‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 101 sur 177 · LIVRE SEI>flfeMB · texte numérisé non relu

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accusaient l'incapacité du marquis, les autres sa trahison. Charles fut magnanime : il écrivit à son général malheureux qu’il ne le rendait pas responsable des hasards de la fortune, et, pour l’encourager autant que pour le consoler, il lui envoya l’ordre de la Jarretière. C’était agir en ami plus qu’en roi. Il n’est pas d’une bonne politique de rompre tout équilibre entre les services et les récompenses. La légèreté, si ce n’est l’incapacité, ne doit pas se payer de la même monnaie que la gloire.

Ce beau succès du colonel Jones accéléra Cromwell, qui mit à la voile le 13 août. Il allait en Irlande pour y être le représentant de la république et du protestantisme, pour y grandir encore au milieu des victoires. Arrivé à Dublin avec trente-deux vaisseaux, il fut rejoint par Ireton, que l’orage poussa de la route de Munster sur la capitale, et qui amena ainsi à Cromwell soixante navires chargés de troupes et de munitions. Après quelques jours de repos et la jonction des différents corps, Cromwell fit la revue de son armée, qui montait à dix-sept mille hommes.

Il assiégea d’abord Tredagh. Cette ville avait quatre mille hommes de garnison, et le gouverneur était le vaillant sir Arthur Ashton. Cromwell voulait frapper fort son premier coup et tout soumettre auprès et au loin. Il espérait ricocher sur l’Irlande par la cruauté qui ferait la terreur, comme le bruit fait l’écho. Sir Arthur Ashton, qui avait perdu une jambe dans la guerre et dont la bravoure était célèbre, n’était pas homme à se laisser intimider aux sommations de Cromwell. Le lord lieutenant, ne pouvant réussir par la diplomatie, réussit par l’assaut. Il entra l’un des premiers à travers la brèche avec ses vétérans. Le combat, qui avait commencé sur les remparts, continua dans les rues. - Pas de quartier » était l’ordre de Cromwell, et cet ordre fut exécuté ponctuellement. Le carnage fut universel; il dura trois jours; les soldats égorgèrent plus de mille habitants, après avoir tué à peu près toute la garnison. Le vieux et intrépide sir Arthur .\shton fut criblé de blessures et resta gisant sur le pavé. ,11 était tombé en héros, l’épée h la main. Les puritains de Cromwell s’empressèrent de le dépouiller, et ils eurent une déception. Iis cherchaient dans la

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jambe artificielle de sir Arthur une jambe d’or; ils ne trouvèrent qu’une jambe de bois. Le sang ruisselait dans les carrefours et y formait des rigoles comme l'eau de la pluie après un ouragan. « Il ne s’est sauvé qu!un seul officier ennemi, >• mandait Cromwell à William Lentliall. « Nous sommes maîtres de Treçah, écrivait de son côté Hugh Peters à l’ün de ses amis de Londres. On y a massacré plus de trois mille cinq cents Irlandais. Ashton, le gouverneur, est au nombre des morts. On n’a épargné personne. Je sors de la grande église où je viens de rendre grâces à Dieu. »

Le lord lieutenant ne s’écartajpas de ce système infernal : sommer d’abord une garnison, puis à la moindre résistance tout passer par les armes. Il s’empara de Vexford, de Trim, de Dundalk, de Carrick, de Dungarvon, de Clonmel. Il se préparait au siège de Waterford, lorsqu’au mois de février, il fut rappelé en Angleterre. Il ne se pressa'pas, remit la conduite de la guerre à son gendre Ireton, parcourut le Munster et les places qu’il avait réduites, établit partout l’administration et les tribunaux que les circonstances comportaient, puis, ces devoirs accomplis, il s’embarqua pour Bristol, où l’attendaient les acclamations de l’Angleterre. Du mois d’août 1649 au mois de juin 1640, il avait versé le sang à flots en forban, et organisé la conquête en législateur.

Il était sans scrupule. Il écrivait à son ami lord Wharton, qui en avait eu sur la mort du roi et sur d’autres violences ; « Milord et cher ami, ne vous offensez pas de la manière dont Dieu agit; peut-être n’y en avait-il pas d’autre. Le Seigneur a témoigné qu’il approuvait et acceptait ce zèle... Chez vous, il y a difficulté, embarras; chez moi, il y a sûreté, contentement, sagesse; chez vous, doute, obscurité; chez.moi, satisfaction. »

n y avait chez lui satisfaction même de sa conduite en Irlande; il y avait même satisfaction dans le peuple d'Angleterre. •• Cromwell, dit Whitelocke, par ses succès en Irlande et par l’ordre qu’il y avait établi dans les affaires civiles, s’était acquis une grande influence, non-seulement parmi les officiers de l’armée d’Irlande et de l’armée d’Angleterre, mais encore au sein du parlement, du conseil d’État et de tout leur parti. »

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Aussi le parlement et la conseil d'État, qui destinaient Cromwell à la guerre d’Écosse, lui assignèrent-ils, à son retour d'Irlande, le Cockpit pour demeure avec les parcs de Saint-James et de Spring-Garden. De la sorte, le lord lieutenant fut logé dans cette partie du palais de White-Hall où Henri VIII se donnait le plaisir des combats de coqs. Ces appartements avaient été rendus dignes d’un prince par les embellissements en galeries, en tableaux, en splendeurs do tout genre que les deux derniers règnes y avaient ajoutés.

Cromwell s’installa donc au Cockpit avec sa mère, sa femme et ses enfants. Cette famille de parvenus était une famille privilégiée en réserve, une dynastie de la gloire. Le lord lieutenant goûta là un moment de repos.

La mère de Cromwell, qu’eût effrayée White-Hall, s’apprivoisait au Cockpit, ou, comme on disait encore, tin poulailler. Cette dépendance du palais lui plaisait à cause du nom modeste qui lui rappelait ses habitudes champêtres. La mère du lord lieutenant était une belle vieille femme dont la sévérité puritaine et rustique n’était pas sans majesté.

La compagne de Cromwell est très-noble d.ans ses portraits, malgré ses origines. Il y a en elle un fond de simplicité qui rappelle Élisabeth Bourchier, la fille du riche marchand;' mais cette simplicité est devenue élégante à cette époque de sa vie. Lady Cromwell a des cheveux blonds qui glissent le long des tempes et dont les boucles roulent jusque .sur son sein. Son front est harmonieux, son nez finement aquilin ; ses lèvres sont fortes, un peu sensuelles, et ses yeux brillants s’ouvrent sans étonnement à toutes les grandeurs. Elle est si flère de son mari que cette fierté lui donne le cœur d’une reine. Elle passe avec facilité de sa maison au Cockpit; elle passerait à White-Hall. Elle pense sincèrement qu’Olivier Cromwell, en la tirant de la boutique paternelle, lui a donné droit à tous les palais. Elle aime les résidences de la royauté pour elle et pour ses enfants. Ne sont-ils pas les enfants et n’est-elle pas la femme de Cromwell? Dans son opinion bien naturelle, le génie de son niari est toute une légitimité et vaut mieux qu’une tradition séculaire.

HISTOIRE d’olivier CROJIWELL

Le lord lieutenant, lui, à cette époque, est d'une tragique originalité. Lè tourvient de sa physionomie est religieux autant que politique, et Dieu ne le préoccupe pas moins que le peuple. Et avec cela, Cromwell avait une dignité, une force, une grâce, une séduction tout à fait en harmonie avec le pouvoir souverain. Il était le premier entre tous. La nature, si ce n’est la naissance, en avait créé un roi, plus qu’un roi, — un grand homme.

Richard, son fils aîné, était moitié bourgeois, moitié fermier, incapable de rien d’héroïque. Ce Richard ne tenait ni de son père ni de sa mère. Il n'avait pas, comme son père, la soif de salut éternel et d’autorité dictatoriale qui consumait le lord lieutenant; il n’avait pas non plus, comme sa mère, l’amour intense, quoique discret, des palais qui avaient abrité les Stuarts, les Tudors et toutes les races royales de l’Angleterre. Il n’avait que le goût de l’oisiveté et de son propre manoir. La chasse dans les forêts de Robin-Hood, la pêche dans les rivières poissonneuses des couvents disparus lui plaisaient et l’attiraient ; il aimait à entendre hennir ses poulains dans les prairies et mugir ses génisses dans les étables. Les bûches qu'il faisait flamber le réjouissaient, et il était heureux de recevoir à sa table, sous son toit d’Hursley, à la chaleur de son foyer, son frère, ses sœurs, ses beaux-frères et ses voisins.

Je lis tout cela aussi couramment que dans les mémoires sur les médaillons placides du bon Richard Cromwell. Les cheveux sont négligés, le visage sans muscles, les regards sans rayon ; la bouche surtout est bienveillante. Ce fils d’Olivier Cromwell n’eut jamais l’ambition d’être Cromwell II et de constituer une dynastie. Il avait désapprouvé le régicide. Il était aussi modéré dans son zèle puritain que dans ses cupidités politiques. 11 n’était p.as fait pour être, comme son père, l’athlète de la vie publique; il se contentait d’être le sage ou plutôt l’épicurien campagnard de la vie privée.

Il ne se souciait guère du Cockpit. Son frère Henri, qui était un peu fat, était charmé d'habiter le palais des rois, et les quatre filles de Cromwell n’étaient pas moins ravies d’un tel honneur.

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