I. Il
elle n'est point assez indépendante pour faire un choix entre les doctrines. La science des Grecs ne devait lui servir qu'à développer ou à démontrer des croyances qui lui étaient chères avant tout. Elle ne figure point dans sa doctrine comme une alliée, mais comme une esclave de la tradition. Ce n'est pas que Philon n'ait un goût profond pour la philosophie grecque; mais ce goût cède toujours à la foi. Du reste , il faut le dire, jamais foi ne fut plus intelligente. La science grecque est partout mise au service de ta tradition, avec un tact et une sagacité admirables. Toutes les idées fondamentales de la doctrine de Philon , la notion de Dieu , la conception du Verbe , celle de rËâprit, la doctrine des anges, appartiennent à la tradition; mais il n'est aucune de ces doctrines qu'il n'ait démontrée, développée, éclaircie, à l'aide de la science grecque. Ainsi il emprunte à Platon la conception de Dieu, comme cause finale, comme le Bien. L'idée du Verbe est propre à l'Orient, aussi bien que la doctrine du Dieu inefiable ; mais cette idée n'est dans la tradition qu'une conception vague, exprimée par un seul mot, >.oyo; irpoçopwcoç. En y rattachant la théorie toute grecque des idées, Philon en fait une doctrine philosophique. Ce Verbe diyin que l'Orient représentait par des images, qu'il appelait le fils aîné de bieu, la parole divine, l'ombre de la majesté du Père, devient, grâce au Platonisme , le principe du monde intelligible , la raison suprême des formes et des lois de l'univers, l'idéal du Beau , du Vrai et du Bon. La tradition s'était bornée à concevoir les anges comme les messagers des paroles divines. Philon les fait rentrer, avec
PUILON* l$3
le gecours de Platon, dans la doctrine toute ration* nelle des âmes. Quant à ses doctrines cosmologiques, on a vu que Pbilon commente san» cesse la Genèse avec le Timée. Enfin , c'est à l'école du Platonisme que le philosophe juif a appris ce spiritualisme presque étranger à la tradition judaïque, l'immatérialité de l'âme et sa vie tout intellectuelle dans un autre monde. Tel est le parti que Philon tire de la science grecque. Il ne craint pas de puiser à toutes les sources de la philosophie : au Platonisme, il emprunte la théorie du monde intelligible, la doctrihe des âmes, la méthode psychologique du.yvûôt aga-jTov ; au Stoïcisme, il doit la distinction de la cause active et de la cause passive, la théorie d'une subè^tance matérielle douée de certaines propriétés, ses idées morales sur la liberté, sur la vertu, sur le sage; enfin au Pythagorisme, il emprunte la doctrine des nombres, dont il restreint la portée à l'explioation des choses sensibles.
Pour achever de faire connaître le caractère <Je la tentative de Philon, il reste à donner une idée de son exégèse. Philon croit profondément à la vérité de la tradition dans toutes ses parties ; il n'entend en sacrifier ni même en négliger aucune. Mais c'est un croyant trop raisonnable pour s'en tenir à la lettre des livres saints : de là un eflbrt perpétuel d'interprétation. Les exemples tes plus significatifs de cette exégèse haj'die surabondent dans le Traité des cUlégories de la loi. Partant^ dès le début de ce livre, de la distiaction du sensible et de l'intelligible, et posant d'ailleurs en principe que la parole sacrée ne peut que contanir la plus haute et la plus profonde vérité^ Philon conadère
tout fait sensible comme la représentation d'une vérité intelligible. Ce n'est pas qu'il traite de purs mythes tous les faits dont l'Écriture contient le récit. Sauf le cas d'absurdité , c'est-à-dire de contradiction manifeste avec la vérité métaphysique, il croit à la réalité historique de ces faits ; mais toujours sous le sens matériel il entrevoit un sens spirituel , plus élevé. Voici quelques unes de ses explications : dans ces paroles, «Vous ne vous ferez point à vous-mêmes des dieux d'or et d'argent, » Philon découvre toute une théorie de la nature ineffable de Dieu ^. Cela veut dire , selon lui, que Dieu est sans qualité, sans essence, immuable, incorruptible. On a déjà vu que, dans ce simple texte, « Dieu s'est montré au sage , » Philon avait découvert toute la doctrine du Verbe. Bézébéel signifie Dieu en ombre : or, l'ombre de Dieu , c'est la parole dont il s'est servi pour créer le monde ^. On a vu aussi comment sur cet autre texte , « Faisons l'homme à notre image » , Philon fonde deux grandes théories : 1** la distinction de Dieu et de son Verbe ; 2° la création du monde par l'intermédiaire de puissances démiurgiques. Par l'autel et le tabernacle, Philon veut qu'on entende les objets invisibles et intelligibles de la contemplation ^. L'Eden figure la sagesse de Diei; ; les quatre fleuves qui en sortent sont les quatre vertus qui émanent de cette sagei^se. La pluie du ciel qui arrose et féconde la terre , c'est l'intelligence qui , comme une source, arrose le sens. Adam qui se cache de Dieu ex-
^ Leg.alleg., 1. i, p. 49.
^ Leg, alleg,^], ii, p. 79.
^ De thr,^ p 260,
prime l'effet du vice qui nous dérobe la vue du divin ^. Ces exemples suffisent pour faire apprécier l'exégèse de Philon. La parole sacrée n'y est point un texte de critique exacte et positive; c'est seulement le prétexte d'une théorie que développe l'auteur sous forme de commentaire. L'interprétation de Philon n'a pas pour but d'éclaircir le sens littéral, mais de convertir le texte en symbole.
Tel fut le premier essai vraiment sérieux de fusion entre les idées de l'Orient et de la Grèce. La doctrine de Philon n'est point un éclectisme impartial ; elle ne consomme point l'alliance parfaite des doctrines grecques et orientales * ; elle ne fait encore que développer la sagesse des livres saints, en empruntant çà et là aux écoles grecques tout ce qui peut lui servir de démonstration et d'explication. C'est le dernier mot de la sagesse hébraïque, interprétée , il est vrai , par la science étrangère. Philon est avant tout fidèle à la tradition nationale; s'il modifie, s'il altère, s'il transforme même quelquefois les croyances qui lui sont chères, c'est toujours à son insu et dans un esprit de mysticisme plus platonicien que grec, et plus oriental que platonicien. Philon est resté juif, autant qu'il était possible de l'être, au sçin d'Alexandrie, avec une intelligence aussi éclairée et aussi ouverte aux idées étrangères. C'est ainsi qu'assailli de tous côtés par les idées et les institutions des plus grands peuples du monde, le génie indomptable de cette race fait plier sous sa loi et ses doctrines tout ce qui lui vient du
« Alleg. leg., l i,p. 44, 45,52; 1. 1i, CI.
Ut INTRODUCTION. LIVRE IL
dehors. Au moment même oll Tesprit universel le gagne et le subjugue , i! proteste encore de son indépendance, et proclame sa tradition la source de toute sagesse parmi les Gentils. Quel orgueil et quelle foi n'y a-t-il pas dans ces paroles : « Notre loi seule est restée toujours la même, immuable, inébranlable, et comme marquée du signe de la nature depuis qu'elle est écrite ; et il est à espérer qu'elle restera ainsi immortelle pendant tous les siècles futurs, tant que dureront le soleil, la lune , le ciel et le monde entier *? » L'influence de l'école juive et de Philon sur la pensée philosophique et religieuse de cette époque fut immense. C'est Philon qui ouvre la carrière du syncrétisme aux grandes écoles du temps, aux Gnostîques, aux Pères Alexandrins, aux Néo-Platoniciens. La Gnose puisera largement à une source où les croyances orientales se mêlent déjà a la tradition hébraïque. La théologie chrétienne trouvera dans Philon tout à la fois un commentaire supérieur de la doctrine traditionnelle, une méthode complète d'exégèse, et par dessus tout l'art de faire servir la science grecque au développement ou à la démonstration des croyances religieuses. Saint Clément et Orîgène citeront fréquemment Philon : c'est à son école qu'ils apprendront à. goûter et à mettre en œuvre la science grecque ; le vrai Platon, le Platon grec les eût peu séduits. Et, en effet, malgré l'affinité incontestable des doctrines, la théologie chrétienne se fût difficilement accommodée du Platonisme pur ; mais elle embrassera avec ardeur le
^ Fit. Mos.,l III, p. 656.
Platonisme oriental de Philon. Aiqsi l'école juive prépare l'alliance qu'elle n'a pu elle-même accomplir. D'un autre côté, Philon inspirera au moins indirectement Iq, philosophie alexandrine. Plotin, Porphyre, Jamblique, ne paraissent point avoir eu connaissance d^ ses livres ; mais Numénius, le véritable précurseur du Néo-Platonisme , les connaît et les médite ; il les admire tellement qu'il est tenté de chercher dans Philon, plutôt que dans Platon, le véritable type du Platonisme. Ainsi par Numénius et par toute l'école syrienne, dont il est le chef, l'influence de Philon va pénétrer jusque dans l'école d'Alexandrie proprement dite. En sorte que d'une part la théologie chrétienne, la Gnose , peut-être la Cabbale , et dç l'autre le Néo- Platonisme, p'est-à-dire tout le mouvement oriental çt tout le mouvement grec se rattachant plus ou moins directement h la tentative éclectique de Philon.