LA "B ARRIÈRE DES TAILLASSONS
Quelque envie que j'aie d'en dire plus long sur cette barrière que sur la précédente^ & malgré toutes mes recherches pour trouver trace d'un événement qui s'y rapportât de près ou de loin^ je n'ai rien trouvé, je n'ai rien à dire, sinon qu'elle était située à l'extrémité de la rue Pérignon^ en face la rue Saint-Fiacre, & qu'elle était fermée depuis longtemps déjà lorsqu'arriva sa suppression officielle.
Cela n'étonnera pas mes le6leurs, je pense. Ils savent aussi bien que moi qu'il en efl: de l'hiftoire des Barrières de Paris comme de celle des Rois de France : pour un monarque de quelque valeur^ il y en a dix de parfaitement insignifiants, — pour un Louis XI, dix Ghildebert, pour un roi « vaillant »j dix princes « fainéants ):>. La barrière des Paillassons était une barrière fainéante; pour lui découvrir le moindre mérite il
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faudrait être aussi courtisan que le maréchal de Villeroi, gouverneur de Louis XIV, lequel disait : « Quelque miniftre qui vienne en place, je déclare d'avance que je suis son serviteur^ son ami & même un peu son parent (i). » A moins qu'on ne soit disposé à tenir compte à la barrière des Paillassons de l'assiduité que mettaient à venir s'y promener quelques braves pensionnaires de l'Hôtel royal des Invalides, amis du soleil & de la solitude, — comme des lézards écloppés.
Quant à son nom — que seraient disposés à mal interpréter les lecteurs de mon Dictionnaire de la langue verte — je m'em.presse de déclarer qu'il lui était venu purement & simplement d'une fabrique de paillassons du voisinage. Une fabrique de tuiles a bien donné son nom au palais de nos modernes pharaons. î
il) Les exemples de courtisanerie se pressent en foule sous ma plume. Je n'en veux citer qu'un encore, celui de Clermont- Tonnerre, évêque de Noyon, « si glorieux & si bas, dit Duclos, qu'il fonda un prix à l'Académie pour célébrer à pervétuiié les vertus de Louis XIV, comme un sujet inépuisable. »
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amoureuses devait y ordonner. C'était comme à GrJllon^ où il aimait tant à faire fête à ces aimables libertines : même gaieté, mêmes vins, mêmes convives. Notre poëte d'abord^ l'architriclin présidant au repas, ajuflant chaque ragoût, veillant à tous les vins^ &, par sa bonne mine, prévenant d'avance en faveur des mets friands qu'il annonçait; car lui aussi, fier de son teint fîeuri, la meilleure enseigne des bons repas, il pouvait dire comme l'homme de bonne chère de sa comédie des Souhaits :
te Cet embonpoint des plus brillants, Qui fidèlement m'accompagne, Efl pétri de mets, succulents Et broyé de vin de Champagne. »
Ensuite venaient Davaux, le plus cher des amis du poëte; Duché, qui, pour composer des tragédies sacréeSj ne s'enivrait que mieux; Dufresny, le second poétique de Regnard^ &, comme Henri IV, dont il se croyait le descendant, ayant le triple talent d'aimer, de boire & de rimer, — sinon de combattre. Eniin, au milieu de ce groupe de convives joyeux paraissaient les deux sœurs Loyson, les reines de l'orgie, la Doguine & Tontine^ — pour les appeler par leurs noms de guerre & de débauche. Tout s'animait avec elles ; leur gaieté donnait l'élan à la gaieté des autres; leur voix donnait le ton aux refrains bachiques & dominait le chorus des chants les plus grivois; leur verre, toujours le premier plein, était toujours le premier
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vide. Les joyeuses filles ! elles avaient pour chacun un toaft & un amour, elles buvaient & elles aimaient à la ronde. La Doguine surtout, cette blonde passionnée que Regnard aimait tant, <Sc qu'il célébrait de si bon cœur en ses jours d'ivresse :
« Q.ue]le eiï aimable, Quand Bacchus la tient sous ses lois ! Mais bien qu'elle triomche à table, L^amour ne perd rien de ses droits.
Q uelle eft aimable !
Tous à la ronde Vidons ce verre que voilà, C'eft à cette charmante blonde.
Peut-être elle nous aimera
Tous à la ronde! »
Folles tilles & joyeux compères, pcëtes t^ courtisanes ont disparu depuis longtemps ^ avec d'autres gens & d'autres choses plus dignes qu'eux de mémoire & de respecl : on ne se souvient pas plus aujourd'hui de Tontine & de la Doguine que de Macette la Blonde & de Maschecroue la Rousse; de Regnard quelquefois, — à la Comédie-Française. Quant au Port-àl'Anglais, les anciens du quartier en ont entendu parler avec éloge autrefois...
Un autre souvenir — plus récent — se rattache encore à la barrière de la Gare : c'elt celui de la maison d'arrêt de la garde nationale, située à quelque distance de là, entre le quai d'Aullerlitz & le chemin de fer d'Orléans, & qu'on eft en train de démolir.
La barrière de la Gare uni
Cette prison aura été un des châteaux des rois de Bohême contemporains; presque tous y sont venus — malgré eux — demander une hospitalité de vingtquatre ou de quarante-huit heures : Alfred de Musset, Théophile Gautier, Gavarni , A. de Chatillon, Lorentz, Bertall, Decamps, Devéria, Frédéric Bérat, Théodore Pelloquet, Commerson, — & cinquante autres littérateurs, peintres ou musiciens. Je l'ai décrite ailleurs, & ne me sens nulle envie de la décrire de nouveau.
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A l'origine, elle se trouvait sur le boulevard de l'Hôpital^ en face de la rue du Marché-aux-Chevaux, à côté d'une Poudrière qui a joué un certain rôle dans la Révolution de i83o. Elle devait son nom aux deux moulins de la Salpétrière, ses voisins immédiats, & ils étaient rasés depuis longtemps qu'on en parlait encore, à cause de la galette qu'on allait y manger.
Cette place, qu'elle occupa jusqu'à la Reflauration, était à peu près celle qu'elle avait occupée avant 1784, ainsi que le conftate le plan de J.-B. Nolin, de 1699. Il y a même eu pendant de longues années un porte de soldats à l'endroit même où se trouvait jadis la Hutte des Gardes. Plus tard, lorsque le village de guinguettes, appelé Village d'Austerlit:(, fut enclavé dans Paris, c'eft-à-dire vers 18 rS, le mur d'enceinte, qui était alors sur le boulevard de l'Hôpital, fut re-
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porté beaucoup plus loin, jusqu'au delà des rues Bruant & Bellièvre, &, tout naturellement^ la barrière des Deux-Moulins & sa voisine^ la Barrière d'Ivry^ durent se reculer d'autant.
A proprement parler, & quoique les Dictionnaires & les Plans de Paris conflatent l'exiftence indépendante de ces deux barrières, elles n'en formaient qu'une seule & unique, si mes souvenirs de jeunesse me servent bien. Ce que les plans appellent la Barrière d'Ivry , c'eft ce que le peuple du faubourg Marceau a toujours appelé la Barrière des Deux-Moulins. Pour ma part, je n'en ai jamais connu d'autre^ au plus loin que je me reporte dans le passé : c'efi: bien celle qui se trouvait à Textréinité de trois rues, la rue d'Aufterlitz, la rue du Chemin des Étroites-Ruelles & la rue de THôpital, — ces deux dernières transformées depuis : l'une en rue de Campo-Formio, l'autre en rue Pincl.
Barrière des Deux-Moulins ou Barrière d'Ivry, elle avait une physionomie bien tranchée, — à faire croire qu'elle n'appartenait en aucune façon au Paris qui l'avait accaparée^ par un caprice de millionnaire qui ferait collection de liards, par une fantaisie de coquette qui s'enguirlanderait de haillons. C'était le jour & la nuit, la soie & la bure, les bottines vernies & les sabots, l'eau de lavande & l'eau du ruisseau. Les Deux-Moulins étaient, — & sont encore un peUj parce qu'on ne décrète pas l'abolition de la Misère aussi facilement que l'abolition de la Contrainte par
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corps, — les Deux-Moulins sont un pays d'où l'on vient, mais oii l'on ne va pas, & les habitants de ce pays-là ne s'occupent pas plus des autres pays, c'eft- àdire des autres quartiers, qu'ils ne s'occupent des Samoïèdes ou des Patagons. Ils ont leurs mœurs à part, leur besogne à partj leurs peines à part, — à part aussi leurs plaisirs. Dans cet ancien village d'Austerlitz, & au delà de la barrière des Deux-Moulins, sont des rues bordées de maisons basses, bâties comme pour l'amour de Dieu, avec un peu de plâtre & beaucoup de boue; cela ressemble plus à des rabouillères, à des huties de Lapons, qu'à des habitations de civilisés : maisons de petites gens, en effet, que ces maisons-là! Maisons dignes des rues, rues dignes des maisons, & habitants dignes des maisons & des rues. On se sent dans le voisinage de la Salpétrière, — une maison de folles qui a commencé par être une maison de gueux.
Je vous recommande la Cité Doré, ou Villa des Chiffonniers , à laquelle mon bien cher & bien regretté Privât d'Anglemont a consacré une quinzaine de pages de son Paris-Anecdote. C'ell très-pittoresque, — & encore plus affligeant.