CHAPITRE PREMIER
Établiftsement de la philosophie grceqne en Orient* Inflaence dîi Platonisme «nr la fusion des doctrines grecques et orientales.
Ce ne fut qu'à la suite de la conquête d'Alexandre que la civilisation grecque pénétra en Orient. Jusque là les comnfîunications, d'ailleurs fréquentes et étendues que la guerre et le commerce avaient créées entre les deux pays , n'avaient été ni assez intimes ni assez profondes pour amener le contact et l'échange des idées. La Grèce, dans les guerres médiques, avait résisté à l'influence des institutions et des croyances de l'Orient, aussi bien qu'au redoutable choc de ses armées. De son côté, l'Orient avait vu passer, saïis s'émouvoir ni s'ébranler , les audacieuses expéditions des Dix-Mille et d' Agésilas. Mais la conquête d'Alexandre eut un tout autre caractère : ce n'est plus seulement une force militaire qui ne se montre à l'Orient étonné que pour le vaincre et le traverser rapidement; c'est la civilisation grecque tout entière qui s'y installe avec Alexandre, et qui, sous ses successeurs, s'établit définitivement dans tous les grands centres de l'immense empire fondé par le conquérant , dans toute TAsie-Mineure , en Syrie, en Judée, en Chaldée, en
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Egypte. Il est vrai de dire que depuis longtemps les relations commerciales ^et les fréquents voyages des Orientaux et des Grecs avaient préparé les voies à cette invasion de la civilisation grecque. Ce qui le prouve, c'est que le haut Orient, qui jusqu'alors n'avait eu de communication ni avec la Grèce ni avec les autres contrées de l'Asie, resta entièrement fermé aux idées et aux institutions de l'Occident. La civilisation grecque ne pénétra point aussi loin que les armes d'Alexandre : elle effleura la Perse et s'arrêta devant l'Inde. C'est sur les côtes de la Méditerranée, c'est dans l'Asie-Mineure qu'elle prit surtout racine , et se mêla profondément au génie de l'Orient. La Méditerranée devint la grande voie de communication de tous les peuples de l'ancien monde , et Alexandrie en fut le centre principal. Cette grande cité eut une destinée unique dans l'histoire du monde : par sa position géographique , par la composition hétérogène de sa population, par la merveilleuse organisation de son musée , par le génie libéral de ses princes, elle était particulièrement propre à la grande œuvre de fusion des deux sociétés grecque et orientale. Elle ne fut pas seulement le théâtre oii se rencontrèrent tous les éléments de cette double civilisation ; elle devint encore le foyer puissant où ces éléments vinrent se fondre et se transformer , et d'où sortit cet esprit nouveau qui d* Alexandrie devait rayonner sur tout l'ancien monde. Tous les grands peuples de l'antiquité s'y donnèrent rendez-vous : l'Orient y fut représenté par l'élite des nations de l'Asie et de l'Afrique, par la Judée, la Syrie, la Chaldée , l'Egypte ; l'Occident , par la Grèce d'à-
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bord, et les villes grecqMss de l'Archipel et de l'Asie- Mineure i puis par Rome et l'Italie. Le haut Orient Oeul n'y parut point ; toujours immobile et muet dans fe mouvement et ce concert de tant de peuples divers, oe vieux génie des mystères et des castes vivait retiré dftns les profondeurs de ^s s^LQçtuaires* Du repte^ Alexandrie ne fut pas le théâtre unique de^ communicar tiens entre lei peuples de l'Orient et de la Grèce ; UD grand nombre ûb villes de l'empire d'Alexandre de^ viereftt des centres importants; en Grèce, Athènes, Qyi n'a Jamais eesié d'êtrç la cité classique de la littér»tMre $t de la philosophie helléniques ; en Asie, Damai, gphè6e,Sn)yrne, P^rgame, Antioçhe, Séleqcie. Partout If^.dç.US sociétés se joignent, se pénètrent, se con^ fondent.
f.a conquête romaine acheva l'oeuvre d'unité que La çoïiffwetQ d'Alexandre avait commencée. Le çpngyéfant grec avait réiini la Grèce et l'Orient dans un fpgniç^mpirç. ; Rome rallia à sa domination tout (e fl9çi|de eonnu, ï^'eqfipjre romain fit tomber les bar* FÎère^ qui séparaient les nations, en les soumettant au 8I?W joug ; par l'unité de législation et de gouvernameptf il prépara l'ypjté de croyances et de (nœurs* Ç'ç^t gr^ce ^ cette doniination que les doctrines religieuses et philosophiques purent se propager et se (îévelopper avec tant de rapidité; que les dieux de l'Egypte eurent bientôt leurs autels h, Bome ; que le Çhri^tiauisme apparut, après la mort du Christ, presqtie |ijDulta94meBt en Awe^Mîneure, en Égypt«a en Grèoe, §8 llêlid; ODfi la phildsi^^îA oéopiatonifeiAnnf)^ ^ mne fondée i^ Alexandrie, eut une ëeole nombreuse k Rome ;
qu'en un mot, les arts, les sciences, les doctrines, les institutions , tout devint universel.
Il ne faut pas croire que cette rencontre des peuple» du monde ancien amena tout d'abord Talliance et la fusion des idées. Même h Alexandrie , sur ce théâtre étroit où se pressaient tant de peuples et tant de prin:^ cipes divers , on se tient d'abord à Técart , et chacun reste fidèle à son origine et au génie national. L'Orient pratique ses coutumes, et médite ses traditions dans )e secret des associations mystérieuses et dans le silençç des sanctuaires. L'esprit grec est moins discret ; majç s'il enseigne, s'il discute avec bruit, c'est dans l'enceinte des écoles dont se compose le musée. Fier de ses arts, de ses sciences , de sa philosophie , il n'a que du mé* pris, au premier abord, pour ces rêveries et ces superstitions de peuples barbares. Et, de »on côté, comment le génie de l'Orient, si grave et si coutemplatif , si avare de paroles, n'eût-il pas été profon-: dément choqué de la légèreté, de la subtilité et de l'audace de ces Grecs bruyants et discoureurs qui pror fessaient toutes les doctrines avec la même ardeur ? Cependant peu à peu là Grèce et l'Orient se rapprochent , s'écoutent plus attentivement et se comprennent; k l'indifférence et au dédain succèdent de part et d'autre la curiosité d'abord , et bientôt l'enthousiasme de l'initiation. Alors un commerce intimç , profond, continuel, s'établit entre les deux esprits; et dans ce commerce les doctrines et les traditions ^e modifient , s'altèrent , s'effacent au profit d'un écjeqr ti^me p|u$ ou rnoina juciic^eux^ qui devient If^ ten^ dance générale de l'époque. Cette métamorphose ne
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s'opère pas toutefois sans l'ésistance ; l'éclectisme ne triomphe pas toujours complètement des r^u^ gnances énergiques du génie national. On proteste vivement de part et d'autre contre les influences qu'on subit ; on nie la transformation au moment même où elle s'opère. Ainsi le Judaïsme et le Christianisme , tout en embrassant avec ardeur les doctrines grecques, et particulièrement le Platonisme , prétendent n'y retrouver qu'une tradition de Moïse. La philosophie grecque , de son côté , affecte , dans ses élans d'enthousiasme oriental, les allures de la science, comme au temps de Platon et d'Aristote. Mais, en réalité, la transformation des idées est profonde, sinon complète. L'Orient n'absorbe point la Grèce, ni la Grèce l'Orient, quoi qu'en disent l'une et l'autre ; il y a fusion entre les deux esprits , et, par cette fusion , création d'un esprit nouveau, mélange extraordinaire et intempérant de tradition et de science , d'inspiration et de réflexion , d'images et de formules, de méthode et d'extase; et c'est cet esprit qui seul vit sous les antiques traditions et les vieeux systèmes.
Aux œuvres puissantes de ce nouveau génie, on comprend combien les tendances contraires de l'esprit grec et de T esprit oriental ont dû se prêter appui. C'est merveille de voir comment les traditions de l'Orient élèvent, agrandissent, vivifient la science grecque; comment la science grecque, à son tour, explique, coordonne, enchaîne -les traditions de l'Orient. Si la dialectique des Grecs a besoin d'inspiration , la contemplation des Orientaux a besoin de règle, de méthode, de développement; car elle e&t
moins une pensée qu'une aspiration forte , mais vague , vers l'invisible et le noystérieux. Muette et solitaire par elle-même, cette c(Hitemplation n'eût jamais pu se produire en systèmes et en théories ; elle se perdait en images ou se concentrait en sentences énigmatiques. Il fallait que la science grecque lui servît d'organe et lui déliât la langue en quelque sorte. 1% de son côté, que serait devenue la philosophie grecque sans la puissante influence du génie de l'Orient? Lorsqu'elle changea de théâtre , elle n'avait plus ni force, ni grandeur, ni vie véritable. N'étant plus soutenue par le génie de ses grands hommes, elle était tombée dans les vaines discussions et les subtiles analyses , et y avait perdu le sens de la haute métaphysique. Ces brillantes qualités de l'esprit grec , cette sagacité et cette souplesse d'intelligence, cette clarté et cette facilité de parole, étaient impuissantes à la relever et à la ranimer. Elle avait besoin du souffle d'un génie étranger, et elle ne pouvait revivre qu'en puisant à cette source antique d'où lui était venu peutêtre le germe de ses plus belles doctrines. Elle y a puisé largement, tout en conservant scrupuleusement les formes extérieures de la science grecque. Plolin , Porphyre, Jamblique, Proclus, parlent grec ; mais leur pensée n'est plus l'expression simple et fidèle de l'esprit grec^ Le signe caractéristique de cet admirable esprit, le sentiment. de la mesure, de la proportion, de la beauté , ne s'y retrouve plus, La grandeur des conceptions^ l'éclat des images, l'ardeur et la fougue des tendances contemplatives, révèlent ^n génie nouveau, plus puissant, mais moins réglé , qui a soufflé sur cette
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le côté moral. La métaphysique peu élevée et peu profonde de cette école ne pouvait le séduire ; mais te génie de Tascétisme devait admirer et aimer Taustérité de la règle et de la vie stoïciennes. Pour Pythagore et pour Platon , c'est tout autre chose. L'Orient les adopte et les imite d'autant plus volontiers que, dans la naïveté de son orgueil, et dans son ignorance de toute tradition profane, il a cru reconnaître en eux ses propres enfants fourvoyés dans les ténèbres du Paganisme ; il étudie etmédite les œuvres de Platdn comme un commentaire des livres saints. L'hypothèse des Orientaux est absurde ; mais l'aiBnité des doctrines qui lui sert de point de départ est frappante. C'est en vertu de cette affinité que le Platonisme devint partout le nœud d'alliance de l'Orient et de la Grèce, et le^principe de la conciliation de toutes les doctrines philosophiques ou religieuses des deux pays. Le Pythcigorisme, tout aussi sympathique à l'Orient, ne pouvait jouer le même rôle , ne formant point, comme le Platonisme, un corps de doctrines clairement dévetoppées et sytématiquement coordonnées entre elles. Ses formules et ses sentences, accueillies du reste avec amour par l'Orient, étaient trop obscures et trop incohérentes pour servir de guide et de méthode à l'inspiration orientale. Au contraire, la philosophie de Platon, riche de théories et d'images, pleine de mesure et d'enthousiasme, nette, facile et sublile comme l'est toute science grecque , et souvent sublime comme les livres saints, était merveilleusement propre au rôle de médiateur entre les deux esprits contraires. Aussi, quand elle ch^^ngea de théâtre , elle ne parut point
avoir changé de patrie. A peine eut-elle touché cette terre d^Orient qu'elle se sentit tout-à-coup une force et une vie nouvelles. Tandis que les autres doctrines grecques ne firent que végéter dans l'isolement et Tobscurité sur cette terre d'exil, on vit le Platonisme s'acclimater vite et facilement sur ce nouveau sol. On eût dit une plante indigène qui , après ^voir été transportée en Grèce et y avoir fleuri un jour, sous • l'influence du génie d'un homme, s'y serait atrophiée comme sur un sol étranger, et n'aurait retrouvé sa sève et son. éclat qu'en Orient ^ sa vraie patrie. Tant ' ce nouveau développement de l'idéalisme platonicien ' est naturel , vigoureux , fécond 1 Tant ses relations et ses alliances nouvelles sont faciles et intimes !
Ce n'est pas à dire toutefois que , dans cette union de l'esprit oriental et de l'esprit grec, la philosophie grecque n'ait été représentée que par le Platonisme. Il était impossible que la présence simultanée et le séjour durable de tant de doctrines dans tous les grands centres de l'Orient, et particulièrement à Alexandrie, n'aboutît pas à un rapprochement d'abord, et ^nfin à un mélange universel. C'est ce qui eut lieu. Dans les doctrines de cette époque les plus essentiellement orientales , dans le Judaïsme platonicien de Philon , dans la Gnose, dans le Christianisme et jusque dans la Cabale qui doit si peu à l'Occident, on pourrait re- . trouver des fragments de toute nature de la pensée grecque, des traces non équivoques de Stoïcisme et même dé Péripatétisme. Seulement, ces fragments sont quelquefois si difficiles à reconnaître, qu'il est évident qu'ils ont subi une véritable métamorphose avant de
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passer dans la pensée orientale. Il a fallu que Tesprit platonicien les absorbât et les convertit en sa propre substance pour que l'Orient pût les comprendre et se les assimiler. Par une sorte de pressentiment des conditions de Talliance, la philosophie grecque se transforme avant de s'unir. Ses cent écoles, si exclusives, si ardentes à la contradiction, si bruyantes dans 1a polémique, se recueillent et se concentrent peu à peu dans un commun esprit , sinon dans une même doctrine. Le Péripatétisme ne conserve que ce qui peut se concilier avec l'idéalisme platonicien; ce qui signifie qu'il abdique. Le Stoïcisme fmit par rattacher sa morale pure et austère , vraiment digne de Platon , à la métaphysique platonicienne. Toutes les écoles s'attirent ainsi et se dénaturent sous rinfluence d*un esprit nouveau, et vont se perdre dans le Platotonisme , lequel résume et représente h peu près toute la philosophie grecque , au moment où elle rencontre la pensée de l'Orient. Or, Platon et l'Orient avaient trop d ailinités entre eux pour ne pas se comprendre et s'unir; pour cela ils n'eurent qu'à se reconnaître.
Voilà comment le Platonisme devint le lien et pour ainsi dire le verbe d'alliance entre la Grèce et l'Orient. Maintenant quelle fut la cause de cette transformation qui précéda la rencontre et prépara l'union ? Ce ne fut point une révolution intérieure, née d'un principe indigène, li est bien vrai qu'avant de passer en Orient, la philosophie grecque s'était déjà modifiée et que ses diverses écoles s'étaient rapprochées » sous l'empire d'un principe commun. Mais ee pnmipe n'était ni le Platonisme, ni le Pythagorismé, ni un9 <ioctrine Quel-
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conque ; c'était simplement le sentiment moral. L'idéalisme platonicien ou pythagoricien s'était effacé comme les autres systèmes dans ce sentiment profond et universel. S'il y eut, dans cette révolution* une doctrine qui semblât prévaloir et donyiner sur toutes lés autres, ce fut le Stoïcisme, doctrine beaucoup moins métaphysique que morale, et qui , sous ce rapport, était un type plus fidèle des tendances de l'époque qU9 le Platonisme. La seule et véritable cause de la transformation de toutes les parties de la philosophie grecque au profit des idées de Platon , fut l'influenée de l'Orient. Tant que la pensée grecque n'a pas quitté sa patrie, la lutte est sa vie ; la contradiction et la controverse, sa loi. Si elle se calme et se recueille enfin dans le sentiment moral , c'est l'effet de sa décadence et de son épuisenfient. Le discrédit des systèmes Va, conduite au dégoût de toute métaphysique et à la recherche exclusive de la vérité morale. Mais à peine a-t-elle touché le sol de l'Orient qu'elle renaît à la vie spéculative , et reprend , sur les ailes du Platonisme , son essor vers les plus hautes régions de la métaphysique. Avant même qu'elle subisse le contact de Ift pensée orientale , elle se sent déjà saisie d'un e$prit nouveau, comme s'il avait suffi de l'influence générale d'une nouvelle atmosphère pour la transformer. C'est qu'en effet elle ne pouvait changer de théâtre , sans perdre subitement les plus essentielles oonditiond de son génie. Comment vivre en Orient , sans y re3pir«' partout le mysticisme ardent et profond qui est Tâde de la pensée orientale? Comment la pensée indifèn^ se fût-elle conservée dans ces intelligences gr^v»$,
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transplantées à Alexandrie et s'y enivrant de touteâ les émanations du génie oriental ? Et quand elle eût résisté aux premières influences de ce génie, pouvaitelle dompter la nature contemplative et ascétique des Orientaux qui adoptaient ses propres doctrines? Elle changea donc rapidement de caractère , et se décomposa , sous l'influence générale des lieux , avant même de rencontrer les doctrines de l'Orient. Les tendances diverses plutôt qu'opposées qui luttaient dans son sein et se disputaient l'empire s'absorbèrent promptemenl dans le principe platonicien; l'esprit grec ne conserva que ce type et cette forme en Orient.
Quelles tendances et quelles doctrines pouvaient sortir de cette alliance de l'esprit oriental et de l'esprit grec réduit à Platon? Quand on a parlé des procédés éclectiques et des tentatives de conciliation de cette époque, on s'est peut-être trop arrêté à la surface des choses. Il est très vrai que cette époque aime à tout rapprocher, à tout mêler, à tout confondre , et qu'en général ses œuvres ont un tel caractère de syncrétisme que tout s'y retrouve dans tout. Mais au fond l'esprit de ce temps n'est rien moins qu'éclectique. Le véritable éclectisme , s'il n'a pas de système , cherche et emprunte partout où l'instinct de la vérité le conduit ; s'il a une doctrine arrêtée d'avance , il faut que cette doctrine soit assez large pour lui permettre de puiser à toutes les grandes sources de la vérité. Mais là ou se rencontre une doctrine ou une tendance exclusive , quelque grande qu'elle soit , il n'y a plus de place pour l'éclectisme. Or, tel est précisément l'état de l'esprit humain à l'époque qui nous occupe.
PHILOSOPHIE GRECOUE EN ORIENT. 113 Qu'avait apporté l'Orient à l'alliance? le mysticisme. Qu'avait apporté la Grèce? l'idéalisme. Le mysticisme oriental combiné avec l'idéalisme platonicien ne pouvait engendrer que des doctrines exclusivement idéalistes ou exclusivement mystiques , ou plutôt k la fois idéalistes et mystiques , puisque ces deux tendances de l'esprit dérivent de la même source et sont entre elles dans le rapport de la spéculation à la pratique. Tout ce qui pouvait arriver , c'est que l'idéalisme fût plus ou moins modéré et le mysticisme plus ou moins ardent ; mais les principes mêmes de l'alliance condamnaient la pensée à ne point sortir de cette voie. Il y a plus ; l'idéalisme grec, à son origine, n'avait point abouti au mysticisme ; le goût de la vie pratique et le génie politique propre à l'esprit grec avaient tempéré dans Platon l'ardeur des tendances contemplatives. Mais cet idéalisme, quand il passe en Orient, n'y retrouve ni l'esprit politique du pays où il est né , ni la forte et constante contradiction des doctrines opposées. Tout au contraire il tombe au milieu d'un mysticisme effréné; comment résister? Ce mysticisme le saisit bien vite et l'entraîne à sa suite dans la contemplation et l'extase. Au fond , l'esprit de cette époque est fort exclusif: il est partout et toujours idéaliste et mystique , plus mystique encore qu'idéaliste. Gomment donc pourrait-il prétendre à concilier toutes les grandes tendances de la pensée et de la science humaines, lorsqu'il obéit aveuglément à l'une de ces tendances? Et pourtant il semble y travailler sérieusement ; il recueille avec une érudition scrupuleuse, et rassemble avec effort les fragments de doctrines les I. 8
plus disparates, afin de les réunir et de les réconcilier. Mais il ne procède que par l'artifice et la violence. Essentiellement idéaliste et mystique , il est contraint d'altérer, de mutiler, de dénaturer la plupart des systèmes qu'il veut faire rentrer dans sa doctrine de prédilection , et alors il rapproche sans unir , il confond sans concilier. Il faut voir comment il traite le Péripatétisme, le Stoïcisme et en général les doctrines empiriques , comment il en détruit la pensée en en conservant les formules , comment enfin il les transforme et les défigure dans ses interprétations. Qui reconnaîtrait Zenon, Aristote et même Platon, dansles doctrines de Philon, de la Gnose, des Pères de l'Église? Le Néoplatonisme, qui est venu de la philosophie grecque etqui, sur le théâtre même où il se développe , se souvient toujours de son origine, reproduit avec plus d'exactitude et d'étendue les théories péripatéticiennes et stoïciennes ; mais il les subordonne constamment au principe platonicien. Dans sa pensée , l'idéalisme de Platon est la seule vraie philosophie à laquelle les doctrines d' Aristote et de Zenon ne font que préparer et introduire l'intelligence. A vrai dire, l'alliance de l'Orient et de la Grèce est loin d'aboutir à une représentation complète et égale des tendances diverses de l'esprit grec et de l'esprit oriental ; car au fond ce n'est pas entre toutes les puissances de l'esprit oriental et toutes les puissances de l'esprit grec qu'elle s'établit ; c'est seulement entre l'Orient et Platon. Aussi dans ce rapprochement forcé et souvent bizarre de toutes les doctrines n'y a-t-il d'union vrainaent intime et sincère qu'entre l'idéalisme platonicien et le mysticisme oriental.
Jje mysticisme n'est pas seulement à cette époque l'esprit de rOrient ; il devient l'esprit du monde entier. Si le 'foyer est en Egypte et dans les grands pays orientaux , les rayons se répandent et pénètrent partout , en Grèce, en Gaule, en Italie, en Espagne, en Afrique. C'est qu'une même domination et, il faut le dire aussi, une commune misère rapprochent et réunissent tous les peuples. Partout la vieille société se meurt d'épuisement et de fatigue ; partout elle aspire au repos et désespère de le trouver dans ces tristes cités agitées par l'anarchie et ruinées par la conquête, La tendance des intelligences vers le monde idéal devient universelle ainsi que l'entraînement des âmes vers la vie solitaire et ccmtemplative. Tous ceux que n'absorbent pas les soins ou les passions de la vie matérielle, toutes les natures élevées, libres, généreuses , tous les grands esprits et les nobles cœurs de cette société en décrépitude , se réfugient soit dans la contemplation de l'éternelle et divine vérité, soit dans l'attente d'un monde meilleur. Ce sentiment ne descend pas sans doute immédiatement des écoles dans les peuples et dans les gouvernements. 11 n'y pénétrera qu'à la faveur de la grande révolution religieuse qui doit aboutir au triomphe du christianisme. Mais pendant que les peuples s'agitent dans la souffrance , ou sommeillent dans l'abrutispement, pendant que les gouvernements s'épuisent en efforts inutiles pour rendre la yie à ce cadavre qu'on nomme la cité, l'esprit nouveau, principe de toute vie et de toute société pour l'avenir , se recueille, se développe, se fortifie, s'exalte dans la soli* t\!^ et le silence , loiii 4es agitations igtérile» et dea
intérêts misérables de la cité. Les vieilles écoles sont muettes ; les vieux temples sont déserts. Des écoles philosophiques, des associations religieuses nouvelles, se forment sur tous les points de l'empire, et se pénétrant profondément de l'esprit nouveau , le répandent partout'et sous toutes les formes, par les écrits, par l'enseignement, par les prédications. Cet esprit anime toutes les œuvres du temps, et communique la vie à tout ce qu'il touche. Partout où il n'est pas, c'est la mort. Qu'y a t-il de plus glacé que les hymnes en faveur des anciens dieux, de plus vide que les discours politiques, de plus stérile que la défense des aïiciennes doctrines? Si l'enthousiasme reparaît accidentellement dans les temples, si la vie et la parole renaissent dans quelques écoles du passé , ne sait-on pas que c'est grâce à l'inspiration de l'esprit nouveau? C'est au nom d'un spiritualisme parfaitement ignoré des prêtres d'Homère qu'Apollonius restaure les divers cultes du Polythéisme. Les philosophes alexandrins ne réussissent à remettre un moment les anciens dieux en honneur qu'en les métamorphosant en puissances spirituelles. Est-ce vraiment la religion d'Homère et d'Hésiode que pratiquent Julien et les prêtres qui l'entourent , Maxime , Chrysanthe , quand ils se livrent à toutes les rigueurs de l'ascétisme? Voilà ce qui explique la vie éphémère de toutes ces imitations et de toutes ces restaurations du passé.
Ce qui vient d'être dit sur l'esprit général de cette époque pourrait sembler un paradoxe, après tous les tableaux qui ont été tracés de l'anarchie et du chaos intellectuel et moral du monde ancien ^ à l'avènement du
Christianisme : pourtant rien n'est plus vrai. Seulement, pour être frappé de la profonde unité de sentiments et de tendances qui caractérise ce temps , il ne faut pas s'arrêter à la surface des doctrines; car, alors l'esprit humain offre le spectacle d'une variété bizarre et choquante : il n'y a pas de scène plus disparate, ni de concert plus discordant. Mais si on regarde de près, si on écoute à fond, on découvre une admirable unité dans cette scène, une imposante harmonie dans ce concert : c'est la grande lumière de l'idéalisme qui éclaire toutes les doctrines des écoles ; c'çst la grande voix du mysticisme gui domine tous les chants des temples. Toute philosophie devient la science de l'esprit pur , toute religion en devient le culte. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder au fond de toutes les doctrines philosophiques ou religieuses du temps. Qu'est-ce qui l'ait l'identité ou la différence essentielle de deux doctrines? c'est l'unité de principe dans la spéculation et dans la pratique. Comme ces deux ordres de vérités se tiennent intimement , toute identité ou toute différence essentielles dans la morale entre deux doctrines implique l'identité ou la différence essentielles dans la métaphysique, et réciproquement. Or, si l'on applique ce critérium aux grandes doctrines de cette époque, au Judaïsme de Philon, à la Cabale, à la Gnose, au Christianisme, au Néoplatonisme, au Polythéisme restauré, \\ sera facile d'y reconnaître l'unité d'esprit à travers la variété des formes extérieures. La doctrine de Philon a conservé toutes les traditions des livres saints , mais en réalité elle n'a retenu du Judaïsme que la lettre; elle interprète, explique, comprend toutes
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èhoses à la lumière de l'esprit platonicien. Avec Platon, elle distingue et sépare les deux mondes (rà at- (TÔviToc, rà voviToc) ; elle distingue et sépare les deux principes de la nature humaine, l'âme et le corps, et déplore la vie actuelle comme un esclavage de l'âme, et un exil dont la mort seule peut la retirer. Et toutes lès prescriptions, toutes les pratiques de la loi ne tendent , suivant Philon , qu'à délivrer l'âme et à la préparer à la visite de l'esprit divin. Le Christianisme n'a point souci de la loi ancienne, comme Philon ; c'est au nom d'une loi nouvelle qu'il professe le sacrifice du corps et le culte de l'esprit. Mais la base de la. métaphysique chrétienne, telle qu'elle est développée par les Pères de l'Église, n'est-elle pas la doctrine du Verbe compris comme type du monde intelligible , comme l'idée des idées? La base de la psychologie chrétienne n'est-elle pas la distinction des deux substances, et la nécessité d'une séparation, pour que la substance spirituelle arrive à la perfection et à la véritable vie? Le Christianisme, sans doute, de même que le Platonisme, ne méprise point pour cela la vie actuelle , les œuvres de ce. monde, l'œuvre morale surtout, la vertu ; mais il proclame bien haut que la vraie fin de la vie est l'âmouf de Dieu et la contemplation de ses perfections : tout le reste n'est que moyen et introduction. La Gnose va beaucoup plus loin : elle sépare absolument les deux niôndes, et élçve son Dieu à de telles hauteurs qu'elle ne sait plus expliquer la création que comme; ude chtite. De là lè mépris du monde, œuvre misérable d'une puissance inférieure , l'indifférence pour la vie actuelle , pour les œuvres en général , nqiênie pour la
vertu. C'est Tidéalisme porté à ses dernières limites, et engendrant le mysticisme le plus effréné. Le Néoplatonisme est moins mystique que la Gnose, et Itiéme que le Christianisme, en ce sens qu'il considère le monde sensible comme le développement naturel et nécessaire des puissances de Dieu , et qu'il en admire et en célèbre la beauté , l'harmonie , la perfection K Toutefois , la séparation des deux mondes , la séparation des deux substances matérielle et spirituelle dans l'homme, la théorie de la matière conçue, non comme une condition nécessaire et éternelle de la vie, mais comme le degré infime et l'éclipsé de la puissance divine parvenue à l'extrême limite de ses forces, enfin la contemplation et l'extase considérées comme la vraie fin de la vie humaine , sont autant de principes qui révèlent clairement le caractère idéaliste et mystique de la philosophie de Plotin , de Porphyre, d'Iamblique et de Proclus. Ainsi le même esprit est au fond de toutes ces doctrines contemporaines ,- quelle^ qu'en soient d'ailleurs les différences : toutes sont essentiellement idéalistes et mystiques , bien qu'à des degrés divers; il n'est pas jusqu'aux vieilles croyances que l'esprit nouveau n'ait gagnées. Le Polythéisme grec a perdu , sous la direction sévère des prêtres de Julien, ses airs de fête et de volupté ; on n'entend plus dans ses temples .que les évocations des théurges ou les voix graves des ascètes. La riante mythologie a fait place aux sombres divinités de l'Orient; le culte de l'esprit s'est établi dans les sanctuaires de Bacshus
I Plot., en. n, l n- Omfm Ç/w^fw^*, ^
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et des autres dieux de la nature. C'est dans ce sens qu'Apollonius de Thyane, Plutarque,. Apulée, lanablique, Julien, comprennent et essaient d'accomplir la restauration du Polythéisme. Tel est l'esprit général de l'époque : toutes les grandes doctrines contemporaines partent de la distinction et de la séparation profonde des deux mondes , et aboutissent au mépris de la chair et au culte de l'esprit. L'objet de la foi pour toutes n'est pas ce que les sens atteignent , c'est ce que Tâme sent, et plutôt encore ce que l'intelligence devine : c'est la vérité invisible et intelligible. L'idéalisme dans la spéculation , le mysticisme dans la pratique , sont les deux voies de l'esprit nouveau ; les écoles philosophiques, aussi bien que les sectes religieuses , s'y engagent plus ou moins avant. Quand on représente l'esprit nouveau en opposition complète et en lutte avec la société qu'il doit conquérir, on a raison, s'il s'agit de la société oiBcielle. Cellerlà, en effet, est livrée aux intérêts ou aux passions de la matière ; ses pensées ne sont que des impressions sensibles; ses sentiments ne sont que des appétits. Elle n'a pas le sens de l'intelligible ni du divin ; elle ne comprend ni ce qui est de l'âme, ni surtout ce qui est de l'intelligence. Et comme c'est cette société là qui paraît, qui agit, qui gouverne dans les assemblées et sacrifie dans les temples, l'historien a pu ne rien voir au-delà, et se demander par quelle révolution subite cette société se trouve régénérée et transformée. C'est qu'il n'avait regardé qu'à la surface, et qu'il n'avait pas pressenti sous cette société politique et extérieure , en quelque sorte , une autre société , ou du moins l'esprit vivant
PHILOSOPHIE (iBEGQUE EN OlUENT. 421
d'où doit sortir comme par enchantement une autre société. Quand on a une fois bien reconnu et bien constaté l'existence et la présence universelle de cet esprit, on comprend tout ce qui suit, comment toutes les écoles philosophiques vont se perdre dans une seule grande philosophie, comment toutes les manifestations religieuses aboutissent à une seule grande religion. On ne s'étonne plus qu'une étincelle jaillissant d'un point de l'Orient ait suffi pour embraser le monde : c'est que l'étincelle a rencontré le souffle puissant de l'esprit universel ! Enfin , on reconnaît que pour cette époque de l'histoire comme pour toutes les autres, les grands effets ont de grandes causes, et que dans le gouvernement de la Providence les moyens sont toujours en proportion des desseins.
Mais si toutes les doctrines contemporaines émanent d'un principe commun , d'où viennent les différences qui les distinguent? La raison de ce fait est fort simple : c'est dans l'origine nationale des doctrines qu'il faut la chercher. Le même esprit souffle partout ; mais partout aussi il rencontre des natures diversement préparées à le recevoir. Alors le génie national réagit sur l'esprit général , et les traditions de celui-là se mêlent aux inspirations, de celui-ci. Souvent même , tout en subissant l'influence irrésistible de l'esprit nouveau , le génie national prétend l'enchaîner à ses traditions et l'absorber dans ses doctrines. C'est ainsi que l'école juive et les premiers Pères de l'Église essaient de rattacher le Platonisme au Mosaïsme ; c'est ainsi que la Gnose rapporte toute philosophie aux traditions de rOrient. Ces prétentions sont absurdes; mais ce qui
\n INTRODUCTION. LIVRE II.
est vrai, c'est que l'esprit de l'époque se teint partout des couleurs du génie national , au point d'y perdre , en apparence, son identité. Pour reconnaître que c'est le même esptit qui anime Philon , la Gnose , le Christianisme et l'école d'Alexandrie, il faut regarder au fond des doctrines.
Le même principe qui explique la diversité des doctrines de cette époque sert en même temps à les classer. Cet immense développement de l'esprit humain peut être rapporté à deux origines principales, l'Orient et la Grèce ; de là deux grands mouvements dont l'esprit est identique , " le mouvement oriental et le mouvement grec. Au premier il faut rattacher : 1* toutes les doctrines de l'école juive, y compris la Cabale ; 2° toutes les doctrines de la Gnose , qu'on pourrait appeler, par opposition à la tradition judaïque , l'école orientale proprement dite ; 3° toutes les doctrines de là philosophie chrétienne. Dans le second mouvement il faut comprendre : 1* les Platoniciens, tels qu'Atticus, Alcinoûs; 2* les Pythagoriciens, tels qu'Apolloriius de Thyane ; S* les éclectiques , tels que Plutarque ^ Apulée, Cronius, Numénius. L'école juive, l'école orientale (la Gnose) , l'école chrétienne, doivent leur caractère et leur physionomie propre à leur origine. C'est toujours le mênie esprit au fond , mais se modifiant et se div^ersifiant sous l'influence des traditions judaïques, syriennes, égyptiennes^ chaldéennes et persanes. Quant aux doctrines issues du mouvement grec , on ne peut pas en expliquer la diversité par lès origines locales. A l'époque qui nous occupe , le monde Jjellénique est parfaitement uniforme ^ au moins en ce
qui concerne les traditions nationales ; il ne présente plus, comme l'Orient, divers peuples (Jui ont conservé chacun la profonde originalité de leur génie et de leurs traditions. Mais il offre des variétés d'un autre genre, très importantes dans l'histoire de la pensée : les écoles dans le monde grec ont leurs traditions , comme les peuples dans le monde oriental. Il est bien vrai que ces écoles tendent à s'effacer et à se perdre dans le mouvement général des esprits , à l'époque dont il s'agit ; mais , enfin , elles ont encore conservé quelque chose de leurs tendances et de leurs doctrines primitives. Le Stoïcisme, le Platonisme, le Pythagorisme, s'assimilent l'esprit nouveau et se transforment chacun à leur manière. Chez le stoïcien , la tendance morale prédomine ; chez le platonicien , c'est la tendance métaphysique ; chez le pythagoricien , c^est la tendance ascétique et théurgique.
C'est un beau et grand spectacle que le tableau de ce double mouvement qui commence par de faibles essais , et aboutit d'une part au Christianisme et de l'autre à la philosophie néoplatonicienne. La première œuvre de fusion entre les idées grecques et orientales, du côté de l'Orient, est tentée avec éclat et avec succès par l'école juive, par Aristobùle et surtout par Philon. Mais, dans ce mélange, l'Orient n'est représenté que par le Judaïsme. Vient ensuite la Gnose, qui agrandit Talliance et y fait entrer tout l'Orient. L'œuvre de la Gnose est hardie, mais chimérique : en métaphysique, elle se perd dans les rêves de la Perse, ou dans les symboles de l'Egypte ; en morale , elle entraîne les ^med dans Tascétisme le plus exalté et dans le
mépris absolu de toutes Jes vertus de la vie pratique. C'est le Christianisme qui relève l'alliance fort compromise par les excès de la Gnose, en réunissant dans une mesure admirable tout ce que l'Orient offrait de plus sublime et de plus profond dans ses traditions , et tout ce que la Grèce présentait de plus solide et de plus vrai dans sa philosophie. Le mouvement grec commence par un retour timide au Platonisme. Les Platoniciens de cette époque, Atticus, Alcinoûs, Caius, Albinus, ne connaissent point encore cet Orient dont ils ressentent déjà peut-être la vague influence. Puis le Platonisme s'inspire peu à peu des traditions étrangères ; ce mélange se reconnaît dans les écrits de Plutarque, d'Apulée, de Cronius , de Numénius. Enfin , l'alliance de la philosophie grecque avec le génie de l'Orient atteint son plein développement et sa juste mesure dans le Néoplatonisme alexandrin. Le Christianisme et le Néoplatonisme , tels sont les grands résultats de l'alliance féconde de l'Orient et de la Grèce. Tous deux , engendrés du même principe , mais issus d'origine différente, manifestent par leurs ressemblances et leurs diversités cette unité de principe et cette différence d'origine. C'est l'alliance de l'Orient et de la Grèce qui les constitue également ; mais c'est la tradition orientale qui a pi'éparé l'un , et la tradition grecque qui a préparé l'autre; et, dans la suite de leur développement, ils restent constamment fidèles à leur origine. Dans le Christianisme, le . principe oriental domine ; dans le Néoplatonisme , c'est le principe grec. De là, nialgré l'identité
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cV esprit qui aniHie ces deux doctrines également idéalistes et mystiques, la nécessité d'une opposition et d'une lutte qui ne doit finir que par le triomphe du Christianième.