CHAPITRE VII
Dernières deslinées de la philosophie scolastique.
Melchior Canus, — Le cardinal Cajeian {Thomas de Vio). ^ Chrysoitome Javeîlo, — /. Caramuel de Lobkoml», — Suarez. — Le P. Honoré Fabriy etc.
Lorsqu'on considère combien la philosophie scolastique était peu solide dans ses fondements, Tide et stérile dans son immense appareil, entourée de difficultés dans son étude, on a peine à comprendre comment elle a pu subsister et se maintenir au milieu de cette brillante résurrection des lettres et des art§ qui eut lieu en Europe vers le milieu du xv* siècle, en présence des modules de Tantiquité, lorsque Timprimerie tendait à répandre chaque jour les plus abondantes lumières, lorsque l'esprit d'innovation et de réforme s'emparait même des matières religieuses. On se demande comment elle a pu résister si longtemps aux efforts réunis de cette longue succession de tant d'hommes distingués qui l'attaquaient à la fois et dans ses formes et dans sa substance, qui dirigeaient à la fois contre elle et les armes du raisonnement et celles du ridicule. Tel est cepen; dant le Mt extraordinaire que nous présente l'histoire des deux derniers siècles ^ et plus il parait inconcevable au premier abord , plus il de-
vient curieux à observer pour ceux qui cherchent à recueillir dans ces grandes expériences des données sur les lois et la marche de Tesprit humain. Cette portion de l'histoire serait encore instructive , lorsqu'elle ne servirait qu'à faire connaître l'empire des préjugés, la nature et la force des remparts qui le protègent. Peut-être ce singulier phénomène n'a-t-il pas été assez étudié ; peutêtre, quoique encore si voisin de nous, est-il même en général peu connu. Le brillant tableau des progrès successifs obtenus dans toutes les carrières, pendant cette période de temps , excitait naturellement l'émulation des historiens, comme il devait attirer la curiosité publique ; il a trouvé des peintres éloquents; il est devenu familier à tous les hommes instruits. Mais la vieillesse et la dé** crépitude des doctrines du moyen âge n'offraient aucun intérêt; elles ont expiré sans laisser près que aucune trace, aucun souvenir; les nombreux ouvrages où sont renfermées leurs dernières productions sont ensevelis dans la poussière des bibliothèques; on ne s'enquiert plus aujourd'hui de ce qui s'enseignait alors dans les écoles , et si on n'était averti par les écrits des réformateurs qu'ils luttaient encore contre un adversaire formidable, on serait presque tenté de croire qu'ils réunirent dès lors tous les suffrages,, comme ils obtiennent les nôtres , et que les ténèbres de la scolastique avaient disparu devant le flambeau si éclatant qui éclaira le beau siècle des Médicis (A).
292 mST. COMP. DES SYST* DE VUIU
Il ne sera donc pas inutile de jeter un rapide coup d'œil sur cette longue et opiniâtre résistance que la scolastique opposa aux tentatives combinées de la raison, de Fexpérience et du goût. Les mêmes motifs qui nous ont porté à exhumer les principaux systèmes qu'elle produisit pendant les jours de son triomphe, nous commandent aussi d'indiquer rapidement quels furent ses derniers efforts dans les jours de sa décadence, et comment elle put soutenir une telle lutte et retarder le moment inévitable de sa chute.
L'époque de la restauration des lettres trouva la philosophie scolastique en possession de cette immense autorité qui appartient à tout ce qui est établi , à tout ce qui s'appuie sur une longue et générale tradition. Cette philosophie occupait toutes les chaires; elle avait envahi toutes les branches des connaissances , la jurisprudence , la médecine , Téloquence elle-même ; elle s'était surtout identifiée à la théologie, et cette circonstance seule devait lui assurer une puissance formidable. Mais à ces causes extérieures et manifestes il faut en joindre d'autres qui , pour être moins sensibles, n'en sont pas moins importantes, et qui dérivaient en partie de la nature intime de cette philosophie et de ses vices eux-mêmes. La philosophie scolastique avait, sous le nom de princtpesy une ample provision de dogmes qu'elle mettait à l'abri de la critique par son célèbre axiome : » qu'il n'y a pas lieu à disputer sur les principes; » et
philosophie" MODERNE. CHAP. VU. 298
l'on sait combien certains esprits sont disposés à accueillir ces arrêts absolus qui leur donnent le moyen d*aflSrmer, en les soulageant des fatigues de Texamen. Cette philosophie avait dans sa dialectique un vaste appareil dérègles, de préceptes, de formules, qui, destinés à suppléer aux investigations de l'esprit, avaient aussi pour effet inévitable de prévenir tout examen , d'y mettre obstacle; qui avaient moins pour but de guider la raison que de la retenir captive : c'était un véritable labyrinthe. On sait, d'ailleurs, combien il y a d'esprits qui se complaisent dans les rites et les observances, qui, incapables de se diriger eux-mêmes, se sentent soulagés quand leur activité peut se déployer dans un cadre donné. La philosophie scolastique avait des réponses prêles pour tout; elle avait une mine inépuisable de lieux, suivant son expression, qui , s'exploitant à volonté, ne laissaient pas même l'embarras de la découverte ou de l'emploi. Elle formait un tout systématique et qui semblait parfaitement lié et homogène; dès lors, il ne fallait rien moins que renverser l'édifice entier pour en ébranler quelque partie ; l'étendue et la régularité de son architecture pouvaient faire illusion à quelques-uns des spectateurs. Ne voyons-nous pas encore chaque jour de malheureux artistes consumer leur vie à fabriquer ces prétendus chefs-d'œuvre qui ne prouvent qu'une inutile patience, et le public leur accorder quelquefois une puérile admiration?
Il D'est pas jusqu'aux difficultés dont Tétude de la philosophie sçolastique était hérissée qui ne fussent propres à attacher du moins ceux qui croyaient en avoir triomphé. Gomment renoncer à un trésor qu'on avait acquis au prix de tant de sueurs, à une dignité obtenue par un si long noviciat? Gomment se persuader qu'on eût tant travaillé en pure perte? Il n'est pas jusqu'à l'obscurité profonde dont cette philosophie était environnée qui ne flattât la vanité des uns , qui n'inspirât aux autres un respect superstitieux. Elle assimilait l'étude à une sorte d'initiation; quelques adeptes s'enorgueillissaient de posséder la clef de ces hauts mystères; d'autres n'hésitaient pas à penser que les plus sublimes vérités y étaient renfermées. Gombien n'y a-t-il pas de gens qui admirent d'autant plus qu'ils comprennent moins? Ajoutons à tous ces moyens de se maintenir et cette crédulité qui se paie si facilement de mots, et cette facilité que trouve l'ignorance à débiter des formules convenues à la place de la vraie érudition. Reconnaissons aussi qu'une prévention naturelle portait à supposer qu'une b\ longue suite de docteurs n'avait pu se consumer en d'oiseuses recherches; que le grand nom d'Aristote, présidant à tout ce système , commandait une juste vénération, dans l'impuissance où était la foule de discerner s'il appartenait en eflet au plus illustre génie de l'antiquité. Ajoutons enfin, pour être justes même à l'égard des doctrines les plus im-
parfaites^ pour être justes surtout envers des doctrines qui ont disparu et qui sont aujourd'hui trop méprisées, ajoutons qu'en effet cet enseignement avait conservé plusieurs des vues d'Aristote; que, parmi les Arabes et les scolastiques du moyen âge, s'étaient trouvés quelques esprits supérieurs , capables en effet de les saisir, de les développer , et que ces traits de lumière , semés çà et là dans les doctrines scolastiques , pouvaient aussi leur concilier quelques suffrages et faire juger favorablement du reste ; que cette philosophie avait du moins quelque n)érite da coordina^ tion; qu'elle exerçait, k quelques égards, la sagacité et l'intelligence.
Au reste, tous les scolastiques récents .ne se crurent pas condamnés à recevoir, avec l£^ doctrine de leurs prédécesseurs, les formes dont ils l'avaient revêtue; il s'en trouva plusieurs qui essayèrent de lui donner un costume mieux approprié aux besoins et à l'esprit de leur âge. Comme toutes les anciennes institutions qu'attaque un* esprit d'innovation et de réforme , la philosophie scolastique chercha à profiter des reproches que lui adressaient ses ennemis, pour s'améliorer ellemême.
Ces améliorations, il est vrai, se bornèrent à peu près à la langue employée dans les écoles. Les scolastiques survenus après la restauration des lettres n'ont rien ajouté de remarquable aux traditions qu'ils avaient reçues ; relalivoment
au fond même des idées, et sont, en général, demeurés très inférieurs à ceux qui les avaient précédés. Cette observatioto , qui appartient à Leibniz , s'explique facilement. Tous les hommes distingués se dirigeaient alors dans la voie des réformations et cédaient naturellement à Tattrait que leur présentait la régénération des études. D'ailleurs, la philosophie scolastique, par son esr sence , ne paraissait guère susceptible d'un perfectionnement ultérieur dans ses doctrines. Elle avait pourvu, suivant l'étendue et la nature de ses ressources, à tous ses propres besoins ; elle se suflSsait à elle-même. Enfin , son crédit reposait principalement sur le respect pour l'autorité, qui ne permettait guère de concevoir des améliorations, ni de les supposer possibles. Cette dernière circonstance, qui suffirait pour faire prononcer l'arrêt de la philosophie scolastique, concourt aussi à rendre raison de sa stabilité et de sa persévérance ; elle restreint considérablement les fruits que nous aurions pu encore espérer d'elle pendant le cours de cette dernière période.
Ce fut essentiellement dans le sein des ordres monastiques que la philosophie des écoles continua de fixer le siège de sa domination. La vie du cloître , favorable à la méditation , entretenait le goût des recherches spéculatives. Étrangers au monde, à la vie civile, au commerce de la société, les moines n'étaient pas frappés de ce qui manquait aux abstractions de l'école pour fructifier
dans Tordre des applications pratiques , s'inquiétaient peu de rendre la philosophie populaire , pouvaient même craindre d'en perdre la possession exclusive en la popularisant , et ne pouvaient être choqués , comme les séculiers , des formes qui offensaient le bon goût. D'ailleurs , la discipline de ces ordres ne permettait pas d'altérer le mode d'enseignement une fois reçu ; la vénération qui s'y perpétuait pour la mémoire des docteurs qui les avaient illustrés dans le moyen âge ne permettait pas de remettre en question ce qui avait été décidé par eux ; la gloire de la congrégation était intéressée à soutenir les traditions qui étaient devenues sa propriété ; l'esprit de corps commandait de concourir par des efforts unanimes à les faire triompher. Les dominicains surtout se signalèrent par leur zèle à commenter les écrits de saint Thomas et à soutenir le thomisme.
La volumineuse histoire des hommes illustres de l'ordre de saint Dominique , composée par le père Touron, montre avec quel zèle ces religieux servirent la cause qui leur était recommaiidée à tant de titres. . Le père François de S. Victoria , Espagnol , avait pris ses grades à l'université de Paris , et enseigna , vers le commencement du seizième siècle, à l'école de Salamanque, avec un tel succès qu'il révélait, dit-on, les secrets les plus cachés de la doctrine de saint Thomas, et qu'on le plaça au premier rang des érudits de
298 BIST. COMP. DES SYST. DE Vmi.
récole. On a prétendu que Grotiu§ avait beaucoup puisé dans ses dissertations sur la puissance civile et ecclésiastique [{) (B).;
S'attendrait-on à voir sortir du sein de l'Espagne les premières lueurs de notre droit public, à les voir jaillir des écrits d'un moine dominicain, d'un docteur scolastique? Le père Dominique Asoto , Espagnol , confesseur de Charles V, né à la fin du quinzième siècle , compatriote et disciple de François de S. Victoria, avait, comme celui-ci, étudié à l'université de Paris ; il assista au concile de Trente , et obtint dans son temps une grande renommée. Indépendamment de ses écrits théologiques, il donna des commentaires sur Aristote et sur Porphyre. Il mérite plus particulièrement d'être rappelé à raison de son traité Dejv^ titiâ et jure , dans lequel il rassembla toutes les notions jusqu'alors produites par les scolastiques sur le droit public^ mais en traitant cette importante science à leur manière, suivant leurs méthodes : c'est dire assez qu'il n'y put répandre de grandes lumières. Un autre dominicain espagnol, le père Dominique Bannes, se fit remarquer parmi les zélateurs du thomisme et laissa des Institutions dialectiques. Le père Jean de Saint-Thomas, Italien de naissance, mais professeur à Salamanque et confesseur de Philippe II , écrivit un Cours philosophique de thomisme , dans lequel il
{i) V. les Vindiciœ grotianœ par Fanonyme, p. 619.
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prétend établir et concilier le véritable esprit ([Amtote et celui du docteur mgélique.
Mais l'Espagne et Tordre de saint Dominique peuvent se glorifier avec plus de fondementdu nom de Melchior Ganus (ou Cano), évêque des Canaries, impétueux adversaire des jésuites à leur naissance. Il fut aussi disciple de François de S. Victoria. Il ne tint pas à lui que la philosophie scolastique ne fût purgée de la rouille dont le moyen âge l'avait couverte, et la franchise avec laquelle il censura ses abus le fit presque ranger parmi ses détracteurs. Savant théologien , il avait pris cependant Cicéron et Quintilien pour modèles, et il s'était persuadé qu'on pouvait imiter la méthode de cesmattres profanes dans l'exposition des sciences sacrées. « Leurs professeurs, dit-il, doivent tévit^les deux écueils qu'a signalés Cicéron : ils » doivent éviter de prendre ce qui est inconnu ou •incertain pour connu ou pour certain, et de con- •sumer leurs efibrts dans l'investigation de cho- » ses obscures, difiSciles et non nécessaires. » Canus recommande ce qu'il appelle la docte ignorance , c'est-à-^ire la réserve dans les affirmations. Il déclare qu'il est souvent plus sage d'ignorer en effet que de prétendre savoir. Il ne craint pas de blâmer l'esprit de secte et même les interminables disputes qui divisaient alors les thomistes et les scotistes. Il reproche aux théologiens de son temps de ne pas savoir s'abstenir des questions oiseuses que Porphyre , en disciple fidèle de Pla-
300 HIST. GOMP. DES STST. DE PHIL.
ton et d*Aristote, avait prudemment écartées. Il range dans leur nombre les thèses sur les unîversaux , sur Tanalogie des noms , sur le premier connu , sur le principe de l'individuation ; il y range ces singuliers problèmes qu'on posait dans l'école , et qui avaient pour objet de décider , par exemple, si Dieu pourrait produire la matière sans forme , créer plusieurs anges de la même espèce , diviser un tout continu en toutes ses parties, séparer la relation du sujet, etc. (1).
En Italie, Tordre de saint Dominique fut également fécond en thomistes. Il compta un père François Sylvestre , de Ferrare , qui devint général de Tordre , auteur de commentaires sur saint Thomas et de Questions sur les trois livres de Came par Aristote , ouvrage qui a été commenté à son tour par le père M. Aquario , Napolitain ; un père Michel Zanardo , de Bergame , qui publia divers écrits sur le triple univers , sur les livres d' Aristote relatifs à la physique , à la métaphysique, en les accompagnant de questions et de doutes qui ne manquent point d'une certaine pénétration; mais surtout le célèbre cardinal Cajetan (Thomas de Vio), qui fut aussi général de Tordre en 1500 , et que Léon X envoya en Allemagne pour ramener Luther à l'Église romaine. Ses commentaires sur ^aint Thomas ont été jugés dignes d'être réunis
(1) De locis theelogiciSy 1. IX, c. 7.
PHILOSOPHIE MODERNE. GHAP, Vil. 301
au texte et imprimés avec lui. Le commentaire , toutefois , comme il arrive souvent , ajoute peu de lumière au texte ; le cardinal Gajetan se borne à délayer les propositions de saint Thomas, à rapporter les arguments qui leur sont opposés par les scotistes , à défendre les premières par d'autres arguments , le tout dans le langage de Técole et dans la forme syllogistique. On eût été curieux, par exemple, de voir expliquer l'opinion de saint Thomas sur le principe de l'individua" tian (1) ; mais le sort de cette question , comme la plupart de celles qu'élevèrent les scolastiques , semblait être de s'embrouiller à mesure qu'on cherchait à l'approfondir. Le principe de l'individuation est celui en vertu duquel l'individu n'est point distinct de lui-même et se trouve distinct des autres. Il faut donc que sa nature spécifique soit incommunicable ; il faut aussi qu'elle soit séparée de celles qui sont rangées sous la même espèce ; il faut que cette double condition soit remplie dans l'ordre de la réalité. Scot la fait résulter d'un quelque chose de posiiif qui contracte et resserre cette nature, qui ne fait qu'un avec elle, d'une propriété individuelle qu'il a appelée Yeccéité. Saint Thomas la fait consister dans la matière déterminée, marquée d'un sceau {materia signata) ; sur quoi les thomistes, s'accor-
(i) V. t. IV, c. 27, p. 499.
dant d'abord pour admettre que la matière et la quantité sont nécessaires pour constituer Vindivi* dmtion ^ se séparent ensuite en deui partis : les uns supposent que la matière déterminée est un agrégat composé de matière et de quantité , que la matière y remplit la première des deux conditions ci-dessus exigées en donnant Vincommmicabilité^ que la quantité y remplit la seconde en donnant la distinction; les autres, au contraire, prétendent que la matière déterminée satisfait à la double condition par elle-même et non en tant qu'agrégat, ou en tant qu'elle renferme la quantité. Cajetaû adopte la seconde opinion. Qu'est-ce donc que ce sceau imposé à la matière dans le principe de f tmfividuation ? C'est une matière capable seulement d'une quantité, de telle quantité, et non de telle autre ; c'est un germe , un agent particulier, car tout ce qui existe dans l'ordre de la nature a une certaine raison de sa propre grandeur et de ses propres accroissements; c'est une puissance acceptive de telle quantité donnée ; la matière déterminée, est sous certaines dimensions , non aoec ces dinïensions ; la matière s'y présente directement , la quantité obliquement (1). Voilà ce qui , suivant le cardinal Cajetan, doit clairemMit expliquer pour-
(i) Y. le commentaire de Cajetan sur le traité de saint Thomas De ente et euentiâ, dans le t. IV des œuvres de ce dernier, p. S34 et suivantes.
PHILOSOPHIE MODERNE. GHAP. YH, 303
quoi Socrate et Platon sont deux indiyidus différents.
Chrysostôme Jayello , professeur de théologie et de philosophie à Bologne , quoique fréquemment cité par les scolastiques récents comme Tune de leurs autorités les plus considérables , se distingue de la plupart d'entre eux en ce qu'il ne se renferme point exclusivement dans le cercle de la doctrine aristotélique. Il crut pouvoir se^ permettre de consulter aussi Platon , et il alla jusqu'à avancer que si Aristote est plus conforme à la science , Platon est plus conforme à la religion. Il publia une Philosophie morale et une Philosophie civile suivant l'esprit de ce dernier. « Platon, dit-il assez élégamment, semble parler » en prophète plus encore qu'en philosophe ; à
• l'exemple d'un père qui exercerait les fonctions » sacrées du sacerdoce , il s'efforce de nous puri-
• fier des souillures du corps, pour nous élever aux » choses divines. » Javello compare la doctrine du divin Platon à une vierge pieuse et consacrée au service des autels. Il prit néanmoins la peine de commenter Aristote presqij^ entier en promettant de résoudre, d'après les -principes du thomisme, les doutes exprimés par ce philosophe et par Averroës (1).
(J ) Le recueil de ses œuvres a été publié en 3 vol. in-f», à Lyon, en 1580.
Le scolisme, de son côté, ne fut pas abandonné par les minimes. Le P. Jean Ponzius, célèbre dans son ordre comme Tun des plus courageux défenseurs de cette cause , et qui enseigna tour à tour au Collège romain et à Paris, donna un Cours entier de philosophie d'après l'esprit de Scot. Les Pères Barthélemi Mastri de Meldula et Bonaventure Belluti de Gatane publièrent ensemble des dissertations surV Orgation (CArislole^ destinées à venger la logiqueé Scot des attaques de ses adversaires, Morhoff nous apprend que, dans Tune de ces dissertations placée en tête de l'ouvrage , les deux auteurs franciscains ne se bornent pas à prétendre que la doctrine d'Aristote a obtenu le suffrage de tous les hommes distingués, mais qu'elle a été aussi confirmée par le ciel lui-même (1). Ils citent toutes les apparitions miraculeuses et les révélations sur lesquelles repose ce témoignage surnaturel. Ceci rappelle les éloges donnés à Aristote par Jérôme J3andini et par ces deux autres docteurs qu'a ci* lés de Launoi , ^i'après lesquels « Dieu , par une » spéciale providence , aurait veillé presque con- » stamment aux études d' Aristote, l'aurait éclairé » de ses propres lumières et aurait été en quel- »que sorteson collaborateur (2). » Le. P. Mastri publia aussi, en son propre nom, des Dissericuions
(1) Polyhistor., 1. 11, 1. 1, c. U, § 13.
(2) De varia Arist. fortunâ, c. 19, p. 258, 272.
sur la Métaphysique d^M'i^iote , dans le but de défendre celle de Scot. Le P. Martin Meurisse entreprit la même apologie. Claude Frassen publia à Paris une philosophie prétendue académique^ d'après un choix de rcdsonnements et de maximes tirés d'Aristote et de Scot. Il promettait une méthode abrégée et lumineuse : on lui rend la justice qu'il a fait du moins ses efforts pour tenir parole (1). Le P. Jean Lallemandet, quoique appartenant au même ordre, conçut l'idée de se porter pour médiateur entre les scotîsteset les thomistes. Il exposa et examina tour à tour la Dialectique d'Aristote , celle de Raimond LuUe, celle des nominaux et celle des réalistes, celle de La Ramée. Il a particulièrement défini avec un grand soin et une rare exactitude les opinions des nominaux , et cette circonstance donne du prix à ses décisions phibsophiques , pour cette portion si peu connue encore de l'histoire de la science. Il fait connaître Torigine de cette école, marque les points sur lesquels elle différait des réalistes ; il rappelle diverses sectes nées parmi les scolastiques et depuis longtemps entièrement oubliées. Au milieu de la dissidence des partis, il exprime impartialement sa propre opinion (C).
Les exemples de saint Bernard et de saint Norbert auraient dû préserver Tordre de Cîteaux de la contagion des méthodes scolastiques. Aussi cet
(i) Morhoff, Polyhistor., 1. 1, c. H, § 12.
3§6 HIST. COMP. DES SYST. DE Vm^.
ordre s'adoana-t-il de préférence peadant quelque tepips à la théologie ascétique ; mais il fut eafia eptraîaé par le torrent. Il ^ glorifia d'un P. Auge Mauriquez, qui fut appelé TAtlçis de Tqi^iversité de Sîjamanque , qui y remplit tour k tour Içj chaire du scotisme et celle du thomisme, et qui, quoique engagé dans toutes les subtilités de récoje, p})tint de grands succès comme orî^teur sacré, tapt à la cour de Ph^ippe V que daii8 les prédicatiops populaires. Il se glorifia d'ua Barthélemi Gomez, d'un l^arsile Yasquez, aqteqr de huit volumes de commentaires sur la philosophie d'Aristote; d'un P. Pierre d*Oviedo, auteur de commentaires sembls^bles sur la Dialectique, )a ][aOgiqne e\ la Physique de ce philosophe.
Cet ordre produisit encore le P. Jean Caramuel de Lobkowitz, contemporain et censeur de Descartes, le seul qui mérite un nom dans rhistoire, homme extraordinaire et singulier qui étonna son $ge par des talents précoces, une activité infatigahle, une prodigieuse variété de coçaiaissances, un désir ardent d'innover dans tous les genres, mais qui, cependant, ne sut guère que prêter un l8\ngage nouveau aux idées reçues, et changer le costume de la philosophie des écoles, sans en réformer les principes. Lobkowitz promit de réduire, dan^ son cours de mathématiques, toutes les controverses logiques, physiquesi et mathématiques, à des questions qui pourraient se décider par la règle et le compas* U disti^ngus^ asse^ ing^'*
PHItOSOPHlE MODERNE. GIIAP. VU. S07
nieusement la logique de la pensée et là logique du langage ; il montra que les prémisses, succèssiyes dans la seconde , sont simultanées dans la première; que le syllogisme, imparfait dans celle^i, est complet dans celle^à. Il promit une méthode sévère destinée à réprimer les abus des argumentations de Técole, une parabgique qui devait faire disparaître les êtres de raison, pour ne leur laisser qu'une valeur nominale , une méta-^ logique qui devait renfermer la doctri^e des universaux et des prédicaments; il promit une foule de choses merveilleuses. Il annonça une histoire critique de la philosophie entière, dans laquelle devaient être jugés les philosophes de toutes les écoles et de tous les âg^ ; il témoigna nn dédain aussi général qu'absolu pour tout ce qui s'était fait avant lui ; mais il disparut bientôt lui-même sans avoir laissé aucune trace, ayant tout agité, n'ayant rien créé, prouvant par son exemple qu'une imagination vive et inquiète ne suf9t point pour conduire à des progrès réels , quand elle n'est pas accompagnée de la profondeur des vues et de la maturité du jugement.
. Les jésuites , à leur naissance , se trouvaient libres de tout engagement avec les traditions scolastiqnes; il semblait qu'en se vouant à l'enseîgneoûtent ils eussent dû en consulter les vrais besoins; mais le préjugé fatal qui avait identifié ces traditions avec les doctrines théologîques. Terreur où l'on tomba dans l'origine en croyant
que la dialectique des écoles serait une arme toutepuissante dans ;Ia lutte contre les novateurs en matière religieuse, engagèrent.aussi cette société à se ranger sous les bannières de la philosophie accréditée par le suffrage des siècles précédents. Il était, d'ailleurs, dans Tesprit de cette société d'appeler ses membres à être de simples exécuteurs, de les rendre habiles à transmettre les opinions dont elle les instituait dépositaires; rien n'était plus contraire à son esprit que d'inspirer à ses membres le pencliant aux réfonines, d'exciter en eux le génie inventif, ou même cje leur permettre dans les domaines de la raison des recherches indépendantes. Les historiens de cette société ont tracé une longue nomenclature des écrivains qui, dans son sein, ont cultivé la philosophie scolastique, et ils ne leur ont pas épargné les éloges. On cite, entre autres, un P. Pierre Hurtado de Mendoza et ses Commentaires sur toute la philosophie; un P. Gabriel Yasquez et ses Recherches métaphysiques ; un P. Paul Yalle, Romain, et ses Commentaires sur la Logique d'Aristote; un P. Balthazar Tellez, *qui embrassa le thomisme et prêta des formes plus élégantes aux doctrines de l'école; un P. Pierre de Fonseca, Portugais, qui composa une Dialectique souvent réimprimée et quatre volumes de commentaires sur la Métaphysique d'Aristote. On cite encore un P. François Toleto, qui fut élevé à la pourpre romaine, l'abdiqua presque immédiatement, et écrivit une introduction à la Logique
d'Arîstote, à ses trois livres de Tàme, etc.; un P. Antoine Rubio, auteur de la Logique mexicaine , d'un Traité sur l'âme et de quelques autres écrits péripatéticiens ; un P. Rodericd'Arriaga, qui, dans son cours philosophique et théologique ^ adopta, à Texemple de Suarez, un style plus élégant que ne semblaient le comporter les doctrines et les méthodes auxquelles ils s'étaient attachés; un P. Alphonse, un P. François Gonsalez , et enfin Funiversité de Coimbre, ou plutôt le P. Manoel de Goes, qui, en son nom, publia les doctrines péripatéticiennes et les commentaires adoptés dans cette école. Les jésuites anglais rivalisèrent avec ceux d'Espagne dans cette carrière. On signale aussi parmi les jésuites italiens le P. Riccioli, géomètre célèbre, auteur du Prométhée chrétien^ de la Philosophie universelle^ et d'un Traité assez remarquable sur les distinctions des êtres en Dieu et dans les créatures.
Bornons-nous ici à rappeler ce célèbre et docte Suarez, plongé souventdans des méditations si profondes qu'il semblait devenir étranger à la terre, si modeste qu'il soumettait ses ouvrages à ses propres disciples, ce Suarez qui avait partagé sa journée en trois portions égales, dont une seule était accordée au repos et aux besoins du corps, dont une seconde était consacrée à la prière, une troisième employée au travail, et qui s'étonnait, à sa dernière heure, qu'il fût si doux de mourir. Ségovie, Rome, Salamanque retentirent tour à tour
310 HIST. COMP, DES STST. DE Pflll-
des applaudissements qu'obtenaient ses leçons ; on réleva presque au-dessus de rhumanité. Ses Dissertations métaphysiques peuvent être considérées comme Tapogée de la i^ilosophie de Técole. Ceux qui n'auraient point le temps ou le courage d'étudier cette philosophie dans ses sources peuvent en puiser une connaissance assez exacte dans le résumé que présente cet ouvrage. C'est en quelque sorte le dernier état d'une science qui a disparu de nos encyclopédies. Les IHssermtions de Suarez sont écrites avec une élégance qui y était presque inconnue ; elles ont surtout un mérite de clarté qui y était plus inconnu encore, et qm ne semblait pas compatible avec le sujet. Suafcz a comparé les idées de ses prédécesseurs, les a éclairées par les siennes propres; il a changé le plan et la distribution des matières établis par Aristote, et y a substitué une nomenclature nouvelle, qui n'est cependant ni moins arbitrant, ni plus conforme aux vrais besoins de la science. «iVêtreest l'objet delà métaphysique, mais non » Y être de raison ou Y être par accident : ils ne sont » pour elle que des considérations auxiliaires ; c'est » Y être réel, considéré dans son essence même, qne »la science première se propose d'étudier (1). » Cette science embrasse tous les êtres dans les- » quels ne se rencontre aucune mariére ni sensible,
(1) Disput. metaphys., 1. 1, disput. 1, sect. f .
PflDLOSOPHIE MODERNE. CBAI». VH. 311
» nî intelligible ; elle se sépare ainsi de la science » de la nature et des mathémati({t(es. Elle com-
• prend la substance et Paccident envisagés dans
• toute la rigueur de Fabstraction, les êtres créés » et incréés , les substances finies et infinies , les
• notions générales des êtres vivants et pensants, » le nécessaire et le contingent, la cause et Teflet. » L'âme raisonnable, à raison de ses rapports es- •sentiels avec la matière , eii est exclue pour être
• renvoyée aux sciences naturelles; les propriétés
• des corps y sont admises à raison de letÉrs rap- » ports avec les propriétés qui n'appartiennent
• qu'aux formes (1). La métaphysique est une
• science indivisible (2). Cette science a une dou-
• ble utilité : elle perfectionne la raison dans ses
• fonfcfîpns les plus élevées, en Fexerçant àconnal-
• tre Pessence , les propriétés, les conditions des
• êtres, dans la région de l'abstraction la plus
• pure; elle prête à toutes les sciences d'applicar tion dès principes qu'elle a établis dans la sphère •'des plus hantes généralités (3). Elle emploie deux •moyens de démonstration : la cause finale qui est
• la plirs éminente, et la cause eflSciente (4). •
Suarez distingue, mais avec trop peu de netteté, la notion de l'être, ou Pacte par lequel il est con-
(1) Disput. metaphps,, 1. 1, disput. 1, sect. 2.
(2) Ibid., ibid., secl. 3.
(3) Ibid., ibid,, sect. 4.
(4) Ibid.y ibid.i secl 5.
çu, et TêtriB en tant qu'objet de cette conception , conceptus formaUs et conceptus objectivas; il ne cherche point à détenniper les rapports qui peuvent exister entre eux; il suppose que le second, quoique n'oflfrant qu'un caractère universel, peut avoir une réalité objective; il assigne au premier une unité absolue (1).
Nous ne le suivrons point dans les nombreuses discussions auxquelles il se livre sur la question de savoir si la notion de l'être , dans son point de vue le plus général, est ou non distincte de celles qui lui sont subordonnées; si Y être en puissance et Y être en acte peuvent être réunis sous une notion commune ; si les différences qui séparent le premier genre des êtres des espèces inférieures sont ou non des êtres aussi ; comment celui-là se limite et quelle est sa relation avec celles-ci; si l'être a de vraies qualités, et si celles-ci sont encore des êtres à leur tour ; si un sujet peut avoir plusieurs accidents qui ne diflFèrent que numériquement entre eux; et sur une foule d'autres questions non moins subtiles, telles que celles qui concernent Yunpar accident^ Yun absolu (simplidter), Yun relatif (secundum quid) , etc. Remarquons seulement que Suarez attribue à l'être trois qualités : l'unité, la bonté, la vérité (2); et qu'il considère comme réel
(i) DispuL metaphffs,, 1. 1, disput. 2, secl. 1. (2) md.j disput, 3, sect. 2.
tout être dont la notion ne renferme.aucune contradiction, et n'est pas de la seule création de l'entendement (1).
Le célèbre principe de la contradiction est proclamé par lui comme le principe suprême qui domine tout Je système de nos connaissances (2).
Il se demande si le général est quelque chose qui existe réellement. « Les genres, dit-il, existent » véritablement dans la nature , et c'est à tort que
> les nominaux veulent les réduire à ne consister 1 que dans les mots, car ils représentent les indiviidus; mais ils ne sont point réellement distincts
> de ces individus eux-mêmes ; la notion générale » en est détachée par l'entendement et n'acquiert » sa généralité que par cette opération intellec- • tuelle (3). »
Quelle est cette vérité qui appartient à l'être métaphysique? est-elle fondée sur la propriété réelle de cet être , ou sur son rapport avec notre entendement? La vérité transcendentale, répond Suarez, différente de la vérité logique, quoiqu'elle lui ait emprunté sa dénomination , s'attache à Ventilé réelle, et à elle seule; et cependant il ajoute qu'elle est l'accord entre l'objet connu et le sujet qui connaît {li).
(1) Ditput. metaphys.f t. I, disput. 2, sect. 3.
(2) Ibid., dispuU 3, sect. 3.
(3) Ibid.y dispot. 6, sect. 2. «
(4) lbid,f disput. 8, sect. 7.
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31ft mST. GOMP. DES STST. DE PHIL.
Suarez définit la cause : ce qui répand l'être par son influence êur une autre chose (per se influens esée in aliud (1)). Il admet , d'après Aristote, la dbtlûction malheureiise des quatre causes, matérielle, formelle , efficiente et finale. « La matière, 1 dit-il; consiste proprement dans ce sujet qui sal)^ *siste après que toutes les qualités ont sutcessivei^ment disparu. Mais, ainsi réduite , dépotiillée de * toute valeur, possède-t-elle encore rexistence, »ou Men est-elle un pur néant? Elle a encore, » répond Suarez, une sorte de réalité; cette réalité jr est un acte métaphysique , une pure puissance , m i être possible ^ relativement à Yacte informarit, h i^YfÉciê ùctuant (2). » Qu'on nous pardonne ces espressions , qu'il est impossible de traduire dan? le langage reçu. Suarez, abandonnant Topiniôi} des premiers scolastiques , qui n'adinettaient qu'une matière corporelle^ admet tout ensemble, avec les scolastiques modernes,, une matière cotptoreUe et une matière spirituelle (3). Il distingue mÈt forme physique et une forme métaphysique : là première qui s'aj^plique à la matière dans l'ordre des réaMtés; la seconde, dans la région de nos propres^ idées. Après avoir essayé de déflBir la cause efficiente et ses diverses espèces, comme la cause principale et la cause instrumentale,
(1) Disput. metaphys,,t. I, disput. i2, sect. 3; disput. 13, seot. i.
(2) Ibid., disput. 12, sect. 4 et 5.
(3) Ibid.i disput. 14, sect. 3.
PHILOSOPHIE MODÏRNE. CHAP. TTl. 315
après aYoîrénuméré les conditions sous lesquelles son action s'exerce , après avoir examiné si le titre de cause appartient ou non exclusivement à la divinité , s'il peut appartenir aux esprits seuls, ou convenir aussi à la matière , le métaphysicien espagnol établit quelques principes sur la théorie de la causalité : « Si Ton compare la cause avec » son eflfet , on reconnaît qu'un efTet ne peut être
• plus parfait que sa cause efficiente , puisqu'il en
• reçoit toutes ses perfections; mais qu'il peut, » dans son ensemble, être plus parfait que chacune «de ses causes internes (la matière, les formes, les «parties constitutives), puisqu'il réunit en lui » toutes les propriétés qui en dérivent ; sî on com- »pare Fefifet et la cause sous le rapport du temps, »on recoQiiatt que la matière ne peut être posté- »rieure à l'effet, mais peut lui être antérieure ; »que la forme doit toujours être simultanée à ^l'effiet j que la cause efficiente peut le précéder, »ou concom'ir avec lui (1). » Telles sont, avec ses idées sur le concours divin, les seules vues qu'il présente sur cette importante théorie.
On ne voit nulle part plus clairement que dans Suarez combien l'école se fatiguait à déterminer la distinction et les rapports de la région métaphysique et de celle des réalités, sans cesse ramenée à ce problème, en sentant toute l'impor-
(1) Disput. tnetaphys., t. I, disput. 26, sect. 2.
316 HISt. COMP. D£S SYST. I)E PHU.
tance, mais se plaçant dans un faux point de vue pour le résoudre, parce qu'elle cherchait la solution dans Tun des deux termes exclusivement, dans les notions elles-mêmes. Delà, la distinction de Yêlre de l'essence et de Vêlre de la subsistance. Quelle est Texistençe d'une proposition?» C'est, » répond Suarez^l), une sorte d'existence objective f dans rentendement(^««e o6;ec<it;fim inintellectu corn- ^ponenté). » L'existence est-elle distincte de l'essence? Suarez répond : «L'existence et l'essence » sont identiques quant à leur fondement; ellesdif- » feront en ce que l'essence désigne ce qui place un » être sous un certain genre , et l'existence ce qui, » par l'action d'une cause , le fait passer dans l'or- » dre des choses réelles ; elles ne diffèrent donc que » dans la sphère de la raison (e^tô/mciioitem rationis » raiiocinatœ (2)). De là aussi la question de savoir ce qu'il en était de l'essence des "créatures avant leur création, si et comment elles existaient daos la pensée du créateur. Y a-t-il des vérités éternelles relatives aux choses créées ? Suarez répond : «La possibilité seule résidait dans la pensée di-» » vine ; les vérités éternelles y dérivaient de l'i- »dentité(3).»
On croit, après avoir lu Suarez, avoir épuisé tou-
(1) Dispuf. metaphys,, 1. 1, disput. S8, sect. 4«
(2) Ibid.t disput. 31, sect. i.
(3) mi., disput. 35, secl. 12.
PHILOSOrarE MODEBNE. CHAP. m. 317
les les subtilités que la sphère des abstractions peut oflfrir à l'esprit humain. Il rapporte , il discute toutes les opinions des sectes innombrables qui ont divisé les scolastiques ; il s'interpose entre eux : il est le véritable éclectique de Técole.
11 faut rendre cette justice à la société de Jésus, qu'elle ne tarda pas à s'apercevoir de l'erreur qu'elle avait commise , à reconnaître que les traditions«scolastiques n'étaient plus en harmonie avec l'esprit du siècle et les progrès de la raison. Elle cultivait les sciences exactes , elle se consacrait à l'enseignement des belles-lettres, elle était en rapport avec toutes le§ classes de la société , elle s'ingérait dans les affaires publiques ellesmêmes , et beaucoup trop sans doute pour l'intérêt des États, comme sous le rapport de ses propres devoirs. Elle se prêta donc aux nouvelles circonstances ; elle accepta, elle s'appropria successivement une partie des améliorations proposées; elle s'empara surtout avec empressement de ce qui tendait à perfectionner les méthodes d'exposition; son immense pratique, dans le , grand nombre d'écoles publiques qui lui furent confiées, et le talent de ses professeurs, lui four- Dirent aussi les moyens d'y concourir.
A la tête de ceux qui opérèrent ce changement, figure le P. Honoré Fabri, né en 1607, et professeur à Belley, auquel on doit une Philosophie universelle , une Logique analytique , une Métaphysi-que démonstrative, quelques écrits sur la physique,
318 HIST. GOMP. DES STST. DE PHIU
et qui » sans réfuter Aristote m les scolastiques , prêta cependant ToreiUe aux opinions nouvelles , particulièrement à celles de Descartes. Il fut, U est vrai, réprimandé par la société; mais il est remarquable qu'en lui reprochant d'avoir prêté se^ propres idées à Aristote , elle le loua cependant d'avoir fait prévaloir Aristote lui-même sur les scolastiques. On doit lui associer le P# l-evavasseur, qui , dans un discours où il* entreprit Tapologie de ces mômes scolastiques, et remplit ce but d'une manière étonnante dans un bomm^ doué de sens et de goût , adopta cependant des formes et un langage qui en sont une critique indiscrète. *ïl louait la philosophie scolastique à peu près coumie Jean-Jacques a fait le panégyrique de l'ignorance.
Il est digne de remarque que, de toutes les contrées de l'Europe, l'Espagne est celle où la philosophie scolastique s'est plus fortement retranchée dans les temps modernes , celle où elle a le plus longtemps persévéré , celle où elle a exercé un empire plus absolu. La domination que les ordres monastiques exercent dans cette contrée sur l'enseignement suffirait pour expliquer ce phénomène. Ce phénomène , à son tour , peut aussi concourir à expliquer la lenteur des progrès qu'ont obtenus les sciences morales en Espagne, et la lenteur avec laquelle s'y sont développés les çurts.
Si l'on veut juger combien étaient profondes les
racines que cette doctrine avait jetées, si Ton veut connaître jusqu'à quelle époque , en quels lieux , elle a survécu à T arrêt prononcé contre • elle , à quel point les autorités sur lesquelles elle s'appuyait pouvaient faire encore illusion , même à des hommes éclairés, qu'on lise Tapologie qu'en a faite Pélisson, écrivant cependant dans le siècle ^0 Louis XIV! Que dis-je? qu'on visite encore aujourd'hui les écoles de quelques contrées du midi de l'Europe, qu'on examine l'enseignement qui y subsiste au xix* siècle !
NOTE A
Bracker a remarqué que les soolastiques réeents n*ont pas trouvé un seul historien , ce qu'il attribue au mépris dans lequel ils étaient tombés aux yeux de tous ceux qui cultivaient les belles lettres. Morhoff seul a rappelé les noms de quelquesuns de ces scolastiques (Polyhistor., tome ii, livre i, cap. 14). L'infatigable diligence de Brucker n'a guère réussi qu'a rassembler aussi une suite de noms, ^ns pouvoir rien tirer des travaux de ces auteurs, qui mérite d'être conservé pour la postérité. Nous suivrons en partie ses indications dans ce rapide aperçu.
NOTE B
Il parait du moins que Grotius a consulté les disciples de Fr. de S. Victoria, Asoto, Canus, etc. Mais que voudraiton conclure de ces rapprochements, si souvent faits par les érudits , comme s'ils enlevaient quelque chose au mérite d'un auteurqui, en traitant la même science, lui a donné un nouvel aspect? Grotius ne devait-il pas rechercher et lii^e les écrits de
ses prédécesseurs ?• S'il y a trouvé des matériaux , n'est-ce pas par leur disposition et leur ordonnance qu^il s'est rendu créateur ? Au reste, les écrits de ces dominicains sont devenus tellement rares qu'on ne peut les, comparer aujourd'hui a^ec' ceux du publiciste hollandais.
NOTE C
Ceux qui désireraient se former une idée exacte de l'histoire de la philosophie scolastique dans la seconde moitié da quinzième siècle et pendant les deux siècles suivants peuvent consulter les deux historiens de l'université de Paris , la Bibliothèque ecclésiastique de Dupin, et les histoires particulières des ordres religieux , notamment : sur les dominicains, Eckard, André Schott ; sur Tordre de Cîteaux, Ange Manriquez et Charles de Yisch ; sur les jésuites , la Bibliothèque des écrivains de cette société par Philippe Ategambe, Pierre Ribadeneira et Nathanaël Sotwel ; enfin , sur les scolastiques espagnols en particulier, la Bibliothèque du P. Nie. Antonio.
PHILOSOPHIE MODERNE. CBAP. TIII. 32{