DES COUDS INDUSTRIELS ET DES CONFÉRENCES
Malgré la pression exercée par les partisans fanatiques de l’autorité, quelques penseurs courageux luttaient contre le courant et osaient proclamer que
Nancy, de la Société royale cîe médecine de Paris, des Académies de Metz, Nancy, Liège, etc., commencera mardi prochain 6 juin 1780, à trois heures de l’après-midi, sous les auspices de la Société royale des sciences et des arts, et dans la salle de ses exercices, un cours de chymie , dans lequel il exposera les principes de cette science, la Théorie des opérations, l’Analyse des corps qui y seront soumis , leurs propriétés chymiques et l’application de ces propriétés aux besoins et à l’utilité de l’homme dans la physique, la médecine et les arts.
» Les opérations seront préparées par M. Becœur, maître en pharmacie en cette ville. »
(1) De l’utilité de V instruction pour le peuple , par A. Perdonnet. In-12, page 10. Paris, 1867.
la science est la sauvegarde de la dignité de l'homme, le guide le plus sûr pour le perfectionnement de l’industrie et des arts.
C’est en province que commença le mouvement de réaction; il débuta, dès l’année 1820, ail sein de la Société académique de Metz, aujourd’hui Académie impériale. Dans une des séances, le professeur Bergery exposa quelques considérations sur l’économie politique des grandes villes , afin de démontrer l’utilité de certains cours technologiques, et l’heureuse influence morale qu'ils exerceraient sur les ouvriers. Ce premier appel ne fut point accueilli. Bergery n’hésita pas, en 1822, à revenir sur la même pensée, alors qu’il parlait, en séance publique, comme président de la Société académique.
L’idée de faire des cours de sciences à de simples ouvriers paraissait alors chose si étrange que, malgré l’autorité des paroles de son président, la Société académique hésita, pendant trois ans encore, avant de prendre l’initiative d’une oeuvre qui devait être un de ses principaux titres de gloire. Enfin, en 182a, sur l’offre de MM. Poncelet, Bergery, Bardin et Woisard, de faire des cours gratuits de sciences aux ouvriers messins , la Société académique accepta la proposition. (1)
(1) L’instruction donnée aux classes ouvrières devait naturellement provoquer des aspirations nouvelles ; dès que ce mouvement des esprits se produisit , quelques personnes s’en effrayèrent, elles le manifestèrent par le fait suivant :
M. Émile Boucliotte , alors vice-président de l’Académie
Le maire de Metz, M. de Turmcl, sanctionna cette décision; il fit plus, il voulut concourir à la réalisation de l’entreprise en offrant un local convenable pour l’installation des cours.
Bergery osa, le premier, tenter l’épreuve, et le 5 novembre de l’année 1825, il commença, en présence de quatre cents auditeurs, un cours de géométrie appliquée à l’industrie.
Ce remarquable succès alla grandissant chaque année : de 1827 à 1828, six cours différents furent professés; les résultats heureux étaient si éclatants que M. le préfet de la Moselle, alors vicomte de Suleau, les signala au roi Charles X, pendant son séjour à Metz, à la fin du mois d’août 1828. Le Roi, sur la proposition qui lui en fut faite, éleva la Société académique au rang (.V Académie royale , et nomma chevalier de la Légion d’honneur le président,
royale de Metz, fut délégué par cette honorable compagnie pour présider la séance d’ouverture des cours industriels ; il y prononça, le 28 octobre 1828, un discours dans lequel il exprimait de nobles pensées, encourageant les ouvriers, par de sages conseils et des exemples heureusement choisis, à se livrer à l’étude afin d’améliorer leur position et de devenir des citovens utiles et honorables.
Ce discours, prononcé par un homme de cœur et d’intelligence qui devançait son époque, fut jugé révolutionnaire ; l’Académie, désavouant son délégué, n’inséra pas son allocution dans ses Mémoires, et l’imprimeur de cette compagnie lui refusa ses presses. Pour parvenir à publier son travail, M. Bouchotte dut s’adressera un typographe libre de toute influence.
M. Bardin, alors gravement malade par suite des fatigues de l’enseignement.
Ces cours industriels, faits sous le patronage de l’Académie royale, durèrent dix ans ; ils ne cessèrent, en 1833, que pour être remplacés par l’institution des écoles municipales, créées par la loi sur l’instruction publique du 28 juin 1833.
Pendant ces dix années, les professeurs des cours industriels, dont le nombre s’était accru très-notablement, ont fait 97 cours, 2274 leçons, et ils ont eu 1 3 535 auditeurs. (1)
L’exemple donné par la ville de Metz fut suivi par
plusieurs cités importantes, et, avant toutes, par
Paris. En 1830, M. Perdonnet, s’entourant d’anciens »
élèves de l’Ecole polytechnique, fonda la grande et utile Association polytechnique , à laquelle , dit-il, les cours industriels de Metz ont servi de modèle. (2) Au début, huit cours semblaient satisfaire aux besoins de la population parisienne; aujourd’hui la même institution en fait plus de deux cents dans dix-huit
(1) Consulter, pour plus amples développements, la notice par M. Lasaulce, l’un des plus anciens professeurs, publiée dans Y Annuaire de la Moselle administrative, année 1859.
Il est regrettable que les services importants, et toujours gratuits, rendus à la population par les professeurs, n’aient point été reconnus par quelque distinction honorifique. En effet, leurs noms ne se trouvent pas même inscrits dans l’une des salles des écoles municipales, héritières des cours industriels.
(2) Paroles de M. Perdonnet. De l’utilité de V instruction pour le peuple , page 1 1 .
quartiers différents de Paris, et d’autres encore dans la banlieue.
Une autre institution, Y Association philotechnique, société issue de Y Association polytechnique , fait encore plus de cent cours; enfin, la ville de Paris a fondé un grand nombre de cours dans les bâtiments de ses écoles ; ils sont également suivis par une foule d’auditeurs avides d’instruction.
Ce mouvement intellectuel s’est propagé en Angleterre, en Belgique et en Allemagne. « A Berlin, » dit M. Perdonnet, (1) il existe plusieurs sociétés » d’ouvriers qui se sont réunis pour s’instruire au » moyen de cours, de conférences, de bibliothèques. » La plus grande de toutes compte jusqu’à 3000 » membres, et elle est très-riche. Elle possède un » magnifique local avec une très-helle bibliothèque, » et le tout est le fruit de l’épargne. »
Les cours industriels, dont l’utilité et les services étaient hautement appréciés, n’avaient pas d’autre but que l’instruction de la classe ouvrière ; le succès une fois obtenu, on se demanda s’il ne serait pas nécessaire de propager le mouvement intellectuel à un milieu social plus favorisé par la fortune. Cette pensée prit encore naissance à Metz; elle fut développée avec talent et mise à exécution par M. Gandar, professeur au lycée de Metz, et aujourd’hui professeur d’éloquence à la Sorbonne.
Cette Société , fondée en 1850 , reçut le nom de Société de V union des arts; on y faisait des
(I) Perdonnet. Idem, page 55.
lectures ou des dissertations sur la littérature, la peinture et les beaux-arts en général ; c’étaient de véritables conférences sur des sujets variés, auxquelles assistaient les femmes les plus distinguées. Les séances étaient tenues dans le grand salon de l’hôtel de ville, elles n’avaient point de périodicité fixée, tout le monde pouvait y être admis, moyennant une faible rétribution destinée à couvrir les frais généraux.
Pour accroître !a publicité de ses travaux, la Société décida qu’elle ferait paraître une Revue littéraire et artistique : le premier numéro de ce recueil fut imprimé en janvier 1851. (1) Le succès de ces conférences était complet et tout leur présageait la plus heureuse influence sur l’esprit public, lorsque M. Gandar, dont le mérite s’était révélé hautement, fut appelé à Paris par le ministre de l’instruction publique. Ce départ regrettable mit fin, malheureusement, aux conférences et à la publication de la Revue.
Après huit années de calme, un mouvement nouveau s’opère dans les esprits ; ce n’est plus à la classe ouvrière ni aux privilégiés de la société qu’on veut s’adresser, mais bien à l’ensemble des citoyens, quels que soient leur position et leur degré d’instruction; cette pensée semble avoir été inspirée par les expositions universelles de Paris et de Londres. Plusieurs
(1) Ce recueil a pour titre : Revue littéraire et artistique fondée sous les auspices de la Société de l’Union des arts . 2 volumes grand in-8°. 1851 et 1852. Imprimerie Blanc.
villes de France, stimulées par celte grande Innovation, eurent aussi le désir de faire une exposition
universelle. La ville de Metz, centre d’un départe-
ment où existent de grands établissements industriels, surtout métallurgiques, partagea cet avis; son projet fut accueilli et bientôt suivi d’une exécution large et splendide.
Presqu’au même moment la ville de Besançon avait organisé une exposition universelle. La commission générale de l’exposition de Metz crut utile de prier MM. Bouchotte fils et Vignotti, capitaine d’artillerie, d’aller à Besançon pour y recueillir des renseignements utiles à l’exposition de Metz. À leur retour, ces Messieurs, en rendant compte de leur mission, émirent le vœu qu’une chaire de technologie fût instituée temporairement et confiée à. un professeur distingué, pour que les visiteurs pussent apprécier le mérite des objets soumis à leur jugement.
Cette pensée, excellente en elle-même, ne fut pas acceptée parce qu’elle aboutissait à un cours long, difficile, et que la mobilité des auditeurs aurait rendu peu profitable ; elle fut remplacée par une innovation qui obtint un immense succès.
Le savant M. Perdonnet, fondateur de l’Association polytechnique, écrivit à M. le Maire, le 12 juillet 1861, une lettre pour lui offrir de venir à Metz répéter les deux conférences qu’il avait faites à Paris, sur l’histoire des chemins de fer ; il n’imposait qu’une seule condition, c’est que ces conférences fussent publiques et gratuites, comme elles l’avaient été dans
la capitale. Cette proposition fut accueillie avec reconnaissance, et les deux conférences de M. Perdonnet eurent lieu le 24 et le 26 juillet 1861.
Tel fut le début, à Metz, des conférences publiques et gratuites. Les conférences de M. Perdonnet furent immédiatement suivies d’autres réunions du même genre, dans lesquelles on entendit M. Maurice Meyer, sur Y usage du français chez les classes ouvrières; M. Barrai, sur P agriculture ; M. Àderer, sur le rôle de quelques femmes dans les comédies de Molière; M. Terquem fils, sur V électricité ; M. Crova, sur la télégraphie électrique ; M. Nicklès, sur la flamme , et M. Pistor, sur les colonies agricoles et pénitentiaires.
Ces détails, donnés minutieusement peut-être, ont pour but de fixer rigoureusement la date de l’institution dés conférences publiques et gratuites en France; il est vrai que M. Perdonnet revendique cet honneur pour Y Association polytechnique qui, assure-t-il, ouvrit en 1860 les premières conférences à Paris. (1) Personne ne mettra en doute l’assertion de M. Perdonnet ; mais il faut reconnaître que l’effet produit par cette institution nouvelle n’eut pas grand retentissement, car les journaux ne s’en occupèrent point. 11 en fut tout autrement des conférences de Metz : la presse locale et celle de Paris les signalèrent, avec grand éloge, à l’attention des autorités et des hommes savants.
(1) Perdonnet. De Y utilité de l'instruction pour le peuple, page 13.
Ces conférences cessèrent avec l’exposition qui les avait fait naître ; elles n’auraient pas eu , sans doute, d’effet utile si elles n’eussent été reprises et placées dans des conditions de durée. Voici ce que dit à ce sujet M. Prost, membre de l’Académie de Metz et auteur d’un livre savant, couronné par l’Académie française (Institut). Après avoir signalé l’accueil sympathique fait aux conférences par la population, il ajoute : « Cet empressement montrait » qu’on pouvait s’avancer avec confiance dans la » voie où l’on venait d’entrer. L’Académie impériale » de Metz n’hésita pas à s’v engager. Elle comptait » déjà parmi ses titres d’honneur l’institution des » cours industriels, d’où sont sorties nos excellentes « écoles municipales. Il lui appartenait de prendre » l’initiative pour la création nouvelle dont l’oppor- » tunité se manifestait si clairement. Le 27 mars 1862, » elle était saisie d’une proposition formelle à cet » effet par un de ses membres, M. le docteur Scou- » tetten, qui avait pris une part notable à î’organisa- » lion de l’exposition de 1861, et qui précédemment » avait déjà fait lui-même à Metz des conférences » publiques sur divers sujets de physiologie. Une » commission fut chargée par l’Académie d'étu- » dier la question et d’en préparer la solution.
» On décida que les conférences seraient à la fois » consacrées à la philosophie, à la physique, aux » lettres et à l’histoire. L’Administration municipale » mit à la disposition de l’Académie les salons de » l’hôtel de ville, et le Conseil vota libéralement les » fonds nécessaires à la réalisation du projet. Les
» autorisations lurent, en leur temps, obtenues de « M. le Préfet et de M. le Recteur. La marche de
* l’entreprise se trouvait dans cette dernière phase, » grandement facilitée par suite des récentes ins- » tructions ministérielles qui recommandaient For- » ganisation des conférences, réclamées de toutes » parts, à Paris aussi bien que dans les provinces. » M. le Ministre de l’Instruction publique accorda » même , pour cet objet , à l’Académie impériale
* de Metz , une subvention spécialement destinée » à l’acquisition de divers instruments de phy- » sique. » (1)
Enfin, au mois de décembre 1863, les conférences publiques , désormais placées sous le patronage de l’Académie impériale, furent inaugurées à Metz et, depuis, continuées sans interruption.
Ce ne fut qu’au commencement de 1864 que s’ouvrirent, à Paris, les conférences littéraires de la rue de la Paix; elles eurent un grand retentissement: des hommes du plus haut mérite s’y firent entendre ; elles furent presque immédiatement suivies de conférences publiques et gratuites réservées aux dames, et faites, au commencement de février 1864, au Cercle des Sociétés savantes, quai Malaquais.
A ces conférences vinrent s’adjoindre celles de la salle Valentino , où Mme George Sand fut autorisée, par le Ministre de l’instruction publique, en date du 13 décembre 1865, à se faire entendre sur un sujet
(1) Ad g. Prost. Etudes sur l’histoire de Metz. 1 volume in-8°. 4865. (Voir la préface.)
littéraire, et M,ne Sudre, à présenter Y exposition de la langue acoustique universelle.
L’impulsion était donnée , partout on voulut ouvrir des conférences. On en établit, à Paris, dans la salle du Grand -Orient , où se fit remarquer M. Ch. Sauvestre ; puis dans la rue Cadet, dans
le grand amphithéâtre de l’Ecole de médecine, au collège de France, etc. Tout récemment, au mois de décembre 18G6, un riche banquier de Paris, M. Bichofsheim, a fait construire à ses frais, dans la rue Scribe, un palais qui a coûté plus d’un million; au centre se trouve une salle élégamment ornée, disposée en forme de théâtre pouvant contenir plus de quinze cents personnes; cette salle, livrée et entretenue gratuitement par le propriétaire, a reçu le nom d’Athénée, elle est spécialement destinée aux conférences. Les savants les plus distingués, les orateurs les plus brillants s’y sont fait entendre; plusieurs dames n’ontpas hésité à aborder la tribune, notamment MMmes Ernst, Orner de Heîl, etMme Esther Sezzi, dont le talent et l’esprit viennent d’être appréciés et applaudis à Nancy et à Metz, où elle a fait des conférences publiques, au mois de février 1807.
Mais les conférences les plus savantes, littéraires et scientifiques, ont été faites à la Sorbonne; là, les ressources toujours prêtes d’un riche laboratoire et d’un magnifique cabinet de physique ont permis aux orateurs d’étonner et quelquefois d’émerveiller le public. Le gouvernement, secondant les efforts des professeurs, accorde libéralement les moyens de faire les plusremarquables expériences de la science
moderne; on cite telle leçon importante qui a occasionné une dépense de 5 000 francs. (1)
Si nous descendons des hauteurs de la science à l’examen de ce qui se passe dans des régions plus modestes, nous arrivons aux conférences populaires faites à l’Asile impérial de Vincennes, sous le patronage de S. M. l’Impératrice.
Par décret impérial, en date du 8 mars 1855, il fut arrêté que deux asiles seraient établis sur les domaines de la couronne, l’un pour les femmes, au Vesinet, l’autre, à Vincennes, pour les ouvriers convalescents ou mutilés sortant des hôpitaux de Paris.
Un autre décret, du 8 août 1855, plaça tous les établissements généraux de bienfaisance, dont les asiles font partie, sous le haut patronage de l’Impératrice.
Depuis son installation, l’Asile de Vincennes a reçu près de soixante mille convalescents ; c’est une moyenne de dix mille par année, représentant à peu près le quart des hommes malades traités dans les hôpitaux de Paris. (2)
A peine l’Impératrice était-elle investie du patronage de l’Asile des convalescents, qu’elle se demanda s’il ne serait pas possible d’utiliser leur séjour dans l’établissement en réveillant en eux le désir de Pins-
(1) Voir la Presse scientifique et mdustrielle des Deux- Mondes. Février 18G7. N° 7, page 181.
(2) Aperçu historique sur l’Asile impérial de Vincennes et les conférences , par Reeoul-Deneyrol. In-12. Paris. 1867.
Iruction, en les appelant, pendant quelques heures de la semaine, à rompre, par un travail intelligent et facile, avec l’oisiveté à laquelle la plupart d’entre eux étaient condamnés par leur état de santé?
L’action suivit de près la pensée. Le ministre de l’intérieur chargea M. de Bosredon , secrétaire général de son ministère, de s’occuper sans retard de l’établissement des conférences ; il fut aidé dans l’accomplissement de cette mission par MM. Reboul- Deneyrol, directeur de l’Asile impérial, Perdonnet, directeur de l’Ecole impériale centrale des arts et manufactures, et Marguerin , directeur de l’école Turgot. Il fut décidé qu’il y aurait trois conférences par semaine.
Les débuts furent très-satisfaisants : l'Institut, le Collège de France, la Sorbonne, les lycées, les écoles professionnelles, le barreau, les institutions privées fournirent des professeurs savants , au nombre de cinquante-trois, dont sept appartiennent à l’Institut. (4)
La séance d’inauguration fut ouverte, le 30 mai 4 86G, par un discours de M. de Bosredon, conseiller d’Etat, et suivi immédiatement d’une conférence de Monseigneur Darboy, archevêque de Paris. Cet auguste prélat s’est élevé à une grande hauteur de pensées morales et je ne résiste pas au désir de reproduire un des passages de sa dissertation : « J’ai t> parlé de la culture de l’esprit, dit Monseigneur
(1) Voici les noms cle ces derniers : MM. Daubrée, Delaunay, Egger, Janet, Payen, de Quatrefages et Wolowski.
» Parchevèque, mais il ne faut pas négliger la culture » du cœur : loin de là; à une science plus forte doit » répondre une plus haute moralité. A mesure que les » instruments de puissance se développent entre nos » mains, notre responsabilité s’élève et grandit.
» Eh bien donc, qu’on donne au progrès matériel, » si l’on veut, un branle encore plus puissant; qu’on » accélère la marche de ces chars de feu qui nous » emportent d’un bout du monde à l’autre ; que la » foudre désarmée se charge de nos ordres en mes- » sager discret, et qu’elle revienne, en mourant à » nos pieds, redire les échos qu’elle a éveillés à » quatre ou cinq mille lieues d’ici, c’est bien, c’est » beau; mais que l’âme ait aussi son progrès moral, » que l’homme se souvienne de ses devoirs et qu’il » se gouverne encore mieux et plus qu’il ne gou- » verne les éléments vaincus et disciplinés par son » génie. »
Outre le but moral et scientifique des conférences de l’Asile deVincennes, elles offrent encore un côté pratique et durable ; au lieu de laisser tomber dans l’oubli les enseignements de chaque professeur, fis sont soigneusement conservés et reproduits par l’impression; ils constituent de petits livres charmants, livrés au prix fabuleux de vingt-cinq centimes, et spécialement destinés aux bibliothèques populaires.
Ces bibliothèques, fondées en 1835, par l’Association polytechnique de Paris, forment encore un des éléments ingénieux et utiles qui font arriver entre les mains des classes ouvrières des moyens d’instruction et de moralisation ; elles existent aujour-
d’hui sur beaucoup de points de la France, spécialement en Alsace où elles ont trouvé de chaleureux défenseurs et des propagateurs ardents.
Malgré quelques obstacles opposés au début des conférences, obstacles auxquels le ministre actuel de l’instruction publique a substitué des encouragements et la plus grande bienveillance, le nombre des cours publics gratuits et des conférences s’est considérablement accru; le chiffre exact, en ce moment, n’est pas connu ; il est assurément très-élevé, puisqu’à la Fin de l’année 1865 le ministre de l’instruction publique signalait 436 cours autorisés, savoir: 136 pour Paris;
300 pour les départements. (1)
Aujourd’hui ce nombre est certainement doublé ; partout on fait des conférences ; dès qu’une salle s’ouvre, des auditeurs la remplissent. Les petites villes, les bourgs ont voulu goûter ce plaisir intellectuel ; bientôt on en fera dans les villages, les instituteurs s’élèveront au rang des orateurs.
Nous ne pouvons omettre d’indiquer, comme l’un des grands centres d’irradiation des lumières, l’iissociation scientifique de France , fondée en 1864 par M. Le Verrier ; cette Société a pour but de contribuer aux perfectionnements et aux progrès de la météorologie, de la physique, des sciences naturelles et même de l’astronomie ; elle compte aujourd’hui plus de dix mille membres répandus sur le sol de la France. Un
(1) Bulletin administratif du ministère de V instruction publique. Année 1865, 2e semestre, page 949.
article des statuts porte que, dans les villes où l’Association réunira quatre cents membres, le président, M. Le Verrier, s’y rendra pour y tenir une session générale. La ville de Metz est la première qui ait eu cet honneur : les 18, 19 et 20 avril 1866 des réunions remarquables, par l’importance et la variété des sujets traités, ont eu lieu dans les grands salons de l’hôtel de ville; les citoyens s’y pressaient en foule, et à leur tète étaient placés le général de la division, le premier président de la Cour impériale, le préfet du département de la Moselle et le maire de la ville.
Ajoutons encore, parmi les innovations heureuses de notre temps, la fondation des orphéons, réunions charmantes où les hommes adoucissent leurs mœurs et s’élèvent par l’étude au sentiment du beau dans l’art de la musique.
Cette institution, presque inconnue en notre pays il y a quelques années, y a fait de rapides progrès ; M. Oscar Commettant vient de nous apprendre, en s’appuyant sur un document officiel inédit, que le nombre des sociétés orphéoniques existant dans les départements, l’Algérie comprise, est de trois mille deux cent quarante-trois sociétés , et le chiffre total des membres qui les composent, de cent quarantesept mille quatre cent quatre-vingt-dix-neuf personnes . (1)
La France peut se glorifier d’avoir donné l’im-
(1) Voirie Siècle et surtout le journal le Ménestrel . 3 mars 1867, page 110.
pulsion au grand mouvement intellectuel, scientifique et artistique qui s’est produit dans ces derniers temps. Les nations étrangères n’ont pas marché d’un pas égal. Sans doute l’ÀHemagne ne cède la première place à personne pour l’intelligence et les progrès de la musique, mais ces réunions d’élite, ou un professeur érudit vient enseigner publiquement et gratuitement à des auditeurs attentifs les éléments et même les merveilles de la science, lui manquent encore. Cependant, depuis deux ans, quelques conférences ont été faites par le savant professeur Vogt, de l’Université de Genève, dans plusieurs villes d’Allemagne, où il était appelé et où les frais de tout genre étaient couverts par des souscriptions particulières.
Il en a été de même en Amérique et en Angleterre, où Fenimore Cooper et Dickens, les célèbres romanciers, faisaient des lectures dans des salons, devant un auditoire élégant, choisi et surtout favorisé par la fortune. Ce ne sont pas là des conférences, ce n’est qu’une imitation affaiblie des soirées aristocratiques de l’hôtel de Rambouillet.
Si , fatigués de détails , nous nous arrêtons pour jeter un coup d’œil rétrospectif sur l’immense agitation intellectuelle qui, sous toutes les formes, s’est produite en France depuis plusieurs années, nous sommes d’abord émerveillés, puis secrètement agités par de vagues préoccupations sur l’avenir. Que deviendront, nous demandons-nous, ces esprits surexcités par les émotions enivrantes de la poésie et de toutes les œuvres qui parlent à
l’imagination? Athènes n’a-t-elle pas perdu sa liberté au plus haut degré de sa splendeur artistique?
Rassurons - nous , la barbarie n’est point à nos portes ; y serait-elle, que l’histoire nous la montre toujours vaincue par la science, lors même qu’elle aurait remporté une victoire passagère.
Marchons donc sans inquiétude; ne nous préoccupons point du mouvement désordonné, et presque fébrile, qui agite aujourd'hui les populations jusque dans les couches profondes; soumettons-nous avec confiance aux lois providentielles: elles nous enseignent (jue l’instruction et le vrai savoir, en inspirant à l’homme des sentiments nobles et élevés, l’ont toujours conduit dans la voie du progrès moral.
La marche de la civilisation et ses perturbations accidentelles sont comparables aux oscillations du Nil, dont les eaux troublées débordent périodiquement, renversant les obstacles, détruisant les restes d’une végétation épuisée, mais déposant, lorsque le fleuve rentre dans son lit, un limon fécondant qui prépare une riche et abondante moisson.