LIVRE PREMIER
“ Vous n’avez plus que Dieu pour père, dit Marie de
Médicis à sa fille. Le feu roi votre père (Henri IV) a desja passé, et n’est ioy bas qu’un peu de poudre et de cendre cachée à nos yeux.
« Souvenez-vous que vous estes fille de l’Église, que c’est la première et principalle qualité que vous ayez et que vous aurez jamais... Rendez grâce à Dieu chaque jour de ce qu’il vous a fait chrestienne et catholique... Vous estes petite-fille de saint Louis... Soyez à son exemple ferme et zêllée en la religion. Fréquentez les sacrements qui sont la vraye nourriture des bonnes âmes et communiez les premiers dimanches des mois, toutes les festes de notre Seigneur Jesus-Christ et celles de sa sainte mère, à laquelle je vous exhorte d’avoir une dévotion particulière.
•» Ayez seing de protéger envers le roi, votre mari, les catholiques... Après Dieu, votre premier debvoir est ce prince votre époux... Prenez auprès de luy d’aultant moins d’autorité en apparence que plus il se portera par, sa bonté à vous en accorder en effect. Votre estude doit estre de l’aymer et honorer et non pas de regner... Vous lui debvez encore une autre sorte d'amour, c’est un amour chrestien... Par cette saincte affection, priez chaque jour et faicte prier Dieu extraordinairement pour luy, à ce qu’il daigne le tirer â la vérité, à la religion en laquelle et pour laquelle mesme est morte sa grand mère (Marie Stuart) : c'est un soing qu’elle a dans le ciel pour son petit-fils et ce doibt estre votre ardent désir en la terre.
« Votre qualité de reine vous lie à l’Angleterre et partout vous debvez désormais en considérer les intérêts, et parce qu’un des principaux est d’estre inséparablement amie avec ce royaume (la France) à qui cette union importe égallement, vous est obligé de vous rendre le lien et le ciment de ces deux couronnes et contribuer tout ce que vous pourrez à leur bien mutuel : il vous sera d’aultant plus aysé de satisfaire en ce point aux prescriptions de votre naissance et de votre mariage que vous n’aurez qu'à suivre votre inclination et la bonté et l’intelligence qui est entre deux roys, dont l’un est votre frère et l'autre votre mary. >•
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
La vraie pensée du cardinal est là. Ce qu’il désirait surtout, c’était d’avoir à Londres dans la sœur de Louis XIII un charmant oracle qu'il ferait parler à l’oreille de Charles I", de telle sorte qu’il gouvernerait des deux côtés du détroit par insinuation seulement. A l’aide de cette combinaison, il espérait devenir, lui qui était le roi d’un roi, le roi de deux rois.
Mais cette partie de son instruction ne fut pas celle qui s’imposa le plus à Henriette de France. Elle songea surtout à protéger le catholicisme et le pouvoir absolu. Double et sinistre antagonisme contre l'Angleterre qui était dévouée à la liberté, au protestantisme, et qui serait prête à tout pour triompher des agresseurs quels qu’ils fussent !
Le malheur de Charles est dans deux goûts exclusifs, Son âme est tout entière à la reine et surtout à Buckingham. Lui, le roi , qui est appelé à gouverner un peuple schismatique et orgueilleux, de qui s’inspirera-t-il? D’une princesse follement orthodoxe et d’un favori aussi insolent que frivole. Comment , ne pas prévoir de loin les catastrophes? Cette jeune reine opiniâtre, avec la petite Eglise qui l’attendra dans ses arrièrecabinets, en costumes noirs, au delà de la fête de la cour dorée, et ce baladin élégant de Buckingham, toujours cupide et toujours ambitieux, avec ses brigues diverses de concussion et d'opposition, voilà une double cause d'impopularité flagrante pour Charles. Une troisième cause d'impopularité , indépendamment de ses idées rétrogrades, était une cause toute personnelle. Il avait beaucoup de hauteur et de roideiir, moins peut-être dans le caractère que dans l'attitude. Sa morgue venait surtout de son embarras. Il était fier et morose par défaut d’ouverture de cœur, de spontanéité d’esprit, et aussi pour ne pas ressembler à son père, dont les habitudes familières, les vêtements négligés et débraillés le révoltaient. Ce roi Jacques aimait le vin, la chasse et les boulTonnerio.s. Il ne se contraignait pas, et l’étiquette souffrait en lui. Ce n’est pas certes qu’il oubliât sa royauté, mais il oubliait sa dignité privée et quelquefois toute décence. Il ne se lavait presque jamais les mains, se contentant de les essuyer avec un linge mouillé. Il
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buvait trop, et ses affabilités étaient parfois équivoques. Il avait de la naïveté et de la corruption, de la pédanterie et de l'abandonnement. Faible sur ses jambes grêles, il s’appuyait pour ne pas tomber, soit à un meuble, soit à un arbre, soit à la première personne qui se présentait. Ce qui le rendait comique d’aspect, c’est que, d’une taille moyenne, l’amplitude de ses habits augmentait outre mesure son embonpoint. Il avait une mode à lui. Le plus peureux des hommes et des princes, le roi de la peur, il portait un pourpoint matelassé à l’épreuve du poignard. Et ce pourpoint, il le déboutonnait comme sa conversation, plein de réserve en théorie, sans souci du décorum dans sa vie facile. Charles I” eut de la morgue par contraste, et cette morgue, malgré la beauté du prince, fut blessante. Telle était par moments sa gaucherie , qu’en voulant obliger il désobligeait. Il n’avait pas plus l'insinuation électrique de Marie Stuart, que sa jeune femme, la reine Henriette, n’avait l’habileté sérieuse de Jeanne d’Albret, Marie Stuart et Jeanne d’Albret pourtant leurs deux grand’mères.
A cette époque, Charles ne s’inquiétait pas de continuer le règne maritime de son père; car tandis que Jacques méditait sur l’oraison dominicale et commentait l’Apocalypse, l’Angleterre, dont il ne s’occupait seulement pas, s’était agrandie par des expéditions en Asie et par des colonies dans l’Amérique septentrionale. Charles ne se souciait pas de ces progrès magnifiques. Il ne songeait qu’à fonder et à concentrer plus énergiquement dans la royauté le pouvoir suprême, en môme temps qu’il avait résolu de recouvrer sur la maison d’Autriche le Palaiinat de son beau-frère l’électeur Frédéric V, roi de Bohême. Ce double plan était contradictoire. Comment auraitil réussi? Vouloir reconquérir le Palatinat, c’était vouloir la guerre ; or pour la guerre, il fallait de l’argent, et i)Our trouver de l’argent, il fallait le vote des communes et des lords. Telle était la logique d’un esprit futile comme Buckingham et d’un esprit court comme Charles P'' de viser à l’impossible.
Le roi, tout entier à son favori, négligeait jusqu’à la jeune reine ..Elle en était naïvement surprise et haïssait Buckingham, Charles, lui, assemblait parlement sur parlement et en pronon-
HISTOIRE li'OLIVIER CROMWELL
çait inévitablenieut la dissolution, dès que les parlements touchaient au favori, et ils y touchaient tous. Ils l'accusèrent sans relâche de 1G25 à 1G28. Le comte de Bristol en parlait la rougeur au front dans la chambre des lords. Il l’accusait d’avoir scandalisé l’Espagne par le C 3 ’nisme de ses immoralités, par l’audace de ses débauches. Sir Dudley Diggs et plusieurs autres membres des communes accumulèrent sur lui les délits et les crimes. Il avait usurpé le monopole des èmplois les plus considérables; il avait pillé à son profit le trésor, comblé ses parents, ses créatures au détriment de la nation; il avait ruiné le commerce, volé la compagnie des Indes orientales , vendu les charges publiques, trafiqué de son crédit, attenté même à la vie du feu roi, son bienfaiteur, en lui administrant une potion suspecte sans l’ordonnance des médecins. « C’est un Séjan , s’écria sir John Elliot (8 mai 1G2G), le mal des maux est en lui et sur lui le remède! »
Voilà ce que le comte de Bristol, d’une part, et, d’une autre part, sir Dudley Diggs et sir John Elliot articulèrent devant les lords contre le duc de Buckingham. C’étaient là quelques-unes des plaintes qui grondaient sourdement, lorsqu’elles n’éclataient pas contre Buckingham. Elles avaient des rejaillissements qui montaient jusqu’au roi et qui le rendaient fou décoléré. Alors il dissolvait ou prorogeait ses parlements. Mais comment s’en passer? Il envoyait en prison les adversaires et les ennemis. Sir Dudley Diggs et sir John Elliot étaient jetés dans des cachots, les comtes de Bristol et d’Arundel étaient écroués à la Tour. Charles, qui n’avait pas de subsides et qui avait une guerre à mener contre la maison d’Autriche, un peuple à gouverner, des maisons à entretenir, d'innombrables dépenses à supporter, était conduit à des actes d’une vraie t^'rannie. Il taxait les approvisionnements de la cour, et tout était acheté pour elle à un prix fixé arbitrairement. Il condamnait à des emprunts forcés que chacun était obligé de pa^ er illégalement. Il percevait, sans l’autorisation des chambres, les droits de lounage et àe pondage, qui étaient le meilleur du budget, car ils s’étendaient aux exportations et aux importations dans tout le ro^'aume. Charles abordait cet élément de l’opinion, si fertile en