LA "BARRIÈRE "DE LOD^GCHAMP
Elle était située à Textrémité de la rue du même noniy à Tendroit même où viennent aboutir aujourd'hui lavenue de Saint- Denis & le boulevard de Passy. Sa d^oration se composait d*un bâtiment à quatre frontons & à quatre arcades, dans le (lyle que vous connaissez. Son appellation, elle la devait à TÂbbaye célèbre vers laquelle on se dirigeait en la traversant, & dont il ne refte plus rien aujourd'hui, que deux ou trois moellons — & une tradition respeâée des tailleurs & des gandins.
Cette abbaye avait été fondée en i256 par Isabelle de France, sœur de saint Louis, dans cette longue plaine — longus campus — qui s'étend entre la Seine & le Bois de Boulogne, & sert aujourd'hui de champ de couAes « pour l'amélioration de la race chevaline, v Madame Isabelle avait le choix entre un hôpital & un
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couvent, — son royal frère lui ayant odroyé trente mille livres parîsisis, « pour assurer son salut par quelque pieuse fondation » : sur le conseil d'Hémeric, chancelier de Notre-Dame, elle s'était prononcée pour un monaftère, qui avait aussitôt reçu le nom de Couvent de VHumilité de Notre-Dame ^ & où étaient entrées des nonnes de Sainte-Claire, &, après celles-ci, obscures, d'autres nonnes, illuftres, Marguerite & Jeanne de Brabant, Blanche de France, Jeanne de Navarre & une douzaine d'autres princesses.
Un couvent qui avait l'honneur d'avoir de pareilles religieuses ne pouvait manquer d'avoir des visiteurs dignes d'elles ; aussi, après saint Louis, qui y venait souvent & grâce à qui se miaintenait la (Iriéte observance de la règle de Sainte-Claire, vinrent quelquesuns de ses successeurs, — entre autres Philippe V, qui y mourut de la dyssenterie, malgré le bras de saint Simon apporté comme remède par les moines de Saint- Denis.
Protégée par les rois & par les papes, l'abbaye de Longchamp ne devait pas échapper, cependant, à la loi commune à ces sortes d'établissements. Saint Louis s'y rendait dans un but pieux, son petit-ûls Henri IV s'y rendit dans un but diamétralement opposé ; le premier y avait apporté l'ordre, le second y apporta le désordre — en enlevant une jeune brebis de ce saint troupeau, Catherine de Verdun, dont le frère ne tarda pas à devenir premier président au Parlement de Paris. Les conséquences de cet enlèvement, saint
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Vincent de Paul les écrivait au cardinal Mazarin quarante-deux ans après la mort de Henri IV : « Il eft certain que ce monaftère (Longchamp] a marché vers la ruine totale de la discipline & la dépravation des mœurs. Ses parloirs sont ouverts aux premiers venus, même aux jeunes gens sans patentes. Les frères recteurs aggravent le mal; les religieuses portent des vêtements immodeftes, des montres d'or. Lorsque la guerre les força à se réfugier dans la ville, la plupart se livrèrent à toute espèce de scandale, en se rendant seules & en secret chez ceux qu'elles désiraient voir. »
Qu aurait àilY Intendant de la Providence s'il avait vu, comme au siècle suivant^ Paris entier courir à Longchamp pendant la Semaine Sainte pour y applaudir les nonnes formées au chant par une des leurs^ la demoiselle Le Maure, — une cantatrice repentie? Qu'aurait-il pensé, le saint homme de bien, en voyant les ouailles du Seigneur pour ainsi dire confondues, dans une déplorable promiscuité^ avec les « lions dévorants» de l'Ange du Mal, — leschoriftes de l'Opéra?
Cbriilophe de Beaumont, archevêque de Paris, pour couper le scandale dans sa racine, fit fermer Longchamp aux profanes^ — qui n'en interrompirent pas pour cela leur pèlerinage annuel. Songez donc ! La Semaine Sainte de l'Eglise catholique est aussi la semaine sainte de la Nature, — avec cette différence" que l'une est un deuil & l'autre une joie; l'une la mort & l'autre la résurreâion : pourquoi ne pas profiter des premiers rayons de soleil & des premiers parfums
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de printemps? On avait pris l'habitude d'aller entendre chanter Ténèbres par les pieuses élèves de la demoiselle Le Maure : on conserva cette habitude, — quoiqu'elle ne fût plus motivée; &, chaque année, les plus belles d'entre les belles, les plus élégants d'entre les élégants, s'en allèrent à la queue leu leu^ en voiture^ le long des Champs-Elysées & du bois de Boulogne^ jusqu'à l'abbaye de Longchamp, suivis par une foule compa£le de curieux de Panurge, à pied. Cela devait faire une pittoresque cohue, toutes ces classes de la société parisienne en procession entre deux rangées de soldats du guet : danseuses & bourgeoises, grands seigneurs & manants, duchesses & grisettes, journalifles & laquais, -— les unes en carrosse & les autres en vinaigrette, ceux-ci en calèche, & ceux-là en fiacre. Une pittoresque cohue, en vérité!
La Révolution interrompit un moment ces promenades des mercredi, jeudi & vendredi de la Semaine Sainte. Mais nous ne sommes par pour rien un peuple frivole & héroïque : le sang de nos places publiques à peine lavé, nos morts les plu§ chers à peine enterrés, nos angoisses les plus terribles à peine calmées, nous nous secouons un peu & nous voilà partis du pied gauche! La procession annuelle de Longchamp reprit donc sa vogue, ou plutôt sa fureur ; pendant que les vaillants fils du peuple tombaient glorieusement sur les champs de bataille de l'Italie, à Rivoli, à Mantoue, à Ancône, à Triefle, la Jeunesse dorée faisait la roue, depuis la place Louis XV jusqu'à Bagatelle.
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Seulement^ comme on était en plein Direâoire & que la République exîftait encore, — dans les mots, non dans les choses, — au lieu de mademoiselle Guimard, ou de mademoiselle Duthé, ou de mademoiselle Cléophile, c'étaient les citoyennes Récamier, Tallien, Lange, Lanxade, qui avaient maintenant les honneurs de cette procession.
Le peuple sifflait quelquefois ces merveilleux & ces merveilleuses, ces libertines & ces roués, ces drôles & ces drôlesses, — & il paraît qu'il avait tort,'"au dire du rédacteur du Miroir du 26 germinal an V : « Le peuple commence à voir que ces opulentes niaiseries lui sont de la plus grande utilité. On ne peut compter le nombre des couturières, des marchandes de modes, que nos jolies promeneuses ont fait travailler pour fixer les regards pendant cette féte^ qui en ellemême ne ressemble à rien. Pendant que les amours s'occupent de leur parure, les forgerons^ les charpentiers, les selliers travaillent sans cesse à confedionner, à équiper les chars & les chevaux qui doivent traîner cette foule élégante & badine. Gloire à Longchamp ! d
Pardon^ citoyen ; mais, dans cette énumération des gens que le vice & la bêtise font vivre, vous avez oublié les proxénètes & les laquais. Maintenant, gloire à Longchamp, si vous voulez ! Je partage sur cette Foire aux Vanités l'opinion de Luce de Lancival, un poète qui aurait pu avoir du talent comme satirique, s'il n'avait eu la malencontreuse idée de courtiser « Melpomène, » — qui ne le paya pas de retour :
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« Célèbre qui voudra les plaisirs de Longchamps, Pour moi je choisis mieux le sujet de mes chants, Mon pinceau se refuse à la caricature.
J'abandonne k Callot la grotesque figure Du dédaigneux Mondor, brillant fils du hasard.
Pompeusement assis au même char Dont naguère il ouvrait & fermait la portière. Ce fat, tout rayonnant de son luxe éphémère. Et qui, pour trois louis, s*eflime trop heureux De louer un coursier qui sera vendu deux ; Et nos Vénus, sortant de Técume de l'onde, Qui prennent le grand ton pour le ton du grand monde Et pensent anoblir leurs vulgaires appas En affichant le prix que les paye un Midas. Ce qui déplaît à voir n*efl point aimable à peindre, Et Longchamps me déplaît, à parler sans rien feindre. Tout Paris à Longchamps vole : qu'y trouve-t-on ? Maint badaud à cheval, en fiacre, en phaâton. Maint piéton vomissant mainte injure grossière, Beaucoup de bruit, d'ennui, de rhume & de poussière* >»
Malgré Luce de Lancival^ la promenade de l'abbaye de Longchamp, démolie avec tant d'autres du premier coup de pioche de la Révolution , cette promenade a continué sans interruption jusqu'à nos Jours^ — même lorsque les Cosaques campaient aux Champs-Elysées. Qu'importe la patrie violée à ces beaux fils & à ces belles gaupes qui ont soif d'affirmer publiquement, les uns leurs ridicules & les autres leurs vices, celles-ci leur coquetterie & ceux-là leur bêtise? Le patriotisme avait été à la mode pendant quelques années; mais, en 1814 & en 181 5, cela n'était plus bien porté — excepté par le peuple : pourquoi ces aimables fainéantslà se seraient-ils embarrassés de la présence des Cosa-
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ques? Au contraire, il s'agissait de faire accueil à ces mangeurs de chandelles, & les petites dames du temps n*y manquèrent pas, — ainsi que le conftatent ces vers d'Augufte Barbier, qui marquent d'infamie pour l'éternité les Parisiennes de ces deux néfaftes époques:
« J*ai vUy jeunes Français, ignobles libertines
Vos mères, belles d'impudeur, Aux baisers du Cosaque étaler leurs poitrines
Et s'enivrer de son odeur!... »
La promenade traditionnelle de Longchamp continue donc; mais elle a perdu de son ancienne splendeur. On y voit encore des drôlesses, parce que ces sortes de femmes saisissent avec empressement toutes les occasions de s'exhiber, — afin d'avoir des prétextes pour se faire suivre ; on y voit également des gandins,— les mâles naturels de ces femelles ; mais on y voit surtout des marchands de vulnéraire & de poudre inseélicide, ingénieux induftriels qui profitent, eux aussi, de ces occasions de réclames gratuites en faveur de leur marchandise, — & un certain nombre de tailleurs & de couturières qui viennent « étudier les modes nouvelles. »
Quand démodera-t-on la Mode?
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Pas plus que les deux précédentes, elle n'offrait rien, de remarquable : un petit bâtiment composé de quatre frontons surmontés d'un tambour, — voilà tout. Elle était si peu intéressante & il y passait si peu de monde, qu on avait même fini par la condamner & qu'elle n'exiftait plus depuis longtemps que de nom lors de la grande suppression du i*' janvier
Ce nom , elle le devait à sa proximité des bassins qui servaient — & servent encore — de réservoirs à la pompe à feu établie en 1778 sur le quai de Billy, par les frères Périer, pour élever Peau de la Seine & la dîftribuer dans Paris. Ces bassins, condruits sur les hauteurs de Chaillot, à la jonflion des rues du Cheminde- Versailles & Pauquet-de-Villejuft , à trente-cinq mètres environ au-dessus de l'étiage du fleuve, sont
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une ressource précieuse pour la capitale, qui con somme autant d'eau pour sa toilette que pour sa santé. Aussi la pompe à feu du quai de Billy efl toujours en travail : chaque coup de pifton de ses machines élève douze cents litres d'eau qui, des réservoirs de Chaillot, se diftribuent dans Paris par quatre conduites, dont trois alimentent ht rive droite & une la rive gauche. Ressource précieuse, sans doute, — mais qui n'a pas empêché des bâtiments voisins, ceux de la Manutention des vivres militaires, d'être dévorés par les flammes dans la nuit du i8 novembre i855 ; un terrible incendie, dont les Parisiens se souviendraient longtemps — s'ils n'avaient pas la mémoire si courte.