Bibliothèque Sainte-Geneviève. Ms. D
CH. IL LA COMPOSITION. 8l
je dis. Platon dans son Timée dit que des secrets des dieux il en faut croire les enfants des dieux. Il avait considéré que les hommes avaient tiré mille fausses conjectures des divinités, ce qui robliî^e à dire: In hoc filiis deoriim fides est adhibenda, qiiamviseo7'uindicta necnecessariisnec verisimilibiis arginnentis confirmentnr. Messieurs, écoutons ce païen qui nous enseigne. Voici le Fils de Dieu qui nous vient révéler des secrets qui avaient toujours été cachés... Le faisons-nous } Moralité... »
Cette analyse est intéressante ; mais que la fin, en particulier, en est pâle à côté du manuscrit de l'auteur lui-même : «... Toute la raison, c'est qu'il a parlé. Et à ce propos, chrétiens, je ne puis m'empêcher de vous rapporter une chose qui m'a surpris dans Platon. Donnez-moi cette liberté de vous alléguer aujourd'hui un auteur profane. Je n'ai pas accoutumé de le faire : par la grâce de Dieu, je trouve suffisamment dans les Ecritures,et c'est une source assez abondante ('), etc.; mais il nous est permis quelquefois d'employer le témoignage des étrangers pour convaincre les incrédules. Donc, mes frères, ce philosophe, parlant de l'obscurité des choses divines et du peu de connaissance que nous en avons, conclut qu'il s'en faut rapporter aux enfants des dieux, encore que leur discours ne soit appuyé ni sur des raisons nécessaires ni même sur des raisons vraisemblables : Impossibile est deoruin filiis fidevi non haberejicet nec necessariis.nec verisimilibus rationibus êoruni oratio confi,rmetur. Mais comme ils nous parlaient, poursuit-il, de leurs affaires domestiques, la loi veut que nous ajoutions foi à leurs paroles : Sedqiiia de rébus doviesiicis loqni se affirviabant, nos, legem seciiti, fideni prœstabiimis.
« Tu reconnais donc,ô philosophie, que nous ne connaissons pas les choses divines ; ensuite tu te sens forcée de recourir à l'autorité supérieure. Afin que tu puisses fléchir sans crainte, tu confesses qu'il faut qu'elle soit divine. Jusqu'ici tu es chrétienne. Mais il en faut croire, dis-tu, les enfants des dieux ! Laisse ces dieux: il n'y en a qu'un, tu ne l'ignore^pasXaisse-
I. Cette phrase est jetée en surcharge, entre les lignes. ~ Mss. , 12.822. f. 12t.
moi ces enfants des dieux, enfants de leurs adultères, et témoins de leur intempérance. Voici le Fils unique du Dieu vivant ; ce Fils unique, ce Fils bien-aimé vous vient dire : Deum nenio vidit tinquam : Unigenitus Filius qui est in simi Patris, ipse enarravit (')... »
IX. Les passages indûment supprimés peuvent rentrer dans la catégorie des corrections malheureuses. Il y en a beaucoup de ce genre dans les éditions modernes. M. Lâchât croit pouvoir former avec des débris un troisième sermon pour le IV^ dimanche de Carême; il l'intitule: Siir V Amour des grandeurs humaines. Mais M. Gandar démontre sans peine que ce prétendu sermon « se compose de deux parties faciles à distinguer dans le manuscrit, qui ne sont pas de la même époque, et d'ailleurs ne semblent pas composées en vue du même auditoire (2). » Lui-même, dégageant trois rédactions successives sur un même sujet, l'/^w^^zV/'c;/, élimine avec raison du texte principal (1662) de nombreux emprunts faits parles éditeurs au sermon de l'année précédente ; puis il donne, à titre de complément des variantes,/^ surphis de cette rédaction de 1661. Le titre qu'il met ici à sa publication est formel (3); il ne prétend nous offrir qu'une « esquisse» et des « fragments» du sermon des Carmélites. Cela n'empêche pas les éditions subséquentes, s'attachant à M. Gandar avec plus de zèle que d'intelligence, de reproduire aveuglément le texte partiel qu'il avait publié, et de nous le présenter comme l'œuvre complète de Bossuet. Il fallait l'aller chercher au manuscrit et rétablir au besoin d'après les principes que nous avons exposés plus haut, les nombreux passages que Bossuet a cru devoir refaire pour un auditoire différent, mais qui font partie intégrante du premier discours.
1. Suivez dans les éditions. (Lâchât, IX, 97.) — Du reste, ce sermon a besoin d'une revision complète. Je ne saurais ici entrer dans tous les détails ; voici seulement une belle pensée, qui a été négligée par les éditeurs : « Ce Maître céleste qu'il nous est donné d'entendre a tellement dispensé toute sa conduite, que les mystères qu' il a accomplis sont l'appui et le fondement des préceptes qu'il a donnés. » — Mss., 12.822, f. 123.
2. Gandar, Choix de sermons, p. 409. — 3. Choix de sermons, p. 443.
X. A la suite du sermon de Dijon pour la Circoncision, que nous avons complété ci-dessus, M. Lâchât et ses imitateurs nous présentent un V" sermon, formé de fragments épars dans les anciennes éditions, comme dans les manuscrits. L'exorde est de 1664, ainsi que nous l'établirons plus loin ; le i^i" point et la péroraison sont de 1669.
XI. Voici des accouplements tout à fait monstrueux. Qu'on lise V Abrège d'un sermon pour le IIP dimanche de l'Avent. Après deux exordes, dont le second annonçait une division en forme, sur Y Honneur du inonde, qui est l'ain^fmix, et éloigné du but légitime, on nous fait voir comme exécution de ce plan « six caractères de l'Humilité en saint Jean- Baptiste ! » Ceci n'est autre chose que l'esquisse de l'homélie entendue en 1685, par un médecin de Meaux, qui nous en a donné une analyse (') ; les exordes sont écrits vingt ans plus tôt (1665). Un lecteur confiant qui n'est pas averti, n'a-t-il pas là encore une belle occasion de se persuader que Bossuet écrit de belles divisions, mais ne se met guère en peine de les suivre?
XII. La pièce qui précède celle-là dans les éditions est encore plus bizarre. Il est à peine croyable, et il n'est pas douteux, que nous en soyons là, après tant d'éditions prétendues critiques ; ce n'est pas de deux, c'est de trois morceaux absolument disparates, qu'ont été fabriqués les Fragments d'un sermon pour le IIF dimanche de l'Avent (2). Le mieux, c'est que le premier fragment, qui est l'esquisse d'un vrai sermon de charité, a sa péroraison indiquée très nettement (3). On passe outre imperturbablement, et l'on continue par un lambeau d'une autre esquisse. Celle-là, les éditeurs n'en ont reconnu ni le commencement.ni la fin : il eût fallu pour cela discerner les remaniements très compliqués