‹ Histoire anecdotique des barrières de ParisChapitre 14 sur 61 · LA "BARRIÈRE DIT COMBAT · texte numérisé non relu

LA "BARRIÈRE DIT COMBAT

Une de celles dont le peuple a le plus volontiers gardé la mémoire.

EUe était située à l'extrémité de la rue Gfange-auxfielles & consiftait en un simple bâtiment surmonté d'un dôme^ ni plus ni moins que la barrière de la Boy auderie» avec qui elle partageait sororalement cette c décoration » à la Le Doux. Malgré cette pénurie architeâonique, les Parisiens d'autrefois en connais* saient beaucoup mieux le chemin qu'on ne serait tenté de le supposer. Ce que les Parisiens aimaient dans les barrières, ce n'étaient pas les barrières , mais ce qui était en deçà — & surtout au delà.

Or, depuis l'année 1781, il y avait au delà de la barrière du Combat^ d'abord sur la route de Pantin^ puis un peu plus près« à l'angle de la rue de Meaux acluelle & en face de la rue Grange-aux-^Belles^ un

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cirquCj ^ comme à Madrid. Seulement^ à Madrid^ ce speâacle a son grandiose & par conséquent sa poésie : à Paris^ c'était tout simplement ignoble & grossier. Madrid a la loge de la Reine, où de blanches mains^ toutes frémissantes d'enthousiasme, saluent & récompensent les toréadors viflorieux. Madrid a son amphithéâtre émaîUé d'écharpes de soie, de résilles d'or, de basquines de velours. Madrid a ses banderilleros & ses picadores, de vrais hommes & de vrais taureaux, — des taureaux de mort issus des troupeaux les plus fameux de l'Andalousie. Paris n'avait rien de tout cela. Son cirque n'était pas un cirque, sa corrida n'était pas une corrida, ses taureaux étaient le plus souvent des loups, des ours, des cerfs, des ânes & des bouledogues, qu'on pouvait voir s'éventrer pour la faible rétribution de y 5 centimes aux troisièmes places, de un franc aux secondes & de deux francs aux a premières loges » — toujours vides.

Ces premières loges n'avaient pas toujours été dédaignées. Au début, la mode avait patronné cette parodie des jeux sanglants, mais ennoblis par le danger, du cirque de Madrid. De beaux messieurs & de belles dames n'avaient pas craint de braver les exhalaisons du lac Stymphale de l'Édilité & de venir assifter à cette boucherie autorisée, — flattés, probablement, de la suprise qu'on leur ménageait chaque fois d'un c superbe feu d'artifice, v au milieu duquel, comme bouquet, on enlevait un bull-dog. Puis l'Autorité — qui a quelquefois souci de la moralité publique — avait fait fermer

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ce charnier qui, à k faveur des révolutions, avait rouvert de nouveau ses portes & de nouveau exhibé ses aâeurs à quatre pattes. Mais, hélas! ce n'étaient plus que des doublures, — des cabotins au lieu de comédiens! Il eft vrai que, si le public à deux francs avait désappris le chemin du boulevard du Combat, le public à cinquante centimes — les troisièmes ne coûtaient plus que cette modique somme — avait continué à abonder là, dimanches & lundis, pour assiiler à la lente agonie du vaillant Carpolin, un vieil ours qui avait résilié à bien des assauts & qui, malgré sa muselière, se débarrassait encore assez facilement des grappes de mâtins pendus à son cuir couvert de cicatrices. On le mordait à beaux crocs, le, vaillant Carpolln; mais il décousait à belles griffes les panses des molosses assez audacieux pour s'attaquer à lui. Et chaque fois que le sang coulait de part ou d'autre, chaque fois que le vieil athlète grognait de douleur ou que ses jeunes adversaires hurlaient de désespoir en perdant leurs entrailles sur le sable de l'arène, la foule applaudissait, joyeuse, comhie à un calembour d'Odry ou à un mot de Frederick Lemaître...

Pourquoi ce goût pour ce speflade odieux ? Pourquoi cette curiosité sauvage, — ou plutôt de sauvages? L'homme aime-t-il donc sérieusement à voir couler le sang? Voit-il rouge à de certaines heures, comme le Chourineur d'Eugène Sue? Le Parisien du dixneuvième siècle n'aurait-il pas encore tout à fait rompu avec les traditions druidiques, & se ressouvien-

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drait-il, par moments, qu'il eft Théritier des hordes barbares descendues des plateaux de l'Asie? « A cette nouvelle qu^ft telle heure le sang du Minotaure va couler, — dit Edgar Quinct à propos d*un combat de taureaux auquel il avait assifté^ — à cette nouvelle, l'homme païen se réveille tout entier en sursaut; il recule en un moment de trois mille ans en arrière; il éprouve au fond du cœur une joie sauvage de renlrefj pour une heure, dans son antre de Centaure... »

Les speélateurs habituels de ce cirque fétide, fort heureusement supprimé en i833, n'étaient pas, je l*ai dit, la fleur des pois de la société parisienne. Peut-être eût-on trouvé dans la poche de plus d'un la monnaie de mille francs en pièces d'or, parce que plus d'un matador de la boucherie venait là en sportsman; mais, à coup sûr, la monnaie d'un sentiment d'humanité, de délicatesse, on ne l'eût pas trouvée — même en gros sous. Cependant quelques artides, quelques gens de lettres, amateurs du pittoresque dans l'horrible^ allaient parfois donner un coup d'oeil à ces Ribeira de ruisseau, qui faisaient contfafte avec les Ribeira du Louvre.

Parmi ces dilettanti je dois citer un médecin original — à ce point de pousser l'originalité jusqu'à ne pas vouloir mourir comme tout le monde, mais à son heure & de sa main, — le dofteur Aussandon, à pro» pos duquel Labédollière raconte une anecdote que je me hâte de lui emprunter pour clore ce chapitre.

Charitable & désintéressé, Aussandon allait sou*

Là ^Barrièrt du Combat iSç

vent dans leâ quartiers excentriques soigner de pau-* vres diables^ à qui il laissait toujours de quoi acheter chef le pharmacien les ordonnances qull leur libel* lait; & comme il portait toujours^ en son temps, des habits de soie brune qui eussent pu attirer sur lui Pattention de messieurs les rôdeurs de barrières, il se faisait ordinairement accompagner dans ses tournées par un bouledogue d'une taille respeâable & d'une mâchoire plus respeâable encore^ qu'il avait accoutumé aux dangers en l'habituant à lutter avec les animaux do Cirque de M. Dussaussoy. Un jour, Aussandon assiftait à une représentation extraordinaire donnée par le successeur de l'illuftre Carpolin, un ours de la plus belle venue, après lequel on avait lâché une meute de mâtins de tous poils. « Son bouledogue, excité par les aboiements, par les hourras, par les acclamations des garçons bouchers^ se précipite & veut mordre le museau du terrible carnassier; celui-ci le saisit au passage avec ses griffes acérées & approche de sa gueule béante le chien qui se tord dans les convulsions d'une résiftance désespérée. Alors^ chose inouïe ! dont on a longtemps causé dans les faubourgs, un homme culbute ses voisins, escalade les banquettes, saute pardessus la baluflrade & va droit à. l'ours! C'eft Aussandon qui vient au secours de son chien. L'ours laisse tomber sa proie. Aussandon a atteint le but qu'il se proposait : il bat en retraite; mais la monArueuse béte le poursuit, se dresse sur son séant, étend ses deux pattes velues & serre contre sa poitrine l'impru-

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dent agresseur... Celui-ci sent la respiration lui manquer & des ongles terribles lui entrer dans la chair. Par un effort herculéen, il se retourne, enfonce le pouce dans l'orbite de l'ours & lui arrache l'œil droit. L'homme & la béte tombèrent côte à côte... »

J'ai respefté votre récit, mon cher Labédollière, je n'en ai pas changé une panse d'à : mais là, voyons, entre nous, efl-ce qu'il ne vous semble pas, comme à moi, un peu... fabuleux } Songez donc, je vous prie : Aussandon n'eft pas mort vieux ; on a supprimé le Combat en ï833, & puis — les ours les plus bénins étaient muselés. C'eft; égal, votre récit eft intéressant & je vous remercie de m'avoir fourni l'occasion de le citer. Si non e vero,,.

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