INDÉPENDANCE TEMPORELLE DU ST SIÈGE
Il n'y a pas en Europe de souveraineté plus justifiable que celle des Souverains Pontifes. Tous les droits ont concouru à l'établir. Une loi invisible élevait graduellement le siège de Rome. Le pontife romain avait besoin de richesses et les richesses affluaient : on ne sait d'où elles viennent : le respect, l'amour, la piété les ont accumulées. Déjà au 6e siècle Grégoire le Grand (390-604) possédait 23 patrimoines. La juridiction des papes sur ces patrimoines porte un caractère extraordinaire : on les voit envoyer des officiers, donner des ordres et se faire obéir au loin. Ce n’était point une usurpation, c'était au vu et au su des empereurs.
Dans Rome encore payenne, le pontife gênait les Césars. Une main cachée chassait ceux-ci de la ville é/ernelle pour la donner au chef de l'Eglise é/ernielle. La même enceinte ne pouvait renfermer l'empereur et le pape. Aussi les empereurs n’habitent plus Rome : les Hérules, les Os-
trogoths, les Lombards s'emparent de l'Italie ; aucun de leurs princes ne songe à se fixer à Rome.
Les papes deviennent de fait les souverains de Rome. On a recours à eux pour toutes sortes d'affaires, on les consulte, on les prend pour juges.
D'ailleurs dans les calamités dont souffrit l'Italie durant les guerres des Ostrogoths et des Lombards, les papes devinrent le refuge des malheureux ; remplis d'un esprit de charité et d'intérêt, ils travaillaient de tous leurs efforts à soulager la misère. Avec les revenus de leurs patrimoines et les ressources que leur activité industrieuse pouvait tirer d'ailleurs, ils pourvoient aux besoins des peuples dans la disette, ils soldent les troupes ; en même temps ils font face à toutes les négociations, ils deviennent souvent les entrepreneurs de la paix. Tout cela établit insensiblement leur autorité.
St Grégoire le Grand disait déjà de son temps: qguwiconque arrive à la place que j'occupe est accablé par les affaires au point de douter souvent s'il est prince ow pontife. En plusieurs endroits de ses lettres on le voit faire le rôle d'un administrateur souverain, et non seuiement à Rome, mais à Naples et en d'autres villes. Et tout cela avec l’autorisation tacite et quelquefois positive de l'empereur de Constantinople.
Tous s'accordaient à reconnaître au pape le gouvernement temporel des provinces romaines. Ce pouvoir de fait exercé souvent par les papes malgré eux, était l'effet de leurs vertus, de leur sagesse, de leur charité. Il est donc à couvert de toute inculpation.
Les peuples étrangers, accoutumés à traiter avec le pape, étaient disposés à reconnaître son pouvoir souverain. Aussi Grégoire IT (715-731) écrivait à l’empereur Léon : ‘“L'Occident entier a les yeux tournés sur notre humilité;il nous regarde comme l'arbitre et le modérateur de la tranquillité publique. Si vous osiez en faire l'essai, vous le trouveriez prêt à se porter même où vous êtes pour venger vos sujets d'Orient que vous opprimez.”
Malgré la considération dont ils jouissaient et l'appui qu'ils pouvaient espérer des peuples d'Occident, les papes non seulement n’ont pas cherché à secouer le joug des empereurs, mais encore ils ont travaillé sans cesse à maintenir sous leur pouvoir ce qui leur restait de l'Italie, contre
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les Goths et les Lombards. Ils ne négligeaient rien pour inspirer le courage aux exarques et la fidélité aux peuples. Ils conjuraient sans cesse les empereurs grecs de venir au secours de l'Italie: mais tout cela fut inutile, et les misérables princes, qui gouvernaient l'Orient, se montrèrent les plus grands ennemis de Rome et de l'Italie.
L'autorité spirituelle du souverain pontife fut sans cesse attaquée par les empereurs. Ceux-ci, devenus hérétiques, tentaient de la détruire. Le pape St Martin périt sous les persécutions d’'Héraclius Constant.-—Les successeurs de ce prince attentèrent à la vie et à la liberté des pontifes Sergius (688-702) et Jean VI (702-704). — Trois fois Constantin Copronyme voulut faire tuer Grégoire II.—- Les peuples d'Italie alors se soulevèrent. Pour la première fois retentit le cri: nous ne voulons pas obéir à un prince hérétique. Cependant Grégoire fait ses efforts pour maintenir la fidélité envers l’empereur. Il empêche l'Italie d’en élire un autre. — Il soutient l'exarque dans ia guerre qu'il fait aux Lombards pour recouvrer Ravenne.
Mais bientôt un autre officier de l’empereur vropose à ces éternels ennemis de Rome un projet pour s'emparer de la ville et tuer le pare. Les Lombards, indignés d'une telle proposition, font une iigue avec les Romains pour la défense du pontife. — Ce dernier attentat de l'autorité impériale la brisa à jamais. Le peupie en 731 remit de son propre mouvement entre les mains du pape l'exercice de la souveraine puissance.
Cet acte semble justifiable par la persécution exercée contre l'Eglise romaine. La raison dit que le prince, surtout un prince absolu, doit être de la même religion que le peuple : ce fut là l'opinion de tous les siècles chrétiens jusqu'à nos jou:s. Cette opinion se trouvait déjà exprimée dans une constitution de l'empereur Honorius, en 409, qui portait que le défenseur ou duc de Rome devait être catholique et nommé par un décret du clergé et du sénat.
D'une autre part, Rome et les villes qui en dépendaient, n'étaient plus gouvernées pour le bon ordre et la justice par les empereurs grecs., Ceux-ci ne faisaient qu’en tirer les impôts les plus exorbitants qu’ils transportaient en Orient. Il n’y avait aucune justice rendue de la part des autorités impériales. —La société n’étant plus protégée par
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le gouvernement, n’avait-elle pas droit de pourvoir au maintien de l’ordre et à la sécurité du peuple.
Il ne paraît pus que les papes,en acceptant l'autorité qui leur était décernée l'aient acceptée d'abord d’une manière perpétuelle et définitive ; car si on les voit agir en souverains, on les voit aussi pendant 20 ans encore avoir recou::. à l'empereur, et ne cesser d'implorer leurs secours pour défendre l'Italie contre les Lombards.
Grégoire II défendit de payer les tributs à l'empereur Léon ; mais ces tributs étaient une vexation horrible contre tous les privilèges du droit, ils ne servaient pas au peuple sur qui ils étaient prélevés. L'empereur ne les demandait que pour faire la guerre à l'Eglise, au peuple romain. Tandis qu'il laissait l'Italie sans défense contre les Lombards, le pape, sinon comme souverain indépendant, du moins comme docteur suprême, décida que les tributs d'un peuple ne doivent pas être dcunés à une autorité qui s'en sert contre lui, mais employés par ce peuple à sa propre défense dans un danger imminent.
Grégoire II, 715-731, Grégoire III, 731-741, Zacharie, 741-752, Etienne IT, 752-757, demandent le secours des princes francs contre les Lombards ; mais d'abord ils ne firent que suivre en cela une autorisation donne autrefois par les empereurs eux-mêmes. Justinien avait appelé les rois d'Austrasie contre les Osthogoths. Maurice avait donné à Grégoire I l’avis de recourir à l'épée des Francs pour défendre l'Italie. Au reste, c'était pour le peuple romain dont le pape ne fut que l'organe une impérieuse nécessité de s'adresser à une nation étrangère Salus populi suprema lex esto.
Les Lombards faisaient la guerre la plus acharnée, la plus cruelle ; leurs usages étaient épouvantables. En vain on demandait avec les instances les plus vives, des secours aux empereurs : ils déclaraient formellement qu'ils n'en donneraient point. Ainsi abandonné et réduit à lutter pour la conservation de son existence, le peuple avait le droit incontestable de se choisir un chef, et de chercher ailleurs du secours.
Avant de s'adresser à Pepin, Etienne IT avait été prié de la part de l'empereur de Constantinople d'aller trouver Astolphe, roi des Lombards, pour lui demander la restitu- ‘tienne
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le fit, mais inutilement. Il continua alors la négociation entamée avec Pepin. Il passa même en France où il fut reçu avec les plus grands honneurs. Pepin marcha à pied à côté du cheval du pape, lui servant d'écuyer.— Par trois fois Pepin envoya, à la demande du pape, prier Astolphe de rendre les villes usurpées. Mais il n’y eut que la force victorieuse des armées franques qui pût les lui arracher. — Pepin avait déjà commencé à écraser les Lombards, lorsque des ambassadeurs de Constantin Copronyme vinrent demander à Pepin de rendre ses conquêtes. Ce prince ne voulut pas les écouter, et après avoir dompté le roi des Lombards, il fit don à l'Eglise Romaine de 22 villes qu'il avait conquises. Mais dans cette donation il n’est pas question de Rome, ni des villes de sa dépendance—car celles-ci appartenaient déjà au pape comme chef de la république romaine ce que Pepin avait reconnu lui-même lorsqu'il pria Astolphe de restituer les « propriélés de la sainte Eglise de Dieu et de la république romaine. — (Pour l'affaire de Zacharie et de Pepin, voyez Rohrbacher, XI, 44).
Didier, successeur d’Astolphe, roi des Lombards, ayant commencé la guerre contre Rome, le pape Adrien a recours à Charlemagne. Celui-ci met fin au royaume des Lombards—puis s'étant rendu à Rome, il confirma la donation de Pepin, et y ajoute plusieurs autres villes et provinces.
L'an 800,Charlemagne, étant venu à Rome pour terminer des différends qui s'étaient élevés au sujet du pape St Léon ITT, 795-816, celui-ci donna à Charles le titre d'empereur (Rohrbacher, t. XI, p. 231-236.)
Par ce titre le pape conférait la dignité de tuteur et de défenseur de la république chrétienne et en particulier de l'Eglise romaine. L’Occident n'avait plus d’empereurs; les princes grecs n'y étaient plus reconnus; ils ne pouvaient y exercer aucune autorité. — Le pape, comme chef de la république romaine, pouvait conférer cette dignité devenue vacanté : le besoin qu'avait l'Eglise d’un défenseur puissant, et la connaissance pour les services que Charlemagne avait rendus, durent lui faire donner ce titre.
La dignité impériale était donnée par le pape, elle était donnée pour la défense de l'Eglise. On entrevoit là le principe de l’action des papes sur les empereurs dans les siècles suivants.