LA "BARRIÈRE "BLANCHE
Cette barrière, qui se composait d'un seul bâtiment avec trois arcades au rez-de-chaussée, & se trouvait à Textrémité des rues Blanche, Fontaine & de Bruxelles, s'appelait originairement Barrière de la Croix-Blanche, — du nom d'une enseigne voisine, probablement lorsque ce chemin était celui des Porcherons.
Quel souvenir ces dix lettres évoquent ! La barrière Blanche disparaît pour faire place à ce village à cabarets qui eut l'honneur d'être chanté par Vadé, l'illuftre auteur du Catéchisme poissard — & de la langue poissarde : les Porcherons !
« Les Porcherons,
Où vont luronnes & lurons.
Les jours de fête ôi le dimanche.
Casser ou la gigue ou réclanche, A gogo boire & ribotter, Farauder, rire & gigotter.
^* ^es 'Barrières de "Paris
D . Jy^cegambades
rar maintes & marme».^;^..^^
Qui donnent le plaisir après*^
A chacun de faire la paix.
C*eft là qu*un robuire piBisn N*a jamais le temps de languir.
Ton bruyant, gros ris, cris, tapage, Saut, lippée, & grand bavardage, La chanson & le quolibet, Les sons aigus du coup d*archet, De vineau le pot ou la pinte Que Ton vide là sans contrainte.
Tout cet ensemble divertit Qui n'a souvent sol ni crédit... »
Quoique vous vous en doutiez bien un peu, Vadé vous apprend quels hôtes peuplaient deux jours par semaine ces bien-aimés Porcherons :
« Honnêtes gens de tous métiers, Cordonniers, tailleurs, perruquiers, Harengères & ravaudeuses, Écosseuses & blanchisseuses^ Servantes, firotteurs & laquais.
Mignons du port ou porte-faix, Par-ci par-là soldats aux gardes Et leurs commères les poissardes Qui, n'ayant crainte du démon, Vous plantent là tout le sermon Pour galoper à la guinguette Où se grenouille la piquette... »
Bas blancs, souliers fins, chevelure Poudrée à blanc, sont la parure Des jolis cœurs qui, contents d'eux^ Y vont faire les doucereux.
On fait jabot, on fait manchette,
La ^Barrière Manche g3
On a chemise blanche & nette, Petit chapeau, grand boiirdalou.
Mouchoir à flot autour du cou, La rouge culotte de panne, En main ou sous le bras la canne, Veile de toile ou de coton.
En fine nacre le bouton; Tête en avant, coude en arrière, La rose dans la boutonnière, Aux mains, hiver, été, les gants, Bourses, tresses ou catogans... »
Le tableau eft-il assez complet ? Et il y en a vingt pages comme cela. Étonnez- vous, après, que la vogue fut aux Porcherons, que le peuple y allât « rouler ses paturons, » & que les grandes dames elles-mêmes s'y rendissent, déguisées, — comme la vertueuse madame
de Genlis, qui y fit la conquête du coureur de M. de Brancas, lequel ne voulait plus la quitter, l'imprudent !
Ah ! le beau temps, le bon temps, le temps démocratique par excellence^ — quoi qu'en prétendent les puritains! Voyons, pères conscrits du Progrès, avouez qu'on s'amusait plus alors qu'aujourd'hui ?
Le cabaret de Coquet, à la barrière Blanche, n'a remplacé qu'imparfaitement les Porcherons. On n'y rencontre pas madame de Genlis, c'eft vrai, — & c'eft un avantage ; mais le coureur du duc de Brancas a laissé par là de sa graine, qui pousse comme chiendent, à la grande joie des grisettes du quartier, lesquelles ne sont autre chose que des filles entretenues. Manon Lescaut eft un type charmant — que gâtent les cheva-
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liers Desgrieux du bai de la Reine-Blanche, le voisin de Coquet.
Ce qui gâte la barrière Blanche, c*eft le cimetière Montmartre, dans lequel on cessera bientôt d'enterrer, car il est plein. Qu'on me permette de donner en passant un souvenir à quelques-uns de ses hôtes, — non pas les plus fameux , mais les plus sympathiques : Godefroy Cavaignac, Manitr, sa fille Emilia, Buonarotti, Charles Fourier, Alfred & Tony Johannot, Artot, Adolphe Nourrit, Henri Murger^ Alexandre Privât d'Anglemont*
Puisque je suis en train de voisiner, les admirateurs de la pyrotechnie ne me pardonneraient peut-être pas d'omettre parmi ces morts Claude Fortuné Ruggieri, « artificier du roi, » dont le fils, c artificier de l'empereur,« habite précisément, place de la barrière Blanche, une petite maison qu'il eft impossible de ne pas voir quand on descend de Montmartre, & qui continue, je croîs^ celle qu'habitait le marquis de Cuftine.
Je regrette les Percherons,
LA "BARRIÈRE TICALLE.
tt Enfants, voici les bœufs qui passent^ Cachez vos rouges tabliers !
Je les VOIS toujours passer devant moi, trapus, solides^ piétinant dans la boue du chemin de ronde, les naseaux fumants, les cornes ondulant comme une forêt de dards, & se dirigeant, résignés^ vers Tabat*^ toir de PavenucTrudaîne. «S'ils voulaient, pourtant! • ai-je murmuré souvent, irrité de cette résignation — qui nous vaut de si savoureux roatsbeefs. S'ils voulaient! Oui ! mais ils ne veulent pas, — ils ne songent pas à vouloir! Ils se savent dieux sans doute, & e*eft leur soif d'immortalité qui les pousse ainsi en aveugles vers l'échaudoir^ sans souci des coups de crocs que leur adressent, en manière d^avertîssement^ les trop fidèles chiens des bouviers. Qu^mporte, à ceux que la massue attend^ une douleur de plus ou de
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moins ? Ne cachez pas vos tabliers, rouges ou verts^ blancs ou bleus^ enfants; passez au contraire^ tranquilles &' confiants, parmi les rangs épais de ces redoutables animaux — plus doux que des moutons! Ce n'ed pas des- esclaves qu'il faut avoir peur^ mais de ceux qui les mènent.
C'eft égal : quand^ dans les nuits d'été^ ma fenêtre ouverte, j'entendais sourdre au loin ce total de piétinements qui m'annonçaient l'arrivée d'un troupeau de bœufs, je ne pouvais m'empécher de tressaillir, — songeant au bruit que fait, dans la nuit, un régiment en marche...
Je la revois aussi, cette modefte barrière que déshonorait un bâtiment à quatre façades avec colonnes & massifs vermiculés, & que décorait vraiment, sans en avoir l'air, un puits encagé qui me faisait songer à celui de Quintin Metzys^ qui se trouve à Anvers, rue de la Musette- Bleue. On n'y puisait plus d'çau depuis longtemps, mais il exiflait quand méme^ &1I aurait été dommage qu'il n'existât pas : les choses inutiles sont les plus agréables.
C'était la frontière naturelle d'un pays galant & artifte, — le quartier Bréda, oix fleurissent les lorettes & les peintres, celles-ci modèles de ceux-là. Le chemin de ronde était bordé d'ateliers regardant le nord — d'oti nous vient la lumière. A droite de la barrière eft une maison briques & pierre, d'un goût très-simple & trèsheureux,* — celle de Diaz. De l'autre côté de la place, à gauche , efl l'atelier de Charles Comte. En face de la
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fontaine qui remplace — mal — le puits de Quintin Metzys eft Patelier de Puvis de Chavannes. Dans le voisinage, d'autres ateliers encore^ parmi lesquels celui de Ludovic Durand, un sculpteur de talent qui a éprouvé le besoin d'ajouter à sa lyre une corde d'argent — celle de photographe, — & à qui le succès a donné raison.
Comme contrafle à ces petits temples dignes d'un quartier & d'une barrière illuftrés par le souvenir de l'auteur du Mausolée du maréchal de Saxe^ je mentionnerai ici deut temples à bière, le Café de la Nouvelle Athènes & le Grand Café de la place Pigalle, qui tous deux, se font vis-à-vis & concurrence sur cette place agrandie par la démolition du mur d'enceinte. Le Café de la Nouvelle Athènes, au début, était le rendez-vous des rapins & des gens de lettres du pays Bréda, panachés de quelques « hétaïres; » mais le Grand Café de la place Pigalle s'eft inftallé là, à côté «de la maison de Camille Roqueplan^ & il a été adopté tout de suite par la clientèle volage de son voisin ; si bien adopté même , qu'à de certains jours on ne saurait y trouver une table, pour savourer en silence son café & son Tintamarre. Pourquoi cette vogue ? Je n'en sais rien & je ne chercherais pas plus longtemps à le savoir, si ce n'était pas là un lieu de rendez-vous pour beaucoup de gens de lettres connus qui l'ont pris sous leur protection & en ont fait leur Café Procope, — malgré son étrange appellation de Café du Rat Mort, Il mériterait plutôt de s'appeler le
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Café San Fourche, à cause des nombreux exemplaires du genre chien qui s'y trouvent parfois réunis : terriers^ épagneuls^ bichons havanais^ lévriers^ barbets^ caniches^ & qui s'y livrent^ sans qu'on les en prie, à des combats acharnés fort émouvants -— & fort ennuyeux. Les t hétaïres » "n'y manquent pas non plus, les unes jolies, les autres aimables, «-> mais presque toutes mistronneuses en diable. Des femmes brelandières, fi I
J'allais oublier de mentionner une institution du temps de Louis XI , la pofte aux chevaux, établie à l'extrémité de la rue Pigalle, en face du n" 60^ par M. Dailly père ; institution jadis importante, malheureusement amoindrie par les chemins de fer, qui ont supprimé tant de choses pittoresques. Nous n'irons plus en pofte, car les traits sont coupés! Il y a bien encore des poftiUons avec le coftume de Cholet dans l'opéra-comique d'Adam ; mais ils ne conduisent plus personne — que les exemplaires du Petit Journal,