FIN DU LIVKE VINGT-SIXIÈME
Les Autrichiens,, conduits par le général Killer, entourent, avec une armée puissante, le royaume d'Italie, — Les Dalmates et les Croates se soulèvent contre les Français. — Le prince Eugène se retire. — Bataille de Bassano. — Le prince sur l'Adige. — Mécontentement de l'armée italienne contre lui. — Nugent, à la tête d'un parti autrichien , met en rumeur le pays situé vers les bouches du Pô. — Joachim se déclare contre Napoléon , et fait la guerre au royaume d'Italie. — Bataille du Mincio entre Eugène et Bellegarde. — Bentink débarque à Livourne ; proclame l'indépendance de l'Italie ; prend Gênes , et fait espérer aux Génois la conservation de leur ancien état. — Nouvelles funestes pour Napoléon; les alliés entrent dans Paris; Napoléon à Fontainebleau avec les restes de son armée ; il abdique , et accepte l'île d'Elbe pour son dernier asile. — Eugène capitule avec Bellegarde , et se retire en Bavière. — État de l'opinion publique à Milan. — Vœu général pour l'indépendance; différence d'opinion sur le choix du souverain: les uns demandent Eugène, d'autres un prince autrichien pour roi. — Discussions dans le sénat à ce sujet. — Tumulte populaire ; le sénat est dissous ; les collèges sont convoqués; ils nomment une régence, et envoient, à Paris, des députés pour demander à l'empereur François l'indépendance avec un prince autrichien. — Bésultat de leur mission. — Gènes cédée au roi de Sardaigne. — Conclusion de l'ouvrage.
Les Autrichiens formaient un cercle immense qui cml)rassait tout le front de l'armée d'Italie ; dispositions prudentes, fort avantageuses par ellesmêmes, et conformes à la circonspection naturelle de ceux qui les prenaient. Les derniers événemens d'Allemagne , l'adhésion de la Bavière h la coalition, les alî'ranchissaient de toute crainte y. Ck5
sur leur droite. Ils avaient encore une garantie dans l'opinion publique du Tjrol, tout prêt à se soulever contre les nouveaux maîtres , au point que l'Autriche elle-même était obligée, par égard pour la Bavière , de modérer une ardeur qui aurait pu s'égarer. Toutefois l'inclination des habitans était un motif de sécurité pour les Autrichiens , et un sujet d'inquiétude pour le vice -roi, qui se trouvait ainsi menacé sur sa gauche et sur ses derrières. La position des Allemands n'était pas moins avantageuse vers l^ur gauche. La Dalmatie et la Croatie n'attendaient que le moment de se soulever contre les Français, et la coopération de ces populations guerrières devenait précieuse dans une lutte où les peuples étaient appelés en masse sur le champ dé bataille. Le plan du général Hiller consistait à faire avancer rapidement ses deux ailes , pendant que le centre suivrait le mouvement avec plus de lenteur et de précaution. De cette manière, le Vice-roi devait craindre sans cesse de se voir débordé par ses flancs, et il était probable que cette manoeuvre donnerait, en définitive, gain de cause complet aux Autrichiens. De cette manière encore, ceux-ci évitaient une bataille générale, au moyen de laquelle , seulement , leurs adversaires pouvaient espérer sortir du pas dangereux où ils se trouvaient engagés. Pour y parvenir, il aurait fallu, dans le général français, plus de prudence
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que d'audace ; il aurait fallu harceler rennemi , inquiéter sa marche, gêner ses inouvemens; il aurait fallu enfin vouloir conserver l'armée intacte, n'importe sur quel point, plutôt que de l'exposer aux chances hasardeuses d'un combat. De l'existence même de l'armée, et non de sa présence en tel ou tel endroit, dépendait, je ne dis pas le salut du royaume , mais la nature des conditions plus ou m oins honorables qu'on aurait pu lui imposer. Mais le prince était jeune , fils de Napoléon, et infatué lui-même de la manie du jour, c'est-à-dire de s'illustrer par de sanglans combats. Il rejeta donc le conseil de la sagesse, et préféra tenter la fortune ; consumant sans utilité ses soldats dans une multitude d'engagemens partiels qui ne pouvaient rien décider, au lieu d'éviter d'en venir aux mains , et de se retirer avec son armée dans de fortes positions, jusqu'au moment où le sort de Napoléon eut été définitivement fixé en Allemagne et en France. Le sang français et italien, répandu dans le fond de la Croatie et de la Carniole , accuse l'ambition d'Eugène, ou son imprévoyance, ou sa témérité. Vers la fin d'août, les Dalmates se soulevèrent; les Croates imitèrent leur exemple. Pressées par les populations ennemies qui infestaient partout la campagne, les faibles garnisons de Zara, de Raguse et de Cattaro, cédèrent sans résistance. Un parti de Croates , soutenu par quelques compagnies au-
trichieniies , assaillit Garlsbad et s'en empara facilement. Abandonne par les Croates qu'il avait sous ses ordres, le général français Janin évacua Fiume devant des forces supéiieures. En même temps qu'ils remportaient ces avantages vers l'Adriatique, les Autrichiens dirigeaient de gros détachemens sur le Tjrol par le vallon de la Drave supérieure. Fenner était à leur tête. Arrivé à Brixen, il descendit la vallée de l'Adige, dans l'intention de gagner le pays de Vérone et de Brescia. On se battait aussi vers le centre. Rrainburg fut pris et repris plusieurs fois après un grand carnage des deux côtés. Pino déploya dans ces actions beaucoup de talent et de valeur; Bellotti, beaucoup de valeur et peu d'habileté. Le premier vainquit à Laybach , le second fut vaincu à Stein. Un engagement des plus meurtriers eut lieu à Villach , que les Autrichiens voulaient occuper afin de pouvoir se porter directement sur Tarvis, et descendre, par la Fella, dans le Frioul. Le vice-roi accourut avec beaucoup de résolution au secours des siens; les deux partis se disputèrent vaillamment la possession de la ville qu'ils emportèrent réciproquement plusieurs fois ; les Autrichiens l'évacuèrent enfin après y avoir mis le feu ; cependant ils continuaient leur mouvement sur les deux ailes. Chassés de Trieste a différentes reprises, ils en restèrent définitivement les maîtres; toute l'Istrie se trou-
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vait dès lors en leur pouvoir. Des masses consideVables descendaient des Alpes tyroliennes ; Bellune était menacé ; le pays de Trente allait être envahi. Poursuivant leurs avantages, ils avaient passé la Save à Rrainburg et à Pvamansdorf, paraissant vouloir se porter par Tolmino, dans le Ïlaut-Frioul. Villach se voyait de nouveau sur le point d'être attaqué avec fureur. Il n'était plus au pouvoir du vice-roi de conserver la ligne de la Save et de la Drave , à moins de s'exposer à perdre toutes ses voies de retraite. Supérieurs en nombre, les Autrichiens combattaient au milieu de populations amies; c'était précisément le contraire pour le vice-roî. Eugène s'arrêta quelques jours sur les rives de l'Isonzo , puis sur celles de la Piave, résistant toujours avec valeur, et toujours inutilement. L'illyrie, jadis enlevée a l'Autriche par INapoléon , retournait à ses premiers maîtres par la force des armes autrichiennes. Du reste , les mœurs du pays n'avaient aucun rapport avec celles des Français , très peu avec celles des Italiens. Napoléon y avait d'ailleurs maintenu les droits féodaux au profit de ses plus intimes favoris, militaires ou magistrats. Ces anciens républicains s'accommodèrent alors à merveille de la féodalité, et percevaient rigoureusement les redevances et prestations sans faire grâce d'une obole.
Il fallut encore abandonner les rives de la Piavr». Déjà les Autrichiens, sous la conduite du générai
Ecliard, se montraient en forces à Bassano ; une prompte retraite pouvait seule garantir le viceroi d'une ruine C(miplète. Ici paraît dans tout son jour l'imprévoyance du prince. Pour ne s'être pas replié aussitôt qu'il aurait dû le faire , il fut obligé de livrer, sous Bassano, une sanglante bataille qui dura deux jours, le ^i octobre, et le i^'*^ novembre. Grenier fit preuve, dans cette action, d'une grande valeur. L'armée franco -italienne resta maîtresse de la ville où elle passa la nuit. La perte des Autrichiens fut d'un millier de soldats ; celle des Français ne fut guère moins considérable , en raison de la résistance opiniâtre de l'ennemi. Cette victoire facilitait le mouvement rétrograde d'Eugène vers l'Adige. L'armée alla prendre position à Vérone et à Legnago, après avoir passé, partie à Padoue et partie à Vicence.
Pendant cette retraite , déjà funeste par ellemême , et qui laissait entrevoir des résultats plus fâcheux encore , puisque la moitié du royaume d'Italie se trouvait dès ce moment au pouvoir de l'Autriche ; les soldats français et italiens , les premiers surtout, observèrent une discipline digne des plus grands éloges, et respectèrent également les propriétés et les personnes : conduite d'autant plus louable, que la majeure partie de ces soldats quittaient le pays, sachant bien qu'ils n'y reviendraient pas. Les Autrichiens n'imitèrent point cet exemple ; à l'exception des principaux corps
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d'armée dont les subsistances étaient assurées , ils se livrèrent au pillage dans les campagnes, soit par nécessité, soit par avarice. Malheureuse Italie ! toujours féconde et toujours ravagée , puisque tes charmes et ta fertilité n'appellent sur toi que des outrages, tes enfans n'ont plus qu'un vœu à former : c'est que tu deviennes inculle et sauvage; peut-être jouiras-tu alors de ton innocence , sous la sauve-garde des déserts !
Ce fut à Vérone que les soldats italiens commencèrent a. manifester leur mécontentement contre le vice-roi, et il n'en pouvait accuser que lui seul. Soit qu'il pensât, dans la position critique où il se trouvait, qu'il devait se montrer le partisan de la France plus que le protecteur de l'Italie, soit qu'il prêtât m^e oreille trop facile aux conseils de certains favoris intimes qui cherchaient à s'élever au préjudice des Italiens, Eugène , dès son retour en Prusse après les désastres de Russie, s'était exprimé d'une manière peu convenable sur le compte des généraux italiens, et sa conduite envers eux ne démentait point son langage. Sensibles à l'injure, inhabiles à la supporter, ces généraux ne dissimulaient point leur indignation. Pino moins que les autres, parce qu'il était le plus considérable, et qu'il s'attribuait la plus grande part à l'oflense. Le mécontentement des chefs s'était communiqué aux soldats. On murmurait dans le camp; la discipline même en souffrait.
Le malheur aigrissait encore ces esprits fiers et belliqueux. Ils imputaient au prince les derniers revers essuyés par leurs armes ; ils lui demandaient compte du sang inutilement répandu. Les conseillers du prince étaient devenus en horreur, et déjà, funeste présage! le nom d'étranger circulait dans toutes les bouches en parlant d'Eugène.
he prince , malgré tout , persistait à se rendre fameux par les armes, et à sacrifier des hommes pour acquérir de la gloire. Il courut en Tyrol, s'y battit bien ; mais sans fruit : il chassa l'ennemi de Brescia ; mais en vain : il le rompit et le culbuta dans un furieux engagement à Caldiero; mais fut obligé de se replier lui-même après la victoire ; et l'ennemi, qui avait été repoussé au-delà de TAlpon , reparut bientôt menaçant à Saint-Michel de Vérone. Le vice-roi ne se maintenait plus qu'avec peine sur l'Adige, malgré les avantages que lui présentait ce large fleuve, la forteresse de Ijegnago, et les châteaux de Vérone. Concluons-en que, devant un ennemi si supérieur en forces, il y avait pour le vice-roi nécessité , non pas d'attaquer, mais de se défendre, non pas de sortir de ses positions, mais de s'y concentrer , non pas de faire une guerre vigoureuse, mais de temporiser avec les événemens.
Tout conspirait à la ruine de l'Italie ; un nouvel orage se formait à l'embouchure du Pò. 11 ne
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s^agissait point ici de Venise ou d'Alphonse, mais de l'Autriclie ou de la France; et, quoique nous touchions au dénoùment de cette longue tragédie, j'aurai encore d'autres malheurs a raconter.
Le général autrichien Nugent avait bravement combattu en Croatie et en Istrie contre les Italiens qui occupaient cette partie du royaume. 11 ne lui restait plus rien à faire de ce côté depuis la retraite d'Eugène, et la reddition des forteresses de Laybach et de Trieste. De tous les états autrichiens , ou vénitiens si l'on veut, le vice-roi ne possédait plus que Venise même. Après avoir pris les ordres de Bellegarde, qui venait de remplacer Killer dans le commandement en chef de l'armée d'Italie , Nugent, parti de Trieste, était venu débarquer à Gôro, avec un gros corps de soldats, partie Anglais, partie Croates, ou déserteurs italiens. Persuadé que le succès de l'attaque dépendait ici de la vivacité de l'action , il se porta rapidement eu avant, et s'empara de Ferrare, évacuée par les faibles dépôts qui s'y trouvaient. De là, il se répandit dans le pays, insurgeant partout les populations sur son passage. L'essentiel pour lui était de se réunir aux divisions autrichiennes, qui déjà se trouvaient à Padoue. Dans ce but , il avait passé le Pô avec une partie de sa troupe, et était venu prendre position à Crespino sur l'Adige. De son côté, pour favoriser les opérations de Nugent, Bellegarde avait dirigé sur Rovigo un corps de
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trois mille hommes, sous la conduite du ge'néral Marshal.
Au premier avis du débarquement du géne'ral Nugent, et pour empêcher la jonction des deux corps ennemis, le vice-roi avait envoyé quelques troupes à Trecenta, sous les ordres du général Decouchj. En même temps Pino, alors gouverneur militaire de Bologne^ rassemblait tout ce qu'il avait de soldats disponibles, et les dirigeait sur Ferrare. La ville fut reprise; mais les événemens qui suivirent rendirent ce succès inutile. Decouchj attaqua Marshal avec vigueur, lui tua beaucoup de monde, le chassa de Rovigo et le repoussa jusqu'au pont de Bovara-Padovana. Cependant les Autrichiens se grossissaient toujours, dans l'intention de se réunir à Nugent, qui était resté maître de Crespino. Le vice-roi fît soutenir Decouchy par de nouvelles troupes, aux ordres du général Marcognet. Les Autrichiens sortirent de Bovara-Padovana ; Decouchy et Marcognet marchèrent à leur rencontre et les attaquèrent. La mêlée fut opiniâtre ; les Français triomphèrent à droite et furent repoussés sur la gauche. Les Autrichiens rentrèrent à Bovara-Padovana; mais, s' apercevant que les Français n'étaient point sur leurs gardes, ils les surprirent pendant la nuit, les rompirent, et les forcèrent de se retirer, d'abord à Lendinara et à Treceuta, puis à Castagnaro. Rovigo fut repris par les Autrichiens;
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Marshal et Nugent opérèrent leur jonction. Nagent se porta aussitôt à Ravenne, et de Ravenne à Forli. Les armes, les proclamations, les promesses, il mit tout en usage : « Italiens, disait-il, vous « avez trop long-temps gëmi sous un joug insupf< portable; un meilleur sort vous attend; prenez (f les armes, délivrez votre patrie, méritez l'indéi( pendance que nous vous apportons. » Puis il déclarait solennellement que la conscription serait abolie et les impôts diminués. En attendant, ses soldats ravageaient le pays de Ferrare et de Bologne ; l'indépendance promise ne s'annonçait pas sous d'heureux augures.
Rapportons maintenant une troisième invasion, qui n'est autre chose qu'une déception de plus ; mais celle-ci vient d'un allié de Napoléon. Joachim se trouvait fort embarrassé; il prenait telle ou telle résolution , selon que les nouvelles d' A llemagne, de France et d'Italie étaient plus ou moins favorables à l'un ou à l'autre parti. Le désir de conserver la couronne de Naples , et la crainte que lui inspirait encore Napoléon , le maintenaient dans cet état d'hésitation qui lui était d'ailleurs naturelle ; et voilà pourquoi il avait traité tantôt avec r Autriche, tantôt avec Bentink, tantôt avec Eu-^ gène, quelquefois avec tous ensemble, sans .s'apercevoir que son secret n'en était plus un pour personne. Certain de l'Autriche et de T Angleterre; mais toujours irrésolu lui-même, il s'achemiiiaiL
avec son armée vers l'Italie supérieure. Il occupait déjà Rome et les Marches, qu'il ne s'était pas encore déclaré. Loin de là, il se disait toujours l'ami du royaume d'Italie. Au moment de l'envahir à force ouverte , il lui demanda des secours en argent, et il en obtint; il lui demanda des vivres, des armes et des habillemens, et le royaume en fournit. Les garnisons françaises de Rome et d'Ancone le laissèrent passer librement, et il ne parlait que de ses bonnes intentions pour la France et Napoléon. Que méditait-il alors? je ne le sais; mais assurément la dL^simulation était profonde, et plus coupable que le but qu'il se proposait. Enfin, la retraite du vice-roi, l'invasion imminente de la France du côté du Rhin, l'arrivée prochaine de Bentink en Toscane, levèrent toutes les incertitudes de Murât, et lui firent prendre une résolution à laquelle le monde ne se serait jamais attendu, et qui troubla les idées de Napoléon plus que tout le reste. Joachim passa donc avec l'Autriche un traité par lequel l'empereur s'obligeait à entretenir en Italie, pendant la durée de cette guerre, cinquante mille hommes au moins, et le roi vingt mille. Les deux souverains prenaient encore l'engagement de concerter leurs mesures, et d'augmenter au besoin le nombre de leurs troupes respectives. En outre, François garantissait à Joachim la possession des états actuellement occupés par ce dernier en Italie, et promettait
d'interposer sa médiation auprès des puissances alliées pour obtenir d'elles une décision semblable en faveur de Murât. Bellegarde annonça publiquement aux Italiens la réunion de Joachini aux confédérés, et la ruine complète des espérances de Napoléon. Traitant tout à coup en ennemi le pajs où il était entré, où il avait été reçu comme ami, Joachim contraignit à se rendre le général Barbou, qui occupait pour la France la forteresse d'Ancone, et le général Miollis, qui commandait dans le château Saint- Ange.' Tout rétat romain obéissait aux Napolitains. Il fallait les entendre , et Joachim avec eux , parler à tort et à travers, tantôt du pape, tantôt de l'indépendance de l'Italie; puis ils pillaient, ravageaient les campagnes de Ferrare et de Bologne, déjà pillées et ravagées par les soldats de Nugent, se livrant aussi , comme on peut le croire, à mille forfanteries et bravades. Le roi donna l'exemple : Aussi long-temps que j'ai pu croire, disait-il à ses soldats, que l'empereur Napoléon ne combattait que pour la paix et le bonheur de la France, j'ai combattu moi-même pour sa cause. Ses véritables sentimens sont maintenant connus; il ne veut que la guerre. Je trahirais ma patrie, mes états, mon armée, si je ne me séparais de Napoléon, si je ne me réunissais pas aux princes magnanimes qui veulent garantir la dignité des couronnes et l'indépendance des nations. Il n'y a plus que deux
bannières en Europe; sur l'une on lit ces mots : "Religion, morale, justice, modération, lois, paix et bonheur; sur l'autre : Perse'cutions , artifices, violences, tyrannie, guerre et deuil des familles. Choisissez î
C'était Joachim Napoléon qui parlait ainsi. Le général napolitain Carascosa, en entrant à Modène, tint mi langage plus emphatique encore, et promit l'indépendance au nom de Joachim, qui avait déjà pris l'engagement d'aider l'Autriche à soumettre le royaume d'Italie.
La supériorité des forces de Bellegarde , les progrès de Nugent sur la rive droite du Pò, la défection de Murât, la présence de ses troupes dans l'état de Modène, ne permettaient plus au vice-roi de garder la ligne de l'Adige. Il ordonna donc un mouvement général de retraite, et se mit en sûreté derrière le Mincio. Le 8 février, il sortit de ses positions, en belle ordonnance, dans le dessein de livrer bataille à Bellegarde. Le principal corps où brillait la garde royale italienne se porta de Mantoue sur Valeggio. La cavalerie traversa le fleuve àGoïto pour gagner Roverbella. Les troupes légères, sous les ordres du général Zucchi, se dirigèrent sur l'île de la Scala, dans le but d'inquiéter les derrières de l'ennemi. Verdier et Palombini réunis devaient passer le Mincio à Mozambano et attaquer l'ennemi à Valeggio. Tous ces corps avaient effectué leur passage, et se rendaient à leurs
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destinations respectives lorsque le hasard vint deranger un plan, d'ailleurs habilement conçu. Au même instant où Eugène prenait des mesures pour surprendre Bcllegarde sur la rive gauche , Bcliegarde faisait ses dispositions pour attaquer Eugène sur la rive droite. Il en résulta y qu'au lieu de trouver toute l'armée ennemie à Roverbella, le viceroi n'y rencontra que l'arrière-garde ; de sorte que l'avant-garde française en vint aux prises avec Tarrière-garde autrichienne. Peu à peu les différens corps de l'armée franco-italienne engagèrent successivement la bataille avec les divisions autrichiennes qui étaient restées sur la rive gauche. On se battit de part et d'autre avec fureur. Les Français et les Italiens paraissaient avoir l'avantage ; peu s'en fallut cependant qu'un échec éprouvé par leur cavalerie ne leur devînt funeste; mais ils se rallièrent, firent un nouvel effort, et rétablirent le combat. En définitive, Bellegarde fut obligé de revenir sur la rive gauche du Mincio, mais intact et en bon ordre, ce qui força le vice-roi à ramener lui-même toute son armée sur la rive droite.
L'arrivée des Napolitains rendait la partie trop inégale; Eugène vit bien alors qu'il ne pouvait plus différer à porter des secours au-delà du Pô. Il avait déjà pensé à faire réparer les fortifications de Plaisance, où se trouvaient alors les généraux Gra-
tien et Severoli , avec quelques compagnies de
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conscrits et de vétérans italiens. Mais le péril devenant chaque jour plus pressant, il avait détaché sur ce point de nouvelles troupes, sous les ordres de Grenier, dans l'habileté duquel, en ce moment suprême , reposait la conduite et le sort même de la guerre. L'avant-garde ennemie se composait des Istriotes et des Italiens de Nugent; l'arrièregarde, des Napolitains de Murât. Grenier parait j charge les troupes de Nugent, et les force de se replier lestement sur le Taro. Les Napolitains accoururent à leur aide; Nugent voulut résister dans cette position; mais telle fut la hardiesse et la rapidité des mouvemens de Grenier , qu'après avoir passé le fleuve sur trois points difïérens, il repoussa encore son adversaire jusqu'à l'Enza. Nugent s'enferma dans Parme avec trois mille hommes, espérant bien contenir devant cette place l'impétuosité de Grenier. Le général français l'attaqua de tous les côtés a la fois, et y entra de vive force. La ville devint le théâtre d'une bataille sanglante et prolongée, les habitans étaient remplis d'épouvante; mais enfin l'Autrichien s'enfuit avec la moindre partie des siens. Cependant le roi de Naples étant arrivé avec de nouvelles troupes, força le passage du Taro «et se dirigea sur Plaisance, dont il n'était plus qu'à deux milles, lorsqu'il fut arrêté lui-même, non par la résistance de ses adversaires, mais par des événemens plus sérieux et plus décisifs.
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L'amiral Pellew et Bentink parurent en vue de Livourne avec une flotte considérable, et six mille hommes de débarquement, partie Anglais, Italiens et Siciliens. Le gouverneur capitula; les Anglais prirent possession de la ville , le 8 mars. Partout le bruit des armes, partout des manifestes placardes, partout les bannières de l'indépendance italienne déployées dans les airs. Bentink et Wilson ne se donnaient pas un moment de repos. « Courage ! disait Bentink dans une proclamation « aux Italiens , courage ! nous sommes là pour « vous aider, pour vous affranchir du joug de fer « de Buonaparte. Le Portugal, l'Espagne, la Site cile, la Hollande, vous diront jusqu'où peut alu 1er le désintéressement et la générosité de l'An- « gleterre. Grâce à leur propre valeur et à notre w assistance, les Epagnols sont libres et viennent de (c terminer heureusement la plus noble entreprise. f( Les Français sont expulsés de ce beau pays, où (( régnent maintenant l'indépendance et la liberté, (f Sous la protection de l'Angletenc, la Sicile a «d'abord été garantie des disgrâces communes; (( depuis, elle a été soustraite à l'esclavage par un u prince magnanime ; elle est la preuve aujour- « d'hui de tout ce que l'indépendance peut donner (( de gloire et de bonheur. La Hollande aussi va «jouir de la liberté; l'Italie seule voudra -t- elle « rester dans les fers? Les Italiens seuls rougiront- (( ils leurs épées du sang de leurs compatriotes , V. 26
ft
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« pour que leur patrie reste Tesclave d'un tyran? « C'est à vous surtout que je m'adresse, guerriers ((de l'armée d'Italie, à vous qui tenez dans vos K mains le succès d'une entreprise généreuse. Nous K ne demandons pas que vous veniez à nous ; re- « vendiquez vous-mêmes vos droits; ressaisissez « votre liberté. Nous applaudirons de loin à vos (( triomphes. Si vous nous appeliez cependant, « vous nous verriez accourir. Vos armes une fois (( réunies aux nôtres, rien ne s'opposera plus à ce (( que l'Italie reprenne son antique splendeur ; à ce « qu'elle obtienne toute la gloire que l'Espagne « s'est acquise. »
Telles étaient les douces espérances dont le général anglais berçait l'Italie; et l'enseigne aux deux mains unies de flotter dans les airs.
Hardi et entreprenant, Bentink joignit bientôt les actions aux paroles. Il apprit à Livourne qu'il ne se trouvait dans Gènes qu'une garnison de deux mille hommes. L'occasion lui sembla favorable. La position de Gênes, sa grandeur, son port, la facilité qu'elle donne, a celui qui en es( maître, de descendre dans les plaines du Piémont et de la Lombardie, ses immenses magasins remplis d'agrès et de munitions pour la marine, tout cela parut à Bentink de la plus haute importance, et il résolut de faire le siège de la place. Son dessein était de diriger l'infanterie par les chemins difficiles du littoral , et de transpor-
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ter par mer les bagages de foule espèce. Arrivé a Sestri de Levant, il apprit que de nouvelles troupes étaient entrées dans Gènes, et qtie la garnison se montait maintenant à six mille hommes. C'était trop peu pour défendre une aussi vaste enceinte de fortifications , mais assez pour rendre le succès de Bentink difficile. Le général Fresia, qui commandait dans la place, avait ainsi organisé la défense. Sa ligne s'étendait depuis les forts Richelieu et Tecla , passant par le village de Saint- Martin, jusqu'au bord de la mer, sur la droite, a travers les jardins et les maisons de campagne qui se trouvent de ce côté. Bentink avait trop peu de monde pour s'emparer de la place , au moyen d'un long blocus, et cependant il lui importait beaucoup de s'en rendre maitre, pour ne pas laisser refroidir l'enthousiasme des populations voisines. Il fallait donc y entrer par un assaut vigoureux; et il y prépara ses soldats , qui d'ailleurs étaient remplis de zèle et de dévouement. Le colonel Ciravegna, brave et habile militaire, qui avait aussi arboré une de ces enseignes dont nous avons parlé, fut chargé de conduire les Italiens à l'attaque d'une pointe de rocher qui regarde et domine le fort Tecla. Un autre corps d'Italiens se dirigea contre le fort Richelieu, pendant que le colonel Travers , descendant du mont delle Fascie avec une troupe de Grecs et de Calabroîs, allait attaquer une éminence au-dessus de ce dernier
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fort* Ges opëralions devaieat avoir lieu sur les hauteurs à droite. Dans la partie basse et plus près de la mer, Bentink envoya l'infanterie anglaise , commande'e par les gene'raux Montresor et Macfarlarie, avec ordre de découvrir le pays et d'attaquer l'ennemi. Tout réussit comme il l'avait espéré. Ciravegna, qui combattait à l'extrême droite , aborda vivement ses adversaires , les chassa de l'éminence qu'ils occupaient , et prit trois pièces de montagne. A la vue de cet échec, ceux du fort. Tecla renoncèrent à le défendre et l'abandonnèrent aux vainqueurs. La hauteur qui domine le fort Richelieu fut également prise par les Grecs et les Galabrois ; le fort lui-même allait être attaqué par les Italiens. La garnison ne jugea pas à propos d'attendre l'assaut, et capitula. La bataille se soutint plus long-temps sur la gauche des confédérés, où la défense était plus facile, et la résistance plus opiniâtre. Cependant, les Anglais gagnaient du terrain ; les assiégés se voyant menacés d'être pris à dos, depuis la reddition des forts Tecla et Richelieu, se retirèrent dans l'intérieur de la ville, et laissèrent les fortifications extérieures au pouvoir de l'ennemi. Bentink disposait son artillerie pour battre la place , lorsque EdouardPellew parut devant Gênes avec toute son escadre, qu'il rangea en bataille le long du rivage de Nervi. Nouveau sujet de terreur pour les Génois. Aux petits canons de Bentink se joignaient
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maintenant la grosse artillerie et les bombardes de Pellew; l'assaut était imminent; tout présageait le succès des assiégeans; il fallut capituler ; Frèsia rendit la place, le i8 avril.
En possession de Gênes, Bentink répandit les proclamations accoutumées , et fit espérer aussi l'indépendance aux Génois. Peut-être se persuadait-il que les confédérés auraient plus d'égard pour cette indépendance, si, au lieu de parler de conquête et des droits qui en résultent , il prenait, dès ce moment, quelques mesures à l'appui de ses promesses. Il organisa donc un gouvernement provisoire, voulut que ce gouvernement administrât le pays conformément à la constitution de 1797, et jusqu'au moment où l'on conviendrait des modifications que l'opinion publique, l'utilité générale et l'esprit de la constitution de 1 576 pourraient réclamer ; que le gouvernement formât deux collèges, comme aux temps anciens, et restât en fonction jusqu'au 1" janvier i8i5, époque où les collèges et les conseils se réuniraient, aux termes de la constitution : considérant, disait le préambule de l'ordonnance , que les forces britanniques ont enlevé Gênes aux Français, et qu'il importe de pourvoir sans délai au maintien de la tranquillité publique et à l'administration générale des afïbires ; considérant que le désir unanime de la nation génoise paraît être de retourner a ce gouvernement antique, a qui elle
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<îut tant de siècles de liberté, de bonheur et d'indépendance ; considérant enfin que toutes les pensées, tous les etTorts des princes confédérés ne tendent qu'à rétablir chacun dans ses anciens droits et privilèges : voulons que le vœu manifesté par le peuple génois soit accompli, conformément aux principes proclamés par les puissances confédérées. En conséquence , nous appelons a. la tête du gouvernement provisoire : Jérôme Serra, président, François- Antoine Daguino, Hippoljte Durazzo, Charles Pico, Paul- Jérôme Pallavicini, Augustin Fieschi, Joseph Negrotto, Jean Quartara , Dominique Demarini , Luc Solari, André Deferrari, Augustin Pareto et Crini aldo Oldoini.
D'après ce langage, les Génois ne devaient-ils pas espérer de conserver leur nom antique et l'indépendance de leur patrie? Et s'il se fût trouvé un homme qui eut déduit des paroles de Bentink cette conséquence : que Gênes ferait bientôt partie des états du roi de Sardaigne; cet homme, assurément, eût été réputé fou plutôt que mauvais logicien. Mais Castelreagh prétexta je ne sais quel droit de conquête et l'utilité de la coalition ; c'était là précisément la formule des sénatus-consultes de Napoléon. Il était bien de renverser Buonaparte ; il eût été mieux de ne pas l'imiter.
L'Italie entière était enlevée à Napoléon; il ne
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restait plus à soumettre que la partie située entre le Mincio , le Pò et les Alpes ; mais le sort de ceaf provinces devait être décidé sur les rives de la Seine et non sur celles du Pô. Déjà circulaient des bruits sinistres. On sut bientôt positivement que les confédérés , à la tête de toutes les forces de l'Europe, étaient entrés victorieusement à Paris; dédommagement accordé par le maitre du ciel et de la terre , pour les conquêtes de Turin , de INaples, de Vienne, de Berlin et de Moscou. On ajoutait que Napoléon errait avec les débris de son armée dans les plaines de Champagne. La renommée annonçait d'heure en heure de nouvelles merveilles. Jamais plus grands événemens n'avaient eu lieu depuis les victoires de Scipion sur Annibal, de Bélisaire sur Totila, de Charles Martel sur les Sarrasins, de Subieski sur les Turcs. On apprit enfin que les Bourbons étaient rappelés en France; que Napoléon, resserré dans Fontainebleau, renonçait à l'empire • avait dit adieu à sa vieille armée, et acceptait comme dernier asile l'humble rocher de l'ile d'Elbe. Les contemporains ont vu ces choses , le souvenir en est encore présent à leur pensée ; il devient doue superflu de les leur raconter. En tracer un tableau digne de la postérité n'est pas au pouvoir de l'él quence; et je connais trop l'insuflisance de ma plume et les bornes étroites de mon esprit, pour entreprendre une tache si fort au-
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dessus de mes moyens. Je dirai seulement que le succès des armes surpassa les espérances ; qu'on oublia, dans la prospérité, une partie des promesses que la crainte avait fait faire , et que les nécessités du moment ne furent point généralement appréciées. Quoi qu'il en soit, l'Europe fut délivrée du joug d'un seul homme et du despotisme militaire. Que le lecteur jette un coup d'œil en arrière; qu'il repasse dans sa mémoire les événemens rapportés dans cet ouvrage ; il éprouvera un mélange confus d'admiration, de terreur, de compassion, de douleur et de satisfaction tout ensemble. Il y verra le massacre des hommes, le dérèglement des opinions, le bouleversement de la société , les abus de la force, les outrages à la justice , la persécution de l'innocence , les caresses prodiguées à la malveillance, les châtimens réservés a la probité, la licence usurpant le nom de la liberté, la barbarie celui de l'humanité , la politique celui de la reliî^ion; au milieu de tout cela de grandes vertus civiques, mais rares; de beaux exemples, mais décriés; une haute valeur militaire, mais au profit de la tyrannie; l'Europe, enfin, devenue méprisable à ses propres yeux. L'expérience sera-t-elle une leçon pour l'Europe? On pourrait en douter, en la voyant persister, jusqu'à un certain point, dans les habitudes de Napoléon. L'ambition est chez les gouvernans; elle tourmente les gouver-
lies, et il est douteux qu'on puisse allier la liberté avec le pouvoir. De nos malheurs toutefois , et des souvenirs de l'histoire , retirons cette leçon utile, que tout sujet qui, ainsi que l'a fait Buonaparte, se rend maître de sa patrie pour l'asservir , périt par le fer ou est écrasé par la force.
Aussitôt qu'on eut appris en Italie l'entrée des confédérés à Paris, et l'abdication de Buonaparte, Eugène pensa qu'il devait assurer le sort des Français sous son commandement. Les Bourbons se trouvant réintégrés dans leurs droits eu France, il ne convenait pas non plus qu'une armée française combattit contre eux. D'un autre côté, en se montrant favorable aux Bourbons et aux alliés, le vice-roi songeait à ménager ses propres intérêts. 11 sortit donc de Mantoue et vint s'aboucher avec Bellegarde. Les deux généraux étaient accompagnés d'un petit nombre d'officiers. Il fut convenu que les hostilités seraient suspendues pendant huit jours; que les troupes françaises faisant partie de l'armée d'Italie, repasseraient sur-le-champ les Alpes pour retourner en France; que les forteresses d'Osopo, de Palma-Nova , de Legnago , et la ville de Venise , seraient remises aux confédérés ; que les troupes italiennes conserveraient leurs positions actuelles ; que des députés du royaume pourraient se rendre auprès des puissances alliées ; que , dans le cas où les négociations ne seraient point heureuses , les hostilités ne recommenceraient
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que quinze jours après la dëclaratioa officielle des puissances. Cette convention fut passée à Schiarino-Rizzino , le i6 avril. On peut dire que c'était le dernier coup porté au royaume d'Italie; et le départ des Français établissait entre les Italiens et les Allemands une telle disproportion de forces, que l'article qui accordait un délai de quinze joui's pour la reprise des hostilités , était une dérision Lien plus qu'une garantie.
Le moment de se séparer était venu pour ces vieux compagnons d'armes. En disant adieu aux soldats italiens, les soldats français leur pressaient la main avec émotion, les embrassaient en pleurant, leur souhaitaient un meilleur sort, les assuraient que le plus malheureux instant de leur vie était celui où il fallait les quitter. Venez en France avec nous, disaient-ils, venez partager nos modestes asiles ; nous nous rappellerons les premiers temps de notre amitié, les batailles où nous nous sommes trouvés ensemble , la gloire que nous avons acquise sous les mêmes drapeaux. L'Italie ne sera pas là; mais tout vous semblera l'Italie. Vous trouverez en nous la même affection , la même cordialité; nous acquitterons, selon nos faibles moyens, la dette de la France envers vous. C'était ainsi que les soldats français cherchaient à consoler leurs compagnons d'Italie. Allez, soyez contens, leur répondaient ces derniers; allez, soyez heureux. Notre mutuelle amitié, le souvenir de nos
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exploits commuDS nous uniront toujours , maigre les Alpes qui vont mettre entre nous leur barrière. Nous perdons une patrie ; mais vous cqqservez la vôtre ; mais vous penserez à nous , et cette ide'e nous soutiendra dans nos peines. L'amitié s'accroit toujours en raison du malheur, c'està-dire que la notre pour vous est immense. Nous verrons ce qu'il nous reste à faire, en ce moment suprême, pour notre honneur personnel, et la gloire du drapeau d'Italie; mais croyez, mais soyez bien certains que nous ne démentirons point dans les revers ce courage que vous nous avez vu dans les combats. Privés de patrie, nous espérons du moins prouver au monde que nous méritions d'en avoir une. Hélas ! que nous importaient à pous , Eugène et Napoléon ? Nous avons adopté leur gloire, chéri leurs bienfaits, épousé leur malheur ; mais l'Italie seule était l'objet constant de nos efforts et de nos sacrifices. Puissent les larmes que nous répandons sur cette mère chérie devenir pour nous , dans la postérité, un titre à la recommandation de tous les esprits généreux !
Les Français partirent, prenant leur route par le mont Cenis et le col de Tende. Leurs emblèmes disparurent bientôt dans toute l'Italie. Ce qu'il était impossible d'y effacer , c'étaient les souvenirs de vingt années ; c'était à la fois le bien que la France y avait opéré, et le mal dont quelques Français l'avaient rendue la victime; c'était la
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fusion des mœurs , les alliances contractées, le mélange des intérêts, la faveur accordée aux sciences, l'àitiélioration de l'ordre judiciaire, la sûreté rendue aux grands chemins, de vastes routes percées au travers de rochers réputés inaccessibles , de magnifiques palais nouvellement bâtis, des temples somptueux enfin terminés , l'activité imprimée à tous les esprits , l'état florissant du commerce , les immenses progrès de l'agriculture, la valeur déployée dans un si grand nombre de batailles; c'était encore, il faut bien le dire, l'éveil donné à toutes les ambitions , la présomption et l'arrogance du langage , l'inquiétude populaire , l'énormité des impôts, le raffinement de la perception , la corruption de l'idiome , et l'amour de la guerre. Les Français avaient quitté l'Italie; mais on apercevait en tous lieux leurs vestiges. Entre la bataille de Montenotte et la convention de Schiarino-Rizzino, il ne s'écoula que vingt années; mais il faut les compter pour des siècles , et le souvenir . n'en périra qu'avec le monde.
Son traité conclu avec l'Autriche, le vice-roi ne songeait plus qu'à se retirer à la cour du roi de Bavière , dont il avait épousé la fille , quand on reçut la nouvelle, vraie ou supposée , que l'empereur Alexandre était disposé à reconnaître Eugène, roi d'Italie, si le peuple en formait la demande. L'espoir d'Eugène se réveilla ; on se mit sur-le-champ k travailler les esprits , en commençant par l'ar-
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mée , qui se trouvait alors concentrée à Mantoue. Les opinions se partagèrent pour ou contre ; mais c'était à Milan surtout, la capitale du royaume, que la question devait s'agiter et se résoudre. Trois partis existaient à cette époque dans le royaume : l'un voulait le retour de la domination autrichienne, avec peu ou point de changemens dans l'ancien système; l'autre penchait pour l'indépendance avec le prince Eugène en qualité de roi ; le troisième enfin voulait l'indépendance avec un roi d'un autre sang, fut-il de la maison d'Autriche. Ce dernier parti était le plus nombreux. Le vice-roi, en cela fort peu sage, avait chargé le comte Mejean de se rendre à Milan , et d'intéresser en sa faveur les membres les plus influens du gouvernement. Le directeur des postes Darnay, personnage peu agréable au peuple, se donnait aussi beaucoup de mouvement à cet égard. Ce qui devait encore contribuer à faire échouer l'entreprise, c'était l'appui que lui prêtaient, à l'instigation de Mejean , ou par inclination personnelle, ceux que l'on désignait sous le nom de Transpadani ) ou Estensi y tous de Bologne , de Ravenne , mais principalement de Modène et de Reggio; tous mal vus des Milanais, qui avaient cru remarqu/er chez ces individus beaucoup trop de prétentions dans la direction des affaires publiques : enfin , Melzi lui-même s'était déclaré pour le vice-roi, et fit la proposition en plein sénat.
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De grands dëbals s'élevèrent, surtout relativement h Eugène. Paradisi, Oriani, et d'autres Estensi , personnages d'une réputation depuis long-temps établie, d'un profond savoir et de grande autorité, plaidèrent la cause du prince avec chaleur. Dans les changemens politiques, disaient -ils, il faut demander le moins, si l'on veut obtenir quelque chose. La domination d'Eugène est établie dans le royaume , reconnue des puissances de l'Europe; il ne s'agit plus maintenant que de rendre cette domination indépendante de la France ; c'est là ro])jet de la délibération qui nous occupe , et cette délibération ne peut présenter aucune difficulté importante. Napoléon déchu , l'indépendance naît d'elle-même , et il y aurait au moins de la simplicité à croire qu'Eugène sera influencé par les Bourbons , comme il l'était par Napoléon , surtout si le Piémont , bientôt rendu, selon les apparences, aux princes de Savoie, pose une barrière entre la France et le royaume d'Italie. L'indépendance sous Eugène n'est donc pas seulement une certitude; elle es{ encore une nécessité. Ces réflexions naissent de la nature des choses , et les nouvelles de Paris les justifient. Demanderez-vous un autre prince ? Qui vous répond qu'on vous l'accordera ? Dans une affaire d'un si haut intérêt, les alliés placeront plutôt leur confiance dans un homme qu'ils connaissent, que dans tel autre qui ne leur sera pas
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connu. A la sortie de bouleversemens effroyables , quand Tordre est à peine rétabli en Europe, espérez-vous qu'un prince qui n'aura point donné de garanties de son caractère , soit placé au gouvernement de ce royaume encore divisé d'opinions, et auquel sa position géographique ajoute tant d'importance ? On parle d'appeler un prince autrichien ! Que nos adversaires y fassent bien attention ; que ceux-là surtout qui parlent d'indépendance et de liberté , réfléchissent au sort qu'ils se préparent. Quoi ! c'est d'un prince autrichien qu'ils attendent l'indépendance î d'un prince autrichien, parent de l'ancien souverain de ce pays, imbu des maximes du pouvoir absolu, nécessairement sous la tutelle de Vienne , et fantôme de monarque à Milan ! Soldats autrichiens pour sa garde, soldats autrichiens sur nos frontières , soldats autrichiens qui nous menacent en ce moment, et partout des soldats autrichiens. Ils connaissent nos contrées , c'est pour cela qu'ils les convoitent. A défaut de raisons, ils ne manqueront pas de prétextes ; un déluge d'Allemands sera toujours prêt à fondre sur nous, dès que nous n'aurons pas obéi ponctuellement et avec soumission aux ordres de Vienne. Toujours craintifs, nous né serons jamais indépendans. A qui les partisans de l'Autriche s'adresseront-ils au besoin ? à qui demanderont-ils des secours? à l'avare Angleterre, peut-être, qui trafique de tout ? aux princes abso-
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lus d'Europe, qui redoutent une constitution plus qu'une armée ? à la France aii'aiblie, qui ne veut faire la guerre qu'avec Napole'on , et qui ne peut plus la faire avec lui ? Autour du prince autrichien vont se grouper tous les amis de l'ancien régime, tous les fauteurs du pouvoir absolu, les mécontens de toutes les espèces : eh bien ! les intérêts nouveaux, la liberté naissante, les résultats de vingt années, pourront -ils subsister au milieu d'élémens si contraires ? Nous le demandons à tous les hommes éclairés. Qui sera Tennemi naturel , et, pour ainsi dire, nécessaire de l'indépendance et de la liberté du royaume ? L'Autriche assurément. Qui peut protéger l'indépendance et la liberté contre l'ambition étrangère ? Sans doute des soldats et des armes? Maintenant, qui osera prétendre qu'un prince autrichien prendra les armes contre lAutriche ! Un prince de cette maison ne peut apporter au milieu de nous que la dépendance , l'esclavage, la discorde et le trouble; notre souverain serait à Vienne, et non pas à Milan. Avec Eugène, toutes les voies s'aplanissent; avec un prince étranger, qui ne serait pas autrichien, beaucoup de difïicultés s'élèvent ; avec un prince de la maison d'Autriche, beaucoup de difficultés disparaissent ; mais la servitude est inévitable. Rapportons-nous-en donc aux vertus d'Eugène , à son amour pour le royaume, à la connaissance que nous avons de son caractère , aux heureux présage^^
qui nous viennent de Paris. Il y aurait folie à ne pas saisir l'unique lumière que nous pre'sente la fortune, au milieu de l'obscurité profonde qui nous environne. S'il en est qui veuillent s'aventurer sans fil dans un labyrinthe , sans boussole sur la mer, sans flambeau dans les ténèbres, que ceux-là s'y exposent; \g?> Estensi n'y consentiront pas, persuadés qu'ils sont qu'on ne méprise jamais en vain la fortune.
Le parti contraire combattit fortement ce langage. Entre beaucoup d'autres Milanais de réputation, de fortune et de haute naissance, on y remarquait les sénateurs Guicciardi et Castiglioni : ce dernier surtout , qui procédait avec beaucoup de chaleur dans ces affaires, se plaignait amèrement des Estensi.
Nous ne comprenons pas, disaient-ils, qu'on puisse espérer l'indépendance et la liberté sous Eugène. L'Autriche exercerait sur lui plus d'influence que sur tout autre prince, fut-ce un prince autrichien. Sans parenté, sans rapports avec aucune puissance considérable d'Europe , le besoin de sa conservation personnelle l'obligerait à chercher des appuis partout où il en trouverait, et l'Autriche seule pourrait lui en ofl*rir, parce qu'elle deviendrait, en raison du voisinage et de la prépondérance des forces, l'unique objet de son espérance et de ses craintes. Nos adversaires supposent-ils dans Eugène assez d'élévation d'esprit
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pour en agir autrement? Nous re'pondrons d'ahord que les princes^ quand il s'agit de soumettre les peuples, sont assez indifférens sur le choix des moyens, et qu'ils s'arrêtent ordinairement aux plus efficaces, quels qu'ils soient, sans croire pour cela déroger à leur dignité. Mais où sont les preuves de la grandeur d'âme d'Eugène? Serait-ce la remise, par lui faite à Bellegarde, de la moitié du royaume? ses conférences avec ce général autrichien, conférences dont on a deviné le secret, malgré le mystère qui les environne? serait-ce la spoliation du château royal de Milan? seraient-ce les récompenses promises pour l'exécution de cet odieux et fatal complot? ses liaisons avec Mejean et Darnay, envoyés ici pour suborner les esprits ; Mejean et Darnay, prôneurs opiniâtres de la tyrannie, diffamateurs acharnés des hommes les plus recommandables , les plus nobles et les plus généreux du royaume? Verrez-vous les preuves de la grandeur d'âme d'Eugène dans le mépris qu'il fait des soldats italiens, accourus à sa voix sous les drapeaux , et dont il n'était que le capitaine salarié ; lui , jeune imberbe , qui ne porte d'autre nom que celui qu'il tient d'un homme détesté? La verrez-vous dans la faveur qu'il accorde aux espions dont il nous entoure? dans l'exil des meilleurs citoyens ? dans l'arrogance de son langage et de ses écrits? Disposé par caractère à embrasser le parti le moins honorable , il le
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prendrait encore par ne'cessite'. Il n'est donc pas douteux que le royaume , sous Eugène , dépendrait de l'Autriclie plus que sous un prince autrichien, et ce serait surtout alors que les ordres partiraient de Vienne , et non de Milan. Ses humbles déférences envers Bellegarde, la remise de nos forteresses , le départ de députés pour le camp de Fempereur François et pour Paris ; tout l'annonce; jusqu'à la proposition qui est faite en ce moment au sénat. On parle d'un prince autrichien; la nécessité seule devrait nous le faire accepter sans doute ; mais enfin la Toscane a vécu long-temps heureuse et indépendante sous un prince de cette maison. Ils accordent difficilement une constitution libérale? Qui le conteste? Mais ils l'observent fidèlement, du moins, quand ils l'ont accordée. Certes, il n'en est pas ainsi des élèves de Napoléon; Prompts à jurer, prompts à trahir, ils ne gardent leurs promesses qu'autant que leur intérêt l'exige. Remarquez bien que c'est un Prina, un Paradisi qu'on se propose de déléguer au nom du royaume; Prina, cet ami si tendre de la liberté; Paradisi, qui affronterait tous les périls plutôt qu'un regard de l'Autriche, et qui a d'excellentes raisons pour le faire. Voilà les messagers de notre indépendance ! voilà les défenseurs de notre liberté î
Du reste, continuaient les antagonistes d'Eugène, dans les circonstances extraordinaires, comme celles où nous nous trouvons, ce sont les
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peuples et non pas les factions qu'il faut consulter. Qui osera déclarer ici que les Italiens veulent Eugène pour leur monarque ? Seraient-ce les soldats , qui le haïssent? les citoyens, qui ne sauraient l'aimer? Demander Eugène serait réputé l'œuvre d'un parti, jamais le vœu de la nation ; et les alliés n'ignorentpastellement l'esprit publicdu royaume, qu'ils ne sachent ce que tout le monde peut savoir. La noblesse milanaise, sans exception, est opposée à Eugène, et prétend à l'indépendance. Ces sentiniens sont ceux du peuple lui-même qui s'agite autour de ce palais, et pousse des cris menacans au seul bruit de la confirmation d'Eugène, et par la crainte de voir se prolonger, sinon la domination de la France, au moins le régime introduit par les Français. Les confédérés font une guerre magnanime ; leurs motifs sont aussi nobles que leurs désirs , et les circonstances présentes sont sans exemple dans l'histoire. Faites entendre aux rois alliés, non le vœ^u d'une faction , mais l'expression de la volonté générale ; proposez-leur une résolution grande et digne de vous , au lieu de leur demander un avorton de prince, docile élève d'un tyran; demandez-leur une liberté généreuse, au lieu du régime de l'espionnage et des cachots, votre voix sera entendue. Voilà ce que veulent les Italiens, ce que veulent les puissances confédérées, ce que veut le ciel lui-même qui n'a pas soulevé l'univers pour que Napoléon Buonaparte
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continue de re'gner en Italie sous le nom d'Eugène Beauhartiais. Non , s'écriaient les orateurs , nous ne voulons point d'Eugène, nous ne voulons ni de Prina, ni de Mejcan, ni de Darnay. Ce que nous voulons , c'est un prince allié à quelque grande puissance d'Europe, et qui se maintienne autrement que par des concessions et des flatteries; un prince qui promette la liberté, dans l'intention de la maintenir, et non avec le projet de rétouiï'er; un prince qui sache apprécier la noblesse de ce royaume, la générosité de ceux qui l'habitent, la hauteur des destinées qui l'attendent, lui et les sujets qu'il devra gouverner. Assez et trop long-temps nous avons obéi à la France ; assez et trop long-temps nous avons subi les caprices des subalternes de Napoléon. Le monde entier est dans l'attente; une ère nouvelle se prépare; embrassons un autre avenir; tant de souffrances ont légitimé nos droits au bonheur.
A la suite de la délibération , le sénat rendit un décret portant que trois députés seraient envoyés auprès des puissances pour les supplier de faire cesser les hostilités, et d'accorder au royaume d'Italie l'indépendance qui lui avait été promise, garantie même par les traités. Le sénat devait en même temps, par l'organe de sa députation, protester de son admiration pour les vertus du viceroi, et de sa reconnaissance pour la sagesse do son gouvernement.
Aussitôt que la délibération du sénat fut connue, le parti contraire au vice-roi organisa un soulèvement. On vit entrer dans ce dessein les principaux généraux de l'armée, les maisons les plus considérables de Milan, Albert Litta le premier, qui avait constamment repoussé les caresses de Napoléon, et refusé de servir sous son règne; préférant une retraite obscure, mais honorable, à des fonctions brillantes , mais honteuses. Les négocians les plus riches, les savans et les hommes de lettres les plus courageux, se réunirent aussi aux mécontens. Le mot d'indépendance était dans toutes les bouclies ; l'amour de la liberté enflammait tous les cœurs. Jamais peuple dans ses mou-, vemens politiques, à aucune époque, au milieu des circonstances les plus importantes, ne déploya plus d'ardeur, plus d'unanimité que les Italiens en ce moment. Leur but était d'obtenir la convocation des collèges électoraux. Un jour, c'était le 20 avril, que le sénat se trouvait réuni au lieu ordinaire de ses séances, une foule immense se porta, en poussant de grands cris, sous les murs du palais. Le ciel était couv^ert d'épais nuages, la pluie commençait à tomber, tout prenait un aspect sinistre. Le rassemblement se composait de toutes les classes; peuple, nobles, artisans, pauvres et riches. On remarquait, entre tous, Frédéric Gonfalonieri, les deux frères Cicogna, Jacques Ciani, Frédéric Fagnani, Bénigne Bossi,
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les comtes . Sylva , Serbelloni , Duriiii et Castigliooi. Les daines eiles-mèmes, et les plus distÌDo;uees, telles que madame de Capitaai, la marquise Opizzomi, et beaucoup d'autres, prenaient part au mouvement, et criaient : Pairie! indépendance! point d'Eugène! point de Français! Tout ce monde était animé de l'amour du bien ; l'idée du mal n'était même venue à personne. Mais il arriva ce qui arrive ordinairement en pareil cas ; c'est que le rassemblement se grossit bientôt de certains hommes malveillans, soit de Milan, soit de la campagne , et qui avaient à cœur toute autre chose que T indépendance. On ne rencontrait que placards ainsi conçus : l'JEspagne et T Allemagne ont secoué le joug des Français; Italiens! imitez cet exemple! La voix de Gonfalonieri dominait toutes les autres : u Nous voulons les collèges électoraux, s'écriait-il, nous ne voulons point d'Eugène. » Les sénateurs , partisans du prince, prirent la fuite; l'assemblée se sépara. Le peuple furieux se précipita dans le lieu des séances , ayant à sa tête le comte Gonfalonieri; tout fut brisé, mis en pièces. Quelques hommes pei^dus, mêlés dans la foule, firent entendre ce cri : Melzi! Melzi! et déjà la populace se mettait en chemin pour commettre une action criminelle, lorsqu'un des amis de Melzi se mit à crier de sou côté : Prina! Prina ! Celui-ci était plus détesté que l'autre ; on court le saisir à son domicile; il est frappé u
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coups de bâton, massacre, et son cadavre long-temps expose' aux outrages des meurtriers. On chercha Mejean et Darnaj; ils avaient disparu. Après le meurtre , les frénétiques voulaient se livrer au pillage; déjà les maisons étaient désignées, les portes rompues, les appartemens envahis; le riche Milan touchait à sa ruine, lorsque les propriétaires et les négocians appelèrent la garde nationale qui comprima les assassins et préserva la cité.
Le vice-roi apprit à Mantoue l'insurrection de Milan; il en conçut de l'humeur, et livra la forteresse aux Autrichiens; action condamnable, que la postérité reprochera éternellement à Eugène. Les hommes justes et vraiment généreux ne consultent point le dépit; Mantoue d'ailleurs n'appartenait point à Eugène, c'était la propriété des Italiens. Misérable dénouement du règne des Napoléonides! Buonaparte stipulait tout pour lui, rien pour les siens à Fontainebleau; Eugène Beauharnais avant son départ, non seulement ne stipula rien pour les siens, mais leur fit tout le mal qu'il fut en son pouvoir de leur faire. Il partit de Mantoue pour la Bavière, emportant avec lui les trésors amassés en Italie. Peu s'en fallut que le souvenir de HofFer ne le fit tuer à son passage par le Tyrol ; nouveau coup de la Providence qui poursuivait partout la famille de Napoléon.
Les collèges électoraux se réunirent, et nommèrent une régence. Celle-ci décréta que les puis-
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sances alliées seraient prîe'es de confirmer l'indépendance politique du royaume, et de lui donner une constitution libérale , sous un prince autrichien, mais indépendant. Fè de Brescia, Gonfalonieri , Ciani , Litta , Ballabio , Somaglia de Milan, Sommi de Crema et Beccaria de Pavie, obtinrent audience de Tempereur François à Paris. Leur requête présentée , le monarque répondit : Que lui-même il était Italien ; que la Lombardie avait été conquise par ses armes, et qu'il transmettrait ses ordres à Milan. Les Autrichiens entrèrent dans cette ville le 28 avril ; Bellegarde en prit possession, au nom de l'Autriche, le 23 mai; le royaume d'Italie n'existe plus.
Gênes était toujours au pouvoir de l'Angleterre. Les Génois espéraient voir se relever leur antique république ; ils s'en reposaient a cet égard sur les promesses des alliés et les démonstrations de Bentink : le congrès de Vienne déclare que Gênes appartenait désormais au roi de Sardaigne.
A cette nouvelle, le gouvernement provisoire adressa au peuple la proclamation suivante :
(( Informés que le congrès de Vienne a disposé (( de notre patrie en faveur de sa majesté le roi « de Sardaigne; résolus, d'une part, à ne point « porter atteinte à ses droits imprescriptibles; de « l'antre , à ne point user d'une résistance inutile <( et funeste; nous déposons une autorité que nous
« tenions de la confiance de la nation , et du con- « sentement des principales cours de l'Europe.
(( Tout ce qu'un gouvernement, qui n'a pour (c lui que la justice et la raison, peut tenter pour le (( maintien des droits et la réhabilitation de ses peu- (( pies, nous l'avons entrepris sans réserve, sans hésite tation; notre conscience nous le dit, et les puiser sances les plus éloignées en rendraient au besoin (( témoignage. 11 ne nous reste plus aujourd'hui a qu'à recommander aux autorités municipales , (( administratives et judiciaires, de continuer à « bien remplir leur devoir; au gouvernement qui f( va nous succéder, de prendre soin de l'armée «dont nous avions commencé l'organisation, et « des employés qui nous ont secondés avec loyauté ; (( a tous les peuples du Génovésat, d'observer le (( calme, première garantie de leur bonheur. En (( retournant de la vie publique a la vie privée, « nous conservons un sentiment profond de re- (f connaissance pour l'illustre général qui connut f< les limites de la victoire, et une confiance en- « tière dans la bonté divine, qui n'abandonnera «jamais les Génois. »
Telles furent les dernières protestations , les dernières plaintes et les derniers accens de l'innocente Gènes. Le jour suivant, Jean Dalrymple, commandant militaire pour le roi George, en prit le gouvernement, qu'il remit peu de temps après aux délégués du roi Victor Emjnanucl.
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C'est ainsi que l'Italie, après vingt ans de tribulations et de massacres, plus funestes pour elle que dix tremblemens de terre et mille éruptions volcaniques, se vit replacée à peu près dans son état primitif. Victor Emmanuel rentra en Piémont, François en Lombardie, Ferdinand en Toscane, Pie vu à Rome. Parme passa, de la domination des Bourbons , à celle des Autrichiens. Joachim conserva le royaume de Naples, qu'il devait bientôt perdre. Suppression générale des républiques italiennes ; des écrivains subtils ont même trouvé que la légitimité ne pouvait pas exister au pluriel. L'humble Saint-Marin lui seul fut maintenu. L'exiguité de son territoire, la pauvreté de ses habitans le mirent à l'abri de toutes les ambitions, et son salut ne fut peut-être qu'un reste d'imitation du système de Buonaparte. Venise fut donnée a l'empereur François; Gênes au roi Victor. Le gouvernement de François, ceux de Victor , de Ferdinand et de Pie vu s'annoncèrent par la douceur; peut-être seulement ne se firentils pas une idée juste des changemens extrêmes qui s'étaient opérés dans l'esprit et le cœur des hommes, depuis tant d'années, et après de si grands événemens. On a dit qu'il s'agissait ici d'une maladie morale des esprits; raison de plus pour la combattre par des remèdes appropriés. La postérité jugera si les écarts qui eurent lieu par la suite doivent être attribués aux malades, ou a ceux
qui se trouvaient charges du soin de les guérir. Louanges éternelles à vous, Joseph et Léopold, princes magnanimes, qui voulûtes consoler les hommes par des améliorations politiques, et non les efïrayer par la puissance de vos armes ! En nous adressant ici aux princes italiens, nous n'entendons point leur indiquer les constitutions de l'Angleterre, de la France ou de l'Espagne; elles ne conviennent sous aucun rapport à l'Italie. Ce que nous leur proposons, ce sont des réformes, d'où sortiraient, pour le calme et le bonheur de la péninsule, des institutions spéciales, basées sur le caractère des peuples qui l'habitent, et dont les premiers élémens se trouvent déjà dans les gouvernemens anciens de l'Italie, et dans quelques uns de ceux que nous y avons encore vus; réformes dont l'exécution est aussi facile que les résultats en seraient féconds et avantageux. Nous dirons plus : la noblesse existe en Europe; elle est indestructible. Il faut donc en tenir compte comme d'un élément nécessaire dans une organisation sociale qui tendrait à la liberté, et lui accorder, comme à corps constitué , la portion de pouvoir politique qui lui convient , pour qu'elle soit satisfaite, et ne songe pas à empiéter sur les autres pouvoirs de la société. Cela fait, il devient nécessaire de lui refuser toute espèce de participation au pouvoir populaire , organisé , en ce qui regarde Fllalie, suivant les formes anciennes, mais
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sagement et prudemment entendues, non à la manière des modernes , qui ne saurait y être bonne. La division entre la noblesse et le peuple est dans la nature même des choses, et doit exister dans la loi politique. C'est là une condition rigoureuse , soit pour la liberté , soit pour la tranquillité de l'ëtat. Rien ne leur est plus contraire en effet qu'une noblesse , pour ainsi dire , sans racines , et un pouvoir populaire composé de comtes et de marquis. Ces principes sont vrais, et peuvent recevoir leur application dans les monarchies aussi bien que dans les républiques. La chimère de l'égalité politique a fait en Europe plus de mal à la liberté que tous ses ennemis réunis. L'égalité doit exister dans la loi civile, non dans la loi politique. En fait d'organisation sociale, les principes abstraits et absolus ne sont que des points de doctrine qui ne sauraient être réduits en pratique sans modification ; les passions ne les reconnaissent pas, et produisent chez l'homme, dont elles sont la partie active, des mouveraens désordonnés qu'il est indispensable de maîtriser. Ces principes sont en économie politique, ce que les principes géométriques sont en mécanique; les passions représentent le frottement et d'autres causes dépendantes de la nature de la matière. Or, comme il faut avoir égard à la puissance du frottement dans la composition des machines; de même il faut calculer celle des passions dans l'organisa^
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lion de la société. Le résultat que l'on veut obtenir, c'est la liberté; nous voulons dire l'exécution exacte et ponctuelle de la loi civile égale pour tous, et une protection égale, de la part des pouvoirs sociaux , pour chaque membre de la cité , tant à l'égard des personnes qu'à l'égard des propriétés. Pourvu qu'on arrive à cette fîn , tous les moyens sont bons, et ces moyens peuvent varier suivant la différence des nations. Qui parviendrait à bien résoudre ce problème : A quelle partie de Végalite' politique doit-on renoncer pour mieux assurer la liberté et V égalité civile? jusques à quel point doit'On j renoncer? celui-là, dis -je, rendrait un grand service à l'humanité. Mais laissons à de plus habiles que nous, le soin de développer cette question d'économie politique.
Ici se termine la tâche pénible que nous avons entreprise, par déférence envers les autres, bien plus que par volonté personnelle ; ici nous déposons la plume, et nous rendons à nos esprits fatigués le repos dont ils ont tant besoin.