LIVRE SEI-TIÈME
bleraent le roi. Son évasion de White-Ladys le sauva aussi; car, peu de moments après qu’il se fut esquivé de la maison, elle fut investie et fouillée. Charles interrogea Richard Penderell sur les chances d'un voyage à Londres et, détrompé de ses illusions par les réponses, il renonça vite à ce vo}'age. Il résolut de se glisser dans le pays de Galles, où il y avait beaucoup de gentilshommes à qui il pourrait se confier, et qui lui ménageraient sa traversée en France sur un des vaisseaux de leur côte.
Quand la nuit fut très-sombre , le roi , qui n’avait ni bu ni mangé depuis le matin , fit un sobre repas qui lui avait été apporté de l’une des demeures des Penderell, et il se dirigea à pied, avec Richard, vers la Severn. Poursuivis comme des voleurs par un meunier, le roi et Richard s’enfuirent à toutes jambes et se cachèrent sous une haie jusqu’à ce que cette alerte eût pris fin. Rassuré par le silence de la nuit et de la campagne, le roi envoya Richard pour demander, de la part d’un homme de qualité, l’hospitalité de quelques heures à M. Wolf, un vieux seigneur catholique , infatigable à cacher des prêtres de sa communion dans les retraites de son manoir. M. Wolf assura Richard qu’il ne risquerait plus sa vie pour personne, si ce n’est pour le roi, et il lui refusa sa requête. Richard s'étant ha- •sardé à dire que son homme de qualité, c'était le roi, M. Wolf, ému d’une profonde et sainte pitié, déclara qu’il n’hésitait plus. Il indiqua à Richard Penderell la poterne du château, et c’est par là que Richard introduisit Charles II. Le vieux gentilhomme baisa tendrement et respectueusement la main de son roi avant de le conduire, par un détour furtif, derrière des monceaux de blé et de foin. 11 le munit d’aliments froids et lui persuada de ne pas tenter le passage de la Severn dont le cours entier était minutieusement surveillé. Charles alors ressaisit son projet de se réfugier à Londres , et il revint avec Richard par les maisons des Penderell jusqu’à la proximité de White- Ladys.
Il sut là que lord Wilmot s’était établi chez un M. Whitgrave, ami du major Careless et voisin, comme le major, des Penderell. Son premier mouvement avait été de rejoindre Wilmot; cependant il manda le major Careless pour le consulter.
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
Le major s’empressa vers son souverain, auquel il témoigna beaucoup d’appréhension, à cause des recherches pratiquées partout contre les fugitifs de Worcester. •* L’asile certainement le plus secret, dit-il, serait, à mon avis, un grand chêne touffu planté au milieu d'une plaine toute proche d'ici. Ni soldats ni miliciens ne soupçonneront cet arbre, et de son sommet nous pourrons scruter le pays alentour. » Le roi applaudit fort à cette ouverture, et, sans plus tarder, ils allèrent se loger dans le chêne, plaçant leur nid entre les nids des oiseaux, loin du trône, mais aussi loin de l’échafaud. Ce chêne, Charles l'a célébré dans ses souvenirs (Mss Pepys), et Pope l’a chanté dans ses vers. Careless l’avait approvisionné de pain, de fromage et de bière. Tout en suivant du regard l’apparition des habits rouges et les démarches des émissaires chargés de découvrir les suspects, les hôtes du chêne, appelé depuis cette époque le chêne Royal, firent un bon dîner dans les rameaux, et ce ne fut que le soir qu’ils pénétrèrent clandestinement à Mosely, chez M. Whitgrave, où lord Wilmot les attendait.
Le roi se concerta avec Wilmot et le dépêcha à cinq milles de là, chez le colonel Lane, à Bentley, pour avoir son avis sur l’itinéraire de Londres. Le colonel combina toutes les chances d'évasion, et il conclut à proposer au roi un voyage chez M. Norton, qui demeurait à trois milles de Bristol. M. Norton était cousin de mistriss Lane, sœur du colonel, et cette jeune dame, qui avait des passe-ports pour cette excursion, guiderait le roi, qui. serait transformé en valet. Charles adopta ce plan avec reconnaissance. Reçu avec enthousiasme chez le colonel, il y déposa son bâton d’épine, dépouilla son costume de bûcheron et revêtit un costume nouveau. Il endossa une sorte de livrée, choisit un chapeau gris pointu et assujettit avec soin autour de ses doigts de pied du papier très-doux afin de ne pas s’écorcher. Ses cheveux coupés fort courts lui donnaient assez l’air d’une tète ronde, et il espérait beaucoup de cet air-là.
C’est dans cet accoutrement que Charles II partit avec mistriss Lane etM. Lassels pour Bristol. En route, le cheval du roi s'étant déferré, le monarque eut recours à un maréchal
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qu’il aida dans sa besogne. Il lui demanda, tout en tenant la jambe du cheval, s’il n’y avait pas quelque bruit politique. « — Non, dit-il, ce brigand de Charles Stuart est battu, mais il n’est pas pris. — Ah ! s’écria le roi, ce coquin-là mérite la corde plus que tout autre pour avoir amené les Écossais dans la vieille Angleterre. — Voilà qui est parlé en brave homme, ■ repartit le maréchal. Et ils se quittèrent les meilleurs amis du monde. Mistriss Lane mena le roi coucher à Long-Marsan, chez un parent à qui elle tut le vrai nom de son compagnon énigmatique. La seconde nuit, les voyageurs débridèrent à Cirencester. De là ils s'acheminèrent chez M. Norton. Le roi se découvrit à Pope, le sommelier, qui l’avait reconnu, et demeura quelques jours dans cette maison, où lord Wilmot arriva aussi par les subterfuges du bon Pope,
M. Norton habitait au delà de Bristol, près de la mer, et cependant, malgré l’ardeur de Pope le sommelier, ne parvint pas à louer un navire. Ne pouvant séjourner longtemps dans im même lieu, il s’éloigna de la résidence de M. Norton pour aller à Trent, chez le colonel Frank Windhara. Le colonel habitait avec sa mère, une femme forte qui avait déjà perdu trois fils et un petit-fils au service des Stuarts sans que son dévouement fut éteint. Elle était toute vive encore pour d’autres sacrifices, s’il le fallait. Mistriss Lane accompagna le roi jusque chez cette Ilomaine de la monarchie absolue. C’est à Trent que la jeune et courageuse amie du roi, avec M. Lassels, son cousin, qui les avait suivis pendant tout le voyage, saluèrent Charles II d’un adieu tendre et plein de souhaits. Ils revinrent direi,tement à Bentley, chez le colonel Lane, à quelques railles des maisons forestières et rustiques où vivaient les Penderell, ce clan royaliste et religieux, ces modèles de loyauté et d’honneur, ces paysans dignes d’ètre des lords.
Le roi, lui, était enveloppé de dangers, traqué par les espions et par les soldats de Cromwell. 11 ne priait pas et ne récitait pas des psaumes comme autrefois Charles P', mais il fredonnait des chansons grivoises et ne s’avisait ni de la ferveur, ni de la chasteté, ni de la sobriété de sou père. Lord Wilmot ne se montrait pas sévère non plus, et c^était un
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maître de débauche autant que de bravoure. Jamais le roi ne put obtenir que ce brillant courtisan change<ât de costume. « Ces diables de déguisem.ents m’iraient trop mal, répondait-il, et je ne veux pas être défiguré. " Il continua de s'avancer avec la hardiesse d’un grand seigneur en chasse, un faucon sur le poing et trois chiens courants autour de son cheval. Aussi Charles II exigeait-il, pour sa sûreté, que W'ilmot allât toujours en avant ou en arrière. Ils ne cheminaient pas ensemble. Le roi cependant et le lord jouaient avec le péril, et c’était un miracle qu’ils n’eussent pas été arrêtés vingt fois. C’est qu'après les Penderell et mistriss Lane, ces héros et cette héroïne de la légitimité des Stuarts, il se rencontra, pour veiller sur le roi, d’autres serviteurs magnanimes, Frank Windham à Trent. le colonel Robert Philips et mistriss Hyde à Salisbury et aux environs, mistriss Coningsby à Charmouth, petit village près de Lym, où, étant en croupe derrière le roi, qui était censé un gentilhomme enlevant une pensionnaire, elle s’attira la bienveillance de l’hôtesse indulgente aux faiblesses du cœur. Dans cette ville de Lym, quelqu’un, dans l’écurie, à l'inspection des pieds des chevaux du roi et de lord Wilmot, observa que ces chevaux avaient été ferrés dans quatre comtés différents. Ce connaisseur était un forgeron qui, par bonheur, communiqua .sa remarque un peu tardivement, de telle sorte que lorsqu’on chercha les suspects, ils étaient déjà loin. A Frank Windham, à mistriss Coningsby, il faut joindre le colonel Gunter, qui, favorisé par d’autres encore, fréta enfin un navire dans la rade de Shorcham. Le marchand à qui appartenait le bâtiment s’appelait Mansel, et le patron qui devait le conduire était le capitaine Tettershall. Lord Wilmot s’embarqua seul avec le roi. A la marée montante, ils sortirent du port et firent voile vers les côtes de France dans une joie facile à comprendre jusqu’au milieu de si grandes adversités. Après quarante jours depuis la bataille de Worcester (3 septembre 1051), le 14 octobre, ils prirent terre à Fécamp, y passèrent un jour et gagnèrent Rouen, où ils renouvelèrent leurs costumes. Lord Wilmot était vêtu en courtisan très-fané et le roi en domestique, les mains noires, les cheveux ras et une barbe plus que
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négligée. Ils avaient une si déplorable apparence, qu’ils furent obligés d’avoir recours à un riche négociant, M. Sandburne, pour être admis chez un aubergiste du marché aux poissons, dans la capitale de la Normandie. Là ils achetèrent des habillements, se rafraîchirent un peu et se hâtèrent vers Paris. La veuve de Charles 1" alla hors des murs, avec plusieurs carro.«ses, à la rencontre de son fils qu’elle ramena au Louvre, palais de délices pour un Bourbon, mais tri.ste résidence pour un Stuart, puisque c’était celle de l’exil! C’était, du moins, pour Charles II, dans ce premier moment, un bien inexprimable qu'un peu de repos et de sécurité, après qu’il avait erré tant de semaines, dont chaque minute pouvait être la minute suprême de sa vie, à travers les comtés révolutionnaires, depuis "Worcester jusqu’à Shorcham, le dernier sable anglais qu’il eût foulé. La mer s’était ouverte pour lui là où elle s’éüiit fermée pour son père, tout près de l’ile de Wight, non loin des châteaux de Carisbrock et de Hurst!
Lorsqu’on apprit l’arrivée de Charles II à Paris, il y eut un cri d'étonnement et d’admiration en Europe. Le bruit de ses aventures s’était répandu. On loua son courage, sa présence d'esprit, et l’on augura bien d’un prince que la Providence semblait avoir conservé pour un grand destin. Ses partisans, qui l'avaient cru mort, l’exaltèrent vivant. Ils le proclamèrent un grand homme ; mais ils ne purent continuer les uns ce fanatisme, les autres cette hj'pocrisie. Le roi, livré à toutes les corruptions, ne se contraignait pas môme à feindre. Il n’était qu’un homme d’argent et de plaisir, capable de tout pour se procurer l’un ou l’autre.
Les peintres ont tous été des historiens en retraçant ce prince. Les portraits de Charles II sont parlants. La chair et « le sang y dominent. Le visage est régulier et basané , le menton est prononcé, le front sans étendue, le nez sans finesse. Les lèvres ronges et impudiques rappellent les lèvres de François P'' dans la toile du Titien. Ses yeux bistrés sont cyniques : distraits et noyés de volupté, ils ne rêvent que de femmes. Ce prince-là ne pense ni au gouvernement, ni à la guerre, ni môme à l'amour; il ne songe qu’au plaisir et à l’argent. Son
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vrai royaume, c’est une alcôve au fond de laquelle il 3 ' a un coffre-fort.
En 1651, à l’époque où Charles II fit son entrée à Paris dans l’un des carrosses de sa mère, cette princesse avait quarantedeux ans. Elle était encore pleine d’agréments et de gaieté, en dépit de la révolution. Depuis 1641, date de la naissance de sa fille Henriette, elle avait fui la guerre civile d’Angleterre.
Elle s’était pour toujours abritée en France comme dans un port. Quoique loin du trône, elle tint soit au Louvre, soit au Palais-Ro 3 'al, sa petite cour, avec un enjouement naturel qui éclipsait l’étiquette presque espagnole de sa belle-sœur Anne d’Autriche ù Saint-Germain. Elle s’amusait même dans la proscription. « Henriette de France, dit Voltaire, avait secouru -en héroïne un époux à qui, du reste, elle était infidèle. » Cette fille de Henri IV et cette mère de Charles II avait quelque chose, en effet, de la complexion de ces monarques. La galanterie qu’elle alliait avec la piété la consola de tout. Pendant quelle fondait le couvent de la Visitation à Chaillot, où elle se plaisait à faire des retraites, elle avait pour amant le lord Jermj-n, qu’elle épousa ensuite de la main gauche après la mort do Charles I" et dont elle eut plusieurs enfants (Afem. de Re~ xeshj, p. 4; Hallam, Hist. constit., t. III, p. 57). Les religieuses ignoraient ces liaisons de Henriette, et elles la traitaient en sainte plutôt qu’en reine. Mais Bossuet savait tout, ce qui ne l’empècha pas de dire dans l’oraison funèbre qu’il consacra il cette princesse : « Grande reine, je satisfais à vos plus ten- <lres désirs quand je célèbre ce monarque (Charles I*’’) ; et ce cœur, qui n’a jamais vécu que pour lui, se réveille, tout poudre qu’il est, et devient sensible, môme sous ce drap mortuaire, au nom d’un époux si cher. »
Que conclure des adulations d’un si grand homme sur uu • sépulcre? C’est que l’oraison funèbre obéit à d’autres lois que l'histoire.
L’histoire aborde ses personnages pour les connaître et pour les faire connaître. Elle les dépouille de leurs ornements et , pénètre jusqu’au vif. D’un regard clair, elle contemple le nu et ne voile pas d’un seul mensonge un seul défaut. L’oraison fu-