiant l'heure favorable à l'explosion de ses projets. Pendant sept mois ce fier Breton — qui ne haïssait le Premier Consul que parce qu'il aimait trop ses princes légitimes — alla résolument chaque jour, malgré les yeux vigilants de la police, dans les faubourgs, dans les quartiers populeux, tàter le pouls à l'opinion, sonder les consciences, interroger les esprits. Vingt fois l'occasion lui avait paru bonne, & toujours il avait été obligé de la laisser échapper pour plaire à ses complices, Pichegru, Moreau & le comte Armand de Polignac. C'eft en revenant de l'une de ces incursions qu'il fut arrêté, le 9 mars 1804. Ce n'était qu'un chouan, — un soldat de buisson : au lieu d'être fusillé, il fut exécuté le 25 juin suivant. Quanta ses complices, on
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connaît leur fin : Pichegru étranglé dans sa prison, — le général Moreau tué en combattant contre la France.
Un souvenir se rattache encore au voisinage du Trocadéro. — mais celui-là efl: plus folâtre.
Au n» 24 du quai, à côté des bâtiments de la Manutention militaire, était encore il y a un an (aujourd'hui il n'y a plus rien qu'un arbre, un vieux cèdre) une petite propriété bourgeoise, qui vous avait des airs dix-huitième siècle en diable : c'eft là, en effet, qu'a demeuré cette spirituelle coquine qui s'appelait Sophie Arnould , & qui balançait, dans Tesprit des riches libertins, la réputation de la Guimard, une fille d'Opéra comme elle, — dont elle disait^ faisant allusion à sa maigreur & à sa liaison avec monseigneur de Jarente, évéque d'Orléans : « Je ne conçois pas comment ce petit ver à soie eft si maigre, il vit sur une si bonne feuille, » — la feuille des bénéfices. Une méchanceté qu'elle aurait aussi bien pu s'adresser à elle-même, Sophie Arnould, car elle n'était guère plus grasse que sa rivale, & M. de Lauraguais valait l'évéque d'Orléans!
Quand on songe que ce galant hôtel de la galante cantatrice a servi pendant longtemps de pensionnat à des demoiselles 1 Heureusement, les murs n'ont que des oreilles & pas de bouche.