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CI1AP. IX. — CULTE DE L'EMI'IIIE DE CIIMILE.U VGMK. G

da gonvernemcnt el le dominer, elle trahit une première fois l'empire qu’elle avait si bien servi, et devient une des causes de sa chute, comme elle avait été d'abord une des causes de sa grandeur.

La bonté naturelle de Louis le Débonnaire, le respect que la mémoire de son père imposa aux Nordmans et aux Slaves, prolongea quelque temps l’illusion, môme en Germanie, où couvaient bien des germes de baine contre les Francs et contre l’empire. Louis rendit aux Saxons, qui l’avaient perdu, le droit d’héritage, et leva les dernières restrictions qne le conquérant avait mises à leur égalité avec les autres peuples. Le Danois Hériold, chef païen expulsé d’abord, se convertit et reçoit un territoire de la Frise orientale, qui servit comme de rempart cl de menace contre les Da- . nois du Julland. Les Slaves de l'Elbe acceptent leurs chefs de la main de l'empereur. Ceux du sud-est étaient pins dangereux. Un certain Liulevit, qui commandait aux Slavo- Bulgares, inquiétait, des bords du moyen Danube, le nord de l'Italie et le sud de l’Allemagne, malgré le margrave du Frioul. Lothaire, fds de Louis, reconstitue la frontière; il donne la Carinthie au Franc Ilelmwin, le pays entre la Save et la Drave au comte Salacho, celui qui s’étend de l'Enns à la Leitha à un Radbod qui recueillit et fit baptiser un prince exilé desTschesches de la Morawa, et il maintient, en suscitant chez lui des troubles, ce peuple redoutable du moyen Dannbe et des forêts de la Bohème. L’œuvre de Charlemagne paraissait continuer au nord et à l’orient. Son ombre protégeait encore l’Allemagne.

Louis le Pieux porta lui-mème le premier coup à l’unité de l’empire. Après tout, la souveraineté fondée par les Carolingiens avait quelque chose de germain, comme son origine. Malgré l’étendue et la hauteur que l’Eglise et les cir-

Toift II. S

constances loi avaient communiquées, c'était l’œuvre et la propriété d'une dynastie ; et elle était régie, c’était sa faiblesse, par les lois de la famille germaine. Sous l’œuvre politique et chrétienne que l'Eglise avait inspirée, il y avait toujours l'œuvre personnelle d’un homme : sous une conception morale, un fait matériel. De là vint le mal. Louis le Débonnaire eut, de sa seconde femme Judith, un quatrième fils, et voulut lui assurer aussi une part d’héritage. C’était la coutume germaine. La seconde femme de l’empereur était fille d'un comte bavarois, peut-être de la famille des Agilolfings. Son ambition était naturelle, quoique imprudente. Qu'adviendrait-il, en effet, de l’unité de l’empire à la suite de tous ces partages? et, en les multipliant, pourrail-on toujours satisfaire aux convenances des peuples? L’idée de la possession personnelle de la terre conquise par une famille, dans toutes les conditions qui accompagnent la propriété privée, avait été ramenée dans l’histoire par l'invasion germaine. Dans l’empire de Kome, c’était l’Etat qui possédait, c’est-à-dire une personne morale, et les partages même des dernières années de son existence suivaient les convenances des pays et des peuples plutôt que les intérêts des personnes. Il n’est pas étonnant que les chefs de l’Eglise de Gaule, Wala , le parent de Charlemagne, Agobard de Lyon et le chancelier Elissachar, en vertu des traditions impériales, de l’idée de l'Etat, et les principaux chefs de l’aristocratie franque, par amour-propre national, des comtes puissants même, comme un Lambert, un Matfried, aient cherché à contrecarrer Judith. Elle prodiguait les dignités de l’Eglise et de l’Etat pour se faire des partisans, et elle s’appuyait sur un duc de Seplimauie, Bernhard , un homme du Midi, qui était venu avec elle à la cour et y était tout puissant. On attaqua l’impératrice dans cet homme.

En 828, Wala craint de voir porter atteinte au pacte d'nnité de l’année 817; dans une assemblée à Aix-la-Chapelle, il prend à partie l’empereur lui-même et, proiltant de quelques troubles qui avaient éclaté dans l’empire, l’adjure de * confier le gouvernement à des hommes probes et expérimentés et surtout de respecter les biens et les libertés de l’Eglise. » Rien ne pouvait être plus sensible à Louis le Pieux ; mais rien ne lui imposait non plus davantage. En consacrant la famille et la monarchie germaine, l’Eglise n’avait-elle pas pris sur toutes deux une sorte de droit de surveillance et de contrôle? Louis le Pieux laisse donc se réunir quatre synodes dans le Nord, pour délibérer sur l’état des choses qui, sous nne main faible, laissait à désirer. A l’assemblée de 829 surtout, à Worms, fort de l’assentiment de l’Eglise, Wala lit une sorte de manifeste où, après avoir comparé « l’Eglise au corps du Christ, puisqu’elle est composée comme lui de deux personnes, l’une pontificale et l’autre royale, » il somme l’empereur de « régner pieusement, justement, miséricordieusement, s’il veut être appelé roi et non tyran. » Voilà déjà, sous un souverain inhabile et faible, la prétention du pouvoir spirituel, à dominer le temporel. Elle commence à se montrer dans l'empire chrétien, car elle est au fond de toute monarchie de droit divin, consacrée par une Eglise. Wala avait peut-être raison dans ses observations. Il parlait même au nom de l’intérêt de l’Etat, comme l’organe de la vieille tradition gauloise et romaine. Mais il avait été trop loin. L’habile Judith en profite pour exciter les susceptibilités de son mari. Louis, faisant un acte d’énergie qui ne lui était pas naturel, éloigne l’auteur de ces hardies remontrances ainsi que ses partisans, et prend une double résolution destinée à assurer les désirs de Jud!lh et

ORlUINKS UE L’EMPIRE UKHMANIijI E.

sa volonté. Il fait de l’Allemanie (l’Alsace comprise), de l’ancienne Rhélie ou Helvétie et d’une partie de la Burgondie, un nouveau royaume pour le fils de sa nouvelle femme, plus tard Charles le Chauve, etdonneàl’Aquitain Bernhard, son conseiller, le litre de camérier de l’empire, avec des pouvoirs qui rapprochaient son autorité de celle des anciens maires du palais (1). L’autorité royale avait fait triompher la tradition germaine contre l’autorité de l’Eglise. La chair avait parlé, une femme avait accompli cette révolution de palais.

Cet acte d’énergie était plein de périls. Lothaire, l'aîné des Tds de Louis, associé à l’empire, alors en Italie, n'avait point été consulté, quoiqu’on eùtpris le plus sur son royaume pour avantager ce dernier-né d’une autre femme. Ce nouveau royaume séparait l’Italie latine de la Francie germaine : il rompait l’accord de l’Eglise et de l’Etal dont Lothaire était le représentant comme héritier de l’empire. Bernhard. en sa qualité d’homme du Midi, était détesté desFranks du Nord qu’il remplaçait au pouvoir. Cependant quelques peuples, les Saxons surtout, trouvaient que l'empereur avait agi conformément aux vieilles coutumes; et l'on n'avait pas trop à craindre le petit roi de Bavière, Louis, qui avait épousé Emma, sœur de Judith, et qui était alors, encore jeune, retenu au palais impérial. Un bel apanage, composé de riches et beaux pays de langue allemande et romane, mais où la réunion des évêchés d’Augsbourg, de Coire, de Constance et de Strasbourg à ceux de l'ancienne Bourgogne offrait de

fl) Yüa Walx, p. 191-191. — Les Constitution™ Wormaiiences, dans Perlz, III, p. 331. — Pour le nouveau partage, Pertz. II, p. 225, Annal es Xante uses, ann. 829. — Nithard., I, c.m. — Ann. de Wissemboitrg, Pertz, I, p. 3.

CHAI». IX. — CHUTE 1)E l’ëMPIRE DE CHARLEMAGNE. 69

frappants disparates, passait aux mains du jeune Charles, et l’empereur semblait encore le maitre dans sa famille comme dans tout l'empire. Ce fut le vieux conseiller de Charlemagne, exilé pour la seconde fois, Wala, qui, au nom des antiques traditions franques et ecclésiastiques des Carolingiens, entreprit, du fond de l’abbaye de Corbie, où il s'était réfugié, de renverser toutes ces nouveautés.

Rien de plus périlleux, sous cette unité factice, que d’éveiller, par ces partages fréquents de l’autorité, ces instincts de séparation qui trouvaient des aliments réels dans les différences de langage, de lois, de mœurs et d’intérêts des différentes parties de l’empire. Le danger d’ébranler les habitudes d’obéissance et de fidélité des grands et des évêques, en transportant de l’un à l’autre leurs serments et leurs services, n’était pas moindre. Il était naturel que les fils de Louis le Débonnaire fussent mal disposés pour un nouveau co-partageant. Les grands et les peuples, travaillés d’un malaise secret, étaient avides de nouveau. La dissolution de l’empire ne commençait-elle pas déjà par le fait même de l’empereur assez imprudent pour donner à la révolte de ses fils le prétexte de défendre l’unité de l’empire?

Ceux qui avaient été le plus intimement dévouésà la pensée de l’empire chrétien furent les premiers qui réclamèrent. Le vieux et passionné Wala entra en correspondance avec Agobard, archevêque de Lyon, avec les grands d'Ostrasie et de Neustrie imbus de ces idées. Il invoquait la grandeur, l’unité de l’Eglise qui était chère à tous, l’unité de l’empire qui n’avait pas encore perdu son prestige. L’empereur Louis le Pieux, en donnant rendez-vous à une armée de Francs et d’Aquitains au centre de la Neustrie pour faire la guerre aux Bretons révoltés en Gaule, avait eu l'imprudence de se

OMGIXES DE L'EMPIRE GERMA .Mol F..

séparer îles guerriers francs du Nord qu'il dirigeait des bords du Rhin aussi de ce cêté ; il s’était embarqué seul pour rejoindre par mer, du Rhin à la Seine, son armée. Wala pul travailler les Francs toujours fiers de Charlemagne, les Aquitains tout imbus des idées romaines, le jeune roi Pépin qui, par caractère et dans un royaume habitué depuis longtemps, même sous son père, à une sorte d'indépendance, ne demandait qu'à faire du désordre, et enfin le jeune Louis de Bavière quis’élail échappé récemment d’Aix-la-Chapelle. Il dénonça partout Bernhard et Judith comme les instigateurs coupables de ces nouveautés. Quand Louis le Débonnaire arriva avec eux en Neustrie, à Compiègne, il tomba au milieu d’une véritable révolte qu’il apaisa avec peine. Il dut renvoyer Bernhard en Seplimanie, dans ses domaines, et reléguer Judith, cette femme que l’Eglise lui avait fait prendre et qu’elle lui faisait quitter, au couvent de sainte Radegonde. A l’arrivée de l’atné de ses fils, Lolhaire, venu d’Italie aussi pour réclamer, l’empereur mil le comble à sa faiblesse, et, docile aux réclamations de l’Eglise, des Francs etde ses fils, ordonna que l'empire restât eu l’étal où il l’avait autrefois ordonné et constitué en 817 ; et on lui imposa, pour assurer l'exécution de ses engagements, de reprendre ses anciens conseillers (I).

Tout semblait réparé dans l’intérêt de l'unité de l’empire ; mais l'aîné des fils du Débonnaire, Lolhaire, n’était point satisfait. Il avait fait l'épreuve de la faiblesse de l’empereur et tout le monde avec lui. Toute l’histoire mérovingienne et carolingienne prouve que les liens de parenté

(I) l'ila Ludovic! , c. iuv. — Tlicgan., c. xxxvi. — Ann. Berlin ., 830. - lila Walæ, p. 501.

CHAP. IX. — CBIÎTE DE L'EMPinE DE CHABLEMAGKR. 7Î

étaient impuissants à adoucir l’àpre ambition de ces jeunes fils de la barbarie, avides d’autorité, de richesses et de territoire. Lothaire, qui était associé à l’empire, veut être réellement seul empereur? Auprès du Ois de Charlemagne impuissant, il tranche déjà du maître, fait garder à vue son père par des moines, et veut le confiner avec eux dans un couvent- II a pour lui tous ceux qui poussent au trouble, à la dissolution. Mais le vieux Wala, revenu au pouvoir, craint l’arrogance de ce jeune homme. Ses deux frères, Louis et Pépin, redoutent de tomber sous l’autorité d’un frère aîné, toujours plus à charge que celle d’un père. Aux yeux des peuples, après tout, Louis le Débonnaire n’est-il pas un prince pieux et le fils de Charlemagne? Un moine, attaché à sa personne, soustrait par son dévouement le malheureux père aux mains de son fils aîné, favorise sa fuite et promet, de sa part, à Louis et à Pépin, s’ils veulent sauver la couronne de leur père, d’augmenter leur part d’héritage et leur indépendance.

Ces jeunes rois ne tenaient pas tant à l’unité, surtout si elle profitait seule ment à Lothaire. C’était làsurtout l’idée de Wala, de l’Eglise. Bref, on résolut de porter la question devant l’assemblée des grands et des évêques de l’empire; et Louis le Débonnaire libre, et traitant avec ses fils, obtient qu’elle soit réunie sur la vieille terre carolingienne et franque, à Nimègue, près aussi de la Germanie. C’était un coup de maitre, cette lois. « Quoique Louis le Débonnaire eût plus de confiance, dit son biographie, dans les Germains que dans les Francs, il savait ceux-ci attachés aussi à sa personne en souvenir de son père. » On s’explique le sentiment des Francs; celui des Germains se comprend un peu moins. Estimaient- ils dans Louis le Débonnaire un maître commode sous lequel on jouissait déjà d’une sorte d’indé-

OMlil.NES DE l.'ESIPinE GEMUNIQUK.

pendancc? Louis, roi de Bavière, qui servit beaucoup sou père dans cette circonstance, mais qui, de bonne heure, sut toujours accommoder sa conduite à ses intérêts, la leur fit-il entrevoir pleine et entière? Toujours est-il que toute la Germanie se donna rendez-vous auprès du vieil empereur, omnis Germania eo con/luxit, surtout les Saxons et les Francs orientaux, Saxones et F ranci orientales. Ce fut une victoire complète.

L’assemblée acclama Louis le Débonnaire; Lotbaire demanda pardon et retourna au delà des Alpes où, dépouillé du titre impérial, il dut se contenter du gouvernement de l'Italie. Louis et Pépin, dont les royaumes furent agrandis, n'eurent plus rien à démêler avec leur aîné. En se rencontrant, tout le monde s’était mis d'accord sur le terrain de l'indépendance. On relevait l'empereur, mais on abattait l’empire. Judith revint auprès de Louis, encore dans tout l'éclat de sa beauté et de sa puissance, abandonnant son ancien protecteur Bernbard et les chefs les plus compromis de la révolte. Et l'on songea à un nouveau partage de l'empire. Pourquoi non? C’était celte cause qui avait vaincu avec Louis le Débonnaire. Judith demande donc qu’on rende à son fils Charles la part que son père lui avait déjà donnée. On y consent. C’était le triomphe des idées de séparation, sinon de la division définitive de l'empire. Lothaire n’étant plus comme autrefois associé à l’empire, scs •leux autres frères comptèrent, chez eux du moins, être de véritables souverains (1)

Rétabli par celte singulière révolution sur son trône

(1) Nilhant., I. I, c. ni : Rnjna tient prottntittm f lierai , attela fuisseitl.

impérial, sinon dans son autorité, le fils de Charlemagne parut encore glorieusement dans son rôle souverain à la diète d’Ingelheim, en 831. Le roi danois, Heriold, qui avait «les démêlés avec son frère païen Gottfricd, emprunta pour le réduire des secours francs. Les chefs de l’Eglise franque, Otgar, archevêque de Mayence, Ebbon de Reims et Wala, crurent déjà le moment venu de commencer les missions au delà de l’Elbe. Hambourg, à l’embouchure de ce fleuve, semblait un lieu favorable au milieu des Nordalbingiens, demi-Saxons. Un jeune homme, élevé à Corbie.puis ensuite à Corvey sur le Weser, la nouvelle «Corbie allemande, s’offrit pour devenir l'apôtre des Scandinaves, le saint Boniface du Nord. Il fut, en effet, solennellement consacré à Mayence, puis alla recevoir l’institution à Rome, et tenta le premier de conquérir la Scandinavie à la foi, sous la protection des épées franques. Il s’appelait Ansca, et devint saint Anschairedans l’ hagiographie. C'était là au moins la continuation de l’œuvre de Charlemagne.

Louis le Débonnaire fit cependant bientôt la triste épreuve de la valeur de cette paix replâtrée à Nimègue. L’empire n'existail-il que de nom, son pouvoir était-il un vain mol? Pépin d'Aquitaine, au midi de la Loire, ne savait plus ce que c’était que l’obéissance. Pour la lui rapprendre, Louis le Débonnaire rassemble une armée sur la Loire, en 832, et somme même Louis de Bavière de se joindre à lui contre son frère. Louis le Bavarois, comme on l’appelait déjà, était celui sur lequel il croyait pouvoir compter. On ne lui avait presque rien refusé. Sa femme Emma était parente de Judith. Il quitta, en effet, sa résidence de Ratisbonne. Mais ce jeune homme avait pris déjà , était-ce en Germanie? des habitudes effrontées de dissimulation et d'ingrali-

Inde. Arrivé au secours de son père, le voilà qui, au grand étonnement de tous, envahit la part de Charles, l'Allemanie, qui était à sa convenance, « avec une masse de Bavarois libres et serfs et de Slaves tributaires, » dit la chronique. Il vient ainsi jusqu’aux bords du Rhin, près de Worms. Heureusement, les Francs riverains accoutumés à surveiller les Germains, à combattre pour l’unité au delà du fleuve, et les Saxons, toujours dévoués au Débonnaire et peu sympathiques au midi allemand, arrêtent la révolte et donnent à l’empereur le temps de revenir. Des bords du Rhin, il poursuit son fils jusqu’à Augsbourg, le force à demander pardon, et, retournant en Aquitaine, voit Pépin se jeter également à ses pieds. Il est redevenu décidément empereur; mais il compromet tout, en voulant tout à fait dépouiller Pépin et donner à son fils Charles, décidément préféré, ['Aquitaine qui le mettrait plus loin du Bavarois.

N’était-ce pas là porter atteinte au droit des fils, même coupables? Coupables! tous ne l’avaient-ils donc pas été également contre leur père? L’alné Lolhaire se crut menacé. Ses droits passeraient-ils donc aussi un jour au dernier-né. Que devenait d’ailleurs le partage de 817, garanti par l’Eglise? et, dans cet empire chrétien où tous les actes s’accomplissaient dans des formes religieuses et sous la foi du serment, l’Eglise n'avait-elle donc rien à dire pour conjurer les caprices des hommes? L’un de ceux qui avaient le plus contribué à ce pacte, l’archevêque de Lyon, Agobard, jouant cette fois le rôle de Wala, prend parti, comme si l’Eglise était elle-même en cause, et adresse à l’empereur, à Lolhaire, même au pape, une sorte de manifeste. Il y reproche à l'empereur le démembrement de l’empire, l’oubli qu'il faisait de l'alné de ses fils, Lolhaire, autrefois son associé, et exhorte le chef de l’Eglise, alors Grégoire IV, à venir, en appuyant

l’aloé des lits de l’empereur, sauver à la fois l’Eglise et l’empire, mis en péril par l’instabilité du gouvernement. On le sentait bien, l’œuvre politique et chrétiennede Charlemagne chancelait ; toute l’Eglise en était ébranlée. Mais de quel côté étaient la raison, lajuslice?\,ouis le Débonnaire avait sans doute voulu imprudemment apanager son dernier fils. Mais les fils de Louis le Débonnaire étaient-ils en droit de détrôner leur père? Celui-ci abusait de sa victoire. Mais n’était-il pas le maitre, et la première condition de l'unité n’étail-elle pas dans l’obéissance? Dans cet empire chrétien, tant d’objets de contestation paraissaient légitimer l’intervention de l’Eglise. Lothaire, croyant trouver l’occasion de se relever dans ces critiques circonstances, passe les Alpes, en 833, avec une armée qui servait d’escorte au pape Grégoire IV, pour revendiquer ses droits d’associé au trône, et il somme ses deux frères, Louis et Pépin, de se joindre à lui sur les bords du Rhin, la grande route centrale de l’empire. Louis le Débonnaire, de son côté, convoque un synode d'évêques à Worms, et appelle à lui ses fidèles du Nord. Sur les bords du Rhin, limites de la Gaule et de la Germanie, au milieu de ces Francs qui avaient fait l'empire, devait se décider la querelle qui était bien celle de l’Europe et de l’Eglise (<).

Un échange de lettres entré le pape et les évêques francs, réunis à Worms, précéda la rencontre des armées. Grégoire IV, parlant au nom du pouvoir qui avait couronné Louis le Pieux, dans une sorte de manifeste adressé à l’Eglise, ordonne des jeûnes et des prières pour toucher le

(I) Nithard., I à II. — Agob., Epist. de divisione imper. (Dora B., p. 367.)

7G ORIGINES DE l'ëMI'I ItE GEBMANIQUE.

cœur de l’empereur, se porte fort pour les droits de Lothaire, pour le pacte de 817, et menace de l’excommunication les évoques qui se prononceraient contre lui. Il était appuyé par Agobard de Lyon, par le clergé de la Gaule méridionale surtout et de l'Italie. Mais les évéques réunis à W'orras, en synode, par la main peut-être de l’évêque de Strasbourg, étaient en majorité du pays de Charlemagne; ils relevent hardiment le pape en le rappelant au respect de la couronne impériale , et menacent de le renvoyer lui-même excommunié s’il usait des foudres du Vatican. L’Eglise était divisée comme l’empire. Rien n’échappait à la confusion. Le pape se raidit; il avait auprès de lui l’intrépide Wala, le hardi Agobard et des évêques qui l'entretenaient chaudement des droits du Saint-Siège sur toute l’Eglise. Il gourmanda vivement la servilité des évêques fidèles au fils de Charlemagne, leur contesta le droit de s'élever contre le Siège apostolique , rappela les serments violés de Louis le Débonnaire et revendiqua hardiment la suprématie de l’Eglise sur l’Etat et du pape sur l’empereur. Que de conflits à la fois dans l’héritage de Charlemagne! La justice était-elle du côté de Louis le Débonnaire ou du côté de ses fils ; la vérité avec le pape de Rome ou avec les évêques francs? Tout le droit politique et ecclésiastique était en question!

Cependant Lothaire avait vu se réunir à lui, dans les plaines de l’Alsace , ses deux frères , Louis et Pépin , avec leurs fidèles. Là étaient des Lombards , des Bavarois , des Aquitains. De son côté, Louis le Débonnaire avait remonté la rive gauche du fleuve avec les Francs et les Saxons, avec la Germaniedu Nord. Ce fut lejourde la saint Jean, 833, que les deux armées se rencontrèrent, dans un champ dénudé, en friche [Rottfeld et non Rothfeld), entre Colmar et Bàle.

On allait remettre la querelle au jugement de Dieu. Mais Louis le Pieux n’était pas fait pour tenir tôte à un pape. 11 était désireux de négocier. Grégoire IV, satisfait aussi de jouer le rôle d’arbitre et de conciliateur, passa du camp des fils à celui du père , et , pendant plusieurs jours , favorisa enlr’eux des pourparlers. L’empereur rappelait les respecls qu’on lui devait; ses fils lui opposaient ses serments violés. On échangeaitdes récriminations plutôtquedesproposilions d'accommodement. Cependant, la présence du pape, son habileté sans doute aussi produisirent leur effet an milieu des évêques et des guerriers francs , môme des Germains que l’apôtre saint Boniface avait accoutumés à l’obéissance du Saint-Siège. On s’empressait autour de ce successeur de Léon III qui avait couronné Charlemagne, on écoutait cet homme qui venait de loin, de l’Italie, expliquer le vrai sens, le vrai droit de l’empire N’était-ce pas là le divin oracle? L'empire n’élait-il pas l’œuvre du Saint-Siège? Le pape gagna la bataille sans combattre (1).

La nuit qui suivit le jour où il avait quitté la tente de l’empereur, ces évéques qui avaient voulu lui renvoyer l'anathème, et ces guerriers qui avaient jusque-là si lldèlement soutenu le fils de Charlemagne abandonnèrent tout à coup Louis pour aller planter leurs lentes près du camp de ses fils cl de Grégoire IV. Partagés, pour la première fois, entre l’autorité de leur chef national et celle de leur chef religieux jusque-là toujours d'accord, les Francs eux-mômes et les Saxons avaient fait leur choix. Louis le Débonnaire, dépouillé tout à coup de son prestige par le pape, se vit sans

(I) Yila Lttdov., c. xlviii. — Vita Walx, 508-511. — Epiit. Grtg.1V ad epise. fr. (D. Bouquet. VI. p. 352). — dnn. lierlin., 833. — Thegan., c. sut.

•Eglise, sans armée. Le souffle du pontife avait tout dissipé, et ses amis et son pouvoir. Comme le saint homme Job de l’Ecriture, auquel on le comparait, il se résigna, renvoya le petit nombre de ceux qui lui étaient restés fidèles, entr’autres l'évéque de Metz, son demi-frère, et l'évéque de Brème, et il vint au camp de ses fils, le fils du puissant empereur, implorer humblement la vie sauve pour sa femme Judith et pour son fils Charles. Cette plaine, désolée encore anjourd’h ui et battue par les vents froids, a conservé, de cet étrange événement, le nom de Champ du Mensonge (Campus Men~ titus). Double mensonge, en eiïet, ce n’était pas la cause de l’empire, de l’unité, qui avait triomphé. Elle avait reçu, au contraire, la plus rude atteinte dans la personne du fils de Charlemagne. Le pape, Wala, Agobard ne s'en aperçurent que trop vile en voyant les fils du Débonnaire ne songer bientôt qu’à leurs intérêts et à un nouveau partage qui ne respecterait plus rien. Le pape Grégoire IV essaya d'accorder les vainqueurs. Leurs rivalités succédaient déjà à leurs révoltes. Il y avait trop à faire. Bientôt découragé, le vainqueur de Louis le Pieux, impuissant contre ses fils, repassa les Alpes plein de chagrin (cum maximo maerore), et laissa l’empire à la dissolution qui suivit de près (1 ).

Il avait contribué lui-même à l’ébranler et avec lui à ébranler l’Eglise.

Les deux appuis sur lesquels l’empire s’était élevé lui avaient donc manqué. La papauté s’était tournée contre lui; l’Eglise l’avait abandonné. Quant aux vieux compagnons de Charlemagne, aux Francs, séduits par le pape, ils avaient aussi fait défection. Le mouvement commencé par les fils

(I) Fit a Walx, 511-5H. — Agob., Liber Apo'oget., p. 372.

de Louis et parles autres peuples contre l’unité, qu’ils prétendaient cependant défendre, les avait entraînés à ce scandaleux abandon qu’on regarda bientôt comme leur propre honte, Francorum dedecus (1).

Mais qui donc avait souci de l’intérêt commun , de l’empire chrétien? peut-être encore les vieux conseillers elles inspirateurs deCharlemagne?maisonne les comprenait plus. Louis le Débonnaire , dominé par l’ambition maternelle de Judith, n’avait songé qu’à son fils Charles. Sous prétexte de défendre l'unité de l’empire , Lolhaire n’avait d’autre but que de remplacer son père, et ses deux frères d’autre désir que d’affranchir et d’augmenter leur part d’héritage. Cependant le gouvernement impérial se dissolvait. Obligés de prêter autant de fois serment de fidélité que le pouvoir changeait de mains, les comtes, les évêques, les possesseurs de bénéfices, les grands , comme on disait, optimates, les seigneurs, seniores, n’étaient plus fidèles qu’à eux-mêmes. Autour d’eux, ils rassemblaient le plus d’hommes qu’ils pouvaient, même des bandes de pillards, et ils profitaient du trouble, ceux-ci pour se perpétuer dans leur pouvoir, ceux-là pour augmenter leurs immunités, les autres pour garder leurs biens précaires ou en usufruit à litre propre et héréditaire. La justice, le service militaire rattachés d’abord par une puissante hiérarchie au pouvoir universel, se localisaient, s’émiettaient chaque jour. Le comte rendait la justice en son nom, en son nom convoquait l’heerban. Le simple seigneur même, dans son bénéfice devenu fief, faisait des hommes soumis à son patronage, de ses vassaux, de ses colons, de ses lites, des sujets

(I) Ann. Alamann., 833. (Script., 1, 49. 65.)

ou même des serfs. Ainsi, le pouvoir impérial fondait entre les mains des puissants , et les petits propriétaires, les faibles sans défense, tombaient sous le joug des forts ou se recommandaient humblement à eux. L’empereur, les jeunes rois eux-mêmes, en querelle entr'eux, pouvaient-ils empêcher celle dissolution? Il leur fallait acheter à tout prix l’appui des grands. Leurs envoyés, mi$si dominici, « tous amis des présents, ne recherchaient plus que les gains illicites, » dit Pascase Radbert, « et, trahissant leurs devoirs, n’avaient d'autres désirs que celui de s’enrichir (I)? » Avec l’empire, la petite propriété et la liberté succombaient donc sous cette double aristocratie de puissants. « Au lieu d’être les vengeurs du crime, » comme l'avait voulu Charlemagne, ces grands, «des évêques même qui savaient à peine lire et ne comprenaient rien au texte sacré, » acquittaient les coupables, persécutaient les bons, se faisaient les complices des voleurs et des meurtriers, et procédaient ainsi à l'établissement futur de la féodalité.

C'était le vieux levain germanique de division et d’anarchie qui reparaissait et livrait de nouveau l’empire à tous les périls du dehors. Un instant domptée par les armes et par la parole, la vieille Germanie retournait à la barbarie. En dépit du christianisme, les évêques et les abbés, suivant le courant, se refaisaient eux-mêmes hommes de guerre au moins poursç défendre; caries barbares, que Charlemagne avait vaincus, reprenaient courage, ébranlaient déjà les frontières et réapparaissaient dans les provinces; c'était la prophétie d'Agobard qui s’accomplissait : « Nous serons, avait-il dit, la proie des barbares ou celle d’une foule de

1/ Vita WaUt, p. 188.

Cil AP. IX. — CHUTE DE L'EMPIRE DE CHARLEMAGNE. 81

tyrans (1), » et en présence de ces maux déchaînés, parmi les anciens compagnons de Charlemagne, qui avaient été témoins de temps plus grands et plus heureux, il n’en élait guère qui ne mourût victime ou découragé.

Eginhard, longtemps le favori de Charlemagne et de Louis, précepteur du jeune Lolhaire, avait partagé la première disgrâce de son élève; prévoyant la guerre civile, il s'était retiré déjà dans son abbaye de Seligenstadt, après avoir envoyé à l’empereur les derniers avertissements de l’archange Gabriel. Rappelé de nouveau dans celte cour divisée et aux abois, dont il avait élé chassé, le cousin de Charlemagne, Adalhard, n’avait voulu y rentrer un instant que pour accepter celle réparation et accorder fièrement le pardon des injures dont on l'avait abreuvé; il était revenu mourir au milieu de ses moines de Corbie plus dociles. Plus sensible aux intérêts mondains, après avoir essayé de conserver et de raffermir l’empire , l'archevêque de Lyon, Agobard, se défendait du moins sur son siège plusieurs fois ébranlé parla guerre civile. Enfin, l’autre petit-fils de Charles-Martel et cousin de Charlemagne, pleurant la mort de son frère Adalhard, longtemps disputé parles agitations delà vie publique et les attraits de la solitude du cloître, absent de la cour ou présent, tantôt surveillant, tantôt surveillé, toujours redoutable, passionnément convaincu qu’en défendant l'empire et l’Eglise, la famille de Charlemagne, les grands et le peuple, il soutenait non sa cause mais celle du Christ, nonsuasedquæ Christi trant, Wala, après avoir traversé maintes fois tout l’empire pour se jeter entre

(1) Car. Cale. Ep. ad. Nicol., etc. (Dom bouquet, vu, p. 53Î) : Aliquatenus leyere, nihil tainen textus evangelici intelliyere. — Agob., Lib. Apol., eh. vi.

Tom II. 6

le père el les enfants qu’il avait précipités les uns contre les autres, allait bientôt mourir (836) avec le désespoir de n’ôtre plus guère écouté et de pressentir la fin même de tout ce qu’il avait passionnément aimé. Mais, avant de disparaître, les hommes de celle forte el intelligente génération qui avait vu Charlemagne à l’œuvre , devaient , ou comme Eginhard raconter presque avec éclat le grand règne , ou comme Tbegan et Pascase fladbert faire revivre encore, dans les écrits qu’ils dictaient eux-mêmes ou inspiraient à leurs amis, les passions el les conflits qui en avaient compromis les suites. C’est encore un signe de grandeur, quand les hommes qui ont pris une part active aux événements de leur temps regardent comme un devoir ou une consolation d'écrire, même avec leurs préjugés et leurs passions, ce qu’ils ont fait ou ce qu’ils ont vu. Ils échauffent et ils éclairent en même temps qu’ils instruisent. L’histoire tombe beaucoup plus bas, quand elle n’a plus ii son service que des annalistes indifférents qui enregistrent les événements au milieu desquels ils vivent sans les sentir et sans las faire comprendre. Leur sécheresse et comme leur endurcissement constatent les misères saus espoir el l’irrémédiable abaissement des temps.

CI1AP. IX — CHUTE l)E LEMPIHE DE Cil AIII.KMACXE. 83

Mort Je Louis le Débonnaire, 811. — Guerre (le sos lils. — Bataille de Fontonay. Serment de Strasbourg. — Traité do Verdun. 8 13.

Louis le Débonnaire n’avait trouvé au Champ du Mensonge, au milieu duquel il avait été déposé par ses lils, ni la fin de ses grandeurs ni celle de ses misères. Le malheureux prince, abandonné de tous, avait été amené de l’Alsace, sous bonne garde, au cloître de Saint-Médard de Soissons. Lothaire jouait déjà à l’empereur. A Compiègne, il donnait audience aux empereurs byzantins et recevait les présents des Francs; ses deux frères rentraient en possession des royaumes, encore agrandis, qui leur avaient été déjà promis. Louis surtout, bien qu'il reprit sa résidence ordinaire de Ratisboune en Bavière, se vantait déjà d'élre roi dans la Francie orientale ou dans l’A llemanic, c’est -àdire dans l'Allemagne actuelle (1 ). < Seulement, » comme disait Wala, retiré de bonne grâce, cette fois, à Corbie, ils arrangeaient toutes choses contrairement au désir des gens de bien et ne laissaient à Dieu rien de ce qui revenait à Dieu (2). > Chacun d’eux, en effet, ne songeait qu'à son intérêt ou à

I) Il compte de 833 les années (le son régne in orientait Francia. La tradition de Saint-Gall appelait, à cetto époque. Louis rex Aktmannoruin, ou in AUemania. — (2) Vita Walæ, p. 516.

ORIGINES üë l'empire germanique.

Ki

ses lionneurs, et prenait le plus qu'il pouvait (quanta atnplius poluissel), et les grands et les peuples, qui ne s’en trouvaient pas mieux , en étaient , encore une fois, aux regrets d’avoir préféré les fils au père.

Lolliaire, qui ne prétendait pas voir encore lui échapper l’empire, résolut d'empêcher une nouvelle restauration. Il y avait une loi ecclésiastique qui interdisait au coupable, une fois amené à la pénitence, de revenir à la milice du siècle (ad militiam secularem) (1). L’ambition germaine de ce fils dénaturé se couvrait de ce prétexte chrétien. Les évêques francs pesèrent sur la conscience timorée du prisonnier. Agobard, l’archevêque de Lyon, lui représenta qu’il avait toujours été le partisan de Lolhaire, lui fit lire sa propre condamnation, qu’il avait rédigée lui-même, en écrivant l'apologie de ses fils. Le fils de Charlemagne n'avait plus qu'à mériter l'exaltation de la vie éternelle en s’humiliant sous la main de Dieu. Il semblait n'y avoir plus rien pour lui dans ce vaste monde qu’il avait gouverné. Refuscrail-il encore son salut dans l’autre? Séquestré du reste des humains, le vieux Louis ne voyait que ses maîtres spirituels qui l’obsédaient de menaces. Il se laissa faire. L’archevêque de Reims, Ebbon, autrefois comblé de ses bienfaits, le déclara, dans un synode, « dépouillé de la puissance terrestre par la volonté divine et l’autorité ecclésiastique. » Enfin on conduisit Louis à l'église de Saint-Médard de Soissons (833), où s'étaient assemblés des grands et des évêques, ses ennemis. Là, pénitent forcé cette fois, il se prosterne sur la terre nue, au pied de l'autel, pour dc-

(1) Benedicli capitulai-., 1. II, ch. cecxxxviu (Leg. II, App., 89). — Ex cvlleclionc Isidori.

mander pardon de ses péchés. Sa conscience limoréc lui en reprochait beaucoup sans doute. Mais Lolhaire voulait lui voir confesser publiquement ceux qui étaient utiles à sa réputation et à sa fortune. On lui en présenta la longue énumération, rédigée à l’avance par scs ennemis, péchés contre Dieu, contre l’Église et contre le peuple ! Il confessa tout, même les péchés de ses fils, et quitta le baudrier militaire et l’habit séculier pour prendre le costume de pénitent, comme s’il ne devait plus penser qu'à son salut le reste de sa vie M).

Le principal crime que l’Église reprochait à Louis le Débonnaire, c'était l’abolition de la loi de succession et de partage, faite sous ses auspices et confirmée par le serment de tous en 817. Mais, elle-même, ne violait-elle pas une loi de succession légitime et des sèrmenls mainte fois prêtés en déposant le fils de Charlemagne? Ne donnait-elle pas l’exemple, plus pernicieux encore, de fouler aux pieds les premières lois de la morale, en se chargeant de découvrir, comme on disait alors, aux yeux de ses fils, les nudités paternelles? Il y avait là un crime ; le monde le comprenait. Un sentiment d’horreur et de pitié se répandit dans toutes les ;\mes simples. Ceux qui avaient encore quelque pudeur politique virent, dans la dégradation du monarque, celle de l'empire même. Le fils de Charlemagne avait courbé la tète devant l'évêque de Reims, le fils d’un Chevrier ; Wala, qui avait du sang carolingien dans les veines, n'avait pas voulu participer à l'humiliation de Louis le Débonnaire, à ce qu'il appelait « un péché. » Étaient-ils bien sûrs, les deux autres

(t) Agobard, 16, Ajtolog. — D. Hotiquet, II, p. 218-251. — Arn. Berlin. a<I an. 833. — Tliegan., ch. xliv.

fils de l'empereur qne leur frère aîné les respectai, après avoir dégradé leur père. Louis de Bavière, qni commandait aux peuples les plas honteux d’avoir abandonné l'empereur. en voyant Lothairc emmener son père dans une étroite captivité à Aix-la-Chapelle, se repentit et adressa quelques remontrances à son frère. Il réclamait un traitement plus doux pour le fils de Charlemagne. Une entrevue eut lieu à ce sujet à Mayence entre les deux frères. Elle lit éclater le conflit au lieu de le conjurer. Louis le Germanique, comme on commençait à l'appeler, trouva bientôt un appui dans son autre frère, Pépin, roi d’Aqnitaine. Ils se mirent en devoir de délivrer leur père. Mobilité ou indifférence? Lolhaire se voyait à son tour abandonné, honni surtout en terre carolingienne. D’Aix-la-Chapelle, il se rabattit, avec son père prisonnier, mais reprenant peu à peu puissance, dans la Neustrie qu’il trouva aussi en partie soulevée. Une bataille aurait eu lieu déjà entre lui et Pépin en vue de Saint-Denis, le vieux sanctuaire de la monarchie franque, qui avait été témoin de conflits analogues, si le Débonnaire n'eflt tenu à arrêter l'effusion du sang. Mais l’approche du Germanique, avec une grande multitude de Tenions (tanta populi mullitudine), suffît à déterminer Lothaire à se retirer avec ses partisans et à rendre son père libre aux mains de ses deux aulres fils, 83i.

On réhabilita encore une fois le vieil empereur dans la vieille basilique mérovingienne. Il se trouva des archevêques et des évêques pour le revêtir de nouveau des habits et des armes impériales. Il Iraita sesdeux fils, Louiset Pépin, comme des libérateurs, reparut avec eux, à Aix-la-Chapelle, dans la ville carolingienne, s’y fil couronner pour la troisième fuis, et, à la tête d’une armée franque, imposa assez à Lothaire pour le forcer à venir implorer son pardon à

CIIAP. IX. — CHUTE DE L’EMPIRE DE CIIAM.EMAGNE. 87

Blois et à repasser les Alpes, derrière lesquelles il devait se contenter du royaume d’Italie. Raban Maure, abbé de Fuldc, sur l’invitation du prince restauré, écrivit son livre sur le respect dû par les fils à leur père, et par les sujets à leur souverain. L’empire n’en était pas moins fini malgré la restauration de l’empereur, et ce n’était qu’avec trop de raison qu’un contemporain disait amèrement : « Le royaume tombe en confusion, le nom des Francs autrefois illustre par toute la terre est obscurci. »

L’empereur, restauré pour la seconde fois, fit à l’assemblée de Crémieu, près de Lyon, 835, un nouveau partage. Laissant Lolhaire en Italie, il agrandit la part de Pépin de la Loire à la Seine, celle de Louis le Germanique du Rhin à la Meuse, et il assigna, outre l’AUemanie, au fils de Judith, Charles, déjà l’occasion de tous les troubles, la Golhie et la Provehce, en se réservant, par une condition spéciale, le pouvoir d’avantager encore un de ses fils, même aux dépens de ses frères, t s’il venait à mériter plus d’honneur it de puissance. » Personne n’avait confiance dans ce nouvel acte d’autorité assez imprudent encore. Il n’y avait là de quoi ni guérir le malaise qui poussait les peuples à chercher aveuglément pour leur sécurité une autre garantie, ni satisfaire l’ambition de ses fils et surtout « l’infidélité et la perversité > des puissants à qui profilait tout le désordre. Louis le Débonnaire lui-même n’avait pas confiance dans la durée de ce nouveau partage, dont les érudits ont d’ailleurs quelque peine à fixer la date, et qui ne fut jamais réellement effectué (l). Restaurée aussi près de son

(I) Nous nous rattachons, pour la date do cello nouvelle charte d 1 division, à l'opinion do Buluzc et do M. Tlimly, contrairement à

mari et plus intrigante avec l’âge, Judith, voyant Louis le Débonnaire près de quitter la vie après l’empire, traitait sous main tantôt avec Louis, tantôt avec Lotliaire ou avec Pépin, pour obtenir d’eux le partage de l’empire avec son fils Charles. Ces menées, qui parurent dirigées contre Louis de Germanie, amenèrent la dernière catastrophe, dans laquelle l’Allemagne joua le principal rôle.

A l’assemblée d'Aix (837) , on avait repris à Louis le Germanique, non-seulement l’Oslrasie, mais une partie de la Saxe, dans ces répartitions insensées de territoire qni n’avaient ni règle ni durée. Celui-ci se rapprocha de Lothaire à Trente. On pouvait entrevoir de nouveaux malheurs. Judith poussa Louis le Débonnaire à un acte de vigueur. Le jeune Louis fut condamné comme rebelle, à Nimègue, et dépouillé de tous ses apanages, à l'exception do la Bavière. Mais, depuis longtemps déjà, ce prince était considéré comme le chef naturel de la pure Germanie; il signait ses actes du nom de roi de la Francie orientale, nom qu’on donnait encore, à celte époque, à la plus grande partie de l'Allemagne d’alors. Après tout, sa conduite avait toujours été prudente, sinon toujours régulière. L’empire semblait en délire, les Francs n’inspiraient plus de crainte. Louis le Germanique appela à lui les Alamans, les Saxons, les Thuringiens, môme des Francs du Mein.ponr se défendre.

La mort de Pépin d'Aquitaine, sur les entrefaites (838), compliquait la situation. Louis le Débonnaire n'eut cependant qu'à se montrer au delà du Rhin pour faire rentrer, encore une fois, ce révolté dans le devoir. La venue de

M. Waitz, qui voudrait l'attribuer, contre toute vraisemblance, à l'année 831.

son aîné, Lothaire, à Worras, l’année suivante, parut tourner tout h fait la fortune contre lo Germanique. Un dernier partage (mai 839) rendait à Lothaire, avec l’Italie, les pays germains à l’orient de la Meuse, à Charles, la Gaule à l’occident de ce fleuve et de la Saône. On ne laissait au Germanique que la Bavière : on oubliait le fils de Pépin. Au déclin des ans, le Débonnaire, esclave d’une femme, croyait faire acte de volonté ; et sa volonté, exprimée la dernière, divisait en deux parts l’empire de Charlemagne, l’œuvre de la vieille Francie, privée de sa noblesse, veuve de ses grands hommes, et, dit un contemporain, « énervée dans sa force et sa sagesse (I). »

Mais la Germanie et l’Aquitaine réclamèrent, avec Louis le Bavarois et Pépin l’Aquitain. Si la vieille Francie carolingienne, partagée, n’existait plus comme nation, les autres nations n’étaient-elles pas libres ? En courant de l’un de scs fils à l’autre, de l’Aquitaine à la Germanie, pour les contenir et les réprimer encore, en 8i0, à l’âge de soixante-deux ans, le malheureux successeur de Charlemagne, écrasé d’un fardeau trop lourd pour lui, fut atteint sur les bords du Mein de sa dernière maladie. L’esprit et le cœur souffraient plus encore que tout le reste. 11 se fit transporter, pour finir au moins en paix, dans une lie du Rhin, en vue du château d'ingelheim. Sa femme, Judith, son dernier-né, Charles, n’étaient point là pour le consoler du délaissement ou de la révolte des autres, de Louis surtout qu’il accusait de sa mort. Quelques évêques seulement l’assistaient, non pour l'aider à quitter l’empire, mais

(1) Vita Ludovici, c. lvi : Francia nobilitate orbata forlitudinis quasi nervis tuccisis evirata, prudenlid Itis obeuntibus aimullaia.

la rie. Profondément pieux et las du pouvoir, de l’existence, il semblait, à l'agonie, faire volontairement effort en s'écriant, dans la langue germaine : Héraut! héraut ! dehors, dehors! pour aller trouver un mondemeilleur.il quittait ce monde, en effet, le 20 juin 8M, emportant avec lui le dernier prestige qui soutenait encore l’œuvre de son père. Souverain et père également faible et capricieux, flottant entre l'idée abstraite do l’empire et la coutume concrète des partages de famille, entre l’Eglise et le siècle, l'ascétisme et la chair, il avait fait et défait les Etals destinés à ses enfants, aux dépens de son pouvoir, sans constituer leur royaume ; et il laissait en mourant l’étrange souvenir d'un prince qui n’avait pu jamais se maintenir luiméme et que ses ennemis, faute de s’entendre, n'avaient jamais pu renverser. Mais les vraies funérailles, les funérailles sanglantes de l’empire, devaient être célébrées au lendemain de sa mort par ses fils.

L'alné des fils du Débonnaire avait été fait par lui empereur en 817 ; il s’était réconcilié le dernier avec son père et avait reçu de lui la vieille Francie du Rhin. Il s’était fait fort, plusieurs fois, de défendre l'unité impériale, et avait reçu de son père mourant les insignes de l’empire. Le peuple des Francs, qui avait soumis les autres races, voyait en lui le vrai héritier de Charlemagne et mettait encore en lui son honneur. Après la mort de' son père, il était le symbole de l’unité de i’empire et de la domination franque sur les autres peuples. Depuis longtemps maître au delà des Alpes, il avait pour lui aussi le pape qui croyait son pouvoir spirituel intéressé au maintien de l’unité, et l’Italie, fière de posséder un César, môme germain, et de restaurer de ses mains son antique suprématie, c’esl-

CHAP. IX. — CHUTE DE I.’KMPIRE DE CHARLEMAGNE. fil

il dire le prestige antique et moral de l’empire. Son père, en lui léguant la France carolingienne, l’ancienne Ostrasie, semblait lui laisser encore une puissance matérielle redoutable. Rien ne semblait donc terminé, tout semblait môme à recommencer après la mort de Louis le Débonnaire.

Empereur, appuyé parle pape, par lesltaliens et les Francs, Lothaire était suspect à ses frères et neveux et à leurs peuples qui rêvaient avec eux l’indépendance. Louis le Germanique était, depuis longtemps, comme chez lui dans la Teutonie. Pépin 11 était considéré, par les Aquitains, comme un roi national. Charles, le fils de Judith, pouvait il espérer que Lothaire respecterait, en sa faveur, le dernier partage? Autant de causes de conflit et bien plus graves entre des frères qu’ils n’avaient été contre un père. Lothaire, en effet, prétendit maintenir, au moins à son profil, l’autorité impériale. Arrivé d’Italie, il ménagea d’abord ses deux frères et se montra successivement en Neustrie et en Germanie, sur les bords de la Seine et sur les bords du Mein, pour se faire reconnaître comme le successeur de Charlemagne, espérant imposer assez à Louis et à Charles pour les annuler ou les subordonner bientôt. Après tout, il pouvait être plus heureux ou plus habile que son père et relever peut-être l’empire. A ce prix, on lui pardonnerait sans doute de l'avoir abaissé!

Il ne manqua pas, en effet, d’esprits, même distingués, pour le croire. Le premier personnage ecclésiastique de la vieille Ostrasie, l’arclievêque de Mayence, Otgar, l'abbé de Fulde, Raban Maure, et l’abbé de Corbie sur le Weser, Warin, un descendant des Saxons, se déclarèrent pour lui. Lothaire célébra impérialement les fêtes de Pâques de 841 à Aix-la-Chapelle, au milieu des Francs du Rhin, fiers de voir un jeune descendant de Charlemagne. Mais ici éclata,

OIIIGII'fKS 1 1 K L’kMI'IUE GERMANIQUE.

pour la première fois clairemenl, l’esprit de résistance et de révolte contre ces Francs du Rhin qui avaient vaincu et dompté tous les peuples sous le grand Charles. L’intérêt rapprochait l’un de l'autre Louis de Bavière et Charles de France, le lils de Judith, contre Lothaire. L’ancienne Neustrieet la Germanie avaient les mômes griefs contre les Francs dominateurs. Non-seulement les Alamans, les Bavarois, mais des Saxons et des Thuringiens, môme des Francs orientaux du Mein, un Thaculf, chef saxon de la Marche Sorbique, un Ernest, tout puissant propriétaire sur la rive gauche dn haut Danube, dans le Nordgau, chargés de surveiller la frontière bohémienne, se groupent autour de Louis (t). Charles, de son côté, voit se grouper sous son drapeau les évêqnes delà vieille Gaule, dos comtes neustriens et burgondiens, môme quelques Provençaux et des Aquitains du Midi. Etait-ce instinct national, désir d’indépendance, rage de revanche? on ne prétendait plus de la domination des Francs, de l’empire. Lothaire lui-môme, qui prétendait jouer au successeur de Charlemagne, l’avait-il respectée? Appuyés par leurs fidèles, Louis le Bavarois marcha du Danube sur le Rhin, Charles, de la Seine vers la Meuse. Moitié par de» menaces, moitié par des présents, ils avaient enlratné tout le monde (2).

Lothaire et la vieille Francic ostrasienne les séparaient

(1) Ludovicus, orientales Francos, Alamanos, Saxones et Thuringios sibi fidctilalis jure confirmât. Ann. Fuld., 810, p. 562. — (2) Ann. Berlin., 811, p. 137 : Litdovicus autem et Paroliu aller ultra Rhenum, partim vi, partim minis , parlim honoribus, partim (juibitsdam ronditionibus , omîtes partium suarum sibi tW subdunl vel conciliant. — Lcbocuf, recueil de divers écrits pour te lieu où se livra la bataille, et Malte-Brun, Annales des voyages.

Cil AP. IX. — CHUTE DE L’ËMPinE DE CHARLEMAGNE. 93

l'un de l’aulre. Mais pouvaient-ils représenter encore l'unité franque et carolingienne qu'ils avaient abaissée? Lothaire aurait voulu, maître du pays entre la Meuse et le Rhin, empêcher Louis le Germanique et Charles de correspondre. Ils échangèrent malgré lui des envoyés et arrêtèrent leur plan de cairïpagne. Le comte de Metz, Adalbert, ne put empêcher le premier de passer le Rhin. Lothaire n’osa se mesurer avec Charles. Les deux puînés opérèrent bientôt leur jonction à Châlons-sur-Marne, et unissant la cause de la Germanie ou de l'Allemagne à celle de la Gaule contre l’empire et contre les Francs ostrasiens, ils réclamèrent leur part d’héritage et d'indépendance. C’était une question de vie ou de mort pour l’empire. Lothaire, en vrai héritier d’ailleurs de Charlemagne, ne voulut rien entendre. Il avait encore de l’espoir dans son neveu Pépin II, qui disputait à Charles, dans la Gaule, le midi de l’Aquitaine; il l’appela à son aide pour invoquer le jugement de Dieu qui en effet prononça.

Après des manoeuvres qui permirent à Lothaire de se joindre à Pépin et aux Aquitains, les héritiers de l'empire se trouvèrent, enfin, en présence à Fontenay-en-Puisaye (juin 841 ) . Plusieurs sources d’eau vive, un monastère et quelques maisons formaient alors ce village au milieu d'une plaine traversée par un ruisseau qu’on appelait le ruisseau des Burgondes. Lothaire se tenait, avec son armée composée de Francs de la vieille Ostrasie, de Frisons, de quelques Saxons, d’Italiens qu’il avait amenés, et des Aquitains de Pépin, au village même de Fontenay, à 6 lieues sud-ouest d’Auxerre. Les deux autres frères étaient à Thury, une demilieue ausud.Louisavec les Alamanset la majorité desSaxons, Charles avec des comtes neustriens du nord de la Gaule et des Provençaux du midi; ils étaient séparés seulement de

leur frère par une suite de hauteurs. Il n’y avait guère que de la cavalerie, c’est-à-dire surtout de la noblesse ou de riches propriétaires dans les deux armées, car les petits propriétaires libres tendaient à disparaître. On essaya de quelques pourparlers. Lolhaire avait avec lui quelques envoyés du pape et le haut clefgé de la Francie, il réclamait l’empire, et, comme s’exprime un contemporain, la monarchie (monarchiam vindicabat). Les deux frères revendiquaient leur part d’héritage déjà consentie par leur père : Charles, la Gaule jusqu’à la Meuse ; Louis, la Germanie jusqu’au Rhin. Dans cette revendication de deux pays, aujourd'hui si distincts, il y avait bien, on le sent, des velléités d’indépendance nationale. Qu’on ne l’oublie pas, cependant, le Nord de la vieille Gaule et la Germanie, qu’on appelait alors l'une la Francie occidentale et l’autre la Francie orientale, n'étaient point aussi dissemblables qu’elles l’ont été depuis. L'Aquitaine, par exemple, partagée entre Lolhaire et Charles le Chauve, était bien plus opposée au Nord de la Gaule; et pour la vieille Francie ostrasienne qui suivait Lolhaire, elle participait beaucoup des deux Francies du Nord. Elle avait été leur lien, leur honneur. Mais, en général, on avait pris ses chefs en partie par de vieilles habitudes d’attachement, beaucoup plus par intérêt, ce sont les monuments contemporains qui l’af- Arment. Il y en avait, ajoute l’un d’eux, qui hésitaient, « incertains de savoir qui pouvait revendiquer justement leur pays (1). » Plusieurs, en effet, ne devaient point prendre part à la lutte. Elle eut bientôt lieu ; car on ne pouvait

(1) Incerti ftuctuamur quina/n potissiinum regionem nostrain tibi debeal vindicare.

CH AP. IX. — CHUTE DE u’E-MPUIE DE CHARLEMAGNE. 9'À

s'entendre. Il s’agissait de savoir si l’empire survivrait à Louis le Débonnaire ou s’il périrait; il n’y avait plus de compromis possible.

Le samedi 2o juin, de grand malin, Louis et Charles occupèrent les hauteurs qui les séparaient de Lothaire et descendirent se ranger en bataille devant lui. La lutte commença à huit heures, lutte terrible, et, comme dit un contemporain, « plus que civile, » car elle était entre des frères, des parents, des proches, des hommes de môme nation, inter fratres et coynatos atque propinquos. Etait-ce donc des .antipathies de race qui les mettaient aux prises? On a la composition des deux armées ; des hommes de môme race et de climats différents se trouvaient dans les deux camps. Un contemporain l’a dit en propres termes, comme pour bien constater le caractère vrai de la lutte : « Les combattants n'étaient point divers par leurs armes, distincts par leurs mœurs et leur race; ils étaient aux prises parce qu’ils étaient dans des camps différents, non armis dissimiles, non habita gentis distincti, solum castris obversi (t). » En effet, ils étaient là aussi Francs contre Francs, Saxons contre Saxons, Provençaux contre Aquitains , comme les fils du Débonnaire étaient frères contre frères. Voilà l'exacte vérité en dehors de toute théorie. Les uns étaient pour l’empire, les autres contre lui.

Lothaire et Louis se trouvèrent aux prises sur les hauteurs, près du bois des Briotles (Briltœ), Charles et Pépin dans la vallée, à Solennat ou Soleme, au ruisseau des Burgondes. Lothaire, dressé sur son cheval de bataille, fai-

(1) AdonisViennensis Chronic. — Chronic. Fontanell., 811. — Ann. Lemovic., 811. — Dellum crudelissimum et plus quant civile inter fratres et cognâtes atque propiiufuos (Script., II, 251, 301, 322.)

96 ORIGINES DF. l’EMPIRF. UEHMAMQUE.

sail de son mieux et de sa lance abattait des cadavres autour de lui, hastd milita demolicit cadarera, mais les siens tournèrent le dos et il dut fuiravec eux. Pépin, opposé à Charles, soutint plus longtemps l’effort de la bataille et vit fuir aussi devant lui les comtes neustriens. Mais un Warin, comte de Provence, vint à son secours avec des Toulousains et des Provençaux ; il rétablit le combat et mit en fuite les Aquitains. Les contemporains ne nous ont pas fourni d'autres détails sur la bataille, mais ils ont gardé d’elle une profonde impression d’horreur. Jamais ce siècle de guerre n’avait vu une aussi énorme et atroce tuerie. On s’y acharna comme dans les guerres parricides. Ce fut une orgie de meurtre entre chrétiens, c'est le mot : magnd se cœde invicem christiani debacchati sinit. Louis et Charles, vainqueurs, arrêtèrent enfin, par commisération chrétienne (pielate), cette affreuse boucherie, à midi. Lessarrausdelin blanc des morts brillaient au soleil au milieu des (laques de sang, dans la plaine, le long du ruisseau rougi des Burgondes. Quarante mille Ostrasiens restèrent sur le champ de bataille, plus d'Aquitains encore. L’empire y perdit la fleur de sa population, mais la Francie surtout; le poète franc Angilbert, qui assistait à la bataille, put déplorer « celte nuit amère, dure, où étaient tombés tant de forts, justement pleurés, ce jour qui devrait être rayé du nombre des jours, où, dit un autre, la Francie, épuisée jusqu’à la mort, perdit toute sa force (1). » C’était, en effet, la fin de l’œuvre de Charlemagne, de l’empire et de la fortune des Francs. Toutes les races s’élaient conjurées pour accabler la puissance qui

(I) Ann. Alam. — Ann. A'ant. — Ruodolf. Fuld., 8i I. — Ann. Flaviniac-, 811. — Hincmar, Hludovic.. Balb, c. iv.

les avait tenues si longtemps sous le joug; des Francs môme y avaient contribué, et, c’est avec raison, qu’un autre écrivain put dire un peu plus lard ; « Dans cette bataille, la puissance militaire des Francs fut tellement abattue et leur héroïque courage anéanti que, non-seulement ils n’ont plus été capables d’étendre leur frontière, mais môme de défendre leur propre territoire (1). » Ce fut le sort, en effet, de la vieille France carolingienne et celui de toutes les frontières de la civilisation chrétienne. Car avec l’empire tombait l’unité des peuples chrétiens qui les avaient défendues pendant un siècle contre les païens et les barbare?.

Les moyens auxquels recourut Lothaire pour essayer de relever sa fortune furent déjà la preuve de cette chute. L’aristocratie ostrasienne était presque anéantie , il prodigua des biens et des honneurs à des hommes de rien pour avoir de nouveaux soldats. Le Danois Heriold, païen ou chrétien selon l’occurrence, guettait toujours la Seelande. Il lui concéda, pour s’établir, l’IIe de Walcheren. Enfin, les lois de l’empire, pour ramener la Saxe à l'état social des autres nations, avaient favorisé la noblesse contre les hommes libres et fait des lites ou colons presque des serfs. Lothaire. pour se rattacher les vieux Saxons , souleva les libres contre les nobles, les Frilings contre les Ethelings, les lites contre les Frilings, ceux môme qui regrettaient encore le culte national contre ceux qui adhéraient déjà de cœur au christianisme, et ceux qui détestaient la dime contre le clergé. C’é-

(I) Réginon, PrUm, Chron. 811. — Transi. S. Filib. (Mabillon. Ad. Sancl., 8. IV. 5 >5 : Diserilur custodia litorum maris oceani. Tomi H. 7

ORIGINES DE i/EMPIRE GERMANIQUE.

tait comme une trahison contre la société chrétienne même Avec l’armée qu’il recruta ainsi d’hommes perdus ou indisciplinés, Lolhairene put cependant qu’exercer en Germanie et en Neustrie, sur les territoires de ses deux adversaires, des ravages, incendies, déprédations et sacrilèges dans les églises: et il augmenta ainsi l'animadversion générale qu’il avait soulevée comme complice des persécuteurs et des ennemis de la foi chrétienne. Le petit-fils du héros de la civilisation chrétienne se retournait contre elle en désespoir de cause, avec les Francs ostrasiens maintenant accablés par le nombre. Aussi, Louis le Germanique avec les Germains du midi, Alamans et Bavarois, Charles avec les Neustriens, c'est-à-dire tous les deux, avec les hommes de contrées plus civilisées de l’empire, se dirigèrent sur les bords du Rhin contre l’Oslrasie infidèle à sa cause, l’un par Francfort, l’autre par Toul; et, heureusement, en voyant l’un passer sur la rive gauche, au-dessus de Mayence , et l’autre déboucher en Alsace par Saverne, les soldats pillards de Lothaire se débandèrent et les laissèrent se rencontrer dans la vieille ville romaine de Strasbourg, qui avait si longtemps servi d’avant-poste à la civilisation contre la barbarie.

Ce fut là, et c’était logique, que les deux vainqueurs scellèrent l’alliance d’où devaient sortir, des ruines del’empire, pour eux et pour l’avenir, deux grands États et deux grandes nations décidément séparées l’une del’autre. Undouble serment solennel, prêté justement dans les deux langues qu’on parlait au delà et en deçà du Rhin, en fut comme le sceau. Le jugement de Dieu avait décidément été prononcé sur l’empire franc dans les plaines de Fontenay. Avec les deux jeunes rois réunisà Strasbourg, deux peuples nouveaux s’unissaient contre l’ennemi commun qui voulait les mainte-

nir encore sons un seul joug, autrefois glorieux et utile, maintenant honni et détesté. Ils avaient chacun une langue qui les distinguait parfaitement l’un de l'autre. Les sujets du roi Charles, du Rhin aux Pyrénées, parlaient à peu près, malgré différents dialectes, un même idiome, le roman, latin défiguré sous l’effort de la conquête germaine. Ceux de Louis parlaient aussi les différents dialectes de l’allemand ou du teuton qui était leur langue mère. L'œuvre chrétienne de Charlemagne était achevée; une autre commençait. Aussi, les deux princes prononcèrent-ils, chacun dans la langue de l'autre, Louis en langue romane et Charles en langue tudesque, ainsi que les grands, primores populi, après eux, le double serment qui devait être, en même temps qu'un des plus anciens monuments de ces deux idiomes , comme l’acte d'état civil de deux grands peuples. « Par amour de Dieu, dirent-ils, pour le peuple chrétien et pour notre commun salut, d’aujourd’hui en avant, autant que Dieu me prêtera connaissance et force, je tiendrai pour mon frère, en toute et chaque cause, comme un homme doit tenir pour son frère, etc., etc. »

En langue romane : Pro deo arnur et pro Christian po • blo et nostro commun sakament, dist di en avant, in quant Deus sacir et podir me dunat, si salvaraeio cist meon fratre Carlo et in adiudha et in caduna causa , si cum om per dreit son fradra salvardist.

En langue germanique d’alors , dialecte francique : In godes minna, xnd in thés christianes Folches ind unser bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage fromordes, so fram to mir god gewiesi indi mahd furgibt, so haldih tesan minan bruodher, soso man mit rehtu sinon bruodher scal.

Voilà le double serment dans les langues originales. Ce

qui est plus important encore que le texte qui nous en a été conservé, c’est qu’il fut prêté par les deux rois et par les deux peuples, sur les bords même du Rhin, dans la ville de Strasbourg, déjà riche et populeuse, dites, argenlea, populosa, dit un contemporain, comme si, à cette époque, le fleuve servait de limite aux deux peuples et aux deux langues. Et le choix de ce lieu n'est pas indifférent pour l’histoire. Sans vouloir, en effet, prétendre que le Rhin séparât alors deux peuples d’origine et de langue différentes, on peut affirmer que, dans cette contrée, entre la Meuse et le Rhin, il subsistait alors beaucoup plus de traces de la civilisation gauloise et romaine, qui disparurent plus tard pendant sa réunion à l’empire allemand, et que ces idiomes et ces races s’y étaient profondément pénétrés et s’y équilibraient presque dans une juste mesure. N’était-ce pas l’année môme qui suivit ce serment, en 842, et pour Strasbourg même, qu’un synode ordonnait, par un capitulaire, de se servir de la langue romane rustique, lingua romana rustica, dans les sermons? Dans ce pays, auquel Charlemagne s’était efforcé même de donner une certaine unité, la langue latine et les deux langues vulgaires, la teutonique et la romane, n’étaient-elles pas familières à presque tous? Le Rhin, si commode alors, à le comparer avec des routes mal entretenues, pour le transport des marchandises, des revenus impériaux, ne donnait-il pas une activité, une vie toute particulière à ce centre de tout l’empire? Là s’élevaient des évôchés comme Mayence, qui communiquait, par Tribur, avec Francfort où Charlemagne avait fait construire un château sur l’emplacement actuel de l’église Saint-Léonard; là brillaient Trêves, Cologne encore romaines , des abbayes nombreuses et richement dotées comme Stavelot, Malmédv, Prüm, etc.; là se réunissaient les hommes de guerre

et les hommes d’Eglise de tous les pays, pour tenir les assemblées laïques et ecclésiastiques que comptent, à cette époque, les villes de Metz, de Nimègue, de Worms, de Tribur, d'Ingelheim, et pour faire ensemble les grandes chasses si suivies des Ardennes. Là, enfin Aix-la-Chapelle gardait encore le souvenir de ses grandeurs déjà passées.

Il n’y avait pas eu un seul pays, en effet, où, pendant plus d’un siècle, on eût vécu d’une vie plus agitée, plus féconde et en même temps plus générale, presque cosmopolite. Cette rive gauche du Rhin, pays de guerre et d’église, avait, été le lien de la Germanie et de la Gaule, comme le peuple franc partout présent et partout répandu ! De ce foyer de l’activité guerrière et de la propagande chrétienne, tout partait sous Charles-Martel et Charlemagne, depuis cent cinquante ans; et tout y revenait. Il n'appartenait précisément à personne et il appartenait à tous. Les races, les langues et les mœurs, à force de s’y rencontrer, lui avaient presque ôté son caractère primitif, exclusivement franc ; et c’est ce qui devait contribuer à l’affaiblir. Louis de Germanie et Charles de France, en voulant s’en séparer, n'avaient pas annoncé la prétention d’y toucher, tant ils étaient embarrassés de savoir à qui il appartenait. Il était comme indivis, commun à tous. Après avoir dominé, il ne pouvait être sujet; c’était encore, même dans sa chute, la contrée sacrée, impériale. Si elle n’était plus mattresse, elle pouvait être arbitre encore, non esclave. C’est ce qui explique pourquoi les vainqueurs de Fontenay voulurent en faire la limite des deux peuples, puisqu’elle tenait de l'un et de l’autre, et la donner à l’empereur Lothaire, s’il consentait à leur laisser leur juste part et leur indépendance.

Le vaincu de Fontenay n’avait plus pour lui que le nord

de ce pays, là où se rapprochent le plus les cours inférieurs du Rhin et de la Meuse, l'Oslrasie septentrionale, la plus barbare, déjà bien affaiblie par la défaite et resserrée entre les Francs orientaux du Mein qui marchaient avec la Germanie et les Francs neustriens qui marchaient avec la Gaule. C'était peu, pour résisler à Louis et à Charles qui avaient avec eux deux grands pays.

Lothaire ne put tenir sur cette héroïque rive gauche du Rhin, d’où ses ancêtres étaient partis pour déborder sur la Gaule et sur la Germanie et pour les soumettre et les unir un instant dans un grand empire. Après tant de gloire, l’impuissance de l'Ostrasie, décimée par ses succès et par ses revers, éclatait à tous les yeux. Elle pouvait s'estimer heureuse encore de n’élre point partagée et de servir au moins de frontière à deux peuples. Lothaire essaya vainement de conjurer la mauvaise fortune. Ses deux adversaires descendaient le Rhin par Spire, Mayence, Coblentz. Ils mangeaient, couchaient ensemble pour mieux afficher leur intime union, tandis que leurs peuples, dans leurs haltes, se livraient, « Basques contre Saxons, et Bretons contre Francs, » nous disent les chroniques, à des jeux militaires qui ne montraient que mieux leur accord pour conquérir leur indépendance. Les partisans de Lothaire s’éclaircissaient à chaque heure. Menacé d’être acculé dans sa ville impériale d’Aix-la-Chapelle, presque sans ressources, il voulut faire un dernier effort. Il mit la main sur le trésor impérial et sur celui de l’église deSainte-Marie pour le distribuer à ses derniers défenseurs. Il y avait là, entr’aul res, un ouvrage en argent d’une merveilleuse beauté, composé de trois boucliers qui représen laient la terre, le ciel étoilé et le cours des planètes. Il le brisa pour le partager. Ses derniers compagnons en acceptèrent les morceaux, mais ils

se dispersèrent néanmoins; et il n’eut plus qu’à s’échapper, comme un fugitif, avec sa femme et ses enfants pour regagner, par Lyon, le chemin de l’ftalie, à travers mille périls. Triste image de la perversité de ces grands qui avaient reçu des gouvernements et des terres de l’empire pour le défendre, et qui lui faussèrent compagnie pour s’enrichir de ses dépouilles et pour fonder sur ses débris leur puissance féodale (1).

Lolhaire en fuite, ses frères, entourés d’ôvêques, eurent un instant l’idée de partager l'empire et la rive gauche du Rhin. Après avoir fait condamner leur frère aîné pour son ambition, ses trahisons et ses parjures, ils minutèrent, en effet, un projet qui donnait à Louis la Frise et l’Ostrasie du Nord avec Cologne et Mayence, à Charles Liège, Herslall, le manoir paternel, et sans doute Trêves et Strasbourg, puisqu’il est certain que la part de celui-ci devait s’étendre au delà de la Meuse jusqu'au cours moyen du Rhin. C'était la limite la plus rationnelle, le partage d’un fleuve européen qui a longtemps, en effet, séparé et concilié l’Allemagne et la France. Mais, au moment où les deux frères alliés rentraient dans la vieille Gaule pour poursuivre leur victoire, Lolhaire, à Lyon, avait rassemblé encore une autre armée de vassaux italiens et aquitains. Appuyé sur l'Italie et l'Aquitaine , il était encore redoutable; il eût fallu combattre de nouveau. Les grands et les peuples étaient las; les uns étaient pressés de jouir de ce qu’ils avaient, les autres souffraient de la peste, d’un hiver fort rude, enfin de la disette qui avait réduit des populations entières à faire du pain avec de la

(I) Dom Bouquet, VIU, 430. — Nithard., III, c. v, 7. — Pruden tiusTrec., 812. — Adonis. Chronic, Script.,. II, 322.

fOi origines de l’empire germanique.

terre et du miel. Charles et Louis avaient d'ailleurs proclamé , au commencement de la guerre , qu’ils ne revendiquaient qu’un égal partage ; et la vieille Oslrasie semblait l’héritage légitime de l'atné des petits-fils de Charlemagne qui demandait seulement à la joindre, avec les contrées intermédiaires, à l’Italie qu’il possédait depuis longtemps aussi comme empereur. On négocia. Le clergé et les grands intervinrent. Les trois fils du Débonnaire se rencontrèrent à Langres ou à Mâcon , on ne sait au juste, sur la ligne de partage des eaux de la France ;et,de là, sortit un compromis qui respectait encore la mémoire de Charlemagne et le nom de l’empire, mais qui fut peut-être moins heureux que ce traité qui eut déjà séparé l’Allemagne de la France. Telles sont les causes et le sens véritable du célèbre traité de Verdun (t).

Il avait été convenu dans cette entrevue que, l’Italie ayant appartenu légitimement comme l’Ostrasie à Lothaire, la Bavière et une partie de la Germanie à Louis, et l’Aquitaine avec une partie de la Gaule à Charles, le reste serait également partagé. Les fils du Débonnaire tenaient, en effet, ces contrées par des traités de partage réels, quoiqu’ils se fussent plus d’une fois contredits; le reste seul était en litige. Cent vingt évêques ou seigneurs, après avoir fait l’estimation des comtés, évêchés, abbayes et revenus, compris dans ce reste, devaient donc en augmenter la part de chacun en les rattachant à leur royaume ou possessions primitives. On voit par

(I) Le passage de Nithard, dans lequel on trouve l'idée de ce partage, est malheureusement interrompu après les mots Omnis Frisia. Notre interprétation est cependant la plus claire et concorde avec es f ils positifs qui précèdent et qui suivent.

en VP. IX. — CHUTE DE I,’EMPInE DE CHARLEMAGNE. 105

là que l'intérêt des peuples, le souci des nationalités, comme on dit aujourd’hui, ne fut point la première considération. On tint quelque compte des nécessités de la géographie générale ; encore la terre à laquelle l’homme attachait sa puissance, les ressorts des évêchés, les limites des comtés qu’il ne fallait pas soumettre à deux maîtres, les firent-ils souvent plier aussi à leurs exigences. Les évéques et les comtes qui faisaient le partage avaient en effet voix au chapitre. Chacun se rattachait alors à sa terre. La topographie l’emportait sur la géographie, l'intérêt de chacun sur l’intérêt général. Les grands eurent une première réunion à Coblentz (octobre 842) et furent appelés ensuite à Verdun par les trois frères qui s’y rencontrèrent encore. C'était un territoire presque neutre que celui de celte ville située sur la Meuse; les populations y étaient fort mêlées. Il y avait mille intérêts divers à régler, et peu de personnes en état de le faire en connaissance de cause. Bon gré, mal gré (cellent, nollent), il fallut en finir. Ainsi eut lieu ce singulier et célèbre partage de Verdun, fait de guerre lasse (10 août 843).

L’original de ce traité ne nous est point connu, dit M. Waitz, et les écrivains du temps ne nous en font pas connaître bien rigoureusement les délimitations. Nous en pouvons démêler assez cependant pour nous en faire une idée, et elle n'échappe point au reproche d’étrangeté. Lothaire qui, en sa qualité d'empereur, voulait avoir Aix-la-Chapelle et Rome, joignit en effet à l’Italie, au nord, l’Ostrasie et la Frise, sur la rive droite du Rhin jusqu'au Weser, à l'ouest, le pays qui s’étend sur la rive gauche de la Meuse jusqu'à l’Escaut et jusqu’au cours supérieur de la Marne, y compris Sedan et Chaumont, enfin au sud la Bourgogne entre la Saéne et l'Aar en Suisse , et le pays entre le Rhéne et les Alpes avec la Provence. Celte longue bande de territoire, qui

allait de la Méditerranée à la mer du Nord, comprenait des peuples d'origine et de langue les plus différentes, et elle séparait les parts de ses deux autres frères, peut-être pour les empêcherdcs’enlendre encore, et, s'il était possible, poulies dominer. Louis le Germanique eut, avec la Bavière et la Marche de l’est, l'évêché de Coire, la Thurgovie, i’Allemanie, la Thuringe, la Saxe, la Francie du Mein, et môme sur la rive gauche du fleuve les villes et territoires de Mayence, Worms et Spire, afin, dit plus tard Réginon, qu’il se trouvât aussi dans sa pari des pays à vigne, les ceps n’ayant pas encore passé sur la rive droite. Enfin, quoique Pépin II, oublié dans le traité, voulût encore garder l’Aquitaine, tout le reste de la Gaule, à l'exception encore, sur la droite du Rhône, d’Uzès et de Viviers qui dépendaient de l'archevéché de Lyon, réservé dans la part de Lothaire, revint à Charles le Chauve (1).

On voit, par ces détails, aussi précis qu'ils peuvent l’être, mais incontestables, si l’on peut avec raison faire partir du traité de Verdun, en 8i3, la séparation de l’Allemagne et de la France, et , par conséquent, si quelques polémistes récents d’oulre-Rhin, à propos de la guerre contemporaine de 4870 et de la paix de 4871, pouvaient, en bonne conscience et tout pédantisme rais à part, se croire autorisés, par un droit aussi lointain et aussi douteux, à ramener la France, en vertu des origines, à ce célèbre traité. Et cependant, on sait qu’il n’en manque pas encore même à l’heure où j écris II n'y a rien qui fausse plus l’histoire et la politique que de juger des choses passées par les cho-

,1 Pour te traité île Verdun, voir le inotne de Saint-Gall, c. ir. Franc, rcg. histor. I Script., pp. 3-24, 3'25, 329). Prud. Troc., 343.

ses présentes, et de prétendre régler le présent par les exemples du passé. Encore après le traité de Verdun, les trois fils de Louis le Débonnaire s’appelleront, dans les chroniques, Lothaire, roi d’Italie, Louis, roi de Bavière , Charles, roi d’Aquitaine, tous les trois môme rois des Francs. Ces deux derniers prendront bientôt les noms, l’un de roi de la Francie orientale et l’autre de roi de la Francie occidentale. Lothaire donnera à la vieille Ostrasie son nom; elle deviendra le Lothérègne ou la Lotharingie.

Les vrais vaincus, ce sont les Francs-Oslrasiens. Ce n’est pas la Gaule, la France, qui tombe, c’est l’empire, de Charlemagne. Mais, quant aux parts toutes personnelles qui en sont faites, aucun grand lleuve, comme on le laisse croire trop ordinairement dans les histoires, ne sert de limite. La part de Lothaire déborde sur la rive droite du Hliiu en Frise, sur la gauche de la Meuse dans le Uainaut et dans la Champagne, et jusque sur la droite du Rhône à Uzès et à Viviers. Le royaume de Louis le Germain traverse la gauche du Rhin supérieur jusqu’à l’Aar. On n’a pas tenu plus de compte des considérations nationales et de langue que des considérations géographiques. Lothaire joint à l’Italie et à la Provence, la Bourgogne, l’ancienne Ostrasie et la Frise, pays singulièrement disparates. Charles le Chauve, à l’ancienne Neustrie et à l’Aquitaine, ajoute la Bretagne et la Golhie (Roussillon).

Si l’on désigne alors, sous le nom d’Italie, la contrée au midi des Alpes, et, sous les noms de Gaule et de Germanie, les pays séparés par le Rhin, c’est surtout pour se conformer à la tradition romaine; et ces noms n’ont qu’une valeur géographique. Mais dans ces contrées, il y a toujours des populaiions comme des langues bien diverses. Même dans la part faite à Louis de Bavière, qui semble

la plus homogène, les Saxons s’entendent-ils beaucoup plus avec les Bavarois, que ceux-ci avec les habitants romans du diocèse de Coire? On a eu le plus souvent égard moins aux distinctions de langage et même de géographie qu’aux ressorts ecclésiastiques et aux divisions par comtés. Les évêchés de Frise ont été donnés à Lothairc, parce qu’il avait Cologne, leur métropole, et la droite de la Meuse, parce qu’il avait les comtés de Liège, de Metz, etc. ; Louis le Germanique avait Worms et Spire, dont les évêchés étaient suffragants de Mayence, sur la gauche du Rhin, • comme Lolhaire avait, sur la droite du Rhône, Uzès et Viviers qui dépendaient de la métropole de Lyon.

Sans doute, il y avait deux langues, la leutonique et la romane, qui distinguaient deux races différentes. Mais les langues qui n'ont pas une si grande influence qu’on le croit à l’origine, dans la formation des Etats (1), ne séparaient guère les hommes à celte époque ; elles étaient plus simples et plus pauvres, et les idées étaient bien moins nombreuses. On s’entendait plus facilement. La langue tudesque portée par les Francs jusqu’au centre de la Gaule, et la romane portée par les Gallo-Romains jusqn’en Saxe, toutes deux d’ailleurs parlées par le peuple intermédiaire des Francs, étaient en train de se mélanger et se faisaient plus d’emprunts qu’on ne se l’imagine. On se comprenait, pour les rapports journaliers, fort aisément, même de Latin à Germain; et la langue latine, langue de la religion, de l’Eglise et des affaires, étendue jusqu’aux confins extrêmes

(1) L. Gfrœrer, I, 51, et Ficker (das Deutsche Kaiserreich] , 28. 31, 52; — Wurms, p. 325 ; — Winck. p. 190; — et Scholle, p. 62, ont porté des coups décisifs à l'exagération qu’on avait faite, à cette époque, des idées de race et de nationalité.

même de la Germanie, seule encore langue vraiment littéraire et langue universelle, unissait les peuples les plus divers, en ne laissant les langues vulgaires, tudesque ou romane, que pour les usages communs de la vie. Ce qui séparait alors, et sur le môme sol, c’était bien plus la culture, par où l’évêque et le comte différaient du vilain, que l’origine ou la langue dans des contrées différentes.

Les trois nations futures, l’allemande, l’italienne et la française, n’existant alors qu'à l’état latent, le traité de Verdun ne les constitue donc ni ne les sépare point. C’est un traité de partage qui ne diffère guère des autres partages francs faits en vertu de la tradition germaine. Après l’empire chrétien de Charlemagne, c’est un retour à la barbarie, une défaite de la civilisation gallo-latine ; c’est le commencement du morcellement infini qui suivra et non pas encore l’origine de nations nouvelles.

En dépit de ses auteurs, ce traité prépare sans doute pour l'avenir quelque chose d’autre, en portant un coup presque décisif à l’œuvre des Francs et de Charlemagne. Lothaire se pare, en effet, encore du titre d’empereur et il affecterait volontiers, sur ses frères, une sorte de suprématie, parce qu’il a dans ses domaines les deux villes impériales, Rome et Aix-la-Chapelle, la Francie ostrasienne et l’Ilalie. Mais la race glorieuse de la Francie ostrasienne qui reste à Lothaire, entre le Rhin et la Meuse, affaiblie déjà par ses pertes à Fontenay, elle laisse maintenant à la Germanie les Francs orientaux du Mein, plus tard les Franconiens, à la Gaule les Francs occidentaux de la Neustrie, plus tard les Français; elle n’est et ne sera plus rien. Elle ressemble à une armée qui a perdu scs ailes. Elle s’est épuisée dans son œuvre par son activité, ses victoires môme, par sa dispersion dans les pays soumis; et sa puis-

sance, sa gloire l’ont usée. Ce qui lui avait rendu possible la soumission et la domination de la Gaule et de la Germanie, c’est qne, encore barbare, elle avait plus de vigueur que la première, et que, déjà civilisée, elle avait plus d’intelligence que la seconde. Placée géographiquement entre l’une et l’autre, et moralement entre la barbarie et la civilisation, elle avait, dans cet âge de robuste jeunesse qui fait les grandes choses, retrempé la Gaule amollie et adouci la rude Germanie en les soumettant. Mais, par là aussi, elle s’était comme fondue dans l’une et dans l’autre. Et maintenant, elle ne leur était plus supérieure; en les élevant jusqu'à elle, elle était tombée à leur niveau, môme au-dessous; battue à son tour à Fontenay par ceux qu'elle avait réformés ou instruits, elle avait vu ses vainqueurs ingrats la démembrer et elle était destinée à leur servir trop souvent de champ de bataille.

Elle n’est plus même un peuple en effet, cette noble France ostrasienne, mais la propriété d’un homme, elle s’appelle la Lotharingie, le royaume de Lothaire. Nonseulement elle ne tiendra plus sous sa domination la Germanie et la Gaule, mais elle deviendra, ainsi que la glorieuse et belle rive gauche du Rhin, l’objet de la convoitise et de la lutte des deux pays qu’elle avait voulu réunir en un seul et qu'elle n’a réussi qu'à constituer contre ellemême. Ainsi tombent-ils ces Francs; mais ce n’est pas sans laisser de leur grandeur un souvenir glorieux. Ils lèguent pour quelque temps le nom de Francie occidentale et pour toujours le nom de France au beau pays de la Gaule avec lequel ils ont surtout fait alliance. Ils ont failli le donner encore à l’Allemagne qu’ils ont fait chrétienne; car elle s’appellera, pendant prés d’un siècle encore, la Francie orientale (Francia orientalis); et, longtemps,

CIUP. IX. — CHUTE DE l’EMPIHE DE CHARLEMAGNE. Ht

par une fiction glorieuse pour ce peuple, après avoir pris encore son roi parmi les Francs, elle voudra confier à celui qu'elle choisit dans une autre branche de la race teutonique, l’antique honneur de l’origine franque. C’est sur le territoire franc qu’elle couronnera ses rois. Voilà la récompense de son glorieux labeur pour la civilisation.

Ce n’est donc pas sans raison que les hommes les plus intelligents de ce temps déplorèrent à la fois la chute de l’empire de Charlemagne et la défaite des Francs. Ce fut, selon la parole du prophète, dit un annaliste, « pour les péchés du monde, que de nombreux princes, quatre rois, régnèrent dans l’antique empire de Charlemagne (1). » On a souvent cité la plainte éloquente du diacre Florus : « La Francie dépouillée du diadème a perdu, à la fois, le nom et l’honneur de l’empire.

Perdidit imperii pariter nomenque decusque.

Il n’y avait qu’un maître autrefois, un était aussi le peuple qui lui obéissait. Le nom de Franc était glorieux devant les hommes, sa louange retentissait sous les cieux les plus éloignés; les députés de Byzance et de Rome et les envoyés des barbares venaient lui rendre hommage. Toutes les villes fiorissaient sous la protection de la loi et de la justice; la paix régnait et le courage suffisait pour tenir l’ennemi en respect. Les prêtres rivalisaient de zèle pour le soin des âmes et lajeunesse accourait aux fontaines de la science. Heureux empire, si tu avais connu ton bon-

(t) Annales Xantense s, 869 : Eo tempore ut propheta ait: propter peccata terra, quatuor reges, etc., etc.

412 OMGIN'ES DE l'empire germanique.

heur! Rome était ta forteresse, et ton fondateur était le gardien des clefs du ciel. »

N’est-ce pas le plus bel hommage que l’on pût rendre à l’œuvre de Charlemagne? On comprend que des hommes qui avaient essayé de la soutenir, môme dans la Germanie soumise, comme Otgar, archevêque de Mayence, et surtout Raban Maure, abbé de Fulde, la lumière de l’Allemagne, aient encore, dans leur découragement, quitté les affaires pour la retraite. « Plus familier d’ailleurs avec les choses sacrées qu’avec les armes profanes » (2), Otgar laissa donc, après la lutte, son siège brillant de Mayence pour aller dégrossir le peuple saxon qui lui donna moins à faire que l’ambition des puissants. Raban Maure abandonna la riche et puissante abbaye de Fulde qu'il avait dirigée et illustrée vingt ans, pour se réfugier dans un pauvre ermitage, sur une montagne voisine où il avait bâti une chapelle. Là, oubliant la politique qui lui avait si mal réussi, il ne s’occupa que de la science de Dieu, en étudiant les Pères, et échangea, avec l'ancien compagnon de ses desseins, ces livres sur la pénitence que ne lurent guère ceux qui triomphaient sur les ruines de l'empire chrétien tombé avec les Francs, comme disait Florus, « dans le sang et dans la poussière. » Le nouveau roi de l'Allemagne, Louis le Germanique, devait cependant bientôt tirer encore le solitaire de celte studieuse retraite pour l'élever au grand siège de Mayence, à la primatie de l’Eglise germaine, et s’éclairer de ses conseils dans le gouvernement de son royaume. C’est que les violents qui font les ruines ont besoin des

(t) Nicol. Serarius, Moguntiacar. rerwn, libri V, p. 622 : Arma minus quam sacra, Olgarie, Nu ras.

CHAP. IX. — CULTE DE I.’e.MPIRE DE CHARLEMAGNE. <13

sages qui les réparent ; et, pour le fils rebelle qui avait détruit le grand empire et qui, de ses débris, voulait refaire maintenant le royaume allemand, ce n’était pas de trop que de s’assurer le concours d’un homme formé à l’Ecole franco-latine de Charlemagne.

Tom II.

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