Bosiuet orateur, p
impression qu'il produit tient principalement aux bévues multiples des éditeurs ; ils ont amalgamé en plusieurs endroits le brouillon avec la mise au net. Si M. Gandar, dans l'étude de ce manuscrit si confus.s'était préoccupé par bonheur de l'authenticité du texte, autant que des caractères paléographiques, qu'il a si bien déterminés, il ne se serait pas étonné que le plan, bien qu'« étudié avec soin,» soit resté « indécis. » Je crois bien! On nous présente l'une après l'autre deux divisions de l'œuvre, dont aucune ne sera suivie exactement dans les éditions. Voici ce qui est arrivé, Bossuet avait jugé à propos de refaire, pour les concentrer, l'énoncé de son dessein et plusieurs passages de son discours. Deforis, et après lui tous les éditeurs sans exception, fondent en une seule les deux rédactions successives ; ce qui est, on en conviendra, une singulière façon d'abréger, et d'entrer dans les intentions de l'auteur.
Du reste le discours, qui dans sa forme définitive, ne devait être qu'une courte exhortation, a été tellement défiguré par ces interpolations systématiques, qu'il me semble nécessaire d'en donner une nouvelle édition.
XVIII. C'était avec une égale sécurité de conscience que le bon Deforis se permettait et les additions (') illégitimes et les retranchements systématiques. Nous lisons dans une de ses notes : « Nous avons supprimé de ce sermon (11*^ pour la Circoncision), plusieurs morceaux tirés mot à mot du précédent, qui pouvaient être retranchés sans interrompre /'ordre et la suite du discours ! » — On ne contestera pas, je le suppose, la naïveté d'une telle sentence. — Il ajoute .• « Nous en userons ainsi dans toutes les occasions oii les circonstances le permettront^ afin d'éviter, autant qu'il sera possible, les répétitions trop
I. C'est ainsi qu'il faut supprimer, dans l'exorde du sermon pour le Rosaire, la deuxième et la troisième phrase. Ce passage où Bossuet « se croit tenu, selon M, Gandar, de ravaler l'action célèbre d'un sage du monde » (Eudamidas de Çorinthe), est emprunté à un de ces textes, que les Bénédictins avaient rebutés, n'y trouvant guère d'idées nouvelles f Poiir la fête du Scapulaire). M. Lâchât, qui imprimait sur les mss., aurait dû voir qu'il n'y avait pas un mot de tel dans celui du Rosaire.
6o PREMIÈRE PARTIE.
fréquentes. » L'aveu est dépouillé d'artifice, et l'avertissement ne laisse pas d'être assez inquiétant par rapport à quelques œuvres dont l'autographe ne se retrouverait pas ('). Chose étrange ! Si Deforis et ses collaborateurs éprouvent encore le besoin de s'excuser auprès du lecteur, ce sera pour se faire pardonner de n'être pas venus à bout de quelque nouvelle interpolation : « Nous eussions bien désiré, diront-ils dans le volume suivant, pouvoir ne faire des deux qu'un seul sermon €71 ajoutant au premier ce que le second renferme de plus. Mais après y avoir travaillé assez longtemps, la difficulté du succès et la crainte de gâter les deux pièces, nous ont déterminés à les donner chacune séparément... (2) » Lorsqu'ils réussissaient à leur gré, ils se gardaient bien de nous avertir : ils pensaient que leur siècle n'aimait pas plus les redites dans les notes que dans le texte. Ils continuaient donc à épier les bonnes occasions à' incorporer ou d'éliminer arbitrairement quelque morceau, sans se croire obligés de nous révéler leurs opérations clandestines.
C'est ainsi qu'avec tout le public, et même avec des critiques de profession, j'aurais pu ne pas soupçonner les mutilations de quelques seconds exordes. Je citerai celui d'un ancien sermon pour la Nativité' de la très sainte Vierge (3) (III^ des éditions). Par bonheur, le manuscrit qu'on croyait perdu, m'est tombé entre les mains (■*) ; et j'ai pu constater qu'il y a là environ deux pages de texte à rétablir.
XIX. De même, sans aucun avis au lecteur, Deforis avait supprimé, dans le second exorde d'une Vêture,prêchée le jour de la sainte Croix, dix lignes au commencement et une ving-
1. C'est le cas de ce sermon lui-même. M. Lâchât prétend que, par la faute de Deforis, on ne trouve plus « ni division, ni parties distinctes, ni commencement, ni fin. » C'est exagérer. Il y a une division, qu'il imprime (VIII, 331). Le i'^'' point commence, p. 332 : « Pour comprendre solidement. » — Les mutilations ici portent exclusivement sur le corps du discours.
2. Deuxième sermon pour le ler dimanche de Carême, sur les Démons.
3. Ce sermon est entré dans le Choix de M. Gazier ; mais il a été reproduit d'après les anciennes éditions, infidèles en plusieurs endroits.
4. La communication de ce ms. est un des nombreux services que je dois à l'obligeance aussi zélée qu'éclairée de M. le chanoine Denis, de Meaux.
CH, II. LA COMPOSITION. 6ï
taîne à la fin. Elles lui paraissaient ressembler de trop près au début du discours précédent, prononcé le jour de l'Epiphanie. M. Choussy, possesseur des deux manuscrits ('), a donné récemment le texte complet de cet exorde, dans les Rectifications littéraires et historiques {f).
Bossuet, par son application constante à réduire progressivement les seconds exordes, a montré qu'il jugeait comme nous bien longs et bien exubérants ceux de sa jeunesse ; je ne sais donc si la restitution de ces passages indûment supprimés (3) paraîtra bien utile pour sa gloire. Du moins elle importe à la sincérité. Il est d'ailleurs des rectifications en sens contraire, qui ne présentent aucun inconvénient ; telles sont les réductions déjà opérées par l'abbé Vaillant i^) dans les exordes de Noël, et de \d. Loi de Dieu (Septuagésime, dans les éditions), qui avaient été enflés démesurément par l'insertion de lambeaux empruntés à une seconde composition.
XX. Lorsque l'auteur lui-même a pris soin, comme nous l'avons vu dans le panégyrique de saint Gorgon,de restreindre une sève trop abondante, on doit fidèlement tenir compte de ses intentions. Encore faut-il être sûr que le remaniement est bien son œuvre. Dans l'édition critique du sermon sur la Nécessité des souffrances (Rameaux, 1661), M. Gazier, précisément à la fin du second exorde (5), a cru devoir préférer à la rédaction primitive donnée par tous les éditeurs, une seconde rédaction écrite au crayon, partie sur l'ancienne, partie à la fin du manuscrit. Rien de plus légitime que de substituer aux premières ébauches les leçons définitives. Mais ici, par exception, je vois à la chose une grave difficulté : cette seconde rédaction n'est pas, à mon avis, de Bossuet ; elle est de son
1. A Rongères (Allier). Voy. Tableau des sources, à la suite de l'Intl-oduction.