‹ Histoire anecdotique des barrières de ParisChapitre 53 sur 61 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

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<à part)

Il eft toujours là! . . (à JoUette) Il faut en revenir à cette place... vous avez raifon, Juliette, c'eft la meilleure, ou tout au moins, la plus supportable... De l'autre côté de la route, on a le bruit des marteaux & la converfation du charron & du maréchal. . . C'eft peu récréatif. . . Ici je ne serai pas précifément à mon aife, mais j'aurai moins de sujets de contrariété que là-bas... Du relie, vous aviez raifon, Juliette, & je ne m'en étais point aperçu jufqu'ici : le site eft admirablement choifi, & je comprends qu'il ait tenté le pinceau d'un artifte...

D'un artifte?... (so retournant et apercevant Paul)

Ah!... un homme!... Allons-nous en bien vite, madame...

Vous êtes folle, Juliette & vous vous

effrayez mal à propos... Vous avez befoin du mariage pour vous aguerrir... Prenez votre broderie & donnez-moi mon livre...

268 Par un beau matin d'été.

(qui a rentré ses pinceaux dans ta bolt« et rangé tout, te levant et allant Ters Mne de MauTes.)

(a part) Frappons le grand coup! (haut et en saunant reipectueutement) Madame. . . jc VOUS remercie de rindulgence dont vous avez fait preuve à mon égard, mais je ne la méritais pas... Recevez, Madame, Texpreffion de toute ma reconnaiflance & de toute ma gratitude... Je bénirai toute ma vie le souvenir de cette rencontre...

(aouriant)

C'eil moi maintenant, monfieur, qui vais prendre votre rôle & vous demander pardon d'avoir troublé, d'abord votre chant si. . . poétique, enfuite vos études d'artifte. Les artiftes sont, après Dieu, les maîtres souverains de la nature, & nul n'a droit de leur en difputer la pofleffion . . .

(s'ind'nant)

Madame...

Le travail de Tartifle, comme Tinfpiration du poète, eft reip^âable & sacrée, je ne m'en suis pas aflez souvenu tout-à-l'heure. . .

Par un beau matin d*été, 269

Madame... vous ne raillez pas?...

Je ne raille pas, Monfieur, & je vous prie de vouloir bien continuer votre étude... Vous ne retrouverez peut-être pas ailleurs le site, le terrain qui vous ont plu ici & qui vous y ont arrêté...

Je ne retrouverai nulle part, Madame, ce qui m'a séduit, ce qui m'a ravi, ce qui m'a enivré ici, & cependant la Nature eft bien féconde... Elle n'eft point ingrate pour ceux qui Taiment, la comprennent & Tadmirent... J'aime, je comprends, j'admire le beau, Madame...

Non-seulement vous l'aimez, Monfieur, mais vous le pratiquez... Je n'ai pas vu votre efquiffe & ne veux pas vous adrefler des compliments ridicules à propos d'elle... Mais vous êtes poëte, j'ai entendu tout à l'heure une chanfon, une romance, je crois, que je ne connaîtrais pas encore... Et pourtant je reçois toutes les nouveautés...

270 Par un beau matin d'été.

Cette... romance eft inédite, Madame,..

Paroles & mufique ?

I^JLTTIa

Paroles & mufique, Madame,

X^Cnt 33E aMC.A.TTTrSS

Alors je serai la première à vous féliciter & je le fais avec plaifir, avec le plaifir que m'ont caufé ces paroles & cette mufique. Vous procédez comme tous les grands artiftes. Monsieur : vous êtes complet... Poëte, muficien, peintre ! Triple couronne. Vous êtes le pape de Fart!

I^JLXJZa

Bien que vos éloges me soient chers. Madame... je vous demande de les reprendre... Je ne les mérite pas... Je n'ai eu jusqu'ici qu'une couronne, si couronne il y a, c'eft la couronne d'épines du peintre. . . Quantàcette. . . romance. . . que je chantais, me croyant seul, * les paroles appartiennent à un poëte inconnu, comme moi ; la mufique en eft d'un muficien auffî inconnu que le poëte & moi...

Par un beau matin d'été. 271

Cette franchife vous honore & vous grandit, Monfieur. 11 vous était si facile de recueillir le bénéfice des beaux vers & de la belle mufique de vos deux amis inconnus ; il vous était si aifé d'accaparer pour vous seul mon enthoufiafme & Texpreflion vive de cet enthoufiafme, que je vous en veux prefque de n'avoir pas fait ce que tant d'autres moins modeftes euflent fait... Car je vous connais un peu, oh ! très-peu ! mais enfin je vous connais maintenant & il m'en coûterait de reporter mon enthoufiafme sur des... inconnus...

Sur mes amis, Madame, qui seraient fiers & heureux d'entendre de pareils éloges sortir d'une pareille bouche...

Acceptez-les donc Je vous les prête

vous les leur rendrez...

J-XTI-iIETTE (à part)

C'eft drôle... Ils parlent français, pourtant, & je ne les comprends pas. ..

Je vois que la franchife eft une vertu qui a son bon côté.

272 P^r un beau matin d'été.

Mais comme toutes les vertus, Monfieur...

.XJti

Oh! permettez, Madame... Les vertus sont des médailles... des médailles d'or, si vous voulez, que la Providence accorde à titre d^encouragement à des créatures privilégiées. . . mais comme toutes les médailles, elles ont...

Leurs revers, n^eft-ce pas? C^eft de la cruauté.

La vérité eft toujours cruelle, Madame.

Ainfi, votre franchife...

Ma franchile. Madame, m'aura valu plus que ne Teût fait mon hypocrifie. Si je m'étais attribué les paroles & la mufique de la romance inconnue que vous avez entendue, je n'aurais reçu que vos éloges. . . C'eft beaucoup, sans doute ! mais quoique doux & précieux à recevoir il m'en eût coûté de les accepter intérieurement. . . Tandis qu'en avouant ma non

Par un beau matin d'été. zji

participation à la perpétration de ce crime — une romance eft à mes yeux un crime, sans circonftances atténuantes, — en rejetant sur ses véritables auteurs tout Thonneur qui leur eft dû, j^ai reçu de vous, Madame, des éloges plus précieux encore, parce qu'ils sont mérités, sur la franchife dont j'ai fait preuve.

xctZjXSTTS (qui s'est approchée du lableaa de Paal)

Oh! Madame... Comme c'eft bien ca!...

Ceft un peu embrouillé, un peu trop vert, un peu trop jaune, un peu trop gris, mais c'eft égal, c'eft bien ça!... Venez donc voir. Madame...

Juliette...

Cette jeune fille peut vous servir admirablement. Madame ; en tout cas elle me sert mal. . . Elle attire votre attention sur une ébauche, sur une efquifle informe...

a^B« ss IkCjlxtXjISS (qni e'eat approcliée)

Mais je suis prefque de Pavis de Juliette... Vous êtes un véritable artifte, Monfieur...

Madame. . .

2 74 P^^ ^n beau matin d'été.

Mon Dieu ! Ne croyez pas que ce compliment soit un compliment, je vous en prie... Notre pofition à tous deux eft affez originale pour nous permettre d^oublier que nous appartenons l'un & l'autre à un monde dont les convenances sont puériles, dont Tétiquette eft abfurde... En toute autre circonftance — nous ne nous serions pas rencontrés d'abord — je n'aurais point brifé la glace de roideur & de morgue qui sépare tant de gens & qui retient captives tant de bonnes chofes...

Je vous remercie, & du plus profond de mon cœur, Madame, de l'honneur que vous voulez bien me faire. On fait de la vie humaine une route semée de cailloux & plantée d'épines •, mais on devrait ajouter qu'on peut rencontrer une fois, une seule, un diamant parmi ces pierres, une fleur rare parmi ces ronces... Ce diamant. Madame, cette fleur, c'eft notre rencontre d'aujourd'hui... Je parle pour moi Madame!...

Si^nie 23E 2><C.éLX7^ES

Et VOUS êtes un égoïfte, Monfieur... Il faut toujours parler pour tout le monde... C'eft le

Par un beau matin d'été. 275

meilleur moyen d'être compris par quelqu'un...

Ah! Madame... Que voilà une douce & bonne parole! . . .

A^me ss -hJLJ^XrsTElS

Juliette, allez vous affurer, je vous prie, du point où en eft la befogne du charron... Vous savez que je suis attendue à Blois...

j-XTtiXETTB

Oui, Madame... (ipart) Ma foi! qu'ils s'expliquent tous deux!... Ils ont l'air de se comprendre... Et moi je ne comprends rien à leurs difcours...

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