‹ Histoire d'Allemagne (volume 4)Chapitre 26 sur 31 · CHAI*. XIV. — I.KS 0TT0N10ES · texte numérisé non relu

CHAI*. XIV. — I.KS 0TT0N10ES

crer de nouveau l’Eglise pour laquelle il avait déjà tant fait et où ses restes mortels devaient reposer! Quand le pape approcha de Bamberg, quatre chœurs de prêtres allèrent le recevoir, avec des chants et des hymnes, aux portes de la ville. L'empereur attendait le pape au portail de réalise; ils s’y donnèrent un baiser fraternel avant d’y entrer. Le pape officia lui-même avec l’archevêque de Ravennes et le patriarche d’Aquilée, consacra l’Eglise et annonça à tous ceux qui étaient présents la remise de leurs péchés. Quelques annalistes ou chroniqueurs, frappés de la présence du pape et de cette solennelle cérémonie qui produisirent, d’ailleurs, comme nn apaisement momentané des passions et une trêve de l'anarchie, entonnent une sorte d'Alleluia. « Le paysan, dit l'un d’eux, est joyeux sur son sillon et le clerc au cloître. Chacun peut, en sûreté, jouir des dons que le ciel lui a faits, et, sous la puissance impériale, la pauvreté elle-même parait riche

Tous les climats semblent à l’envi se soumettre à l'empereur, et le monde est lier d’une joie d’autant plus grande et plus méritée que c’est un don de Dieu (l). »

Ce n’était cependant point la paix et la prospérité que le pape venait apporter à l’Allemagne. Son voyage avait surtout pour but de décider l’empereur à faire encore une expédition contre les Grecs et les Sarrazins en Italie, malgré les souvenirs que celles d’Otlon II et d’Otlon III avaient laissés. La guerre ne réussissait guère à l’empereur Henri If. Elle lui était pénible et il aimait mieux, dans les négociations ou les synodes, apporter aux maux de son temps de

I) .hin ./rs (Juedliinburg. : Cuncl -t iitunili dimala rolln subilendo i user via nt, etc., oie.

Digit

FONDATION DE l.'RMPIRE GERMANIQIE.

mystiques remèdes qui allaient mieux à son tempérament. Mais que faire de la sorte avec des schismatiques ou des infidèles? Henri II pouvait-il aussi ne pas mettre sa puissance au service de l’Eglise? La légende ici est d’acconl avec l'histoire. Elle raconte que l’empereur Henri, arrivé un jour au couvent de Verdun, dont son ami Richard était abbé, s’écria avec le Psalmiste : « C’est ici mon éternel repos, ici que je veux demeurer, cela me platt bien. > Richard, effrayé de cette résolution subite craignait que la retraite de l’empereur ne fût la ruine de l'empire ; il reçut cependant, au milieu de ses frères, le vœu d’obéissance de Henri II, mais il lui donna aussitôt pour premier commandement de retourner au gouvernement de l’empire. Le dernier des grands actes d’obéissance de Henri II à l’Eglise fut sa troisième expédition en Italie.

L’intérêt du pape, plus que celui de l’empire, fut la cause de celle expédition. Renolt VIII avait assez énergiquement compris le gouvernement temporel de Home et voyait avec peine que l’empire de Byzance, à la suite de révoltes heureusement comprimées dans le sud de la péninsule, avait repris pied dans la Houille et dans la Calabre. Le prince de Capoue, Pandolf II, autrefois vassal des Oltons, avait envoyé les clefs d’or de sa ville à Constantinople, et Landolf même, dans Bénévent, se voyait menacé par la forteresse que les Byzantins bâtissaient contre lui à Troja. Des hommes puissants du midi étaient déjà venus demander des secours à l’empereur, quand le pape Benoit VIII, craignant peut-être pour Rome, se décida lui-même à aller à Bamberg et entraîna en effet avec lui Henri II.

Ce fut aussi comme une campagne ecclésiastique. Le nouvel archevêque de Cologne, Pelegrim, les évêques

CIIAI*. Xl\.

LKS 0TT0NII1KS.

d'Augshourg, de Bamberg, fournirent les principales forces. En passant les Alpes, Henri vil venir à lui le patriarche d’Aquilée, Poppo, Bavarois de naissance, l’archevêque de Milan, Héribert, l’évêque de Parme, tous deux aussi Allemands, d’autres encore. Le pape Benoit VIII rejoignit l’expédition quand elle traversa l’Ilalie. Elle était nombreuse. Bien accueilli à Bénévent, Henri II assiégea luimême Troja et envoya l'archevêque de Cologne , Pele- ' grim, contre Capoue et Salerne. Après trois mois de siège, les habitants de Troja envoyèrent les enfants en suppliants hors de la ville. « J’ai pitié de ce peuple, » dit l’empereur, qui le recul en effet en grâce. L'archevêque força, de son côté, Capoue, Salerne, et reçut la soumission de Naples. L’empereur donna ces villes en fiefs à des hommes dévoués, et alla jusqu’au Mont-Gassin, pour y installer aussi un nouvel abbé. Mais il se hâta de revenir pour soustraire son armée aux effets désastreux du climat, et il était en effet de retour en Allemagne, auprès de l’évêque de Paderborn, Meinwerk, son fidèle ami, au commencement de lOill.

Chose étrange et qui s’explique cependant, la dernière année de ce roi-prêtre, qui, poussant à bout la politique des Otions, avait enrichi, honoré l’Eglise et gouverné avec elle, pendant vingt ans, est toute remplie des querelles, des plaies de l'Eglise qu’il s’efforce d’apaiser ou de guérir. La féodalité laïque parait paisible ; las de lutter contre eux, Henri a laissé les ducs, les margraves et les comtes à leur indépendance et souvent à leurs querelles. Mais l’envie, la jalousie, la discorde, la lutte mettent les chefs de l'Eglise aux prises. C’est ce qui pèse le plus à la fin sur son cœur. L'archevêque de Magdebourg est en conflit avec l’évêque d’IInlbersladl; le nouvel archevêque de Mayence, Aribo,

avec l’évêque d’Hildesheim. L'archevêque de Cologne dispute à l'évêque de Liège la juridiction de plusieurs abbayes. Les terres qu’ils ont ou qu’ils convoitent, les droits auxquels ils prétendent, tels sont les objets de leurs querelles.

La corruption naît aussi de la richesse ou du pouvoir, comme les insectes malfaisants et les reptiles de la chaleur. Un concile tenu en Italie, par le pape Benoit VIII, commence à rappeler à la rigueur des canons les prêtres qui se marient et qui élèvent des enfants à l'ombre des sanctuaires. Quoique surveillée avec une austérité jalouse par un roi valétudinaire et sans enfants, l’Eglise allemande n’est pas exempte de ce péché. L’archevêque de Mayence, Aribo, veut recourir aux anciens pouvoirs de la primatie, qu’il tenait de Boniface, pour resserrer les liens et raviver les vertus de l’Eglise allemande, et il serait entré en conflit, sur ce sujet, avec le pape Benoit VIII, si l’entente du pape et de l’empereur n’avait conjuré ce péril. On n'en surprend pas moins là les germes d’une maladie sociale, née de la richesse et de la puissance de l'Eglise devenue féodale et politique au commencement du onzième siècle.

Les terribles conséquences de ce mal ne devaient éclater qu'après la mort d'Henri II, sous une autre dynastie. Que ce roi-prêtre cependant ait été déjà préoccupé de difficultés dont il avait le sentiment, sans les comprendre encore, on ne le voit que trop dans les derniers actes de sa vie. Le mois d’aoill de l'année 1023 le trouve*sur les limites de la France et de l’Allemagne, aux bords du Chiers, affluent de la Meuse, entre Ivois et Mouzon, en conférence avec le roi de France Robert le Pieux, fils de Hugues Capet. Il convenait au fondateur de l'évêché de Bamberg et au maître de la discipline de l’Eglise allemande, au mari souvent en lutte

CIIAP. XIV. — LES OTTO.NIDKS. 493

contre l'influence de Cunégonde, de se rencontrer, dans une même pensée, avec le docile époux de la reine Constance, qui composait des hymnes pour chanter au lutrin de l'église abbatiale de Saint-Denys! Ils appartenaient à l’Eglise par leurs habitudes, par leurs pensées et leurs préoccupations constantes , accompagnées chez l'un de l'ambition de la royauté allemande arrivée à la toulepnissance, et chez l’autre de la modestie de la royauté française recommençante. Ils y échangèrent tous deux leurs idées sur la paix dont le monde avait besoin, sur les devoirs qui incombaient à l’Eglise dont ils étaient les patrons et les défenseurs, et ils rêvaient de rassembler, avec le concours du pape Benoit VIII, un grand concile à Pavie pour accomplir celle noble tûche. Rien ne nous découvre mieux le caractère tout ecclésiastique de ce temps. Mais, à chaque jour ou à chaque homme suffit sa tâche, et la fin du règne de Henri II était venue.

Après avoir séjourné dans différents châteaux de la Saxe , le dernier des Ottonides fut obligé, par la maladie dont il avait souffert et qu’il avait maîtrisée toute sa vie, de s’arrêter à Grona, et il y mourut, après avoir recommandé de transporter son corps dans l’église de Bamberg, pour laquelle il avait tant fait. Les solennelles funérailles traversèrent, en effet, le cœur de l’Allemagne, au milieu d’un grand concours de peuples, de Grona à Bamberg, où les restes de sa femme le rejoignirent bientôt. L’Eglise reconnut bien le dernier des Ottons pour un des siens. Cent vingt années après, puissante et réformée, sous la papauté d’un disciple de saint Bernard , elle fil de lui Henri le Saint. C’est avec justice qu'un prince de l'Allemagne moderne , pieusement reconnaissant pour toutes ses grandeurs, a consacré à son souvenir et à celui de sa femme

koxdvtk» üf. l’empire uermaniqüe.

une îles plus jolies chapelles de la ville de Bamberg, à la la place du monument contemporain que les hommes et le temps n'avaient point respecté. L'histoire, môme générale, doit une place de choix à ce personnage qui représenta si bien son pays et son temps qu’on ne s'étonne pas trop de l'appeler le Saint , même avant celui qui personnifia le mieux plus tard, dans cet ùge, mais en un temps meilleur, la royauté sainte, notre saint Louis.

Le dernier de la famille saxonne, après les fantastiqnes chimères de YEnfant du Miracle, Ollon HI, Henri II unit les vertus du fondateur de la dynastie, Henri I", à l'éclat trompeur projeté en Allemagne et en Europe par Ollon le Grand, l'aigle de la dynastie. II ramena la royauté allemande de Rome cl de l’Italie, où Otton III la compromettait, eu Allemagne, dans son pays, où était sa mission véritable. L'impuissance l’amena à ménager davantage le pouvoir des ducs et même les autonomies féodales que le temps avait créées et qu'il ne pouvait pas plus soumettre à son pouvoir que ne l'avait fait Henri Ier. Comme ses prédécesseurs, il crut donner une base plus solide à son autorité en prodiguant le pouvoir, les terres et la richesse à l’Eglise, et il n’entrevit que trop tard qu’il avait commencé à la corrompre en l’attirant au monde auquel il était tenté parfois de renoncer lui-même. L’ambition et la puissance de scs prédécesseurs le poussèrent lui-méme à la lâche universelle, plus difficile encore à remplir, que la couronne impériale faisait peser également sur sa tête, et, malgré son énergie et son bon vouloir, en se transportant sur toutes les frontières de l’empire, contre les Polonais, les Bourguignons ou les Grecs, il maintint à peine la suprématie qu’y avait commencé à élever Ollon le

Cil AP- XIV. — LES OTTONIDES.

Grand, et il fut moins obéi encore que lui en Allemagne par la féodalité et par l’Eglise.

Ce n’était, après tout, qu'une grandiose chimère du césarisme allemand que de vouloir égaler les limites delà domination allemande à celles de l'Eglise. Celle ambition européenne, universelle, qui était celle du Saint-Empire, compromettait la mission nationale de la couronne allemande. En voulant embrasser l’Europe, l’empire, risquaitde perdre l’Allemagne; l’empereur d'Occident nuisait au roi de la Germanie. L’Allemagne faisant déborder périodiquement ses armées féodales hors de ses frontières, sans trouver son point lixe, son centre; et elle excitait par scs convoitises les haines et les résistances de tous les peuples voisins. Dépenser tous ses efforts à édifier une monarchip universelle, chrétienne, était-ce" bien le meilleur moyen de fonder un royaume allemand et une nation allemande? Il n’y a d’universel et qui ne reconnaisse point de frontières que l’esprit, assez puissant, en effet, pour se jouerdes différences des langues, du contraste des traditions et des entraves de la géographie.

Vainement le dernier roi de la dynastie Ottonienne, Henri II, chercha-t-il à triompher de l’impossible par une confusion plus étrange encore, en unissant en lui le prêtre au roi, et en se faisant, à la tôle de l’Eglise, comme le vicaire de Dieu et le lieutenant du Christ, ticarius Christi. C’était la confusion de l’Etat et de l’Eglise, de l’empire et du sacerdoce, le dernier degré de l’absolutisme politique ; et là était le germe de la plus grande et de la pins terrible lutte du moyen âge qui éclata aprèslui : la querelle dite des investitures ou du sacerdoce et de l’empire. Henri II y gagna, pour sa mémoire, l’apothéose chrétienne,

i‘J(i FONDATION DK l’KMI’IHK UKRMAMQIK.

la canonisation ; mais, la pensée de l’Etat souverain même dans les choses de l’Eglise et de la conscience, c’est-à-dire de l’Etai-Dieu où aboutit presque toujours l’ambition humaine, saturée de puissance, impatiente de tout frein, et méconnaissante de toute limite, n’élait-elle pas aussi une sorte de retour an paganisme, où la canonisation prenait la place de l’apothéose; et, par là, la chimère du Saint- Empire romain germanique n’a-t-elle pas légué aux successeurs des Ottons plus de luttes et de misères que ces empereurs n’avaient donné de puissance et de gloire à l'Allemagne ? C'est ce qu’il importera d’éclaircir en faisant l'histoire de la célèbre lutte du sacerdoce et de l'empire au siècle suivant.

Page 1