‹ Histoire critique de la prédication de Bossuet, d'après les mss. autographes et des documents inéditsChapitre 60 sur 243 · Causo'ies du Lundi, X · texte numérisé non relu

Causo'ies du Lundi, X

2. Ils avaient cependant trouvé moyen de mêler et débrouiller deux sermons complets sur la Haine de la vérité prêches l'un chez les Carmélites, et l'autre à la cour. M. Gandar les a rétablis dans leur intégrité, dans son Choix de sermons.

trame solide, la merveilleuse contexture d'une composition où tout s'enchaîne, se soutient et se fortifie ? Toute phrase que vous choisirez au hasard vient de celle qui précède et amène celle qui suit. Dans ce qu'écrivent Fénelon ou Massillon, les phrases et les développements sont souvent simplement juxtaposés ; dans Bossuet, ils se tiennent et naissent les uns des autres.

Nous ouvrons au hasard le recueil des Carêmes. Nos regards tombent, je suppose, sur le sermon de la Prédication évangéliqiie, au P^" dimanche (1662) : Non in solo pane vivit hoino, sed in onini verbo quodprocedit de ore Dei. (Matth., IV.) Dans ce discours trop peu remarqué, parce qu'on est habitué à prendre pour type des sermons sur la Parole de Dieu celui du second dimanche de l'année précédente, arrêtons-nous à telle phrase que nous rencontrerons au milieu d'un paragraphe. Soit celle-ci du premier point (') :

« Les prédicateurs de l'Évangile font paraître la loi de Dieu dans les chaires en ces deux augustes qualités : en qualité de commandement, en tant qu'elle est nécessaire et indispensable ; et en qualité de conseil, en tant qu'elle est utile et avantageuse. »

Examinons ce qui précède et ce qui suit. Dans ce qui précède, nous verrons que la loi de Dieu est appelée par David tantôt un commandement et un conseil, tantôt un jugement et un témoignage; titres qui se rapportent les uns à la vie présente, les autres à la vie future. Pour la vie présente, elle est tout à la fois un commandement absolu qui « enferme la volonté d'un souverain,» et un conseil charitable, qui «propose l'avis d'un ami... » Passons maintenant à ce qui suit . i. Que si manquant par un même crime à ce que nous devons à Dieu, et à ce que nous nous devons à nous-mêmes, nous méprisons tout ensemble et les ordres de ce souverain et les conseilsde cet ami, alors cette même vérité prenant en son temps une autre forme, elle sera un témoignage pour nous convaincre et une

I, Lâchât, IX, 42.

sentence dernière pour nous condamner. » — L'enchaînement est tel, on le voit, qu'il est à peine possible de résumer les raisonnements de l'auteur, il faut les reproduire.

Parce que le lien est naturel, il s'étend, dans Bossuet, bien au delà de deux phrases voisines. Prenons ce sermon de la Toussaint i\66(^, que Sainte-Beuve nous recommandait.Nous lisons au 3^ point cette belle phrase : « Périssent toutes les pensées que nous avons données aux choses mortelles ; mais que ce qui était né capable de Dieu soit immortel comme lui (') ! » Cette idée se rapporte-t-elle uniquement aux mots qui précèdent : « Que les éléments nous redemandent tout ce qu'ils nous prêtent, pourvu que Dieu puisse aussi nous redemander cette âme qu'il a faite à sa ressemblance?» Mais tout ce qui les précède eux-mêmes, en justifiant notre ressemblance avec Celui qui nous a faits à son image, établissait cette raison supérieure de notre immortalité. Ainsi l'on ne trouvera pas une seule solution de continuité depuis le point de départ de la démonstration : « Dites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si finement de l'homme qui s'imagine être quelque chose, compterez-vous encore pour rien de connaître Dieu ? » — Dans cette filiation directe des idées, la première peut reconnaître, pour ainsi dire, sa race dans la conclusion : « Que ce qui était né capable de Dieu soit immortel comme lui ! »

De cet enchaînement parfait résulte la cohésion du discours. Mais peut-être que les mouvements impétueux, les apostrophes, les exclamations rompront ce fil du discours si bien suivi dans les raisonnements } Nullement ; et il n'est pas nécessaire d'aller chercher d'autres exemples que celui que nous avions tout à l'heure sous les yeux.

C'était une objection d'abord exposée dans toute sa force, puis réfutée : « Mais pour espérer il faut croire. Et c'est ce qu'on nous dit tous les jours : Donnez-moi la foi, et je quitte tout ; persuadez-moi de la vie future, et j'abandonne tout ce que j'aime pour une si belle espérance. » — La réponse était I. Édition Gazier, p. 473.

émue, autant que solide et victorieuse : l Eh quoi ! homme, pouvez-vous penser que tout soit corps et matière en vous, etc.? » — Puis, c'était Montaigne, avec ses « belles sentences, » qui était directement pris à partie : <.< Mais dites-moi, subtil philosophe... » Dans la conclusion, tous ceux qui cherchent ainsi à se retrancher derrière des doutes grossiers étaient énergiquement gourmandes à leur tour. <i Par conséquent, homme sensuel, qui ne renoncez à la vie future que parce que vous en craignez les justes supplices, n'espérez plus au néant; non, non, n'y espérez plus : voulez-le, ne le voulez pas, votre éternité vous est assurée. ..Entendez-vousces véritésPQu'avezvous à leur opposer ? Les croyez-vous à l'épreuve de vos frivoles raisonnements et de vos fausses railleries ? Murmurez et raillez tant qu'il vous plaira : le Tout-Puissant a ses règles qui ne changeront ni pour vos murmures ni pour vos bons mots ; et il saura bien vous faire sentir, quand il lui plaira, ce que vous refusez maintenant de croire. » Puis le ton s'attendrissait: « Pécheurs, il y a déjà trop longtemps que l'enflure de vos plaies est sans ligature...,» jusqu'à cet appel suprême, qui résumait toutes les idées précédentes ; « Eveillez-vous donc, ô enfants d'Adam ; mais plutôt éveillez-vous, ô enfants de Dieu, et songez au lieu de votre origine ('). »

Cependant les lecteurs,qui suivent en toute confiance le texte des éditions, ont de quoi être déconcertés en plus d'un endroit. I. Nous lisons, par exemple, dans le second sermon pour la fête de la Conception de la sainte Vierge, vers la fin du 2^ point : « La voilà séparée : Fecit iniJii magna qui pote?ts est. C'en est assez ; voyons maintenant comment nous sommes aussi séparés. C'est ma troisième partie, à laquelle je passerai, chrétiens, après vous avoir fait remarquer qu'encore que nous ne soyons pas séparés aussi excellemment que la sainte Vierge, nous ne laissons pas que de l'être. Car qu'est-ce que le peuple fidèle? C'est un peuple séparé des autres (2). . . » — Suit

I. Ibid., 474. — 2. Lâchât, XI, 35. — Texte de toutes les éditions sans exception.

le développement de cette pensée, qui achève le second point. Voilà une étrange suite d'idées, ou, pour mieux dire, un désordre parfait, une confusion absolue.

L'orateur (si toutefois c'est lui qui parle ici) montrera donc, dans le troisième point de son discours, que nous aussi, nous \ sommes séparés de la contagion générale; et il leva montrer, | dit-il, en attendant avant de finir le second point. En revanche, tout autre sera en réalité le sujet de la dernière partie ; elle établira que l'amour éternel de Dieu a prévenu miséricordieusement l'heureuse Marie, comme les deux précédentes avaient prouvé que Marie avait été dispensée par l'autorité souveraine (i^^ p.), et séparée de la contagion par la grâce (2^ p.).

En présence d'un texte aussi peu satisfaisant, cherchons à qui, de l'auteur ou des éditeurs, il faut en imputer la responsabilité. Heureusement l'original existe ('). Voici comment il nous donne la clé de cette énigme. Bossuet a refait plusieurs pages du second et du troisième point de ce sermon. Il a conservé toutefois, à titre de document, la rédaction primitive. Deforis n'a rien trouvé de mieux que de garder ce que l'auteur abandonnait, de reproduire sous sa première forme ce qu'il avait refait, et en même temps d'incorporer^ comme il disait, la seconde rédaction à la première.

Il en résulte des redites choquantes ; mais c'est le moindre mal. Vient le moment où il faut opérer une soudure. Dans certaines œuvres, elle est, comme nous le verrons, assez heureuse. Ici, tout au contraire, les mots : « C'est ma troisième partie, à laquelle je passerai..., » sont le retour à l'ancien développement. Là, concluant son second point, l'auteur disait : « O Marie, je vous reconnais séparée, et votre bienheureuse séparation est un ouvrage de la sagesse, parce que c'est un ouvrage d'ordre. Comme vous avez avec votre Fils une liaison particulière, aussi vous fait-il part de ses privilèges. Vous êtes au-dessus des autres. Il les délivre du péché, mais ( il vous préserve; il guérit le mal dans les autres, mais en vous

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