‹ Histoire comique des états et empires de la lune et du soleil. Avec appendice contenant 1. Antonin Diogène; Choses vues au dela de Thulé; 2. Lucien: Histoire véritableChapitre 45 sur 45 · Enfanté par une illusion, et riche glorieux · texte numérisé non relu

Enfanté par une illusion, et riche glorieux

thopirates ^ Ce sont des hommes sauvages qui vivent de rapines et exercent la piraterie dans les îles voisines. Pour vaisseaux ils se servent de grandes citrouilles de soixante coudées de longueur ; ils les vident quand elles sont sèches, ils en ôlcnt la pulpe et les pépins, et mettent ensuite ces citrouilles à flot. Leurs mâts sont de grands roseaux, et au lieu de voiles, ils emploient les feuilles même de la citrouille ; ils coururent sur nous, et nous attaquant avec deux navires, dont l'équipage était complet, ils firent en même temps une décharge de graines de citrouille; ces graines leur servent de pierres; jdusieurs de nos compagnons en furent blessés. Cependant le combat se soutint avec égalité jusqu'au milieu du jour. Alorsrious vîmes arriver derrière les Colocynthopirates une flotte qui faisait force de voiles et de rames, et c'était celle des Caryonautes -. Ces deux peuples sont ennemis, du moins nous eûmes lieu de le penser; car aussitôt que les premiers s'aperçurent de l'approche des autres, ils nous quittèrent pour aller les combattre. Nous en profitâmes pour déployer notre voile et prendre la fuite, laissant les deux flottes aux prises. 11 était aisé de voir que la victoire resterait aux Caryonautes; ils étaient bien plus nombreux, et avaient cinq vaisseaux d'équipage complet; d'ailleurs la construction de ces vaisseaux était bien plus solide; ils étaient faits de coquilles de noix coupées par la moitié et vidées, chaque moitié de noix avait cent coudées de longueur. Quand nous fûmes assez éloignés pour qu'ils nous eussent perdus de vue, nous songeâmes à panser les blessés, et nous ne quittâmes point les armes le reste du jour, de peur de quelque surprise.

1. Ovi piratos naviguant dans des oitroiiillp? 1'. Uni naviguont dans dfs coquilles de noix.

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Le soleil n'était point encore couché, que nous vîmes une vingtaine d'hommes s'avancer vers nous des îles voisines. Ils étaient montés sur des dauphins ; c'étaient encore des pirates. Ces dauphins paraissaient être des montures fort commodes, ils se cabraient et hennissaient comme des chevaux. Quand ces pirates furent près de nous, ils nous attaquèrent en nous lançant des os de sèches et des yeux de cancres ; mais ils ne tinrent pas à la première décharge que nous fîmes de nos flèches et de nos javelots ; ils furent blessés pour la plupart, et regagnèrent promptement l'île voisine. Vers le milieu de la nuit, par le plus beau calme, nous donnâmes, sans nous en apercevoir, sur un nid d'alcyon, d'une grandeur immense, puisqu'il avait environ soixante stades de circonférence.

11 y avait dans ce nid un alcyon d'une taille aussi énorme, et qui flottait en couvant ses œufs ; à notre abord il s'envola, et le vent que firent ses ailes pensa faire couler notre navire à fond. En s'éloignant, il poussait des gémissements et faisait entendre une voix plaintive. Le jour étant venu, nous descendîmes dans le nid ; nous le considérâmes, il ressemblait à un grand radeau, et était construit avec des arbres entrelacés; il contenait cinq cents omfs, plus gros chacun qu'un tonneau de Chio. On apercevait les petits sous la coquille, ils commençaient déjà à croasser. Nous cassâmes un de ces o^ufs à coups de hache; nous en fîmes sortir le petit qui n'avait point encore de plumes, et qui déjà surpassait vingt vautours en grosseur.

Nous remontâmes sur le vaisseau, et nous quittâmes le nid. Nous n'en étions pas encore éloignés de deux cents stades, que des prodiges étonnants se manifestèrent à nos yeux : l'oie qui servait de chénisque * à la

d . Le chénisque était la partie antérieure du vaisseau sur lequel on sculptait le plus souvent une oie.

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proue de notre vaisseau, se mit tout ù coup à battre des ailes et à crier. Les cheveux repoussèrent subitement à Scintharus, notre pilote, qui était chauve ; et ce qu'il y a de plus incrojaljle, le màt do notre vaisseau poussa de la verdure, produisit des branches, dontrextrémilé se cliargea do fruits ; c'étaient des ligues et des raisins, qui n'étaient pas encore mûrs. A ce spectacle, nous fûmes saisis, comme on peut croire, de trouble et d'étonnement; nous priâmes tous les dieux do détourner ce que ces prodiges pouvaient annoncer do funeste. A peine avions-nous fait un trajet de cinq cents stades, que nous découvrons une vaste forêt de pins et do cyprès : nous crûmes que c'était un continent ; mais nous nous trompions.

La mer en cet endroit n'avait point do fond , et les arbres sans avoir de racines étaient plantés dans l'onde ; ils s'y tenaient immobiles et droits, flollant au gré dos eaux. Nous nous en approchâmes; et quand nous connûmes rétat des lieux, nous nous trouvâmes dans le plus grand embarras sur ce que nous devions faire. 11 était impossible de naviguer entre les arbres, qui étaient trop serrés et se toucliaiont do toutes parts. Il n'était guère facile de retourner sur nos pas ; je .montai sur un des arbres les plus élevés, pour examiner ce qu'il pouvait y avoir au delà do la forêt, et je vis qu'elle n'avait ([iio ciuquanle stades, ou un peu plus de profondeur, et qu'un nouvel Océan s'étendait jusqu'à l'horizon. Alors nous jjrîmos le parti de hisser notre vaisseau jusqu'au sommet des arbres, de le faire glisser sur le feuillage qui était très touffu, et de gagner ainsi l'autre mer. En conséquence, nous montâmes sur les arbres, et par le moyen d'un câble, nous tirâmes avec bien de la peine notre vaisseau, nous le posâmes sur les branches, et, la voile déployée, nous naviguâmes sur les arbres, comme nous l'aurions fait sur la mer. Le

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veut nous poussait avec beaucoup do vitesse. Je me rappelai, dans cette circonstance, ce vers d'Antimaque * :

Tandis qu'ils naviguaient à travers les forêts.

Enfin nous parvînmes à passer celle-ci, et nous arrivâmes à l'endroit où l'eau reprenait son cours. Nous descendîmes notre vaisseau, et nous recommençâmes à voguer sur une mer pure et transparente; mais notre course fut bientôt interrompue par une ouverture immense que la séparation de l'eau avait formée. Tels sont ces gouffres que souvent nous voyons s'oumr sur la terre, quand elle est agitée par quelques tremblemonls.

Nous nous bâtâmes de plier la voile , et notre vaisseau s'arrêta; mais peu s'en était fallu qu'il n'allât se précipiter dans cette ouverture. Nous osâmes y plonger nos regards , et nous découvrîmes une profondeur de |»lus de mille stades, capable d'inspirer l'borreur et l'effroi. Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est que l'eau partagée formait de cbaque côté une espèce de muraille-.

En regardant autour de nous, nous aperçûmes à quelque distance un pont formé par l'eau, lequel joignait les deux mers, et leur servait de communication. Nous dirigeâmes notre vaisseau de ce côté , et forçant de rames, nous parvînmes, après bien des peines, à Iraverser le pont, au moment où nous l'espérions le moins. Après ce pas difficile , l'Océan qui nous reçut dans son sein était calme et tranquille, et nous offrit bientôt une île peu considérable mais d'un facile abord. Elle était babitée par des hommes sauvages, nommés

1. Antimaque de Colophon , poète épique, dont il ne reste que quelques fragments, avait composé une Thébaide que l'empereur Adrien préférait aux poèmes d'Homère.

2. Selon certains commentateurs, Lucien aurait eu dans ce passage l'intention de tourner en ridicule le miraculeux passage de la mer Rouge , que raconte Moïse.

Bucéphales', qui 'avaient lo front armé de cornes et la tête d'un taureau. Tel nos peintres représentent le Minotaure. Nous descendîmes pour y faire de l'eau et rafraîchir nos provisions de bouche, qui commençaient à nous manquer. Les sources et aient à peu de distance du rivage. Du reste, on n'apercevait aucun objet dans la campagne, on entendait seulement des mugissements qui semblaient partir d'un endroit peu éloigné. Persuadés qu'il y avait là quelque troupeau de bœufs, nous nous avançons dans le pays, et nous rencontrons les hommes dont je viens de parler.

Dès qu'ils nous aperçoivent, ils se mettent à nous poursuivre et s'emparent de trois de nos compagnons : nous regagnons promptement le rivage et noire vaisseau; nous prenons les armes, résolus de venger la mort de nos camarades; nous tombons sur les Encéphales, qui déjà se partageaient les chairs de leurs prisonniers; nous les poursuivons malgré leur fuite précipitée; nous en tuons cinquante, et nous en prenons deux vivants. N'ayant pu trouver de vivres, nous retournons au rivage avec nos prisonniers. Plusieurs d'entre nous voulaient les égorger; mais je ne fus point de cet avis, je conseillai plutôt de les charger de chaînes et de les garder soigneusement, jusqu'à ce que leurs compatriotes envoyassent des députés pour traiter de leur rançon, ils ne tardèrent pas à venir la tête penchée, poussant des mugissements plaintifs, comme des suppliants qui viennent demander grâce à leurs vainqueurs. Elle fut accordée, à condition qu'ils nous donneraient un grand nombre de fromages, des poissons secs, des oignons et quatre cerfs. Ceux de ce pays n'ont que trois jambes, celles de devant se réunissent en une. A ce prix nous rendîmes les prisonniers, et après être

i. A tète de bœuf.

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demeurés encore un jour dans cette île, nous levâmes l'ancre le lendemain.

Un soir nous abordâmes à une petite île peuplée de femmes qui, parlant la langue grecque, nous abordèrent avec beaucoup de civilité. Elles étaient magnifiquement vêtues d'une tunique brillante qui pendait jusqu'à leurs pieds. Elles nous tendirent la main et nous emmenèrent chez elles pour nous offrir l'iiospilalité.

Pour moi tant de politesse me parut suspecte, je n'en présageais rien de bon, et considérant avec plus d'attention ce qui m'environnait dans la maison où j'étais entré, j'aperçus bientôt dans un coin des crânes et des ossements humains...

Ma première idée fut alors de crier pour appeler mes compagnons; mais je jugeai plus prudent de n'en l'ien faire... Un instant après, tandis que mon hôtesse s'occupait à me servir, je m'aperçus que ses pieds n'étaient point ceux d'une femme, mais ceux d'un âne. Alors tirant mon épée et saisissant cette femme, je la liai par le milieu du corps et l'interrogeai sur tout ce que je venais de voir. Effrayée, elle me répondit que ses compagnes et elle étaient des femmes marines appelées Onoscélès * et qu'elles dévoraient les étrangers qui abordaient dans leur île. Nous commençons, dit-elle, par les enivrer; ils s'endorment, et pendant leur sommeil nous les égorgeons... »

A peine eus-je entendu ces mots que, laissant là cette femme encore attachée, je montai sur le toit de la maison, d'où j'appelai à grands cris mes camarades qui se rassemblèrent et à qui j'appris le danger qui nous menaçait. Je les fis entrer dans la maison, pour leur montrer les ossements humains.

i. Nom formé d'onos, âne. et skélos, jambe.

LlllSTUlUE VERITABLE

En les voyant entier, la magicienne se changea subitement en eau et disparut. Moi, pour savoir si ce n'était point quelque prestige, ji' plongeai mon épée dans cette eau et la retirai tout ensanglantée. Aussitôt nous nous hàlàmes de reprendre la mer K

Le lendemain, au point du jour, nous découvrîmes un continent; nous pensâmes que ce devait être celui qui est opposé au nôtre ; en conséquence, nous étant jaosternés, nous l'adorâmes ^ ; et, après lui avoir adressé noire prière, nous délibérâmes sur le parti que nous devions prendre.

Les uns étaient d'avis d'y descendre pour quelques instants, d'autres de pénétrer dans l'intérieur des terres pour en connaître les habitants.

Tandis que nous délibérions, un vent violent s'élevant tout à coup, et poussant notre vaisseau contre le rivage, le brisa sur les rochers...

Je rapporterai dans les livres suivants ce qui nous advint sur cette nouvelle terre.

(On ignore si ces livres ont été éerils; toujours est-il

i. L'autour viont do parodier, solou tmito évidonc', l'épisode du dixième livre de l'Odyssée, ou Homère raconte les aventures d'Ulysse et de ses compagnons dans l'île qu'habite la magicienne Circé.

ii. L'auteur aborde ici la fameuse question des antipodes, qui, dès l'antiquité et jusqu'à la découverte du continent américain, a donné lieu ù tant de stériles discussions. Ce passage, malgré le caractère purement facétieux du livre ou il se trouve, a été souvent cité, quand, le nouveau monde étant trouvé, on s'est avisé de recueillir les opinions des auteurs anciens qui semblaient avoir présumé l'existence d'un autre continent. « Thaïes et ses sectateurs, dit l'liit;irque dans son traité de l'Opinion des phUosophes, croient qu'il n'y a qu'une terre. Icétas, le pythagoricien, prétend qu'il y on a deux : la nôtn; et celle qui lui est opposée, ou les antipodes. » Étant données de semblables affirmations, on comprend que les voyageurs, qui sont censés aborder sur cette toire jusqu'alors inconnue, soient saisis du sentiment d'adoration qui trouvait tant d'occasions de se manifester dans le monde païen, où s'idéalisaient toutes choses.

L'HISTOIRE VERITAI5LË

qu'ils ne nous sont pas parvenus; mais on peut, nous scmble-t-il, su2yposer avec plus de raison que l'auteur, ni/ant épuisé son fantaisiste sujet, a cru devoir clore par lin dernier mensonge la série des assertions mensongères 'jue, par antiphrase, il a intitulé Histoire véritable.)

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