CHAPITRE XXIII
et le prince Henri, qui l'observait à une distance de cent lieues , restait, comme nous l'avons dit , cantonné vers Sagan.
Ce prince voyant enfin que les opérations ne tarderaient pas à commencer, réunit ses troupes près de Francfort , et les porta le 19 juin à Landsberg, sur la Wartha. 11 avait 37 bataillons et 66 escadrons, dont 7 bataillons et 20 escadrons sous Forcade, couvraient la Poméranie , et s'étaient avancés jusqu'à Drambourg pour couper le général Tottleben , qui ravageait les environs de Belgarde et Koslin avec des Cosaques.
Le 12 juillet, le prince Henri passa la Wartha, et campa à Gleissen, le 14, formant un long cordon , afin de mettre le pays à couvert des incursions de l'ennemi.
L'armée russe complètement réunie à Posen, le 17 juillet, comptait 60,000 hommes de troupes réglées et 7,000 Cosaques. Après beaucoup de difficultés , aplanies par le marquis de Montalembert, Soltikof se décida à partir, le 34, directement pour Breslau ; et afin de mettre les dépôts à couvert , on les établit sur la ligne de Siradin et de Kalisch.
La mésintelligence qui avait eu une si grande influence sur les affaires de la campagne précédente, vint de nouveau diviser les généraux dans celle-ci. Laudon ayant fait demander au maréchal russe le jour auquel il comptait arriver sur l'Oder, afin de régler ses mouvements en conséquence, Soltikof se crut offensé pnr cette question bien naturelle, et répondit avec emportement ; il n'eût peut-être plus fait un pas , si l'infatigable et adroit Montalembert n'avait su le décider à partir le 26.
L'armée russe marcha sur six colonnes à Moszinna; l'avaut-garde, sous Czernischef, resta à Winkowitz où elle se trouvait depuis le 20. Le 28, l'armée campa à Dollevo, l avant-garde à Korkow ; elle se porta en trois marches, le 1 er août, à Kobelin, d'où l'avant-gardc poussa jusqu'à Ratwili, fron-
tière de Silésie. Ici Soltikof fit séjourner ses troupes, quoiqu'elles n'eussent fait que des marches de 4 à 7 lieues au plus.
Le prince Henri ayant appris que les Russes devaient partir, le 24, pour la Silésie, se porta, le 26, à Starpel, ordonna aux corps détachés de le suivre , et poussa celui de Werner à Meseritz ; Gollz se porta , le 28 , du couvent de Parades à Riedschutz. Toute l'armée fut réunie , le 29, au camp de Padligar, où elle séjourna le lendemain. Le prince y reçut l'avis que les Russes se porteraient par Polnisch-Lissa sur Glogau, ce qui le décida à détacher le général Werner à Slawe, avec 9 bataillons et 22 escadrons , et à marcher lui-même sur trois colonnes à Linden. Il sut avec certitude alors , que le corps de troupes légères de Tottleben s'était seul dirigé par les plaines de Lissa , et que l'armée poursuivait sa route par Gosthyn sur Breslau. Cette nouvelle et celle de la prise deGlatz, faisant juger au prince qu'il devait tout craindre d'une entreprise de Laudon sur Breslau, et de la réunion des Russes avec ce corps , il se décida à passer l'Oder à Glogau, le l* r août, et à prendre position à Gramschutz où il apprit le même jour que Laudon avait déjà investi la place.
En effet , ce général eut à peine emporté Glatz, qu'il dirigea, le 26, le général Draskowitz sur Breslau , et ordonna à Nauen • dorf, qui était à Neuraarck, de passer la Schweidnitz à Lissa, et de compléter l'investissement de la place ; ce qui fut exécuté le 31. Le même jour, Laudon fit sommer inutilement le général -major de Tauenzien, et lui adressa, le lendemain, un long mémoire pour lui prouver qu'il aurait tort de se défendre dans une mauvaise place, contre une armée de 55 bataillons qui allait être jointe par 70,000 Russes , et qui lui ôtait tout espoir d'être secouru. 11 le menaçait de la responsabilité de cette défense , qui compromettrait les habitants d'une ville florissante , qu'on ne devait point considérer comme place de guerre, et qu'on pou-
TRAITE DES GRANDES OPERATIONS MILITAIRES
vait rendre snns manquer à l'honneur. Cette sommation fut appuyée, dès le soir même , par le feu de trois batteries qui causèrent plusieurs incendies.
En effet, Tauenzicn n'avait que 3,000 hommes pour garder une enceinte immense, des ouvrages délabrés, et contenir une population nombreuse, faiblement disposée en faveur des Prussiens. Toutefois , il répondit avec fermeté, que n'étant pas chargé de la défense des maisons , mais de celle des remparts , si le général Laudon jugeait devoir commencer une attaque par brûler les malheureux habitants, il serait lui-même responsable d'un procédé aussi barbare, qui d'ailleurs n'aurait aucune influence sur sa résolution. Il prit toutes ses mesures de défense et excita le courage de sa garnison.
Le 2 août, les Autrichiens s'efforcèrent de nouveau et vainement encore d'émouvoir le commandant. Laudon ayant été informé que le prince Henri reparti le 2 août, avait bivouaqué aux environs de Parchwitz , se décida à lever le siège , repassa l'Oder , le 4, et alla prendre position à Kanth, derrière la Schweidnitz-Wasser.
Le prince, de son côté, marcha dans la nuit du -4 au 5 août à Neumarck, et envoya le général Werner, avec un bataillon et 15 escadrons, dans la direction de Kanth; ce détachement donna inopinément à Romolkawitz sur le corps de Caramel li, qui devait se réunir à celui de Nauendorf , pour observer vers Neumarck ; les Autrichiens perdirent, presque en entier, le beau régiment de dragons de l'archiduc Joseph, et furent forcés de s'arrêter. Werner se porta à Lissa où il se réunit au prince; l'armée prussienne vint camper, le 6, sous le canon de Breslau (1).
Sur ces entrefaites, Soltikof ayant appris l'investissement de cette place, et la marche du prince pour la secourir , partit , le -4 , de Koblin et campa à Militsch, où il reçut l'a-
(l)Tempelhof dit le 8; mais ce doit être une erreur.
vis de la levée du siège et du mouvement de Laudon sur Kanth. 11 se dirigea le 5 à Kolcharka, et le 6 à Grosweigeldorf , à deui lieues de Breslau : Czernischef , avec l'avant-garde, se porta à Lcubus. A son arrivée , il fut fort étonné de ne trouver ni pont pour communiquer avec les Autrichiens, ni renseignements sur leur armée; il revint prendre poste à Auras. Laudon s'était retiré le 6 à Sacwitz, et le 7 à Strigau.
Aussitôt que le prince eut avis de l'approche des Russes , il fit traverser Breslau à 5 bataillons et 15 escadrons qui campèrent, sous les ordres du général Platten, entre la place et le vieux Oder, afin de mettre la ville à l'abri d'un bombardement. Ainsi le prince Henri , par un mouvement combiné sur de bons principes, et exécuté à propos, se tira d'un pas difficile, sauva la Silésie et peutêtre le roi ; car il est impossible de calculer les résultats que pouvait avoir cette réunion des armées ennemies à une époque aussi décisive.
Surpris de voir des Prussiens là où il comptait trouver une armée alliée, Soltikof en témoigna son mécontentement ; en effet le premier plan d'opérations manqué, il fallait perdre beaucoup de temps pour en former un nouveau qui eût l'ensemble nécessaire , et passer la saison favorable à faire des projets; d'ailleurs les Russes comptaient sur la prise de Breslau pour avoir une nouvelle base et des magasins. Cependant, grâces à l'ascendant qu'avait pris Montalenibcrt sur leur général, il se décida à conserver la position de Weigeldorff, ce qui obligea le prince à rester à Breslau, et l'empêcha de manœuvrer pour faciliter la jonction du roi qui était arrivé , le 7 août, à Buntslau , et avait contre lui toutes les forces autrichiennes, comme nous allons le voir.
Frédéric marche de Saxe en Silésie.
La fermeté du roi fut violemment ébranlée par la nouvelle de la prise de Glatz; cet