I. Voy, Hamon, Traitéde la Prédication, p
Dès cet énoncé du dessein apparaît le but, et, disons-le hautement malgré le préjugé contraire, le but pratique du discours. On définit, je le veux, un auteur par ce qui domine en lui ; mais si Bossuet excelle, de l'aveu de tous, dans les Mystères et les Panégyriques des saints, n'y a-t-il pas aussi chez lui, comme chez tous les sermonnaires, un grand nombre de sujets moraux : sur la Nécessité de la pénitence (Avent) ; sur les Qualités de la pénitence ( Carême, P*" dimanche) ; sur la Persévérance (Pâques et Jubilé) ; sur la Possibilité, sur r Ardeur, sur r Efficacité de la pénitence (1662) ; sur V Ambition ; sur r Honneur du monde ; sur l'Amour des plaisirs, etc. .■" Et partout d'ailleurs, n'y a-t-il pas, même dans les sujets les plus dogmatiques, la préoccupation de quelque devoir qui s'impose aux auditeurs ? Quoi de plus essentiel, après tout, à rappeler à un chrétien, que des vérités qui sont non des méditations spéculatives, mais « le fondement delà conduite, sur lequel il faut être résolu d'abord (') ? »
« Procédons par principes, » dit-il volontiers; mais il ajoute avec raison : « Les hommes ne reviennent que par là (2). » — « Voici, s'écrie-t-il ailleurs, la règle du christianisme, que je vous prie de graver en votre mémoire : Le chrétien doit imiter tout ce qu'il honore ; tout ce qui est l'objet de notre culte doit être le modèle de notre vie (3). »
A ces hauteurs, le dogme et la morale s'allient admirablement. Ainsi quand Bossuet nous entretient de la personne et de la mission du divin Sauveur, sujet dogmatique au premier chef, il entend bien nous exhorter à nos plus essentiels devoirs, qui sont de le connaître, de l'aimer, de l'imiter, d'éviter l'oubli ou l'abus de ses grâces. Je n'en donnerai qu'un exemple, mais il est remarquable. Voici en résumé le dessein du sevvcion sur la divinité de la Religion, comme disent les
1. Sermon sur la divinité de JÉSUS-CHRIST, pour le Ile dimanche de l'Avent (1665), ler point.
2. Quatrième sexmon pour le jour de Pâques (1681), 3<= p. (Edit. Gazier, p. 525.)
3. Tro\s\çmestTmon pour la fêle de la Conception de la sainte Vierge, appoint. (Lâchât, XI, 52.)
éditions, ou, plus exactement, jz/r/^: divinité de Jésus-Christ.
Envisageant dans l'histoire un miracle universel, dont les
miracles particuliers étaient les signes sacrés, l'orateur nous
montrera le Christ illuminant tout le genre humain, redressant
la marche du genre humain,guérissant ou ressuscitant le genre
humain.
Cette leçon grandiose nous est présentée sous la forme d'un
vrai syllogisme :
« Quiconque fait voir aux hommes une vérité souveraine et
toute-puissante, une droiture infaillible, une bonté sans
mesure, fait voir en même temps la Divinité :
« Or est-il que le Fils de Dieu nous montre en sa personne
une vérité souveraine par l'établissement de la foi, une équité
infaillible par la direction des mœurs, une bonté sans mesure
par la rémission des péchés ;
« Il nous montre donc sa divinité ('). »
Si le discours devait être purement démonstratif, il n'y
aurait rien à ajouter. Mais l'orateur se propose autre chose qu'une thèse, si belle et si importante qu'elle soit. Il veut aussi confondre tous les ingrats, et ceux à qui la hauteur des vérités de la foi sert de prétexte pour se soulever contre l'autorité de JÉSUS-Christ, et ceux que la perfection surnaturelle de sa morale porte à récriminer contre sa rigueur, et, plus que tous les autres, ceux à qui la facilité relative du pardon devient une occasion de rechutes sans fin.
Sont-ce là de pures subdivisions (2) qui viennent compliquer le plan primitif? Je ne le crois pas. Mais j'y reconnais cette préoccupation de l'utilité pratique chez un orateur à qui l'expérience et les paroles mêmes de son évangile : Beatus gui non fnerit scandalizatus in me, ont appris que la nature humaine sait se scandaliser des bienfaits mêmes de son Rédempteur. A la fin de chaque point, et dans le troisième
1. Cœci vident, 1665. — (11^ serm. pour le IJe dimanche de l'Avent.) — Lâchât, VIII, 177— Mss., 12. 821, f. 164.
2. M. Gazierle pense {Choix de sermons, 356, n. 2) : « Cette division... est peutêtre un peu sèche ;. . on croirait lire du Bourdaloue. »
tout entier, il mettra tout en œuvre pour préserver son auditoire du crime de « faire malheureusement leur écueil du port, » et pour les empêcher de périr dans une « fausse contrition, » et dans une « pénitence impénitente.»
Il y a même ceci de remarquable qu'au début de la 3^ partie, le manuscrit nous montre l'auteur effaçant le commencement (') d'une troisième démonstration ; il la juge superflue après les arguments qui précèdent, et tourne résolument à la morale tout le reste de son discours ; tant est vrai ce qu'il a dit quelque part dans ce sermon même, que « les vérités de la foi et la doctrine des mœurs sont choses tellement connexes et si saintement alliées, qu'il n'y a pas moyen de les séparer (2). »
Si Bossuet ne prêchait pas le dogme séparé de la morale, il entendait moins encore que l'on exposât la morale chrétienne en l'isolant du dogme, son appui véritable. « Il se plaignait depuis quelques années, rapporte Ledieu(3), que l'on ne prêchait plus les mystères en un temps où il en croyait le besoin plus pressant que jamais, le nombre des libertins allant toujours croissant, et les hommes devenant plus hardis à débiter leurs imaginations pour affaiblir la foi. Il lui semblait qu'on avait honte de prêcher JéSUS-Christ... » A quoi pouvait servir cette prétendue prédication exclusivement pratique ? Il répond dans le discours qu'il prononça, le i^r janvier 1687, dans l'église des Jésuites : « On nous entend quelque temps pendant que nous débitons une morale sensible ou que nous reprenons les vices communs du siècle. L'homme curieux de spectacles s'en fait un, tant il est vain ! de la peinture de ses erreurs et de ses défauts, et croit avoir satisfait à tout quand il laisse du moins censurer ce qu'il ne corrige pas (4). »