‹ Histoire authentique de la Commune de Paris en 1871; ses origines, son règne, sa chuteChapitre 39 sur 40 · COMITÉ DE SALUT PUBLIC · texte numérisé non relu

COMITÉ DE SALUT PUBLIC

COMMUNE DE PAUIS N. B.

— [Au crayon, c'est sans doute la réponse.)

Mon tir est dirigé sur Saint-Eustache

{Autre réponse au et sur la gare d'Orléans, boulevard

crayon, cTune autre Hôpital, de façon à faire le plus de mam.) r ' ^ r

Père-Lachaise. ^^o^^ ^ l interception (sic) des bou-

4e batterie tire ^^vard Hôpital et Saint-Marcel et Arago.

à toute volée sur Le chef commandant T artillerie I""' du

Panthéon. X^ arrondissement au Père- La-

G"* GUNET. chaise. Le maréchal des logis,

VlEULLNA.

[N. B. La signature ne peut être garantie, étant peu lisible.) Sur le dos de l'oritiinal, il y a :

Au citoyen commandant la batterie du Père-Lachaise.

Le Moniteur imiversel reçut de M. l'abbé Lamazoïi, vicaire de la Madeleine, sorti sain et sauf de la Roquette, le récit suivant du drame sanglant qui s'était accompli dans cette prison.

Paris, le 28 mai 1871.

Nous sommes sortis ce matin même de la prison de la Roquetle dix ecclésiastiques, quarante sergents de ville et quatre-vingt-deux soldats, après avoir écbappé à la mort par un vrai prodige d'audace et de sang-froid.

Prisonnier du Comité de salut public à la Conciergerie, à Mazas et à la Roquette, je serai aujourd'hui sobre de détails sur les faits révoltants, monstrueux, dont cette dernière prison a été le théâtre, et qui lui assurent désormais une place à part parmi les lieux les plus sinistrement célèbres. Pour en signaler un entre cent, un vicaire de Notre-Damedes-Yictoires et moi nous avons passé une demi-heure, le jeudi 25 mai, à nous préparer à être fusillés.

Ce n'était qu'une fausse alerte, et les agents de la Commune chargés de ces aimables invitations consolaient ceux qui en étaient l'objet en leur assurant que ce qui n'avait pas eu lieu la veille ne manquerait pas d'arriver le lendemain.

On devait simplement traduire un de nos voisins devant une espèce de cour martiale qui siégeait au greffe de la prison, et qui se composait de citoyens principalement remarquables, les uns par leur abrutissement^ les autres par leur férocité.

Depuis l'atroce exécution de Mgr Tarcbevêque de Paris, de M. le curé de la Madeleine, de M. le président Bonjean, de M. Allard, ancien missionnaire, et des PP. jésuites Clair et Ducoudray, qui a eu lieu le mercredi 24 mai, dans un coin de la cour extérieure de la prison, sans motif, sans jugement, sans procès-verbal, en présence d'un délégué de la Commune, qui n'avait d'aulre mandat que le revolver au poing, et d'une cohue des gardes nationaux, qui n'eurent à manifester d'autres sentiments que de révoltants outrages ; sans aucun respect pour les corps de ces nobles victimes, qui furent dépouillés de leurs habits, entassés sur une vulgaire charrette et jetés dans un coin de terre à Charoune; il était évident que, aux actes burlesques de la Commune, allaient succéder les actes destructeurs et sanguinaires, et que les otages, qui avaient été conduits de Mazas à la Roquette, le lendemain de l'entrée des troupes versaillaises à Paris, étaient destinés à subir le même sort.

Le vendredi 26 mai, trente-huit gendarmes et seize prêtres avaient été conduits au Père-Lachaise pour y être passés par les armes. Le jour suivant, comme l'armée versaillaise abordait les hauteurs du Père-Lachaise, oiî l'on avait dressé cette infernale batterie qui devait réduire en cendies les plus beaux monuments de Paris, on doima l'ordre de fusiller les prêtres, les soldats et les sergents de ville que renfermait encore la prison. Les membres de la Commune, qui s'obstinaient dans leur horiible besogne, s'étaient installés au greffe de la Roquette. Je pouvais, de ma cellule, suivre leurs délibérations, et j'affirme qu'il ne doit

pas y avoir de cabaret mal famé où la tenue ne soit plus édifiante.

A trois heures et demie, le pourvoyeur de ces exécutions signifiait aux habitants du second et du troisième étage l'ordre de descendre. Cédant à une généreuse inspiration d'humanité, un gardien de la Roquette, dont le nom doit être connu du public, M. Pinel, ouvrait avec rapidité toutes les cellules et déclarait qu'il était affreux de voir ainsi fusiller d'honnêtes gens par d'ignobles bandits; qu'il allait sacrifier sa vie pour la nôtre si nous vouhons leur opposer une énergique résistance.

Cette proposition fut accueillie avec ardeur ; chacun improvisa une arme de fer ou de bois ; deux solides barricades furent établies à l'entrée des portes du troisième étage ; une ouverture fut pratiquée au plancher pour communiquer notre résolution à l'étage inférieur, où les sergents de ville méditaient le même dessein. Sous la direction du gardien Pniel et d'un zouave entreprenant, le pavillon de Test devenait une véritable forteresse.

La Commune, qui devait parodier et même dépasser tout ce qu'il y avait d'odieux et de grotesque dans la révolution de 1795, laissait pénétrer dans la cour cette ignoble populace qu'on ne voit à Paris que dans les jouis sinistres, pour lui ménager le spectacle d'une nouvelle journée de septembre.

Pendant qu'elle proférait des menaces, quelques-uns des gardes nationaux chargés de nous fusiller montèrent au troisième étage, annonçant qu'on allait faire sauter la prison par la mine ou la réduire en cendres avec leur épouvantable artillerie du Père-Lachaise, et mirent le feu à une de nos barricades pour nous asphyxier. L'incendie fut bientôt éteint. Un détail que je tiens à ne pas oublier : l'individu qui agitait son fusil de la manière la plus cynique, était un des

NOTES ET l'IKCES JUSTIFICATIVES. 305

condamnés à mort par la cour d'assise de la Seine, qui se trouvaient à la Roquette, et les détenus qui s'étaient fait ouvrir la porte, quittaient la prison au cri enthousiaste de : « Vive la Commune ! »

Notre énergique résistance causa une vive émotion à la Commune, qui s'enfuit, elle aussi, du côté de Charonne et deBelleville. La foule, impressionnée par cet exemple, suivit la Commune, et les portes de la prison purent être fermées. Nous étion> à moitié sauvés, grâce à la déroute qui s'en suivit. C'est alors que, passant delà menace à la séduction, la'populace restée devant la Roquette se mit à crier * (( Vive la ligne ! » assurant qu'elle voulait simplement rendre la liberté à tous les prisonniers.

Quatre ecclésiastiques et dix-huit soldats se laissèrent abuser par ces promesses ; ils furent fusillés aussitôt contre un des murs de la prison, et les corps des quatre prêtres servirent de couronnement à la barricade voisine.

Pendant la nuit, une garde sévère fut établie dans les deux étages ; les cris menaçants proférés à l'extérieur n'effrayèrent personne. Enfin, dimanche 28, au lever du jour, la fusillade des troupes de Versailles, dont nous suivions le crépitement avec une émotion plus facile à comprendre qu'à exprimer, nous annonçait leur approche; à cinq heures un quart, la barricade placée en face de la Roquelte était emportée d'un élan, et les soldats d'infanterie de marine prenaient possession de la prison.

Nous étions rendus d'une manière tout à fait inespérée à la vie, après quatre jours de l'agonie la plus cruelle qui se puisse imaginer.

Un prisonnier de la Roquette, M. Evrard, sergent-major du 106M)ataiIlon, a communiqué au même journal quelques renseignements qui complètent ceux que donne M. l'abbé Lamazou :

Paris, 28 mai 1871.

Monsieur le rédacteur,

Je viens de rentrer chez moi , après un séjour de près de deux mois dans les prisons de la Commune; arrêté le 5 avril, je n'ai \m recouvrer ma liberté que le 27 mai , grâce à un concours providentiel de circonstances.

A peine entre les mains de ces bandits, je fus conduit au dépôt de la préfecture, oij je restai jusqu'au 14 avril. Le 22 mai, j'étais extrait de la prison de Mazas, oîi j'avais été enfermé depuis le 14; avril, et transféré avec trente-cinq autres prisonniers à la Grande-Roquette, au dépôt des condamnés. Parmi ceux-ci se trouvaient l'archevêque de Paris et M. l'abbé Deguerry, curé de la Madeleine.

Mgr Darboy occupait la cellule n° 21 de la 4® division, et je me trouvais à quelque distance de lui , dans la cellule n° 26, La cellule occupée par le respectable prélat était autrefois le cabinet d'un surveillant. Ses compagnons de captivité étaient parvenus à lui procurer une table et une chaise. La cellule était elle-même plus vaste que les autres.

Le mercredi 24 mai, à sept heures et demie du soir, le directeur de la prison, un certain Lefrançais, homonyme du membre de la Commune et ayant séjourné six années au bagne , monta dans la prison à la tête de cinquante fédérés , parmi lesquels se trouvait un pompier , et occupa la galerie dans laquelle étaient enfermés les prisonniers princi-

paux. Ces fédérés se rangèrent dans la galerie qui conduit au chemin de ronde du Xord, et peu d'instants après un brigadier de surveillants alla ouvrir la cellule de l'archevêque et l'appela à voix basse. Le prélat répondit : Présent!

Puis il passa à la cellule de M. le président Bonjean, puis ce lut le tour de M. l'abbé Allard, membre de la Société internationale de secours aux blessés ; le P. Ducoudray, supérieur de l'école Sainte-Geneviève, et le P. Clair, de la Compagnie de Jésus ; enfin le dernier appelé fut M. l'abbé Deguerry , le curé de l'église de la Madeleine. A peine leur nom était-il prononcé, que chacun des prisonniers était amené dans la galerie et descendait l'escalier conduisant au chemin de ronde; sur les deux côtés, autant qu'il me fut permis de le juger, se tenaient les gardes fédérés, insultant les prisonniers et leur lançant des épithètes que je ne puis reproduire.

Mes infortunés compagnons furent ainsi accompagnés par les huées de ces misérables jusqu'à la cour qui précède l'infirmerie. Là il y avait un peloton d'exécution. Mgr Darboy s'avança , et s'adressant à ses assassins , il leur adressa quelques paroles de pardon. Deux de ces hommes s'approchèrent du prélat ; et , devant leurs camarades, s'agenouillèrent et implorèrent son pardon. Les autres fédérés se précipitèrent vers eux et les repoussèrent en les insultant ; puis, se retournant vers les prisonniers , ils leur adressèrent de nouvelles injures. Le commandant du détachement en fut outré ; il fallait donc que ce fût bien exagéré. Il imposa silence à ces hommes, et après avoir lancé un épouvantable juron :

« Vous êtes ici, dit-il, pour fusiller ces gens-là et non pas pour les eng »

Les fédérés se turent et , sur le commandement de leur lieutenant, ils chargèrent leurs armes.

Le P. Allard fut placé contre le mur et fut le premier

frappé; puis Mgr Darboy tomba à son tour. Les six prisonniers furent ainsi fusillés et montrèrent tous le plus grand courage.

Après cette tragique exécution , faite sans qu'il fût rédigé un procès -verbal, et en présence seulement de quelques bandits , les corps des malheureuses victimes furent placés tout habillés dans une voiture de la Compagnie de Lyon réquisitionnée à cet effet; et conduits au Père-Lacliaise, où. ils furent déposés dans la dernière tranchée de la fosse commune, à côté les uns des autres , sans même qu'on prît soin de les couvrir de terre.

Ces exécutions du 24 n'étaient que le prélude de celles qui eurent lieu avant-hier.

J'ai pu, grâce à la bienveillance d'un surveillant M. Langevin , qui s'efforça de rendre notre captivité moins dure , obtenir ces quelques renseignements et ceux qui suivent. Quelque incomplets qu'ils soient, ils jettent quelque lumière sur cet épouvantable drame.

Vendredi soir donc, la scène qui s'était passée dans la journée du mercredi se renouvela, et quinze prisonniers, parmi lesquels i-e trouvaient M. de Vraisse , autrefois employé à la préfecture de f)olice ; le P. Puidigue et le P. Ollivain, de la Compagnie de Jésus, tombèrent sous les balles de ces misérables assassins.

Ce même jour est mort un jeune séminariste, à peine âgé de vingt ans, M. Seigneuray, fils du directeur du collège de Lons-le-Saulnier. 11 me disait : « Mon pauvre père ! mes pauvres parents ! quel désespoir pour eux ! Enfin , je paye pour la position de mon père ; heureux si ma mort peut sauver un de mes semblables et donner quelques remords à mes bourreaux ! » v,^

Hier samedi, le surveillant Langevin vint nous trouver vers trois heures de l'après-midi , et nous prévint de ne pas

nous émouvoir du bniit qui se faisait à l'extérieur. Nous presseutioiis eu effet de graves évéuements. Le surveillaut nous recommanda le calme et la patience.

A la même heure, le délégué à la sûreté générale Ferré, membre de la Commune, vint s'installer au greffe et fit venir les condamnés du pénitencier et les hommes qui étaient détenus dans la prison en attendant leur transfert au bagne. 11 leur déclara « qu'ils étaient libres. » Des armes et des munitions furent données à ces bandits, et de suite commença le massacre d'un grand nombre de prisonniers, au nombre desquels se trouvaient soixante-six gendarmes. Cinq gendarmes ont bienhenreusement échappé au massacre ; ils se trouvaient à l'infirmerie. Vers sept heures, les détenus étaient délivrés et armés. Les gardiens de la prison étaient-ils ivKs ou avaient-ils jugé à propos de s'échapper? Toujours c^t-il que le surveillant Lnngevin remonta , et ouvrant en toule hâte les portes de nos cellules, il nous dit : « Sauvez-vous, vous le pouvez, mais faites vite ! »

Nous nous élançâmes hors de la priso:i. Arrivés sur la [)lace de la Roquette, no is nous divisâmes. M. Rabut, commissaire de police, e^t sorti en même temps que moi; j'ai cherché un asile dans ce quartier, et ce matin je regagnais mon domicile.

Voici, monsieur le rédacteur, les renseignemcnis que je puis vous donner. C'est peut-être tout ce qu'on pourra savoir de cette époque sanglante de notre histoire.

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