Oraison funèbre du Dauphin, par Massillon
les premiers temps pour avoir été la lumière des Conciles, l'âme des Pères assemblés, dicté des canons, présidé à Nicée etàÉphèse;» qu'on était tenté de qualifier de son vivant « Père de l'Église, » quand on essayait de parler avec la Bruyère <^ le langage de la postérité. »
Étaient-ils dans l'erreur, ceux qui trouvaient apostolique avant tout la parole de Bossuet, sans contester d'ailleurs qu'elle fût aussi bien éloquente ? Et nous, qui, plus favorisés en un sens que les auditeurs d'un sermon isolé ou même d'une station, pouvons embrasser du regard l'ensemble de son œuvre oratoire, ne devons-nous pas y reconnaître une éloquence plus admirable en cela même qu'elle est plus apostolique .''
Ce caractère dont on est frappé en prenant les sermons presque au hasard, apparaît plus nettement encore, quand ils sont classés et replacés dans leur cadre naturel. Qu'est-ce qui a dicté à l'orateur le choix des sujets à traiter, par exemple, dans la chaire royale ? Nous avons entendu sa maxime: « L'utilité des fidèles est la loi suprême de la chaire.» Qu'un sujet, celui de la Parole de Dieu elle-même, soit particulièrement important, il deviendra « le préparatif et le fondement de tous les autres. » Comme cette préoccupation du bien spirituel des enfants de Dieu est commune à l'Église et à son ministre, il n'aura aucune peine à trouver dans la liturgie même l'occasion d'introduire ces vérités fondamentales. Quoi de plus naturel que d'en entretenir l'auditoire chrétien, lorsque retentit, au second dimanche de Carême, cette parole du Thabor: Hic est Filins meus..., ipsjiin midite? Ce sera le sujet des prédications de 1660, 1661, 1665, 1670; mais est-il moins légitime, en 1662, au Louvre, de présenter cet enseignement dès le premier dimanche, lorsque le divin Sauveur lui-même répond au Tentateur : « L'homme ne vit pas seulement de pain, mais il vit de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ? » Non in solo pane, etc.
Cette leçon étant si importante, l'orateur saura bien la
rappeler, même dans des stations trop courtes, comme celles de l'Avent, pour qu'un discours entier y soit consacré. Au Louvre, en 1665, il parlera, le second dimanche, de la vérité chrétienne, qui « s'est établie en souveraine et en souveraine toute-puissante ; »... « assurée d'elle-même, de son autorité suprême et de son origine céleste, elle a dit et a voulu être crue, elle a prononcé ses oracles et a exigé la sujétion. » Le but du discours n'est pas ici de retracer aux auditeurs leurs obligations à l'égard de la vérité ; mais elles apparaissent d'elles-mêmes. Dans l'Avent de Saint-Thomas du Louvre et dans celui de Saint-Germain (1668 et 1669), il dira dès l'ouverture : « Vous m'écoutez, ou plutôt vous écoutez Dieu qui vous parle par ma bouche. Car je ne puis parler qu'aux oreilles : et c'est dans le cœur que vous devez être attentifs, où ma parole n'est pas capable de pénétrer.» (1666.) «Je vous parle, je vous avertis, j'excite votre attention ; mais il y a une voix secrète de la vérité qui me parle intérieurement, et la même vous parle aussi : sans quoi toutes mes paroles ne feraient que battre l'air vainement et étourdir les oreilles. Selon la sage dispensation du ministère ecclésiastique, les uns sont prédicateurs, et les autres sont auditeurs ; selon l'ordre de cette occulte inspiration de la vérité, tous sont auditeurs, tous sont disciples ; si bien qu'à ne regarder que l'extérieur, je parle, et vous écoutez; mais au-dedans, dans le fond du cœur, et vous et moi écoutons la vérité qui nous parle et qui nous enseigne.» (1669) C'était rappeler toute la doctrine des sermons sur la Parole de Die7i, et donner en même temps le secret de sa propre éloquence.
Pour rencontrer l'unité d'inspiration dans son œuvre, fûtce un grand Carême, comme ceux de la cour, qui comportaient trois sermons par semaine, le prédicateur n'aura pas besoin d'entreprendre une thèse et comme un vaste traité dont chaque sermon serait un chapitre. Voyez le Carême du Louvre ; Bossuet n'y a-t-il pas, selon sa propre expression, « couru par tous les détours par lesquels une âme peut se
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perdre ? » n'a-t-il pas « battu toutes les voies par lesquelles on peut entrer dans une âme ? et l'espérance et la crainte, et la douceur et la force, et l'enfer et le paradis, et la mort certaine et la vie douteuse, tout a été employé ('). »
On sait d'ailleurs avec quelle largeur et avec quelle liberté il allait chercher ses inspirations dans les évangiles du temps, 5 même en dehors des jours de prédication (2). Celui du Mau- ! vais riche, au jeudi de la seconde semaine, liîi fournissait trois ' sermons, et l'orateur faisait « tout l'entretien de cette semaine I sur la triste aventure de ce misérable. » Dans la semaine de la j Passion, il faisait voir « par trois discours \ Efficace de la pénitence, qui peut surmonter les plus grands obstacles; X Ardeur de la pénitence^ qui doit vaincre tous les délais ; V Intégrité de la pénitence, qui doit anéantir tous les crimes et n'en laisser aucun reste : » ces discours s'appuyaient tous sur l'exemple de Madeleine, « le parfait modèle de toutes les âmes réconciliées ; » l'Eglise nous met sous les yeux cet exemple, au jeudi de la cinquième semaine.
A Saint-Germain, l'orateur s'était proposé de faire le discours du II Je dimanche sur la parabole de l'Enfant prodigue, qui se lit le III^ samedi (veille de ce dimanche). Il fut amené, en fin de compte, à ne la prêcher que le mercredi suivant ; mais il tint avec raison à ne pas sacrifier un pareil sujet :
!« Toute l'histoire de ce Prodigue, dit-il, sa malheureuse sortie de la maison de son père, ses voyages, ou plutôt ses égare- , ments dans un pays éloigné, son avidité pour avoir son bien, et sa prodigieuse facilité à le dissiper, ses libertés et sa servi- tude, ses douleurs après ses plaisirs, enfin la variété infinie I et le mélange de ses aventures sont un tableau si naturel de la vie humaine, et son retour à son père, où il retrouve ^ avec abondance tous les biens qu'il avait perdus, une image I si accomplie des grâces de la pénitence, que je croirais manl quertout à fait au ministère dont je suischargé, si je négligeais
j I. Sur r Ardeur de la pénitence, ler point.
\ 2. Dimanches, mercredis, vendredis.
les instructions que JésUS-Christ a renfermées dans cet évangile. »
Mais pourquoi y recourir plutôt en 1666 que dans les Carêmes précédents ? Certes les exhortations à la pénitence n'avaient pas manqué jusque-là : outre celles que nous rappelions tout à l'heure pour le Carême de 1662, c'était en 1661 le commentaire de l'épître du F»" dimanche: Adjuvantes exhortauiîir, etc.; c'étaient les Rechutes, et les Vaines excuses des pécheurs, dénoncées Cc combattues aux Ill^et V"^ dimanches du Carême des Minimes. Est-ce donc le désir de varier la leçon qui préoccupe maintenant l'orateur ? Reconnaissons plutôt que sa vraie préoccupation, c'est le besoin de son auditoire, surtout de l'auditeur principal. Il n'est plus temps de lui recommander de conserver précieusement sa piété, sa justice, son innocence, qui « font la meilleure partie de la félicité publique [}) ; » il donne maintenant ouvertement d'autres exemples, sur lesquels se régleront trop volontiers la plupart des courtisans. Que si tous ces coupables, peu désireux de se corriger, saisissent avec empressement tous les prétextes de se soustraire aux objurgations d'un orateur trop pressant, il leur réserve une explication des causes et des suites de la Haine des Jtonnnes pour la vérité : « Non, s'écrierat-il alors, non, le soleil éteint tout à coup ne jetterait pas la nature étonnée dans un état plus horrible qu'est celui d'une âme malheureuse où la vérité est éteinte ! »
Ne cherchons pas ailleurs que dans ce même zèle vraiment sacerdotal la raison du choix des sujets traités dans les Avents. Ici encore l'auteur combine admirablement deux inspirations, l'une générale qui vient de l'Église et de sa liturgie, l'autre plus particulière qui lui est fournie par les circonstances.
I. Allocution à la fin d'un des trois sermons perdus de la 2^ semaine du Louvre, sur la Charité fralenielle. Ce fragment n'a peut-être été conservé que parce que l'évêque de Troyes, le neveu de Bossuet, ne pouvait le prêcher avec le reste. Les éditeurs, en s' obstinant à l'interpoler dans le sermon de 1666, dont ils retranchent, pour faire cette belle opération, la péroraison véritable, se rendent coupables d'une calomnie envers la mémoire de Bossuet.
Il rencontre dans les évangiles du temps la grande voix du Précurseur, « voix dont le désert même est ému ;» il produira à la cour (1665) ce « prédicateur du désert. » « Paraissez donc, divin Précurseur, parlez avec cette vigueur plus que prophétique, et faites trembler les pécheurs superbes sous cette terrible cognée qui porte déjà ^on coup, non aux branches et aux rameaux, mais au tronc et à la racine de l'arbre, c'est-à-dire à la source même de la vie \Jam enim seciiris ad radicem arboriim posita est{^').l) Telle est dans les Avents, l'inspiration générale dont l'orateur n'a garde de s'écarter.
11 s'y inspire aussi du besoin particulier des âmes selon les temps et les auditoires. Le i^r dimanche, à Saint-Thomas du Louvre (1668), il veut sans doute entrer « dans les conduites » de l'Église, qui, pour préparer les voies au Sauveur naissant, « fait marcher la crainte devant sa face, parce que toujours instruite par le Saint-Esprit et très savante en ses voies, elle sait qu'il veut ébranler les âmes avant que de les rassurer, et donner de la terreur avant que d'inspirer l'amour. » Ici, devant un auditoire mêlé de mondains et d'ecclésiastiques, « dans cette action où il s'agit de représenter ce que Dieu fera de plus grand et de plus terrible, » il s'astreint plus que jamais « à le faire parler tout seul par son Écriture : » sa division est formée de trois menaces extraites du Lévitique et du Deutéronome ; il ajoute même au dernier moment cette note significative : « Suivre l'Écriture de mot à mot et de parole en parole : il ne faut point que l'homme parle, et je ne veux pas ici contrefaire la voix de Dieu ni imiter le tonnerre. »
Entendons-le au même dimanche dans les chapelles royales du Louvre et de Saint-Germain. Il suivra toujours « les intentions de l'Eglise : avant que de contempler, dit-il (1665), combien JésUS-ChriST est venu faible, considérons aujour-
I. Voy. , outre le sermon sur ce texte, celui du 3= dimanche sur Ego vox claman/is (4^ des éditions), prêché en 1668, à Saint-l'homas du Louvre : « Il a raison de dire en se définissant lui-même, qu'il est une voix, parce que tout parle en lui... Tels devraient être les prédicateurs... »
d'hui combien il apparaîtra redoutable. » Et dans le sermon de Saint-Germain, annonçant le dessein de l'Eglise de réveiller les pécheurs de leur pernicieux assoupissement : « Le grand Paul, dit-il, mêle sa voix au bruit confus de l'univers et nous dit d'un ton éclatant : O fidèles, l'heure est venue de vous éveiller : Hora est Jam nos de sojuno siirgere. Ainsi je ne crois pas quitter l'évangile, mais en prendre l'intention et l'esprit, quand j'interprète l'épître que l'Église lit en ce jour. »
Pourquoi ces sujets ne se sont-ils pas succédé en sens inverse? Redisons encore une fois que,s'il fallait en 1665, tâcher de prévenir le scandale, il s'agissait en 1669 de combattre l'endurcissement et l'impénitence. C'est l'objet même du discours, oii « après avoir éveillé ceux qui dorment dans leurs péchés, » il veut en second lieu « vaincre les délais de ceux qui disputent trop longtemps avec leur paresse.» A la fin du sermon, l'orateur s'adressera au roi lui-même : « Que vous servira d'avoir porté à un si haut point la gloire de votre France, de l'avoir rendue si puissante par mer et par terre, et d'avoir fait par vos armes et par vos conseils que le plus célèbre, le plus ancien, le plus noble royaume de l'univers soit aussi en toutes manières le plus redoutable, si après avoir rempli tout le monde de votre nom et toutes les histoires de vos faits^ vous ne travaillez encore à des œuvres qui soient comptées devant Dieu et qui méritent d'être écrites au livre de vie?...» Et plus loin, en généralisant habilement la leçon, sans l'affaiblir: « Dieu, Messieurs, fait un journal de notre vie ; une main divine écrit ce que nous avons fait et ce que nous avons manqué de faire. Notre histoire nous sera un jour représentée et sera représentée à tout l'univers. Songeons donc à la faire belle : effaçons par la pénitence ce qui nous y couvrirait de confusion et de honte. . . »
Si l'éloge, auquel s'allie si bien la leçon, est ici le plus pompeux que nous lisions dans les sermons,c'est qu'il répond à la période la plus brillante du règne, à celle où l'enivrement de tous les succès se joignait à celui de tous les plaisirs. Mais ici,
comme dans les Oraisons funèbj-es, le ministre de l'Évangile n'ornait si bien la grandeur humaine que pour l'immoler devant Dieu et l'éternité : « Votre Majesté n'a-t-elle pas vu, dans l'évangile de ce jour, 1 etonnement du monde alarmé dans l'attente du jour effroyable où JéSUS-Christ paraîtra en sa majesté? Si les astres, si les éléments, si les grands ouvrages, que Dieu semble avoir voulu bâtir si solidement pour les faire durer toujours, sont menacés de leur ruine, que deviendront les ouvrages qu'auront élevés des mains mortelles?... Peut-on s'imaginer de la grandeur en ce qui ne sera un jour que de la poussière ? Il faut remplir d'autres fastes et d'autres annales. »
Il est évident que Bossuet ne flattait pas Louis XIV en parlant ainsi ; pas plus qu'il ne l'avait fait, quand il lui avait représenté dans la première allocution qu'il lui avait adressée qu' « il n'est pas expédient à l'homme de ne voir rien au-dessus de soi(') ;» et que « ceux qui ne découvrent rien sur la terre qui puisse leur faire loi, doivent être d'autant plus préparés à la recevoir d'en haut, » Il n'était pas flatteur, lorsqu'il assaisonnait d'un compliment ou d'une prière délicate un discours qui roulait tout entier sur les Devoirs des rois ; lorsqu'il prétendait « égorger » le cœur profane, « pour mettre en sa place un cœur chrétien.» — « Eh ! quoi ! ne me permettrezvous pas encore un soupir, encore une complaisance ? — Nu! soupir, nulle complaisance que pour JéSUS-Christ, et par Jésus-Christ (2). * Flattait-il, lorsqu'il insistait à tant de reprises sur les misères des pauvres peuples et sur l'obligation d'y pourvoir (3)? lorsqu'il revenait à la charge, en 1675, dans cette admirable Instruction, où il explique par écrit à Louis XI V,converti en attendant la rechute, quelle doit être la dévotion d'îin roi? lorsqu'en 1681, après une conversion qui devait être plus durable, et offrir du moins quelque consola-