CHAPITRE I
règne d’Edouard iii.
I)c l'avénemenl d'EilouarJ III jusqu'aux préliminaires de In guerre avee la France.
La rivalité de la France et de l’Angleterre est le fait dominant de la période où nous allons entrer. On a vu que la confiscation des provinces françaises, sous le roi Jean, avait eu pour principal résultat de consolider l’unilé de la nation anglaise : les conséquences de ce fait vont devenir très-apparentes dans la longue guerre continentale du xivr et du xv* siècle, et lui donneront un caractère tout différent des guerres précédentes. Le roi d’Angleterre désormais ne fera plus au roi de France, comme les premiers rois normands et angevins, une guerre de vassal à suzerain en il. 1
Co tu id ('râlions
littérales.
«|ualitê do duc de Normandie ou de comte d’Anjou; il combattra les Français comme chef d’un peuple rival : il s’agira de savoir, non s’il 'restera personnellement possesseur d’un ou de plusieurs grands fiefs de la couronne de France, mais s’il mettra celleci sur son front; si la France, en un mot, demeurera indépendante et forte ou deviendra anglaise, et de rivale sera sujette. C’est pour résoudre cette grande question que les deux peuples vont être aux mains, sauf de courts intervalles, durant un siècle, et c’est pour cela que nous verrons dans ce long espace de temps, la nation anglaise faire cause commune avec ses rois belliqueux et le parlement, et s’associer d’intention comme de fait aux entreprises guerrières de la couronne. A l’intérieur aussi l’Angleterre entre dans une ère nouvelle, et la fin du règne d’Edouard II marque le suprême effort des barons contre le trône : à cette lutte irrégulière et violente, qui avait duré 250 ans, entre le baronnage et la couronne, succédera le contrôle d’un parlement , non périodique encore ni régulièrement composé ou convoqué, mais oii du moins les intérêts les plus généraux de la nation seront représentés, et lorsque ensuite, au xiv* et au xv* siècles, on verra renaître dans le royaume des luttes intestines et sanglantes , celles-ci n’auront plus , comme sous plusieurs règnes précédents , et entre autres sous Jean sans Terre et Henri III, un caractère national, elles seront des querelles de familles entre des princes avides du trône et le monarque, et surtout des luttes d’ambition et de rivalités entre diverses fractions ennemies de. la noblesse.
Le nouveau roi, âgé de 15 ans seulement à l’époque de
KIM U \ Kl» III.
la mort tragique de son père, était alors hors d’état de faire pressentir ce qu’il devint dans la suite. Porté au trône par une révolution, il subit d’abord la domination de ceux qui l’y avaient élevé, et demeura trois ans sous la tutelle de sa mère, sans force et sans autorité personnelle. On forma un conseil de régence, composé de quatre évêques et de huit comtes et barons, et qui fut présidé nominalement par le duc de Lancastre : mais Mortimer, fort de l'appui de la reine, exerça la souveraine puissance : il prit le titre de comte de March, et son pouvoir comme son ambition ne connut plus de bornes. Il s’attira bientôt l’inimitié de scs anciens alliés, et une guerre malheureuse avec l’Ecosse souleva l’opinion contre lui.
Le vieux roi Robert Bruce voulut, avant de descendre au tombeau, rendre à l’Angleterre une part des maux qu’il en avait reçus : la voyant en proie à des troubles civils, il jugea le moment propice, et hors d’état par l’àge et les maladies de conduire lui-même une armée, il en donna le commandement à deux illustres capitaines, lord James Douglas, surnommé Douglas le Noir, et Thomas Randolph, comte de Murray. Ceux-ci conduisirent dans le Northumberland vingt mille hommes, montés la plupart sur de petits chevaux du pays, rapides et infatigables : ils ne traînaient point de bagages à leur suite, et portaient avec eux, accrochés à leur selle, tous les objets indispensables pour la vie des camps : les troupeaux des ennemis devaient pourvoir à leur subsistance Cette armée marqua son passage comme un
I. Et si ne mènent point de charroi et nulle pourveance de pain ni do vin, et si u’ont que faite de clüQiliiTii ni de chaudr-'its, car si ruinent bien leur
Conseil
de
régence.
Invasion
des
Ecossais
Angleterre.
torrent, par des dévastations, et elle ne pouvait être aisément atteinte ou surprise dans sa marche. Le roi Edouard, à la tête de soixante mille Anglais, essaya en vain de l’arrêter : il fut lui-même surpris dans son camp par Douglas le Noir, qui, une nuit, à la tête de deux cents hommes résolus, pénétra jusque dans la tente du jeune monarque, et fut sur le point de le faire prisonnier. Edouard à son tour, voyant l’ennemi imprudemment engagé, tenta de le forcer dans ses propres retranchements ; mais Douglas avait pénétré son dessein ; il s’était frayé, durant la nuit, un passage à travers les marais, et les Anglais ne trouvèrent plus, dans son camp, que quelques prisonniers chargés de transmettre au roi un insolent message. Douglas lui faisait dire que s’il n’était pas content des Écossais, il eût à venir les châtier en Ecosse.
Traité
de
Nu H liant pion.
Edouard voulait suivre l’ennemi, Mortimer l’arrêta, et après cette cx|>édition sans gloire, il (it conclure à Northampton (1328) un traité par lequel le roi d’Angleterre renonçait à toute souveraineté sur l'Ecosse et donnait la princesse Jeanne, sa soeur, en mariage à David, tiLs de Uobert Bruce.
Le parlement ratifia ce traité, mais toute la nation en murmura, et une ligue étroite, où entrèrent les trois princes du sang, Lancastre, Kent et Norfolk, se forma pour renverser Mortimer. Mais bientôt Kent et Norfolk désertèrent l’entreprise : lancastre, arrêté, implora son pardon, qu’il obtint au prix d'une amende équivalente
chair nu (dan* le) cuir des bflcs nu'mti quand ils le* onl drarcliécs, cl si savent Lien qu’ils Irouvcront bOcs a qrandToison au pays la ou ils veulent aller. (Froissard, Chronique. I. I, c, 3i.)
Édouard in.
à la moitié de ses domaines. | Mortimer voulait du sang^ et peu après, le comte de Kent, accusé par son ordre d’un complot contre l’Etat, fut condamné, par un parlement asservi, à mourir de la mort j des traîtres, et exécuté. Mortimer dès lors se gorgea sans pudeur des dépouilles de ses ennemis, afficha un faste royal, s’abandonna sans frein à ses passions, et prépara ainsi sa çhute éclatante.
Edouard III avait atteint sa dix-huitième année ; il sentait revivre en lui l’esprit de son aïeul Edouard I", et supportait impatiemment le joug d’un ministre avide et insolent : il résolut de s’en affranchir, et après avoir fait partager sa résolution aux lords Montacute, Clifford, Névil et à d'autres amis dévoués^il gagna le gouverneur du château de Nottingham, résidence de sa mère et de l’odieux favori. Introduits dans la forteresse par un passage souterrain, les conjurés, conduits par le roi en personne, pénétrèrent sans être aperçus jusqu’aux appartements de la reine et de Mortimer. La porte fut enfoncée, et deux chevaliers qui tentèrent de la défendre furent tués sur le seuil. Isabelle comprit aussitôt le péril de son favori, et s'élançant au-devant de son fils, elle le supplia d’épargner Mortimer. Ses larmes furent dédaignées : Edouard se saisit du régicide, et le' traduisit devant la cour des lords, qui le déclara coupable d’attentat sur la personne du feu roi, d’usurpation du pouvoir souverain et d'autres grands crimes, et le condamna au supplice des traîtres : Mortimer fut pendu aux ormes de Tyburn, dans le voisinage de Londres. La reine, sa complice, fut confinée dans une de ses résidences, où le roi lui assigna un revenu suffisant pour son entre-
Chute et fupplicc
de
Mortimer.
Invasion d'Edouard Baliol co Ecosse.
lien, et où elle expia ses crimes dans une retraite qui dura vingt-sept ans.
Edouard, après avoir pris en main le sceptre et puni Mortimer, s’occupa de rétablir dans son royaume l'ordre et la justice, et de le purger des brigands t|ui s'y étaient multipliés sous une administration perverse et corrui>trice. Les affaires d’Ecosse attirèrent ensuite son attention et ses soins.
Robert Bruce était mort , laissant i>oiir héritier du trône son fils David 11, âgé de quatre ans, et qui régna sous la tutelle du régent Handolph, le vaillant comte de Murray. Une minorité semblait alors, comme toujours, un temps propice aux espérances des prétendants et des ambitieux. Edouard Bqjiol, (Ils de Jean Baliol couronné par Edouard I", crut le moment favorable pour revendiquer ses droits au trône où son père s'était assis : ses prétentions furent secondées par les seigneurs anglais héritiers de ceux à qui le conquérant de l’Ecosse avait assigné des terres dans ce royaume, et par une foule d'autres que Robert Bruce avait refusé de mettre en possession des biens auxquels ils avaient droit par leur alliance avec des familles écossaises. Ils formèrent une petite armée de quatre cents hommes d’armes et de quatre mille archers, à la tète de laquelle Edouard Baliol pénétra en Ecosse. Le royaume était alors privé de ses* deux plus vaillants défenseurs. Douglas le Noir, surnommé le bon lord James, était mort sur la terre d’Espagne 1 dans une
I. Robert Bruce, en mourant, avait désiré que son cœur fût porté à Jérusalem et il avait confié ce soit) a lord James Douglas. Son cœur fut embaumé et déposé par Douglas clans une botte d’argent qu'il portail suspendue à son cou par un cordon d’or et de soie. Il se mit alors en roule pour la terre sainte, acrompa-
K ÜOt AUD 111.
rencontre avec les Sarrasins ; son brave compagnon d’armes, le régent Randolph, l’avait suivi de près dans la tombe, et la régence avait passé aux faibles mains de Donald, comte de Mar, neveu du feu roi. Edouard Ualiol surprit le nouveau régent et son armée à Dupplin, près de Perth. Le comte de Mar périt dans le combat avec une multitude des siens, et Balioi, couronné à Scone, se crut un moment véritablement roi. Le premier et honteux usage qu’il fit de sa victoire fut de reconnaître, par une convention secrète, et au mépris du traité de Northampton, le roi d’Angleterre pour son seigneur suzerain, et de lui céder la ville et le territoire de Berwick par reconnaissance pour l’appui que scs sujets lui avaient donné. Cependant, de toutes parts, les Ecossais prenaient les armes contre les étrangers envahisseurs de leur patrie, et Balioi, surpris par eux à son tour dans le voisinage d’Arran, fut vaincu, contraint de fuir et expulsé du royaume qu’il perdit aussi rapidement qu’il l’avait conquis.
Il se reconnut alors ouvertement le vassal du roi d’An-
gné de quelques-uns des guerriers les plus braves el les plus renommés de l’Écosse. Douglas n’arriva point au terme du voyage : il iraversait l’Espagne où la guerre régnait entre les chrétiens et les Maures. Osmyn, roi de Grenade, venait d’envahir la Castille, où régnait Alphonse IX. Celui-ci accueillit Douglas avec de grands honneurs et le pria de l’aider a combattre les Sanatins. Les chevaliers écossais prirent part à une grande bataille dans laquelle Douglas, se laissant emporter trop loin par son ardeur b la poursuite des ennemis, fut tout à coup enveloppé par eux. Se voyant hors d’étal de leur échapper, il détacha de son cou le cœur de Bruce, et lui adressant la parole comme au roi s’il eût vécu: « Va, dit-il ; marche le premier au combat comme tu l’as toujours fait , Douglas te suivra ou saura mourir. » Lançant alors son pieux dépôt au milieu des ennemis, il s*y précipita lui-méme et tomba bientôt percé de coups. Son cadavre fut trouvé étendu sur le cœur de son roi comme pour le défendre encore. (Walter Scott, llittoire d’Êcow.)
Couronnement de Balioi.
Victoire (1rs Anglais
Ifalidon Hill .
gleterre, et sollicita son appui : Edouard déclara la guerre à l’Ecosse et mit le siège devant Bervvick. Archibahl Douglas, frère de Douglas le Noir, et nouveau régent du royaume, s’avança pour secourir cette place, et une bataille décisive s’engagea dans le voisinage, à Halidon Hill. Les archers anglais remportèrent la victoire qui fut l’une des (dus sanglantes du sièele. Le régent fut tué et avec lui une grande partie de la noblesse d’Ecosse : beaucoup de chefs de distinction furent faits prisonniers et trente mille Ecossais' perdirent la vie, dit-on, dans celte journée désastreuse, qui remit encore une fois l’Ecosse sous le sceptre de Baliol et sous le joug du roi d’Angleterre, son seigneur suzerain2. Bervvick, Dumbar, Roxborough, Edimbourg et les comtés «lu sud-est furent déclarés détachés de la couronne d’Ecosse et annexés pour jamais au royaume voisin3.
David Bruce ne possédait plus dans tout le pays que quelque* châteaux; mais son peuple, quoique fort affaibli par tant d’immenses pertes, ne se résigna point a de si grandes humiliations. La plupart des Ecossais considéraient Baliol non comme leur roi, mais comme un ravisseur et leur ennemi mortel. Les plus braves ne déposèrent jamais les armes : après la retraite des Anglais, ils soulevèrent toute la contrée et en affranchirent une partie; puis, à l’approche d’une nouvelle armée d’invasion, ils se tinrent cachés dans les mon-