‹ Histoire anecdotique des barrières de Paris (volume 2)Chapitre 37 sur 47 · LA "B ARRIERE DES FOURNEAUX · texte numérisé non relu

LA "B ARRIERE DES FOURNEAUX

C'était une barrière bien trille & bien délaissée dont, assurément^ peu de Parisiens — les charcutiers exceptés— ont connu Pexiftence. Je n'en fais pas plus un crime aux uns qu'un mérite aux autres, qui sont bien forcés de la connaître, puisque c'eft là, à l'extrémité de la rue des Fourneaux^ qu^cû TA battoir aux porcs.

Pourquoi cette appellation ? On l'ignore, — quoiqu'on dise qu'on le sait. — Cequejepuisdire, moi^ c'eft que le plan de Roussel — qui efl: de lySi indique un Moulin & une Tour des Fourneaux k l'endroit même où depuis exifta la barrière. Avant ce moulin & cette tour était le Moulin de la Pointe, à la jondion des rues de Vaugirard & des Tuileries^ en face de l'Enfant- Jésus; après ce moulin & cette tour était une voirie, &j dans le voisinage^ le Moulin de la Charité, le Moulin des Cornets, le Moulin de Beurre, illuflré

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depuis par le cabaret de la mère Saguet, & deux autres moulins sans noms.

Le 6 avril 1794^ Condorcet, secrétaire perpétuel de TAcadémiedes sciences, membre de l'Assemblée législative & de la ConventioUj & l'un des hommes que la France d'alors devait le plus s'honorer d'avoir vus naître, passait, déguisé en ouvrier^ par cette barrière des FourneauXj & gagnait rapidement les champs. Il venait de la rue Servandoni, où il s'était tenu caché depuis le mois de juillet 1793. Une fois dans la plaine, il s'orientaitj & sûr de n'être pas suivi^ il se dirigeait vers Fontenay-aux- Roses, arrivait rue de Diane & frappait à la porte de l'ancienne maison de Scarron, où demeuraient les époux Suard.

La porte s'ouvrit lentement, car en ces temps troublés on était soupçonneux ; elle s'ouvrit lentementj — & se referma très-vite devant le proscrit. Suard avait peur! Homme^ il se refusait à faire pour un autre hommCj son collègue & son ami^ ce qu'une femme avait fait sans hésiter durant une dizaine de mois^ & ce qu'elle eût continué de faire si Gondorcet, par probité, ne s'y fût opposé. Le sexe faible a parfois plus de vaillance au cœur que le sexe fort.

Gondorcet, découragé & encore plus attriflé par cet accueil inattendu, reprit sa route à travers champs^ à travers bois surtout^ — il y a soixante-dix ans, les champs de fraises d'aujourd'hui n'exiftaient pas encore^ & toute cette partie de la banlieue de Paris était boisée, — & il arriva ainsi au milieu de la route de

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Chevreuse, où il s'arrêta, ne sachant plus oîi aller. De la hauteur où il était, il voyait Paris dans sa brume sinifire que ses pressentiments zébraient de lueurs sanglantes^ — Paris où il ne voulait pas revenir, parce qu'il était assuré d'y rencontrer la mort. Derrière lui, à perte de vue, à droite & à gauche de la vieille route, étaient des bois épais où il pouvait bien espérer se cacher pendant quelques jours^ mais voilà tout. Et puis les bois, pour un homme habitué au luxe^ au comfortj aux aises de la vie, c'était dur, c'était impossible. Comment se nourrir?

Cette queftion se présentait à son esprit avec d'autant plus d'àpretéj qu'il marchait depuis l'aube^ qu'il était tard, & qu'il n'avait pas mangé depuis la veille. 11 marcha encore un peu jusqu'à ce qu'ayant découvert un cabaret il y entra résolument & y demanda une omelette...

Condorcet, en sa qualité de marquis, était de la famille du poëte Santeuil, qui ignorait les détails les plus ordinaires de la vie & qui, si on lui eût demandé quarante écus d'une paire de souliers, les eût payés en se contentant de dire : « Quarante écus une paire de souliers, cela eft bien cher ! » Non-seulement Condorcet ignorait le prix d'une omelette^ mais encore il ne savait pas combien il faut d'œufs pour en faire une. Interrogé par lecabaretier, il répondit^ au hasard : «Seize — ou dix-huit. »

Dix-huit œufs pour une omelette deftinée à une seule personnel c'était exorbitant^ c'était louche^ —

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surtout à une époque où les moindres actions & les moindres paroles étaient si facilement atteintes & convaincues de ftrabisme. On regarda avec attention Condorcetj & l'on s'aperçut qu'il avait les mains bien blanches & le visage bien diftingué pour un prolétaire^ & que le signalement jurait avec le déguisement. Au lieu de lui rédiger l'omelette dont il avait si grand besoin^ on rédigea un procès-verbal dont il se fût fort bien passé, & on le conduisit à la prison du diftrict^ où, aussitôt qu'il fut seul^il s'empoisonna avec delà ftrychnine (i) que lui avait donnée son ami Cabanis & qu'il portait dans le chaton d'une bague.

(i) Je sais, comme tout le monde, que la strychnine n'a été découverte officiellement qu'en 18 18 par MM. Pelletier & Caventou. J'affirme cependant, sur la foi des Mémoires du temps, que c'efl bien avec cet alcali végétal, & non avec un autre, que Condorcet s'empoisonna. Est-ce que Cabanis, en sa qualité de médecin physiologifte, ne pouvait pas connaître lespropriéte's terribles de la noix vomique :

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