DE LA
Toute bonne histoire locale doit être la succession des tableaux vivants d'un pays sérieusement peint à tous ses âges. De telles histoires sont alors d'autant plus indispensables à la connaissance positive et réelle des nations que les influences continuelles des lieux, du climat, des conditions d'existence, des relations ordinaires, offrent une action profonde sur les caractères, les mœurs et les usages des peuples.
Il suffit, en effet, d'observer avec un peu d'attention les résultats principaux de ces influences particulières pour s'apercevoir aussitôt qu'elles ne sont pas les mêmes : sous les climats chauds, tempérés et froids; dans les plaines marécageuses, et sur le versant aéré des montagnes ; au milieu des
continents, et près du rivage des mers; dans les régions fertiles, saines, difficilement accessibles, et dans les pays de marches fréquemment tourmentés par les invasions, les famines et les épidémies; pendant la sécurité, le calme d'une longue paix et les inquiétudes, les agitations, les terreurs des guerres civiles et des révolutions.
Dès lors, sans admettre ces funestes influences comme des causes fatales, contre lesquelles chercheraient vainement à lutter l'intelligence, la raison, la prévoyance et le courage, il est impossible de ne pas leur assigner une grande part d'action sur les événements et sur les hommes.
C'est en négligeant ces indispensables et logiques applications des principes qui ne doivent jamais, ici, faire défaut, qu'un certain nombre d'auteurs ont produit des peintures sans vérité, des tableaux de genre, de fantaisie, au lieu de portraits historiques, naturels et ressemblants. C'est en conséquence de cetle méthode essentiellement défectueuse, que des nations, des familles ont été, sans équité, sans pudeur, travesties, calomniées; d'autres, embellies, exaltées sans conscience et sans discernement; comme nous espérons le démontrer jusqu'à l'évidence au grand avantage du Maine et de ses habitants.
Le judicieux François de Belleforest, dans sa Cosmographie universelle de 1575, avait déjà bien compris, non-seulement l'importance de la règle, mais encore la vérité de l'exception : « Je sçay, dit-il, en effet, que l'air et disposition du ciel peuvent quelque cas pour les humeurs et inclinations des hommes; mais je sçay aussi que nous n'auons lieu en Gaule si malignement regardé du ciel qui naye les hommes nez à la vertu, et lesquels sçauent commander à leurs passions, et à ce mesme à quoy semble que les astres les enclinent. »
Si nous appliquons actuellement ces principes généraux aux conditions topographiques de la province du Maine , il restera démontré, par les faits, que ses habitants ont été constamment, et dès le principe, dominés par des influences locales, profondes, expliquant, justifiant même, en partie, le caractère qu'on leur attribue, les actions dont on les accuse trop souvent avec partialité; loin de reconnaître le mérite qu'ils ont eu, presque toujours, à triompher de ces causes particulières qui pouvaient altérer si positivement, chez eux, les qualités essentielles de l'esprit et du cœur; les portera des réactions sanglantes; alors coupables, mais le plus souvent bien motivées !
En effet, le Maine, placé dans Tune des zones tempérées, au milieu des plus riches productions de la terre, sous l'influence de modifications atmosphériques fréquentes et variées, dut naturellement offrir, de bonne heure, une population exubérante, capricieuse et même quelquefois un peu versatile.
Gomme tous les pays de marches, favorisés par leur situation et leurs produits; voisins de contrées moins riches, habitées par des hommes remuants, ambitieux, il dut exciter la convoitise; être toujours sur une défensive nécessaire à son existence de chaque jour, soutenir des combats incessants, perdre en valeur d'initiative ce qu'il gagnait en puissance de réaction.
Frontière de l'Anjou, de la Normandie, de la Bretagne, il prit nécessairement, à ces divers points de contact , surtout dans le caractère, les mœurs, les usages de ses populations, une teinte particulière aux habitants de ces pays, plus originaux dans leurs types, moins variables dans leurs usages, leurs mœurs, leur caractère, en conséquence des garanties plus puissantes qu'ils trouvaient, les uns dans la protection
des mers ; les autres, dans leur suprématie gouvernementale. Enfin, péniblement étreint, violemment comprimé entre le druidisme celtique et l'idolâtrie romaine , il ne put, qu'avec lenteur et par des efforts inouïs , se dégager de ces fatales entraves, et profiter du précieux affranchissement que la religion du Christ venait apporter au monde.
Au milieu de ces conditions difficiles et périlleuses, les Génomans ont eu constamment le mérite bien rare de se distinguer par un noble esprit de liberté, d'indépendance; par le courage, la valeur dans les combats; la loyauté, la bonne foi dans les traités môme les plus onéreux ; l'attachement sincère à leurs alliés, et même aux peuples conquérants leurs maîtres, lorsqu'ils se montrèrent grands à leurs yeux, dignes de gratitude et d'estime ; par la vigueur incessante et l'indomptable héroïsme pour secouer, avec indignation et puissance, le jougabrutissant d'un étranger perfide, insolent, orgueilleux, lâchement cruel; enfin, par le culte sincère du sentiment religieux d'abord, plus tard des sublimes et consolantes vérités de la foi ; par un soin consciencieux à les conserver, un zèle, un empressement généreux à les traduire, à les répandre; par un louable soin à maintenir, à garder leur caractère national au milieu des invasions continuelles, du mélange indispensable avec des peuples qui les dominèrent quelquefois, mais qui ne parvinrent, dans aucun temps, à les asservir, à les subjuguer!...
Vérités essentielles à notre sujet; honorables, glorieuses, pour notre pays; qui trouveront leur démonstration positive dans l'histoire impartiale et consciencieuse de la province du Maine, et répondront alors, par des faits incontestables, aux futiles, aux mensongères allégations de l'envie, de l'ignorance ou de la mauvaise foi.
L'équitable F. de Belleforest est peut-être, après le fameux conquérant et le grand historien des Gaules, celui qui comprit le mieux ces vérités, qui les rendit avec le plus de justesse dans son style naïf et poétique à la fois. «Le Sénat, dit-il, recogneut toujours les Cénomans comme bons amis du nom romain et de la république... Seuls entre les Gaulois estoyent demeurés fermes en l'amitié des Romains. Par ce discours, on recueille la grandeur de ce peuple manceau de si longtemps, et par conséquent la nécessité qu'il falloit que de longue main il fût en Gaule, puisque ses forces si grandes estoyent sorties de son pays pour se domicilier en Italie. Pour ce faut-il voir d'où est-ce que les Manceaux ont pris et nom et origine, afin que la gloire d'vne si gentille nation ne soit prise d'ailleurs que de sa première et propre source. »
Après ces honorables témoignages et ceux que César, avant tout, rend aux Cénomans, il est donc bien étrange de voir un aussi grand nombre d'écrivains éphémères s'entendre et se copier successivement pour supposer, aux habitants du Maine, un caractère, des mœurs et des usages à peu près opposés à ceux qui leur appartiennent; il est bien plus étonnant encore de voir les Manceaux eux-mêmes, par une fatale abdication de tout esprit national, concourir, avec autant d'irréflexion que d'inconséquence, à cette œuvre mauvaise, profondément destructive de leur présent et de leur avenir !
Pour détruire ces injustes préventions, pour donner à notre beau pays ce fécond esprit d'intérêt local et d'initiative qui lui manquent si regrettablement, il suffira, du moins nous l'espérons, d'opposer aux préjugés de la routine, des sectes et des partis, l'inflexible et judicieuse équité de l'histoire. Nous procéderons, dans cette grande et difficile entreprise, avec toute la prudence , le calme qu'elle exige : prenant l'engagement