‹ Histoire anecdotique des barrières de ParisChapitre 44 sur 61 · FEU ANDRÉ-ANDRÉ · texte numérisé non relu

FEU ANDRÉ-ANDRÉ

Un malin , comme il se difpofait à aller au Louvre, on remit à Louis de Méru — le meilleur peintre de genre que nous ayons, peutêtre — une large lettre toute maculée de timbres, de cachets bleus, rouges & noirs, qui difaient très-haut à Toeil les Igngs voyages qu'elle avait dû faire avant d'arriver à deftination.

Louis héfita pendant quelques inftants à accepter ce pli bariolé, qui reffemblait plus à un fragment d'obélifque qu'à unemiffive honnête. Pendant quelques inftants il eut la penfée — bien naturelle & qui fût venue certainement

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à Telprit de tout le monde — que ces. timbres hiéroglyphiques cachaient une de ces myftifications de mauvais goût comme certains oiGk un peu envieux en font parfois subir aux gens connus dont la réputation les ofiufque ou les gêne. Les frais de port étaient exorbitants, — ce qui méritait conddération pour un artiile qui avait plus de talent que de fortune. Puis, la sufcription était étrange ; elle était écrite en une infinité de langues — les unes mortes & les autres vivantes — & portait une foule de renfeignements minutieux qui témoignaient de Textrême défir de l'expéditeur de faire parvenir la lettre à son deftinataire.

Cependant, la curiofité fortement éveillée de Tartifte, certains souvenirs que la forme de récriture évoquait en lui, toutes sortes de chofes enfin le déterminèrent à accepter cet envoi, — mystification ou autre chofe. Il rompit les cachets, fit sauter l'enveloppe & trouva une douzaine de feuilles d'un papier jauni, couvertes dans tous les sens d'une écriture menue & rapide qu'il reconnut alors auffitôt. Il courut à la signature : il ne s'était pas trompé, la lettre était signée Feu Andrée- A9tdré.

Louis remonta précipitamment dans son

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atelier, en referma au verrou la porte sur lui, se jeta tout ému sur un divan & commença en tremblant la leélure de cette étrange épître. Celui qui l'avait écrite avait été autrefois le camarade , Tami , PEuryale de Louis de Méru . Enfemble ils avaient pafle les meilleures années de leur jeuneffe, les plus joyeufes heures de leur pauvreté, — ce temps d'épreuves dont Sophie Arnould a eu raifon de dire que c'eft le bon temps, puisqu'on a en soi les reflorts néceflaires pour regimber contre les brutalités de la vie & la philosophie suffisante pour se moquer d'elles. Louis étudiait alors la peinture dans Tatelier de Delacroix & donnait déjà les efpérances qu'il réalife aujourd'hui. Quant à André- André, c'était alors un fantafque mais loyal & chevalerefque garçon, déclaffé comme tant d'autres, bon à tout & propre à rien comme tant d'autres auffi, qui au sortir du collège — plufieurs fois lauréat, sans fEimille & sans fortune — s'était vu forcé de battre monnaie avec son efprit & de mettre son savoir à toutes les sauces ; c'eft-à-dire qu'il avait fait de la copie très-maigrement payée pour des Recueils scientifiques, & des vaudevilles très-graffement rétribués pour les théâtres du boulevard.

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Mais quand on se sent le cœur mangé par une noble & grande ambition, ce n'eft pas ainfi qu^on doit aboutir. II faut un autre but à ces belles intelligences que la Pauvreté jette chaque jour par centaines sur le macadam parilien. La vie plate, mesquine, sordide, abnidflante, — la vie de beaucoup trop de gens ! — ne convenait guère à une intelligence d'un si haut titre, qui s^attardait volontiers du reile dans le pays des Chimères, en haine du pays fiingeux de la Réalité, où elle n^aventurait le bout de son pied & ne trempait le bout de son aile que quand elle ne pouvait faire autrement.

Un jour André-André avait rapporté de ses voyages à travers les boutiques des brocanteurs un pailel de Tépoque des vrais pastels,— c'eft-à-dire du temps de La tour, — & il Tavait accroché avec un religieux refpecl au-deflus de son lit, dans son alcôve à baldaquin du temps de Louis XIV. Puis, à force de regarder ce paftel — merveilleux de conservation, il isMl Tavouer, — il en était devenu éperduement amoureux. Chaque jour — quelque temps qu'il lit dehors & dans sa bourfe, pluie ou soleil, or ou cuivre — il lui apportait des bouquets magnifiques de chez Madame

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Prévoft, &, chaque soir, agenouillé & faifant les yeux blancs, il lui adreffait des élégies & des madrigaux auffi parfumés que ses bouquets. Il allait plus loin encore, — quoique cela fut déjà bien joli : son amour pour cette belle enfant du temps de Louis XV, ducheflTe ou ravaudeufe, habillée en Diane chaffereffe, avec de la poudre & des mouches, son amour était tel qu'il en était venu à la croire vivante & à Tembrafler chaque matin & chaque soir avec une refpedueufe ivrefle. Puis, à force de baifer ce portrait — dont les lèvres rofes appelaient bien en effet les careffes, — il en avait enlevé petitàpetitleséblouiffantescouleurs. Les mouches s'étaient envolées des foflettes adorables où le caprice du peintre les avait pofées ; la poudre à la maréchale des beaux cheveux s'était évanouie; les lèvres rofes avaient pâli, la gorge s'était odieufement marbrée. Le paftel superbe s'était changé en une ignoble image ! . . .

Fou de chagrin de voir disparaître ainfi de son cadre d'or la Divinité qu'il avait entourée de tant de respefts & d'amour, la maîtrefle idéale qu'il s'était choifie pour se repofer de ses maîtreffes beaucoup trop terreftres, André avait, un soir, déferté le logis habité en com-

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mun par les deux amis &, depuis ce momentlà, perfonne ne Pavait revu, nul n'avait pu dire où il était allé, sous quel ciel il s'était volontairement exilé, quelle nouvelle patrie il avait adoptée. Seulement, quelques mois après sa difparition, qui n'avait préoccupé Landerneau que pendant une huitaine de jours, les journaux avaient fait mention d'un siniftre arrivé en mer : le trois-mâts YOberon, capitaine Turnelle, s'était perdu corps & biens en vue des Açores, &, parmi les paffagers engloutis, on citait un homme de lettres parifien dont le signalement se rapportait à celui d'André-André.

Il y avait cinq ans de cela. Dans l'mtervalle, Louis de Méru avait perdu son père, ce qui l'avait mis à la tête d'une petite fortunée lui avait permis de voyager, d'aller faire son tour du monde — qu'il aurait bien voulu faire avec son ami mort.

André-André n'était pas mort, puifque cette lettre que venait de recevoir Louis de Méru était de son écriture. Mais pourquoi ce long silence ? Pourquoi aufli cette signature fantafque : Feu André- André? La lettre seule pouvait lui apprendre quelque chofc, il la lut.

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Voici ce que cette lettre contenait :

Vous m^avez tous cru mort, là-bas, à Paris, — & vous avez bien fait. Je suis mort, bien mort, on ne peut plus mort, & je n'ai pas la plus imperceptible velléité de reffufciter. Outre que le métier de revenant eft aflez peu lucratif & paffablement défagréable — pour celui qui revient & pour ceux ou celles vers qui il revient, — je me trouve très-bien au fond de la tombe que le hafard ma choifie, & comme, de mon vivant j'avais Thabitude de refter où je me trouvais bien, je relierai ici, s'il vous plait. Tu m'approuveras quand tu m'auras lu &, j'efpère même que tu m'imiteras.

Avant de continuer, laiffe-moi te donner une chaude embralfade, qui te semblera bien tiède venue de si loin, mais qu'en tout cas je te donne du meilleur de mon cœur, que tu connais & qui te connaît, ô le meilleur & le plus ami de mes amis !... Vivant, je t'aimais ; mort, je t'aime toujours. Tu étais, tu es le préféré, l'ami choifi, la seconde moitié de mon

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âme. Depuis que tu ne m^as plus tu dois être dépareillé, pauvre cher bien-aimé ! A toi seul je pouvais révéler ce qui va suivre. Tu garderas mon secret si tu n'en profites pas; tu le garderas davantage encore si tu en profites.

Quand je me dis mort, cher vieux, ce n'eft pas une façon de parler comme pourraient le croire des efprits vulgaires, idiotifés par la civilifation. Beaucoup de gens, en effet, se refuferaient obflinément à admettre que les morts aient une adminiflration des pofles à leur service, ainfi que des plumes, du papier, de Tencre, etc. Ils se tromperaient puifque je t'écris ces lignes avec de Tencre-Guyot, avec une plume-Cutbert, sur du papier-Marion... Je me suis relevé de mon tombeau, où je dormais comme un bienheureux — bien heureux!

— & je me suis fait traîner jusqu'à la ville la plus prochaine, qui efl une grande ville où Ton reçoit tous les produits d'Europe & de France, &, de là, je t'ai écrit cette longue lettre où il se peut que tu rencontres un certain nombre de fautes d'orthographe & d'incorrections grammaticales. Il n'efl pas étonnant que depuis le temps que je ne parle plus, que je n'écris plus, que je ne lis plus, j'aie désappris les langues qui se parlent, s'écrivent

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& se lifent sur la surface du globe. J'ai oublié tant de chofes & tant de gens, qu'il n'eft pas surprenant que j'aie* oublié Lhomond ou tout autre Befcherelle. Paflbns. Je t'ai écrit cette longue lettre & je suis revenu vite me recoucher & me rendormir de mon doux sommeil de trépaflé que troublera seule ton arrivée, si tu es encore vivant, si tu m'aimes toujours, si tu te décides à venir me rejoindre.

O mon ami ! cher cœur, chère intelligence dont les nobles battements ont été comptés tant de fois par moi ! Si tu savais, cher Louis d'or, — comme nous difions autrefois dans nos longues cauferies fraternelles, — si tu savais comme c'eft bon, voluptueux, & doux, le repos de la Mort, après les durs cahottemens, les noirs orages, les siniftres tempêtes de la Vie ! Si tu savais ! Se sentir dégagé pour toujours du maillot social, de cette vie courante si pleine de coutumes barbares, d'ufages ridicules, de préjugés odieux, où Tinnocent eft quelquefois frappé à la place du coupable, où le fort peut s'affeoir impunément sur le faible, où le génie crève de faim tandis que la bêtife crève d'indigeftion , où les riches prennent les pauvres pour leurs domeftiques,

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où les valets deviennent maîtres avant que les inventeurs soient devenus riches ! . . .

N'avoir plus à redouter les jaloufies, les rivalités, les trahisons, les haines, les humiliations, les mifères, les maladies de Tefprit & les maladies du corps ! Ne plus blêmir de froid, ne plus suer de chaud ! Ne plus attendre une maîtreffe adorée qui ne vient pas , — attendue qu'elle eft par un autre, qui luimême en attend une autre ! N'avoir plus à atteler son intelligence — cette pure flamme, précieux don de la Divinité ! — à quelque befogne bête, à la satisfaction des befoins quotidiens du corps ! N'être plus l'efclave de perfonne, ni de rien, — ni d'un maître, ni d'une maîtreffe -, ni de la faim, ni de l'envie -, ni de la pièce de cent sous, ni de la pièce à faire! N'être plus citoyen, électeur, éligible, garde national, pompier, époux, père, frère, fils, ou coufin ! N'avoir plus devant ses yeux ni créanciers ni rivaux, ni sycophantes ni sycophantins, ni aucune de toutes ces bêtes venimeufes, petites & groCfes, sur lefquelles il faudrait pouvoir librement marcher, & auxquels — au contraire — les gendarmes vous défendent de toucher, à vous autres civilifés, sous peine de prifon — & même de pis!

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N'appartenir plus à aucune patrie, à aucun pays, à aucun peuple, à aucune cafte, à aucune coterie, à aucune famille, à aucune tradition, à aucun préjugé de derme & d'épiderme, de couleur & de langage ! S'appartenir enfin, s'appartenir ! Etre soi ! Le beau rêve ! . . .

Ce beau rêve, tous les hommes de cœur & d'intelligence le font, mais nul d'entr'eux ne peut le réalifer, parce que tous vivent garottés par les codes , les ufages, les préjugés de la Ciyilifation au milieu de laquelle le hafard de la naiifance les a jetés.

Ce rêve a été le tien & le mien, quand nous marchions côte-à-côte dans la vie ; ton rêve, souviens-t-en, mélancolique artifte qui étais auili un poëte à tes heures, & dont je me suis rappelé ces vers — que je te rappelle :

Pour que ncus vivions tous en bonne intelligence Il faut nous témoigner mutuelle indulgence. Le séné vaut la casse, et le gueux vaut le roi... Nous sommes un troupeau qu'un berger invisible — Dans un but qu'il n'a pas daigné rendre tangible — Conduit à l'abattoir de la Mort. C'est son droit ! Ne ncus dévorons pas en chemin notre laine 1 Ne nous séparons point par Tenvie ou la haine,

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Par la peur ou l'orgueil ! Marchons en rangs épais, Partageant sous le joug qui courbe nos épaules Le soleil dans la plaine et le pain dans les geôles 1 Vivons malheureux — mais en pab: !.,.

Pauvre fou senfible, tu croyais à reflficaciié de TAmour ! Pauvre cher rêveur, tu croyais à tes mirages ! Eh bien ! ton rêve — notre rêve — eft devenu pour moi une réalité... G>mprends-tu, cher vieil ami de mon cœur ! seul cordon ombilical par lequel je tienne encore au monde des vivants, — oublié de moi pour tout le refte. . .

Oui, oui, oui! Crois-moi comme je te croyais, ô mon frère ! J'ai piqué une tête dans un Léthé infaillible, &,. comme je m'y suis plongé moi-même, je n'ai aucun talon de vulnérable, pas une place de tout mon être que Peau de l'oubli n'ait mouillée, recouverte — & lavée ! Je me trompe : une seule place a été épargnée, mais imperceptible, un point d'aiguille dans ce qui fut autrefois mon cœur: ton souvenir, ô mon vieil ami !

C'eft le seul nuage qui trouble la sérénité superbe de mon exiftence actuelle. Mon cœur, qui a cefle de battre depuis longtemps, —

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horloge détraquée, — recommence à battre toutes les fois que ton nom vient à tomber — précieufe goutte d'huile — sur ses rouages rouilles. Mort à tout, excepté à la béatitude du repos , je ne reffufcite qu'à ton souvenir. Tu m^as donné une heure de joie immenfe : rheure pendant laquelle j'ai été occupé à écrire cette lettre. Je reprendrai tout à l'heure mon calme & mon impaflibilité. Le vrai bonheur eft froid, méthodique, uniforme. Les joies exubérantes sont toujours suivies d'abattemens énormes, comme les jours trop gais de lendemains trop triftes. Mieux vaut une dofe raifonnable & spirituelle de félicité : cela ne grife pas, — mais cela ne tue pas non plus.

Ce bonheur placide & monotone eft celui que je goûte depuis un grand nombre de lunes. Il ne faudrait pas que je songeaffe trop souvent à toi, parce que ton souvenir serait une clef d'or qui m'ouvrirait un égout : les souvenirs terreftres me feraient rentrer dans cette immonde caverne appelée la vie sociale, où j'ai été dévalifé & torturé par ces brigands des deux sexes qui te retiennent encore prisonnier, — où grouillent, rampent & sifflent ces hideux reptiles de tous les formats, de

toutes les peaux, de toutes les couleurs, qui

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te salifient encore de leur bave, qui te piquent encore de leurs aiguillons, qui te déchirent encore de leurs crocs féroces & infatiablcs ! Une fois cette lettre en route pour sa deftination, je tire le verrou sur le paffé, auquel j'appartiens forcément par toi — mais par toi seul, — & je reprends mes chères habitudes de bienheureux dont je vais te faire une efquifle imparfaite mais fidèle, afin de te mettre la malle sur la gorge & le paffeport sur le firont & de t'arracher à une société de pygmées & de crocodiles pour laquelle tu n'es pas né, — ô mon pauvre frère de génie !

Je ne sais pas au jufte à quelle époque j'ai été rayé du nombre des vivants & enlevé à cette société élégante & frivole — dont je ne faifais pas du refte le plus bel ornement. Je crois que c'eft un peu après mon dernier vaudeville & ma dernière paflion, — cette paflion enthoufiafte pour cette charmante enfant aux lèvres rofes, aux joues à foflettes si heureufement mouchetées, . aux cheveux crefpelés & poudrés à la maréchale, au sein fleuri comme un parterre, aux yeux étincelants de malice & de volupté, une reine ou une grifette, — toutes les deux, peut-être. Oui, c'eft un peu après les malheurs arrivés k cette adorable perfonne

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que j'ai difparu d'entre vous autres, amis, ennemis & indifférents, — les pires des ennemis. Tu n'as jamais su pourquoi ces foUes ardeurs & cette chafte paffion pour ce paftei. Tu as du suppofer mille chofes aufli invraisemblables les unes que les autres. J'étais alors ce que les bourgeois appellent avec tant de mépris un original — parce que je ne copiais perfonne & qu'il m'arrivait souvent d'agir à rebroulTe-poils, de faire souvent le contraire de ce que fait tout le monde, par exemple de me faire frifer pour aller me coucher & de mettre des gants pour aller à la campagne voir les arbres, moi qui n'en mettais pas pour aller voir les hommes... Original ! parce que, quand je voyais un beau tableau ou une belle statuette, quand j'entendais un air agréable ou un plaifant morceau de mufique, quand je lifais une belle pièce de vers, un article spirituel, une anecdote qui n'eût encore servi qu'une vingtaine de fois, j'avais l'habitude de jeter par la fenêtre, ou dans la rivière, ou sur la table d'un salon, partout enfin où je me trouvais, tout l'argent que j'avais dans ma poche, afin de ne rien devoir à perfonne — si ce n'eft à mes créanciers. Ce qui explique & ennoblit ma pau-

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vreté perûftante... Mais comme difent les capitaines à Picrochole : un noble prince n'a jamais un sou... Théfaurifereft fait de vilain!...

Donc, j'étais original, très-original, je le concède, — & encore plus diftrait ! Si diftrait, cher vieil ami, que je me donnais parfois des confeils que je suivais religieufement, croyant qu'ils m'avaient été donnés par toi, que je savais être plus raifonnable que moi. J'étais diftrait & original, & tu as pu suppofer de ma part une originalité & une diftraction d'un plus fort calibre que celles qui t'avaient si souvent réjoui...

Une diftraction ! Ah ! je vois bien que je te dois un aveu : je vais te le payer. Ce paftel du temps de Louis XV était le portrait d'une jeune fille du temps de Louis-Philippe I" — & dernier ; mais le portrait frappant, comme on dit, si frappant qu'il m'a rendu fou... Voilà pourquoi je l'avais acheté, voilà pourquoi )e l'avais entouré de tant de soins, de tant d'amour — & de tant de refpeft.

Ecoute cette simple hiftoire de mon cœur : elle a la longueur d'une cigarette. M"' G)ntat faifait pleurer en lifant les comptes de sa blanchifleufe : j'efpère bien t'émouvoir un peu, ô

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mon ami, en te racontant cette page inédite de mes Mémoires.

Un soir d'été, vers minuit, je rentrais, — ou plutôt je ne rentrais pas, sollicité au vagabondage par la beauté de la nuit, par le ciel ruiflelant d'étoiles, par les rues veuves de leurs habitants de la journée.

Toi qui m'as connu, tu sais que j'étais alors jeune, hardi, galant, frifque & dehait comme le bon moine clauftrier nommé frère Jean des Entonmieures. J'arpentais les trottoirs de l'air d'un conquérant auquel il ne manquait qu'une longue rapière pour être tout-à-fait ridicule. Humant l'air avec la gloutonnerie d'un ivrogne humant le piot.

Je marchais en faisant des vers sous les arcades,

à l'exemple de Don Céfar de Bazan, l'aimable chenapan si fort applaudi par nous jadis au Théâtre de la Renaiflance & au Théâtre de la Porte-Saint-Martin. J'allais de ci, de là, chantant de ma voix la plus fauffe l'air le plus délicieux de Bellini, la Marche des Puritains. Tout-à-coup, derrière moi, retentit un éclat de rire vibrant comme du criftal... Je me retourne brufquement, beaucoup moins offenfé

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de rimpertinence qu^étonné de Theurc à laquelle on me Tadreflait, & je me trouve en face d'une jeune fille en coftume d'ouvrière, modefte & pimpante cependant , qui avait encore des traces de son rire aux lèvres.

Il y a trente-trois façons d'aborder une femme dans la rue ; je les connais toutes — mais je ne les pratique pas. J'avais compris en un inftant, avec cette faculté vaticinatrice que je poflede & dont tu as eu quelquefois la bonté de t'émerveiller, à quelle femme i'avais affaire, &, avant qu'elle ne me l'eût avoué, je savais qu'elle avait travaillé toute la soirée chez une patronne quelconque, à terminer des robes preflées, & qu'elle s'en reversait bien tranquillement, bien mélancoliquement, toute seule comme un pauvre chien, chez elle où perfonne ne l'attendait, ni père, ni mère, ni sœur, ni amie, ni amant, — ses moyens ne lui permettant pas d'avoir les uns, sa délicateflc lui défendant d'être eue des autres...

Elle était très-pâle, — de cette pâleur qui n'offufque pas les yeux mais qui bleffe le cœur, parce qu'on devine de quelles honnêtes & rudes fatigues elle eft faite. Ses yeux noirs étaient un peu trop eftompés par les ombres

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avant-courrières des ombres éternelles, — la craie noire dont la Mort marque ses brebis de prédilection dans le grand troupeau des humains & des humaines. Sa main, que Je pris dans la mienne, avait des friffonnements de mauvais augure, et sa voix des notes douloureuses comme des cordes brifées. Un ange en miffion sur le point d'être rappelé ! . . .

Pendant qu'elle me parlait — nous étions bouche à bouche — je buvais son haleine : elle sentait la pomme, comme les enfants. Ah ! les suaves & chattes effluves qui se dégageaient d'elle ! Les romanciers ont beau faire leurs efforts pour rendre le vice aimable : rien n'eft aphrodifiaque comme une jeune fille honnête. Sa jeunefTe, qui tranflude partout, à ses hanches & sous son corfet, eft un parfum capiteux qui trouble les sens plus que tous les raffinements des femmes corrompues. Ah ! l'honnêteté ! Ah ! la jôunefle ! . . .

— « Louife, lui dis-je tout en marchant à côté d'elle & en réglant mon pas sur le sien, Louife, vous travaillez trop!... Vous vous tuez, mon enfant ! . . .

— « Il faut bien vivre ! me répondit-ellc avec un sourire mélancolique qui me remua, — un sourire de vierge-martyre.

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Il faut bien vivre !

— « Si vous viviez deux, peut-être vivriezvous mieux & plus gaiement ? lui di&-je en lui serrant affeélueufement la main, sans avoir à ce moment là, en lui difant cela, la moindre arrière penfée de commis-voyageur, fais-moi rhonneur de le croire.

— « Peut-être ! Voilà ! Vous le dites vousmême : peut-être !

— « Je dis peut-être, mon enfant, parce que )Mgnore vos sentiments là-deffus & que je n'ofe les preflentir...

— « Ofez ! allez ! ofez ! Vous ne m'êtes pas du tout indifférent... Et la preuve, c'eftque je suis à votre bras comme si nous nous connaiflions depuis deux ou trois siècles, & que nous caufons enfemble comme une paire d'amis, de vieux amis... Il y a des gens qui repouflent ; il y en a d'autres qui attirent. Vous êtes de ces derniers... J'ai plus de confiance en vous que je n'en avais en mon frère, qui me battait toujours — pour faire comme ma mère... Si j'avais longtemps à vivre...

— « Vous avez de longues & belles années devant vous, chère & douce enfant! me hâtai-je de dire, quoique je ne penfafle pas un seul mot de ce que je difais.

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— « Pourquoi m'interrompez-vous ainfi quand je parle, Monfieurî Cela n'eft pas poli!... Mais Je vous pardonne, je vous sais gré même de votre pieux menfonge. . . Je reprends donc... Si j 'avilis longtemps à vivre, je vous donnerais bien volontiers ma vie à garder... Vous avez peut-être été trompé quelquefois ; je suis sûre que vous n'avez jamais trompé... N'eft-ce pas que j'ai deviné jufte?...

— « Chère & bonne enfent ! murmurai-je, attendri, en sentant venir mes larmes & en eflayant de les refouler. Vous êtes une brave & courageufe fille ! Auffi vaillante que belle & tendre ! Je ne veux pas vous dire de paroles banales, — elles seraient indignes de vous ; je voudrais même en trouver qui n'euffent pas encore servi pour vous faire comprendre le je ne sais quoi qui me remue jusqu'au fond des entrailles... Il y a, dans ce que j'éprouve pour vous, quelque chofe de paternel qui reflemble bien un peu à de l'amour, mais à de l'amour reéUfié & épuré. Je ne peux pas vous aimer comme j'ai aimé jufqu'ici tant de femmes... Vous êtes une autre femme : il vous faut un autre amour... Prenez-moi pour ce que je vaux, Louife ; depuis que je suis avec vous, il me semble que je vaux mieux , que je

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suis meilleur qu'auparavant.... Le croyezvous?

— « Je le crois ! je crois à Tinfluence des natures sympathiques, puifque, depuis que je vous ai rencontré, je «ne sens plus heureufe & prefque bien portante... Ah ! il eft des instants où je voudrais vivre beaucoup d'années!... ajouta-t-elle d'une voix sourde & déchirante.

Nous marchions toujours.

— « Il faut nous quitter, dit la jeune fille avec trifteffe.

— a Pourquoi nous quitter ? repris-je avec chagrin, avec reproche même. Ne pouvonsnous relier enfemble, puifque nous nous trouvons bien ?... Fiancons-nous à la lueur de ces belles lampes d'or qui pendent au-deflus de nos têtes, accrochées à ce beau plafond, bleu comme votre âme ! . . . Ne pouvons-nous au moins nous revoir ?

— « Nous revoir ! s'écria mélancoliquement la jeune fille. Nous revoir! répéta-t-elle en me regardant avec une tendreffe trifte & un sourire mouillé.

— « Oui, nous revoir?... C'eft aujourd'hui jeudi... Vous ne devez pas travailler le di-

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manche... Venez avec moi dimanche! Nous irons à Fleury, à Enghien, à Marnes, où vous voudrez aller enfin ! . . . Nous ferons der gros bouquets des champs... vous devez les aimer... Nous courrons dans les bois comme deux chevreaux & nous dînerons sous la feuillée comme deux moineaux-francs... Gela vous va-t-il ?... Le cœur vous en dit-il?...

— « Si le cœur m'en dit?... Ah! il m'en rit d'avance!... Mais... mais... dimanche... il y a trois longs jours d'ici là !.. .

— « Demain, alors?...

— «Non! pas demain! s'écria-t-elle vivement. J'aime mieux rêver pendant trois jours à ce bonheur promis : il en sera trois fois plus beau!... J'aime les bonheurs qui commencent la veille...

— « Vous me le promettez, Louife?...

— «Je vous le promets... Eft-ce que je n'ai pas l'air sincère en vous faifant cette promeffe? Je défire cette réunion avec autant d'ardeur que vous, avec plus d'ardeur peutêtre... On ne m'a jamais dit ce que vous venez de me dire : cela me rend tout heureufe...

— « Avez-vous jamais aimé, Louife ? lui demandai-je prefque en tremblant.

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— « Si Ton m'avait demandé cela il y a une heure, répondit-elle en rougiflant&cn souriant avec une grâce irréfiftible, j'aurais répondu avec affurance : Non ! . . .

— « Et maintenant?...

Elle s'arrêta héûtante.

— « Si on me le demandait maintenant.. ..

— « Eh bien! vous n'achevez pas?...

— « Je vous dirai le refte dimanche ! murmura-t-elle en rougiflant de nouveau & en s'échappant de mes mains, qui voulaient la retenir prifonnière.

Elle difparut. Je reftai une partie de la nuit planté devant la maifon où je l'avais vue entrer. Je vis s'allumer à une des fenêtres du dernier étage une petite lumière qui me fit treflaillir. Cette petite lumière s'éteignit subitement & je me sentis chanceler comme si j'avais vu une étoile se détacher du ciel& s'abîmer dans les ténèbres opaques de Tinconnu. Quelque chofe d'étrange, d'incompréhenûble, de douloureux, se pafla en moi. Il me sembla qu'en même temps que s'était décrochée cette étoile, quelque chofe de doulouroux s'était décroché dans ma poitrine. J'eus peur ! Pourquoi ? De quoi ? je l'ignore, mais j'eus peur !

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L^aube vint, qui diffipa les ombres de la nuit sans diflîper les ténèbres de mon imagination. J'étais toujours là rêveur. Je compris enfin qu'il fallait me retirer & je m'en revins chez toi accablé, attrifté. Tu étais déjà au travail dans ton atelier. Je me rappelle encore ton sourire en m'apercevant ainfi pâle & défait.

— « Encore les Cydalifes ! me dis-tu de ta bonne voix de bon garçon.

Les Cydalifes !

Je te laiffai suppofer tout ce qu'il te plaifait, & j'allai me coucher, non pour dormir, mais pour être plus seul avec le cher souvenir dont je venais d'enrichir mon cœur. Pour la première fois — pardonne-moi, mon Louis ! — je me cachais de toi comme d'un indifcret...

Elle n'avait pas voulu que j'allafle l'attendre avant le jour fixé. Je refpeélai ce défir, qui était un ordre cher. J'attendis le Dimanche nuptial, &, à l'heure indiquée, j'étais devant cette maifon où elle vivait, où j'aurais tant voulu vivre avec elle !

D'abord j'eus comme un éblouiflement funèbre. La maifon était tendue de deuil & sous la porte il y avait une bière recouverte

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d^un drap blanc tacheté de gouttes d'eau bénite comme d'autant de larmes.

— « Louife ! m'écriai-je, tout pantelant.

— « On Ta trouvée morte avant-hier dans sa chambre, dit un voifin.

— « Morte ! répétai-je, foudroyé.

Voilà ce que tu ne savais pas, ami cher, voilà ce que je t'apprends. Tu as maintenant la raifon de mes enthoufiafmes exagérés pour ce paftel que mes baifers ardents ont effacé ! Tu as maintenant Texplication du culte amoureux que j'avais voué à cette image charmante, qui était comme un reflet profané de ce pudique & pâle vifage entrevu pendant une nuit d'été.

N'en parlons plus — de peur d'en trop parler. Il en eft de certains cœurs comme du cyprès : une fois coupés ils ne repouflent plus. J'ai enterré le mien dans la bière de ma petite Louifette... C'efl ainfiqueje suis de venu sage, de fou que j'étais. La sageflè, c'eft la folie figée ; ce sont les cendres refroidies de la folie. Pour accoucher de Minerve il fallut que Ju-

Feu André' André. iSg

piter reçut un coup de hache sur la tête. Mon coup de hache, c'eftla mort de Louife...

Mais n'en parlons plus ! n'en parlons plus!

Si tu ne sais pas tout cela, cher ami de mon enfance, je ne sais pas non plus au jufte, moi, de quelle manière, ni par quelle voie — de terre, de mer, ou de ciel — j'ai été tranfporté & tranfplanté dans le pays de Cocagne que je vais te décrire. Je ne m'en occupe guère, selon l'habitude que j'avais contractée dans mon exiftence antérieure, d'accepter tous les événements , même — & surtout ! — les plus invraifemblables... Il n'y a rien qui reflfemble plus à un coupable qu'un innocent : il n'y a rien qui reflemble plus à un menfonge que la vérité. Paitant de là, tout le réel de la vie me paraiflait fantaftique & tout l'invraifemblable poffible... Il y a des gens qui ne croient pas en Dieu ; moi je croyais en Swedenborg, en Saint-Martin & en HofFman. Pourquoi n'y aurait-il pas des Terres Aftrales comme il y a des Terres Auftrales ? L'aftronomie ne dément pas l'illuminifme, il me semble, & les incrédules, ici, pourraient bien n'être que des ignorants... Quant aux couleuvres vertes aux yeux d'or, filles de l'archivifte Lindhorft, elles sont de beaucoup plus agréables que celles

1 6o Feu A ndré' André,

que les hommes sont forcés d^avaler tout le long de leur miférable exiftence, & j"*avoue que j'ai parfois envié le sort de l'étudiant Anselme & que j'ai paffé bien des nuits à rêver de la belle Serpentine. Il ne s'agit que de bien voir clair dans ses affedions pour être heureux, et J'aurais certainement été plus heureux avec cette raviflante petite couleuvre verte qu'avec cette bourgeoife demoifelle Véronique, bonne tout au plus à confectionner des ragoûts aux confitures & des marmelades pour gigots. Leconted'HofFmann'eftpassi conte que cela! Ainfi j'admets comme poffibles, à mon endroit, toutes les chofes étranges •& fentaftiques des légendes & des hiftoires sérieufes. Les enlèvements merv^eilleux du prophète Élifée — dans l'hiftoire sacrée — & de Romulus — dans l'hiftoire profane — sont là pour servir de parrains à mon enlèvement non moins merveilleux &, en tout cas, plus réel. Si je ne doute pas de ce qui eft arrivé aux autres, je doute encore moins de ce qui m'arrive à moi-même. Je ne sais pas où Je suis, c'eft vrai; mais de ce que je ne peux pas déterminer la latitude & la longitude de mon séjour aftuel, eft-ce une raifon pour qu'il n'exifte pas ? Scribo, ergo sum, n'eft-ce pas ?

Feu André' André, i6i

Or, je suis quelque part, je penfe ; à moins que je ne sois ailleurs, — ce qui ne serait pas impoflible. Je suis peut-être aufli dans Jupiter; peut-être dans Vénus -, peut-être dans la Lune ! Pourquoi pas ? Cyrano de Bergerac y a bien été — & il paffe généralement pour un homme d'efprit...

De ce que les savants de toutes les nations ont fait tenir Tunivers sur une boule peinte qui tient elle-même dans un coin de la clafle de géographie des collèges, beaucoup de mortels candides & casaniers se sont imaginés que Tunivers eft très-petit, très-étroit, — aufli étroit que Timagination de leurs savants, — & que quand on a fait trois ou quatre fois ce qu'ils appellent audacieufement le tour du Monde, on a tout vu, tout découvert & qu'il ne refte plus la moindre Amérique à conquérir. Leur siège eft fait, — ils n'y veulent rien changer.

Cela m'importe peu, quant à préfent, mais cela me révoltait beaucoup durant mon exiftence antérieure. J'avais — & tu avais ainfi que moi — une imagination ailée comme une péri, &, si tu te le rappelles, nous difions souvent qu'il était impoflible que l'univers créé par la main prodigue de la Divinité fût

102 Feu André-André.

entièrement connu des hommes. Nous ne parlions pas des autres mondes, habités ou non, devinés par les Aftronomes & par les Voyants, & bien que nous ayons été tentés une fois de faire à coup de piftolet un voyage aux pays lunaires, nous n'avions sérieufement en vue que notre planète, que nos deux hémifphères, — pas autre chofe !

Eh bien ! nous ne nous trompions pas, cher aimé ! Il y a d'autres Amériques & j'ai été le Chriftophe Colomb de Tune d'elles ! Mais, mieux infpiré que le pauvre navigateur génois, & fort peu défireux de mourir de chagrin & d'une attaque de goutte dans un coin de la vieille Europe, je n'ai pas voulu faire part de ma découverte à mes contemporains, grands ou petits, maigres ou gras. Tous les monarques reflemblent un peu — ou beaucoup — à Ferdinand le Catholique & à Ifabelle de Caltille, & tous les contemporains reflemblent énormément aux contemporains de Chriftophe Colomb, lefquels accablèrent ce grand homme de fers & d'outrages.

La France eft, je n'en doute pas, une grande nation gouvernée par un Grand Roi. On m'auraitporté en triomphe & à la Chambre des

Feu André-André. i63

Pairs. On m'aurait chamarré la poitrine de toutes les décorations du monde civilifé. Je le sais bien. Mais cela ne m'a pas du tout tenté & affriolé. En outre, je hais profondément les ovations : c'eft bête & indécent. Des honunes qui pleurent de joie, qui hurlent de plaîfir en voyant paflèr dans les rues un autre homme qui a découvert quelque chofe ! Des hommes qui se précipitent avec enthoufiasme sur les pas d'un autre homme qui a inventé quelque chofe : cela me choquait. Les triomphateurs anciens ou modernes m'ont toujours paru puérils & mal élevés... Je n'ai jamais compris les ovations délirantes, les larmes de joie, les acclamations frénétiques qu'à propos d'une belle femme. Qu'on baife la pouflière où vient de pafler le char de triomphe d'une courtifane faite comme la Vénus de Milo — avec des bras & un orteil de plus : rien de mieux * Les femmes sont des Divinités ou des Maritornes : il faut les adorer — ou leur faire laver la vaiflelle... II n'y a pas de milieu. Mais adorer les hommes ! Ils ne sont pas assez beaux ! Je ferai à peine une exception en faveur de l'Antinous ou du Bacchus Indien, — &

encore

Quant aux brochettes de décorations dont

164 Feu André' André.

toutes les cours d'Europe & d'Afie auraient voulu m'accabler, je n'ai qu'une seule objection à faire : pour porter une brochette de croix, il faut un paletot ou un habit noir, &, ma foi ! j'ai toujours eu une telle horreur du vêtement — surtout du vêtement moderne — qu'il eut été aflez difficile d'attacher mes décorations sur ma chemife, seul coftume que je me fufle décidé à porter par pure conceffion aux mœurs ridicules de mon pays. Ma mère m'avait mis tout nu au monde, — & dans un moment où l'homme devrait venir tout habillé, des pieds à la tête, tant il eft laid ! On a l'habitude de coucher les morts tout nus dans leurs cercueils : je voulais vivre comme j'étais né & comme je devais mourir. Les règlements de police s'y oppofaient. Je ne pouvais ainfi sortir dans les rues. Je reliais chez moi le plus que je pouvais. Aujourd'hui que je suis tout ce qu'il y a de plus libre & de plus indépendant, & que je ne redoute plus le moindre procès en correctionnelle, je vis comme j'aurais voulu vivre autrefois. La terre eji un vêtement — à ce que prétend Isaïe, le prince des prophètes d'Ifraël.

Quoiqu'il en soit, j'ai découvert mon continent, qui eft une île immenfe, perdue au

Feu André- André. i65

milieu de l'Océan, — quelque Atlantide, sans doute !

Le nom de cette ile ? vas-tu me demander.

Elle n'en avait pas : je lui ai donné le tien — & perfonne ne m'a contefté ma prife de poffeflion. Je m'étais endormi dans mon alcôve à baldaquin de la rue des Petits-Augultins, à Paris : je me suis réveillé sur un ht de moufle & de fleurs, au milieu d'une troupe d'enfants frais comme la santé, d'une troupe d'hommes forts comme la viriUté, d'un eflaim de femmes belles comme la beauté. On m'entourait sans curiofité, on m'embrafla sans violence. Le ciel était bleu, les oifeaux chantaient sous les vertes ramures, la mer murmurait au loin, l'air était imprégné de vapeurs parfumées. Chacun allait, venait, s'afleyait, se regardait, s'embraflait, chantait, avec une joie calme, sereine & forte qui m'impreflionna vivement. Tu as vu au salon, il y a longtemps, le Rêve de Bonheur de ton ami Dom. Papety? Eh bien ! c'était une édition de ce tableau, revue, corrigée & diminuée : je veux dire qu'il n'y avait pas au loin — comme sur cette toile que tu admirais — un navire à vapeur, des mftruments de labourage, des temples, etc.

i66 Feu André' André,

Papety était phalanftérien, & les habitants de mon Eden me font l'effet de n'avoir jamais lu Fourier. . .

Un moment, mes souvenirs de civilifé aidant, je m'étais cru à O' Taïti, la Nouvelle Cythèrc découverte par Bougainville. Mais je fus vite & très-heureufement détrompé : il n'y avait pas dans toute Tîle un seul homme, une seule femme, ou un seul enfant qui reffemblât de près ou de loin à un defcendant des marins de l'équipage de ce navigateur, & aucun Pritchard n'a encore mis le nez & la Bible dans cette île d'amour, ou dans cet amour d'île, — à ton choix !

Milton a fait le Paradis perdu ; moi, je l'ai retrouvé & je me garderai bien d'aller le dire à Rome, — en vers ou en profe. Les meilleurs poèmes sont ceux que l'on n'écrit pas. Celui-ci a été écrit par la Nature pour le bonheur d'un petit nombre d'êtres qui le lifent chaque jour comme s'il venait d'être imprimé. J'appartiens à ce petit troupeau, cher Louis, & j'attends que tu viennes le groflir pour me dire complètement heureux. Je le suis beaucoup, aflurément ; mais, encore une fois, tu manques à ma félicité. Viens vite, seconde & meilleure part de ma vie & de mon âme !...

Feu André-André. 167

Tu sais quelle était ma parefle : plus violente encore que celle de Figaro, — & pleine de délices comme celle de ce parifien de la Décadence que Beaumarchais a éprouvé le befoin de déguifer en efpagnol pour que nous ne fuflîons pas humiliés de son efprit. La pofition horizontale — celle que préfèrent a uffi les femmes, à ce qu'affirme Sterne — était celle que j'afiFectionnais. Ce n'était pas de mourir pour sa patrie qui me semblait le sort le plus beau, le plus digne d'envie : c'était le sort du lézard, parce que ce petit saurien térétiufcule flâne au soleil pendant de longues heures & qu'il n'a pas l'air de s'occuper beaucoup de sa nourriture — qui, au contraire, à l'air de s'occuper beaucoup de lui. On n'a jamais trouvé de lézard dans la situation fâcheuse & délicate d'Ugolin, & cependant le lézard dort tant que la journée efl longue — quand il ne flâne pas au soleil...

Ma parefle te faisait sourire. Tu ne l'encourageais pas parton exemple, — toi, l'homme laborieux par excellence ; mais au moins tu ne la décourageais ni par des épigrammes, ni par des confeils ennuyeux, ni par quoique ce soit qui sentît le pédant, — toi, la bienveillance faite homme. . . Tu me difais seulement (je t'en-

i68 Feu André' André.

tends encore) : « Les parefleux sont la réfen-e de l'avenir. » Cher & bon Louis ! comme tu dois être heureux & riche, si le monde social fa payé ce qu'il te doit !...

Eh bien ! mon ami, ma parefle a trouvé ici son aliment. Le travail eft auffi inconnu dans cette oafis bénie que la modeftie parmi les artiftes & la fraternité chez les gens de lettres. On eft ici de Tavis d'Attilius, le spirituel ami de Pline-le-Jeune, on penfe comme lui qu'il vaut infiniment mieux ne rien faire que de faire des riens : Oiiosum ejfe, quam nihil affere. Cet île eft une contrefaçon de TEklen — mieux réuffie que l'original, suivant la coutume des contrefaçons. D'abord, c'eft un Eden avant la lettre — c'eft-à-dire avant le serpent. Les savants qui font à Paris des cours d'erpétologie seraient fort empêchés ici, où il n'y a ni reptiles, ni domeftiques, ni courtifans, ni créanciers, ni maçons, ni envieux, ni bourgeois, ni libraires, ni marchands, ni cocottes, ni cocodès. Il y a les plus belles fleurs appartenant à une Flore inconnue qui attend encore son Linnée & qui l'attendra longtemps ; mais elles ne- recèlent pas le moindre serpent. Pourquoi des serpents, d'ailleurs ? Les femmes d'ici n'ont jamais su & ne sauront jamais ce que

Feu A ndré-A ndré . i 6q

signifient les mots terribles de péché originel, de faute, de souffrance, de mi/ère, etc : elles se contentent d'être bonnes, d'être douces, d'être belles, d'être merveilleufement faites.

En parlions-nous aflez, de la femme, autrefois, dans nos vagues songeries , aux heures où nous n'avions rien de mieux à faire pour égayer notre Radeau de la Mêdu/e!.. Souviens-t-en ! Souviens-t-en !

La femme !

Il eft une chofe connue de toute éternité, c'eft que l'homme & la femme sont deux bêtes très-malfaifantes, — selon l'expreflion un peu crue de feu Denis Diderot. D'accord. Mais, des deux bêtes, quelle eft la plus malfaifante — & surtout la plus bête ?...

« La plus malfaifante, c'eft la femme! » répond rhomme — qui tient beaucoup à pafler pour avoir du cœur.

« La plus bête, c'eft l'homme ! » répond la femme — qui tient surtout à pafler pour avoir de l'efprit.

Or, il arrive fréquemment que l'homme a

raifon, &, plus fréquemment encore, que la

femme n'a pas tort. Ah ! les hommes nous

1 70 Feu André-André.

faifaient toujours rire, & les femmes nous faifaient toujours pleurer.. .

Les femmes !

On ne connaîtra jamais la femme : c'eft pour cela qu'on Tétudiera toujours. La femme eft ténébreufe comme un puits : c'eft pour cela qu'on voudra toujours defcendre dans ce puits

— au rifque de s'y noyer ou de s'y cafTer les reins, la tête & le cœur.

La femme ! Faut-il que je l'adore pour la méprifer ainfi !

Je parle des femmes des civilifés, qui aflurément n'ont pas dû sortir telles que nous les voyons des mains du Créateur, le divin Pygmalion. Parfaites au début comme celles que j'ai retrouvées ici, petit-à-petit — sous je ne sais quel prétexte d'améliorations — elles se sont déformées & enlaidies, à l'intérieur & à l'extérieur, de l'âme & du corps -, & ces difformités morales & ces imperfections phyfiques, elles paffent leur vie à les diflimuler ou à eflayer d'en faire des vertus & des séduftions...

— « Puifque la femme s'eft perdue, il faut la retrouver ! Il doit en exifter quelques échantillons intafts sur quelque point ignoré du globe ! ... » difions-nous alors avec la foi des paladins & la confiance des Illuminés.

Feu A ndré- André. 1 7 1

Nous avions raifon, mon cher Louis, & je suis déjà récompenfé d'avoir eu cette bonne opinion de la femme pétrie dans la glaife célefte par le pouce savant de Tinfaillible artifte. Chaque jour amène pour moi de nouvelles découvertes à propos de cette compagne de choix, dont le corps doit être une harmonie & le cœur une source d'amour. Ah ! mon ami, mon ami ! si par impoflible tu as trouvé une perle dans le fumier parifien, emporte-là avec toi & venez tous deux vous réfugier ici !.. . Si tu n'en as pas trouvé, viens plus vite encore : je t'en donnerai un collier, de ces perles rares qui pouflent ici sur des fleurs, sans ceffe parfumées & lavées par les rofées fécondes de la tendrefle !

Ah ! si tu les voyais !

Leurs mains charmantes ne sont point déformées par des habitudes groflîères , rudes , & triviales. Elles ne coufent pas, — puisqu'elles ne s'habillent pas. Elles ne brodent pas, puisqu'elles ne se parent pas, — parées qu'elles sont, & surabondamment , orientalement, de leur riche écrin de beautés. Elles ne cuifinent pas — puisque ce sont les enfants qui ont ici cette spécialité, dont ils sont trèsheureux. Leurs mains reftent telles que la

172 Feu André- André,

Nature les a &ites. Il ne leur manque rien — qu^un poëte pour les chanter. A défeiut de Théophile Gautier, je les chante avec mes baifers.

Comme elles n'ont pas été élevées dans un penfionnat , elles n'ont aucune idée fauife sur la vertu, sur la pudeur, sur le devoir, sur les convenances, sur ceci, sur cela , sur les mille et mille chofes inutiles qui conflituent l'éducation morale des jeunes perfonnes. Leur vertu, c'eft leur tendreffe. Leur devoir, c'eft leur amour. Elles sont tendres, douces, bonnes et belles tout naturellement , comme chante Talouette , comme verdit la feuille, comme parfume la fleur, comme mûrit le fruit, comme coule la source, comme éclaire le soleil. Ni la source, ni la feuille, ni la fleur, ni Palouette, n'ont été que je sache, au G>uvent des Oifeaux ou au Sacré-Cœur , & elles ne s'en portent pas plus mal.

Comme conféquence de ce qui précède , tu ne trouveras pas ici un seul bas -bleu, gris, ou jaune. Ici perfonne n'écrit & perfonne ne lit, — moi pas plus que les autres. A quoi bon ? La chose imprimée, la lettre moulée de Paul- Louis, — ces fafiots dont les civilisés font tant de cas et tant de bruit , et qui sont caufe de

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tant de procès , de tant de duels , de tant de querelles , de tant de jaloufies , de tant de sottises , mais cela dure moins que le chant du roffignol ! L'encre s'efface , le papier s'émiette , & le journal ou le livre difparaît dans l'oubli. L'Oubli ! O la bonne farce ! O le bon châtiment de toutes ces piétreries humaines !

Donc ici , cher frère d'hier & de demain , l'encre eft aufli inconnue que la littérature, & le journalifte & le libraire sont deux bêtes exclues de notre Faune. Il y a des feuilles , mais elles ne sont ni politiques, ni philolophiques, ni littéraires : ce sont des feuilles de mimofas & de bananiers. Le verbe divin aimer eft écrit deffus en caradères magiques , en lettres vivantes , et chacun ici — enfants , hommes & femmes — paffe sa vie à le conjuguer, mais sur un seul mode, l'Indicatif, et dans un seul de ses temps, le Présent. Leben, lieben ! Vivre , aimer ! Aimer, vivre ! Les deux mots sont frères , les deux occupations sont soeurs. Le grand Manitou ne nous a pas créés pour autre chofe. Quand nous feifons autre chofe, nous l'infultons.

Perduto è tutto il tempo Che in amar non si spende !

174 J^^^ André' Andt^.

Dans cette île bénie, la trifteffe eft ignorée

— parceque les caufes de mélancolie n^existent pas. Le bonheur rayonne sur tous ces beaux vifages comme la grâce sur tous ces beaux corps. Nul n'eft trifte parceque nul ici ne sait ce que c'eft que Tenvie , la haine, la colère, Ta varice, la peur, Torgueil, la luxure,

— toutes ces sanies hideuses qui vous coulent du cœur, toutes ces lèpres honteufes qui vous rongent Tesprit, ô civilifés !

Nul n'eft trifte ici parceque nul ne souffre. La Divinité a un tel refpedl de ces divines créatures faites véritablement à son image, qu'elle se garde bien de laifler tomber la moindre pierre sur ces beaux marbres vivants, de peur de les ébrécher, le moindre souci sur ces belles âmes de peur d'en troubler l'incessante limpidité.

La douleur eft inconnue, parceque les causes de la douleur n'exiftent pas.

La vieilleffe auflï. Nous portons nos rides au talon, comme le voulait votre Ninon de Lenclos. J'ignore de combien de lunes se compofe ici l'exiftence ; mais tous ceux qui vivent sur ce petit coin béni de l'Univers visible sont forts, vigoureux, agiles & sains, sans cheveux gris ou blancs. Quand je songe à vos nom-

Feu André' André, 176

breux genoux.... La blancheur ou rabfence des cheveux indique chez vous une maladie — & perfonne ici n'eft malade. On n'y voit que des enfants adolefcents & des hommes...

Ici, tous se reffemblent comme des médailles sorties du même moule, comme des gravures sorties de la même planche. Quand Tun difparait, nul ne s'en aperçoit parmi les autres. On n'a ni à le regretter ni à le pleurer. On supprime ainfi toutes les h3rpocrifies ennuyeufes & écœurantes. Un homme s'en va aujourd'hui, un enfant eft né il y a vingt ans : réquilibre se rétablit, tout eft dit !

Peut-être y a-t-il quelque part, dans un coin perdu de cette terre bénie, un endroit réfervé exclufivement à cet ufage, un lieu défert où ceux qui ont vécu viennent ceffer tout naturellement de vivre & rendent à la terre, pour la féconder, la dépouille mortelle qu'ils ont reçue du ciel... Eft-ce que l'un de vos plus ingénieux écrivains, Méry, ne raconte pas quelque chofe de semblable dans sa Floride, à propos des éléphants?...

En tout cas, cette difparition n'eft pas remarquée. Pourquoi le serait-elle, quand il y a là cent autres créatures vivantes pour rem-

1 76 Feu André'André.

placer celle qui eft morte ? On ignore la Mort parce qu'on a sans cefle le tableau de la Vie devant les yeux . . .

Le seul être qui jure un peu au milieu de ces splendeurs éblouiflkntes, c'est moi, mon ami, moi seul — & c'eft affez ! Je me souviens un peu trop de mon exiftence antérieure — puifque je me souviens de toi — &cela affombrit un peu mon exiftence actuelle. Mais cela ne dure pas, &, quand je suis parvenu à oublier tout-à-fait, 'je suis le plus heureux des morts. J'aime mieux cela que d'être le plus miférable des mortels.

Accours donc, ô vieil ami de mon cœur ! pour que je puiffe refermer cette porte qu'à ton intention je tiens entrebâillée sur le paffé, & tirer Télernel verrou de l'indifférence. Ici mon âme eft venue s'abattre & repofer ses ailes déchiquetées par les coups de vents furieux de la Deftinée. Peut-être ne retrou veraisje jamais une patrie aufli maternelle aux bleffés de la grande bataille humaine, un lit aufli doux aux efprits fatigués par les luttes sanglantes & ridicules du monde social... Je suis bien ici, très-bien, je veux y refter. Mais, pour cela, il faut que tu sois réuni à moi &

Feu André-André. 177

que je sois réuni à toi, — âme jumelle de la mienne !

Je ne peux plus que te crier d'un souffle qui s'affaiblit d'inftant en inftant :

— « Viens ! viens ! avant que soit venue la machine qui doit me dire bruyamment le dernier bonfoir & pofer Téteignoir funèbre sur la chandelle de ma vie, selon la pittorefque expreflîon de Jean-Paul.

Ton frère, Feu ANDRÉ-ANDRÉ.

Louis de Méru avait à peine terminé la lecture de cette étrange lettre qui, en plus d'un paflage, lui avait arraché des larmes, qu'on lui en apportait une autre, bordée de noir & ainfi conçue :

1 78 Feu André" André.

La Société des Auteurs Dramatiques a l'honneur de vous prier d'ajjifter aux convoi, service & enterrement de Monjieur André-André , Vun de ses membres, décédé lundi dernier, 14 juin, à rage de trentetrois ans, dans la Maison de santé du docteur P** à Ivry -sur 'Seine.

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