BOHÉMOND INCENDIE ANTIOCHE
l’invasion des Turcs, pendant tout un jour, avec une telle vaillance que le même jour il abattit deux Turcs aux abords du mur^, après avoir rompu des lances : car trois lances, ce jour-là, furent brisées entre ses mains, et ceux-ci subirent la sentence mortelle. Son nom était Hugue le Forcené, de la bande de Geoffroi de Monte-Scabioso^.
Puis l’honorable Bohémond, voyant qu’il lui était impossible de trouver des hommes pour combattre devant la citadelle — car, enfermés dans leurs maisons, ils tremblaient, les uns à cause de la famine, les autres par crainte des Turcs — entra dans une grande colère et donna l’ordre de mettre le feu à la ville, du côté où se trouvait le palais de Gassian^. A cette vue, ceux qui étaient dans la ville abandonnèrent leurs maisons et tous leurs biens et s’enfuirent, les uns vers le château^, les autres à la porte du comte de Saint-Gilles*, d’autres à celle du duc Godefroi®, chacun vers la bande à laquelle il appartenait. A ce moment s’éleva une grande tempête de vent, au point que personne ne pouvait se tenir droit. Bohémond le Sage en fut très affligé, craignant pour l’église Saint-Pierre, pour celle de Sainte-Marie et pour les autres églises. Cette fureur dura de la troisième heure au milieu de la nuit : deux mille églises et habitations furent incendiées"^. Puis, vers minuit, toute la violence du feu tomba.
Les Turcs, enfermés dans la citadelle, à l’intérieur de la ville, ne cessaient de nous combattre jour et nuit et nous n’etions séparés d’eux que par nos armes. Les nôtres, voyant qu’ils ne pouvaient endurer plus longtemps ces souffrances
3. Le palais de lagi-Sian (voir p. 109, n. 4). Raoul de Caen (76, p. 660-661) attribue cet incendie à l’initiative du comte de Flandre.
4. C’est ainsi qu’il faut traduire in castellum. Le texte de Tudebode (p. 72) : « Dans la montagne située devant le château », l’interprète ainsi.
5. La porte située en face du pont et du château de la Mahomerie, qui, avant la prise de la ville, avait été gardée par Raimond de Saint-Gilles et qu’il occupait toujours.
.6. Elle était située immédiatement à l’est de la porte de Raimond.
7. Ce chiffre ne peut être admis que dans le sens de « beaucoup de maisons ».
Première croisade.
Original from
UNIVERSITY OF WISCONSIN
FAME FRANCI OBRUUNTL'R
diu hec paii, quoniam qui habebat panem *, non licebat ei manducare et qui habebat aquam*, non licebat^ bibere, fecerunt murum inter nos et ipsos petra et calce et edificaverunt castellum et machinas, ut securi essent^ Pars autem Turcorum remansit in castello agendo nobiscum bellum, alia vero pars hospitata erat prope castellum in una valle*.
Nocte quippe superveniente, ignis de celo apparuit^ ab occidente veniens et appropinquans cecidit intra Turcorum exercitus, unde mirati sunt et nostri et Turci. Mane autem facto, tremefacti Turci fugerunt omnes pariter pro ignis timoré ante domini Boamundi portam-* illicque hospitati sunt; pars vero que erat in castello, agebat bellum cum nostris die noctuque sagittando, vulnerando occidendo ; alia autem pars undique obsedit civitatem ita ut nullus nostrorum civitatem auderet exire aut intrare nisi nocte et occulte. Ita vero eramus obsessi et oppressi ab illis'^, quorum numerus fuit innumerabilis®.
Isti autem* profani et inimici Dei ita tenebant nos inclusos in urbe Aniiochie ut muiti mortui fuerint famé, quoniam parvus panis vendebatur uno bisantio®; de vino non loquar; equinas namque carnes aut asininas manducabant etvendebant; vendebant quoque gallinam xv solidis, ovum duobus solidis, unam nucem uno denario. Omnia enim valde erant cara : folia fici, vitis et cardui omniumque arborum coquebant et manducabant, tantam famem-^ immensam habebant. Alii coria
a. cibum C. — b. aquam omis dans B. — c. licebat ei C. —
d. ab illis paganis inimicis Dei et Trinitatis B (et sanctae christianitatis Tudebode, p. 72, c Hist. belli $ac7'i », p. 2o3. —
e. istique profani B, C*, C^. — /. tam immensam famem C.
LES FRANCS ACCABLÉS PAR LA FAMINE l3g
car il n’était plus permis à qui avait du pain de le manger, à qui avait de l’eau de la boire, établirent un mur avec de la pierre et de la chaux entre eux et nous et construisirent un château garni de machines pour assurer notre sécurité Une partie des Turcs demeura dans la citadelle à nous combattre; l’autre partie prit quartier dans une vallée, près de la citadelle^.
La nuit survenant, un feu apparut dans le ciel, venant de l’ouest^, et, en approchant, il tomba au milieu de l’armée turque, à la grande stupeur des nôtres et des Turcs. Au matin, les Turcs, épouvantés, s’enfuirent, par crainte du météore, jusqu’à la porte de Bohémond^ et y établirent leur quartier. La garnison de la citadelle continuait à attaquer les nôtres jour et nuit, en les blessant ou les tuant à coups de flèches ; le reste des Turcs assiégeait la ville de tous côtés, si bien que nul des nôtres n’osait en sortir ou y entrer, si ce n’est la nuit et en cachette. Ainsi nous étions assiégés et resserrés par ces ennemis, dont le nombre était incommensurable*.
Ces sacrilèges et ennemis de Dieu nous tenaient si étroitement bloqués dans Antioche que beaucoup moururent de faim. Un petit pain se vendait un besant®; inutile de parler du vin. On mangeait et on vendait de la viande de cheval ou d’âne; une poule valait quinze sous, un œuf deux sous, une noix un denier. Tout était hors de prix : la famine était si grande qu’on faisait cuire pour les manger des feuilles de
1. Cf. Raimond d'Aguilers, ii, p. 239. Ce mur devait arrêter les tentatives de la garnison turque de la citadelle pour pénétrer dans la ville.