ESCLAVES DE SES IDEES ET LES [INSTRUMENTS DE SES
projets*. » Tel fut le but des lycées, « où il nourrissait et élevait à ses frais trois mille enfants..., et se créait ainsi une immense famille adoptive qui le reconnaissait pour père et pour patron. C’est à cet état de choses que succéda l’Université impériale. » Quant à l’origine , M. Guizot n’a pas , comme M. Rendu, la prétention de contester à l’empereur son droit de paternité : « La gloire , dit-il , qui devait résulter pour son nom d’une création si vaste, et ü utilité qu il en pouvait retirer pour ses desseins , voilà sans doute ce qu’y vit et ce qu’y chercha Buonaparte. » — Il est vrai que M. Guizot cherche à isoler l’œuvre de son auteur; et il soutient que, « quelque part qu’ait pu avoir à sa création la poli-
' P. 57. (Voyez, les Mémoires cités ci-dessus.)
a 54 HISTOIRE DE INSTRUCTION PUBLIQUE tique insidieuse de Buonaparte, l’institution, considérée en elle-même et dans sa nature, contenait lè germe des plus heureux résultats.» Mais il convient « qu’au moment même de son origine, la politique personnellede Buonaparte en avait altéré la nature, l’avait assujettie à des conditions étrangères à son objet , avait introduit dans son gouvernement des éléments nuisibles ou inutiles, et s’était efforcée de convertir en instrument de despotisme une institution qui tendait à n’étre qu’un foyer de lumières, un principe d’ordre et de régénération;» et il avoue que « Elle a porté le poids de sa triste origine. » Maintenant, pour faire pardonner cette triste origine, pour importer sous la monarchie constitutionnelle la création de l’empire, M. Guizot va essayer de dénaturer l’idée première de l’Université, et en posant un axiome parfaitement vrai, d’en faire sortir les plus fausses et les plus désastreuses conséquences. « L’Université, dit-il, consa crait et appliquait un principe méconnu avant la révolution, mal compris en 1789 et rejeté en 1793; savoir, que l’ instruction publique appartient à l’Etat, c’est-à-dire qu'il appartient à l’État d’offrir F éducation dans les établissements publics a ceux qui
VOUDRONT LA RECEVOIR DE LUI, et de la SURVEILLER
dans les établissements où elle est l’objet de spéculations particulières. » Que ce principe ait été méconnu, mal compris, ou rejeté, c’est une question de fait que nos études précédentes ont, nous l’espérons, assez éclaircie : il nous semble au contraire qu’il u’a été ni méconnu avant 1789, ni mal compris à cette époque, encore moins rejeté en 1793.
Digitiz
ET DE LA LIBERTÉ d’eNSEIGWEMENT. 255 Quoi qu’il en soit, expliqué comme le présente M. Guizot, il est incontestable. Oui, l’État a le droit d offrir l'éducation; il a le droit d’ouvrir des établissements publics à cet effet; il a le droit d’y accueillir tous ceux qui veulent profiter de ce bienfait ; mais à condition que l’offre ne sera pas forcée, que ceux qui n’en voudront pas seront libres de refuser; que ses établissements, enfin, n’auront pas le monopole. Et ensuite, quant aux maisons qui seront l’objet de spéculations particulières , quant, aux écoles libres, l’Etat aura sur elles le droit de surveillance. Voilà la vérité, les bases fondamentales, élémentaires, voilà le double principe qui seul peut faire la force et la grandeur de l’éducation , instruction publique et liberté (C enseignement , comme dit la Charte de i83o! Ce sera l’honneur de M. Guizot d’avoir, dès 1 8 1 G , proclamé cette théorie qui, grâce à Dieu, s’est victorieusement inscrite dans notre pacte constitutionnel.
Maintenant, comment se fait-il qu'un esprit aussi élevé et un sens aussi droit se soient laissé abuser au point de prétendre que l’Université mettait en pratique cette maxime essentielle, et qu’elle en respectait les déductions? Comment, sous le prétexte de la surveillance , « justifier l’obligation imposée aux maîtres de pension d’envoyer leurs élèves aux leçons des collèges ? » Comment excuser le monopole et l’absence de toute concurrence par l’émulation qui doit résultent clu concours aux chaires de facultés» et « de la légitime indépendance » des professeurs de ces facultés; ce qui donne aux collèges, pour unique émule, la Faculté placée au-
a56 histoire de l’instruction publique dessus deux? Le désir de servir une institution à laquelle M. Guizot était attaché aurait-il dû l’entraîner aussi loin? Et puisqué, selon ses expressions, «l’Université est là toute prête à recevoir les modifications qu’on voudra lui faire subir, et fort disposée , sans doute, à dépouiller les derniers restes de son origine , pour sortir de cette épreuve, pure , complète et digne de joindre à son nom l’épithète de royale 1 , » pourquoi ne contribuait-il pas à lui faire dépouiller d’abord ce monopole injuste qu’elle gardait contre tous les droits , et à la faire sortir de cette épreuve , pure de tout arbitraire et digne de figurer parmi les institutions d’une monarchie libérale?
Aux apologistes de l’Université de nouvelles agressions répondirent. L’auteur des Notes sur l Université de Bonaparte'1 dévoila, avec une mordante ironie, les vices et les abus de cette gigantesque création. Attaquant jusqu’en ses derniers retranchements l’institution elle-même, il s’écrie :
« Mais essayons de répondre à une objection spécieuse qui se présente naturellement k l’esprit des gens de bien. Quoi ! Bonaparte voulait à tout prix s’attacher la génération naissante, il ne le pouvait que par les lycées et qu’en profitant de leur dépravation profonde pour pervertir tout le reste : et vous croyez que les hommes sages, vertueux, éclairés qui composent l’Université , ont pu participer à cet empoisonnement général et mettre toute leur application à nous préparer une génération mille fois pire que celle qui avait consommé la révolution !
« Si toute explication était impossible, je répondrais : les faits
« Essai, p,t5y.
* Paris, 9 février j8i6: chez les marchands de nouveautés.
m ET DE LA LIBERTE D ENSEIGNEMENT. 2S7 parlent, et quels faits! L’obligation de fréquenter les lycées, c’est-à-dire, d’inoculer à une nombreuse jeunesse l’irréligion et le vice ; mille vexations dans la perception des taxes, les études tronquées et les moyens d’émulation interdits comme des crimes; les petits séminaires réduits à se transporter dans les villes et comme sous le canon des lycées, et enfin les pensions fermées partout où les lycées ne seraient pas au complet. Qu’y a-t-il à répondre à cette suite de faits, à ce système constant et invariable de persécution contre les établissements qui n’étaient pas du ressort immédiat de ces messieurs? Et quon ne dise pas: Bonaparte le voulait ainsi , puisque aujourd'hui, qu’il n’y a plus de Bonaparte, l’Université défend son terrain pied à pied, et se bat pour les institutions de Bonaparte comme pour l’arche sainte I »
Le mot était parfaitement vrai. L’Université au surplus avait raison de multiplier ses défenseurs : elle était menacée. Les plaintes incessantes des familles commandaient l’attention du gouvernement. Le roi autorisa le ministre de l’intérieur1 à nommer une commission pour s occuper a un projet à! ordonnance sur F instruction publique. Elle devait examiner * :
S’il ne convient pas de conGer l’instruction publïqué’à un corps enseignant dans lequel entreront les ecclésiastiques qui peuvent s’y destiner, et qui soit sous la direction immédiate de S. M. 1 ^
Elle est chargée de rechercher comment on peut admettre dans ce corps les restes des congrégations enseignantes , y introduire les congrégations ecclésiastiques autorisées, ou qui pour-
* Le 16 juillet 1816. — Voir le Moniteur du 21 juillet 1816. Cette commission se composait de MM. de Beausset, évéque d'Alais, le vicomte de Châteaubriand, le comte de Fontanes,Royer- -Collard, l’abbé d’Éliçagaray. , . ,
... * Moniteur du 3i juillet 1816. ;u