CHAPITRE XXIV
Les armées prussiennes forment une ligne d'opérations intérieures, et manœuvrent arec succès. Daun est isolé et rejeté dans les montagnes de la haute Silésie. Opérations en Saxe, depuis le départ du roi.
Frédéric , en se liant avec l'armée du prince Henri, acquit une supériorité décidée, qu'on ne pouvait désormais lui arracher que par une longue série de mouvements bien combinés, et une attaque vigoureuse et simultanée. En effet, lu posi-
tion de l'Oder lui donnait l'immense avantage de rassembler sa masse sur une seule rive, et de paralyser une des deux armées ennemies, en mettant le fleuve entre elle et lui, tandis qu'il marcherait vivement contre l'autre.
Les alliés firent tout l'opposé de ce que leurs intérêts leur dictaient; et il parait que, cette fois, Montalembert leur rendit un mauvais service, en contribuant, avec le général Blonquet , à faire adopter le plan d'une invasion dans la Marche de Brandebourg, qui isolait totalement leurs armées.
Tcmpelhof justifie ce projet par des considérations politiques; il prétend que le ministre français engagea Soltikof à marcher vers Glogau , et à descendre l'Oder , afin de donner des inquiétudes au roi sur sa capitale, et de l'empêcher d'exécuter cette jonction redoutable. Mais le nom de diversion y que Tcmpelhof donne à ce projet, porte avec lui sa réfutation. Luc diversion est toujours un accessoire, et tandis que Frédéric opérait avec toutes ses forces sur le point principal, on ne pouvait rien faire qui lui convint mieux, que de donner aux armées ennemies une direction divergente, qui lui procurât le temps de frapper des coups décisifs contre une d'elles ; il aurait bientôt retrouvé les points secondaires, après la défaite successive des grandes armées.
Malgré le défaut d'artillerie , on résolut de faire en même temps le siège de Glogau, et de porter un détachement jusqu'à Berlin, pour forcer le roi à se séparer du prince Henri; mais comme l'approvisionnement de l'armée était fort difficile, on crut obvier à cet inconvénient en marchant à petites journées, vers le flanc droit , jusqu'à une certaine hauteur; afin de préparer dans cet intervalle les magasins nécessaires , et de tomber ensuite rapidement sur la Marche de Brandebourg. L'armée russe se porta, le 24, à Trachcnbcrg, et, le 28, à Hernstadt.
Plusieurs circonstances se réunirent pour
TRAITE DES GRANDES 0IÉRAT103S MILITAIRES
contrarier les vues du marquis de Monta lembert. Soitikof tomba malade, et ne voulut pas confier le commandement à un autre; outre cela, Daun renvoya le général Blonquet pour annoncer que le conseil aulique demandait deux plans d'opérations, et qu'il fallait en conséquence attendre sa réponse.
Le maréchal avait l'intention d'assiéger SehweidniU, et faisait préparer l'artillerie nécessaire à Glatz.
Frédéric apprenant la marche des Russes vers la Pologne, conjectura que leurs opérations tiraient à leur fin , et fut affermi dans cette opinion par la maladie de leur général en chef. Il se contenta donc de les faire observer par une division de 12,000 hommo de l'armée du prince Henri, d'attirer à lui le reste de cette armée, et de pousser Daun en Bohême : en conséquence, le prince Henri, qui était malade, se retira à Breslau ; 24 bataillons et 38 escadrons, sous les ordres du général Forcade, passèrent l'Oder le 29 août àPannewitz, et rejoignirent Farinée.
Le général Goltt se porta , le 27 , à Sophiental avec 17 bataillons et 33 escadrons qui devaient observer les Russes, couvrir Glogau, et se jeter à la dernière extrémité dans cette place. Ce général eut l'imprudence de laisser une arrière-garde de cavalerie trop en Fair, et séparée des troupes par les équipages. Les Cosaques Fattaquèrent près de Giiumcl, la dispersèrent et firent quelques centaines de prisonniers, ce qui n'aurait pas eu lieu s'il y avait eu là un seul bataillon avec ses pièces. Le corps passa l'Oder à Koben, le 28, et campa près de Glogau.
Le roi arrêta un nouvel ordre de bataille, et organisa son armée comme il suit :
Avant-garde. . . J0 bat. de grenadiers.
lM ''Sne 25 — 48 esc. sur les deux ailes.
- r ligne 16 — 50 —
Réserve 9 — 18 -
Total. . GOliaUlGcsc
Une batterie de dix pièces , fut affectée à chaque brigade ; Favant-garde eut une batterie d'artillerie à cheval, d'un pareil nombre de pièces.
C'était avec ces forces, qu'il fallait chasser Daun de la Silésie : celui-ci campait sur le Pitscbenberg, entre les ruisseaux de Sch weidnitxetdeStrigauer-Wasser; son flanc droit couvert par Lascy , la gauche par Laudon, le front par les hauteurs retranchées de Zoptenberg qu'occupait le corps de Brentano. Cette position, un peu étendue, barrait la route de Schweidnitt, et chaque corps pouvait néanmoins être promptement soutenu.
Le roi voulant s'ouvrir les communications avec cette place, se mit en marche, le 30, par la grande route de Breslau, mais lorsqu'il arriva près d'Albertsdorf , il s'aperçut que Daun l'avait déjà prévenu , en prolongeant sa ligne à droite sur Doinante, et en portant Lascy au Zoptenberg. 11 résolut, alors, de tourner cette montagne pour gagner les plaines de Reichenbach. Les têtes de colonnes changèrent donc de direction à gauche pour venir camper à Grunau et Knigwiti. Le roi ordonna de dresser le* tentes, et de faire les démonstrations d'une attaque de front, afin de fixer l'attention de l'ennemi, et de l'empêcher d'occuper les montagnes entre Kimptsch et Langenseifersdorf ; tandis que , pour le prévenir dans cette position importante, il repartit avec l'armée à sept heures du soir : Favant-garde occupait déjà à dix heures les hauteurs de Langenseifersdorf , où l'armée arriva au point du jour. Frédéric croyant que Dauu avait pris position derrière les hauteurs de Koltschen, avança avec la tête de Favantgarde pour s'en assurer et couvrir la marche ; mais le maréchal s'était porté le 3 1 sur les hauteurs de Bogendorf , derrière Schweidnitz, en s'étendant sur les hauteurs jusqu'à Hohenfriedbcrg. Le roi put alors communiquer librement avec cette place , s'établit à Koltschen , et porta son avant garde à Endersdorf .
CHAP1THK XXIV
Par cette marche savante, il renversa les espérances de ses adversaires , et leur inspira des craintes sur leurs communications avec la Bohême et leurs dépots ; non-seulement ils renoncèrent au siège de Schweidnite et à leurs projets d'invasion , mais ne songèrent plus qu'à couvrir leurs propres frontières.
Le roi marcha , le 1" septembre, à Pulten, et le 8, à Buntzelwitz, la droite sur les hauteurs de Zedtitt, le centre vers le Nonenbusch , et la gauche sur la direction de Jauernick à Buntzelvvits : Pavant-garde sous les ordres du général Ziethen, se prolongea sur la droite vers Strigau. Quelques petits combats eurent lieu sur le centre; vu la proximité des postes autrichiens, on fit des abatis dans leNonenbusch pour le couvrir.
Les armées restèrent jusqu'au 1 1 septembre dans ces positions que l'art rendait encore plus redoutables. Cependant, l'incohérence et l'incertitude régnaient toujours dans les projets des années coalisées. La cour de Vienne en formait tous les jours de plus bizarres que l'on n'exécutait point.
Daun avait proposé aux Russes d'assiéger Glogau, conjointement avec un corps de 40,000 hommes que leur mènerait Lascy.
Soltikof, l'accepta avec empressement , et envoya un officier à Daun pour l'en prévenir; mais à peine était-il parti qu'il arriva un second message du maréchal autrichien, qui changeait tout , à cause des mouvements du roi contre lui. On cacha ce changement à Soltikof, et le marquis deMontalembert parvint à obtenir que son armée passerait l'Oder et qu'on détacherait 30,000 hommes sur Berlin, tandis que le reste camperait entre Francfort et Crossen pour couvrir l'expédition : l'armée se porta, le 11, à Guhrau. Mais il fallait attendre la réponse de Daun, et les courriers étaient forcés de passer par la Pologne : dans cet intervalle, le premier officier envoyé par Soltikof revint avec uu nouveau plan, absolument différent , proposé par Laudon, le !» septembre;
il s'agissait de passer l'Oder avec une partie de l'armée russe et de prendre position sur la Katzbach, où Laudon la joindrait par Peterwiti. Cette incertitude éternelle ne pouvait que déplaire. Fermor, qui avait pris le commandement par intérim, déclara qu'il s'en tenait à la première résolution, au siège de Glogau, et qu'il se dirigerait sur Carolath, puisque les magasins étaient déjà établis pour opérer de ce cdté-là. En effet il se remit en marche, le 13, et y arriva, le 19.
De tels hommes ne pouvaient manquer d'échouer dans toutes leurs entreprises contre un roi qui commandait ses armées en personne, et dont les projets étaient exécutés sans entraves ni retards.
Pendant que les alliés échangeaieat leur correspondance verbeuse , le roi songeait aux moyens de chasser Daun ; il pouvait y parvenir en gagnant une bataille, ou en menaçant ses communications avec la Bohème d'où les Autrichiens tiraient leurs subsistances ; il préféra ce dernier parti , comme moins chanceux. A cet effet il marcha, le 1 1 , avec l'armée, par lignes et par la droite, afin de tourner la gauche de Daun par la route de Strigau, sur Bolckenhain et Laudahut. Hais cette guerre ne pouvait le mener à rien. Daun était son égal dans ce genre de tactique; personne, mieux que lui, ne disputait un pays rempli de fortes positions.
Le maréchal et Laudon instruits à temps, déjouèrent ce projet en prévenant les Prussiens à Reichenau ; le roi convaincu de l'impossibilité d'employer la force pour les déloger, prit le parti de rester en position jusqu'au 16, et de revenir par sa gauche en défilant devant le front de l'ennemi, pour tenter la même manœuvre sur son extrême droite. Daun lui opposa le même obstacle, en portant vivement ses réserves de grenadiers sur les hauteurs de Kunxendorf, et en les suivant de près avec toute son armée.
Déjoué , derechef, le roi prit la résolution de s'ouvrir une route, vers les défilés, par
TRAITÉ DKS GRANDES OPÉRATIONS MILITAIRES
Huckendorf et Hohengiersdorf ; et afin que l'ennemi ne pût l'y prévenir, il s'y porta, tans s'arrêter avec l'avant-garde. Ce mouvement précipité occasionna un intervalle dans les bataillons, dont les grenadiers à cheval ennemis profitèrent avec audace : ils chargèrent le régiment de Bernbourg, et prirent une grosse batterie ; mais les bataillons voisins s'étant formés, firent payer cher cette tentative, en fournissant un feu nourri sur cette cavalerie, qui rebroussa bientôt chemin. Sur ces entrefaites, l'avant-garde atteignit le pied des montagnes de Ilohengiersdorf , et commençait à les gagner par plusieurs sentiers , lorsque le général Ferrari y parut avec 8 bataillons. La position était embarrassante, toutefois le général Neuwied réussit, par ses bonnes dispositions, à déloger les Autrichiens avec perte : pendant ce temps, le roi avait rnngé son armée en bataille ; lorsqu'il apprit la réussite du combat, il alla camper sur les hauteurs de Hohengiersdorf, avec une partie de ses forces; le reste demeura dans la plaine, entre Schweidnitz elle pied des montagnes.
Par ces deux inarches hardies, exécutées à la vue d'une armée supérieure, Frédéric tourna l'ennemi, intercepta ses communications avec Glati, mais s'exposa lui-même à une ruine qui eût été certaine, s'il avait eu affaire à des généraux qui l'eussent attaqué dans son camp de Reichenau : il faut lu connaissance parfaite du caractère et des principes de Daun, pour justifier une entreprise semblable. Par sa nouvelle position de Hohengiersdorf, l'armée prussienne fat du moins en état de communiquer avec Schweidnitz et avec la base de ses opérations ; elle eût été en état de prendre cette position, dès le S septembre, en faisant, par la gauche, le mouvement qu'elle exécuta par sa droite d'une manière plus longue et plus dangereuse.
Le 18, le roi voulut prolonger un peu son mouvement par la gauche, afin de gagner Waldenbourg, où était la boulangerie «au-
trichienne, et où aboutit la route de Friedland et de Glati ; mais Laudon avait déjà occupé en forces les hauteurs et les débouchés de Neu-Reusendorf. Frédéric établit alors sa gauche 6ur la colline do Schenkendorf la droite sur les hauteurs de Kieder- Bogcndorf ; la cavalerie resta dans la plaine, entre Schwcidnitz et le pied des montagnes:
les Prussiens couvrirent cette position redoutable de retranchements.
Daun avait établi son armée, la droite vers la Schweidnili-YVasser, à Tanhausen, le centre vers Seitcndorf , d'où la ligne se prolongeait jusqu'aux environs de Freibourg : I-ascy était à Latigen-Waltersdorf, en seconde ligne de la droite.
Les armées restèrent quelques semaines à s'observer dans ces postes avantageux, où elles ne pouvaient s'attaquer sans risques :
elles étaient si rapprochées qu'elles pouvaient échanger des boulets. Le roi cherchait à gagner du temps jusqu'à l'approche de l'hiver, et son adversaire espérait s'en débarrasser par la diversion de l'armée russe. Cependant, les généraux coalisés ne parvenaient pas à s'entendre ; Daun voulait que les Russes marchassent sur la Katxbach; ceux-ci s'y refusèrent, de peur que le roi ne les écrasât avec toutes ses forces, et insistèrent tant pour une diversion sur Berlin, qu'elle fut résolue. Le général Tottleben, avec ses Cosaques, renforcés de 2,000 grenadiers , 2 régiments de dragons, et de toutes les troupes légères, devait se porter avec rapidité sur cette capitale , en passant par Guben et Becskow ; l'avant-garde, sous Ciernischef, eut ordre de prendre pour le soutenir, position sur la Sprée ; une partie de l'armée , en troisième échelon, à Guben; tandis que le reste , sous Rotuanzow, demeurerait en observation sur la droite de l'Oder, aux environs deCrossen.
Daun, informé de ces dispositions, détacha le général Lascy, avec 18,000 hommes, pour se réunir aux Russes par la Lusace.
Avant de donner la relation de cette eu-