‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 123 sur 177 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

Le secrétaire des treize, qui devint le secrétaire de Cromwell, était Thurloe. C'était un de ces rares avocats dans lesquels il y a l'étoffe solide des hommes politiques. Il plut au lord général par sa modération, sa promptitude, sa netteté, son sens toujours juste et sa science toujours prête. Heureux Cromwell, qui avait dans Milton un secrétaire d’idées, d’avoir dans Thurloe un secrétaire de gouvernement! Tous deux ont laissé des papiers d'Etat; mais ceux de Thurloe, publiés par Birch en sept volumes in-folio, ont un avantage incomparable, celui de renfermer des pièces de l’intérêt le plus grave, le plus historique. Milton cependant, tout en obéissant à sa propre conviction, fit pour Cromwell ce que ni Thurloe, ni personne n’aurait pu faire, ce que peut faire le génie seul. Il changea un instant la vérité, il voila un iirstant la pitié ; un instant il légitima la hache, un instant il dora l'échafaud de Charles P'. Thurloe, lui, venu plus tard, après le coup d’Êtat contre le parlement, s'associa sincèrement à la course ascensionnelle du lord général. Cromwell s’abandonnait à la fortune. Son horizon était d’autant plus vaste qu'il était plus vague. « On ne va jamais si haut, dit-ilun jour à M. de Bellièvre, que lorsqu’on ne sait plus où l’on va. » Cromwell marchait dans l’inconnu, lorsqu'il rencontra Thurloe, et il y marchait avec hardiesse, mais avec embarras. 11 n'avait pas besoin d'une inspiration, il avait besoin d'une expérience, et c’est précisément ce que lui apporta Thurloe. Il coupa les broussailles sous les pas de Cromwell, et il lui traça un chemin décent. Il eut ce don spécial de rédiger admirablement la tyrannie du lord général. Cromwell s’y accoutuma si bien, que Thurloe lui fut dès lors indispensable, Thurloe qui r^ularisait toutes les usurpations et qui avait l’art de rendre légale par la forme jusqu’à l’illégalité.

Cromwell avmt alors un grand problème à résoudre avec son petit conseil d’officiers et de légistes évangéliquement constitués. Il lui fallait, au moyen de ce cénacle, faire une assemblée qui eût l’aiir d’un parlement et qui, à ce titre, investit le lord général d’un semblant de droit. Cromwell, au milieu de ses collègues dociles ou trompés, chercha donc le Seigneur, et voici comment il le trouva. D’accord avec ce conseil et avec les

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

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ministres des Eglises, il choisit sur des renseignements certains cent trente-neuf représentants pour l’Angleterre : six pour le pays de Galles, six pour l’Irlande et quatre pour l’Ecosse, — en tout cent quarante-cinq. Les noms enregistrés, le secrétaire Thurloe expédia à chacun des députés une lettre ainsi conçue :

•4 Monsieur,

•• Assuré de votre zèle pour Dieu et pour les intérêts du bon peuple, moi, Olivier Cromwell, capitaine général, je vous avertis et requiers, comme étant une des personnes désignées, de vous présenter à la chambre du conseil à White-Hall, dans la cité de Westminster, le 4 juillet prochain (1653), pour y recevoir la commission à laquelle, vous ôtes appelé par' la présente et pour remplir votre service en qualité de membre du comté de **’. Vous ne devez pas manquer.

•» Donné sous ma signature et mon sceau.

« Olivier Cromwell.

Presque tous ces singuliers législateurs accoururent. Ils s’imaginèrent être les élus de Dieu. Que leur importait le peuple ! C’était, en minorité, le troupeau de Harrison, des millénaires, des anabaptistes, des hommes de la cinquième monarchie. Harrison était le chef de ce groupe. Un groupe plus nombreux se rattachait à Cromwell ou à ses officiers, dont les plus influents dans cette assemblée étaient le colonel Sydenham et le major Worsley. II y avait là deux noms très-populaires : le plus grand homme de mer des Trois-Royaumes, Robert Blake, et le général Monk. Cromwell avait inscrit, malgré leur absence, ces hauts dignitaires pour honorer et pour flatter son parlement de moyenne bourgeoisie; car, bien qu’il se trouvât dans ce parlement quelques nobles, ce qui s’y trouvait le plus, c’étaient des marchands, des propriétaires campagnards ou citadins, même des artisans aisés. Le peuple, qui ne respecte jamais les siens, se moquait un peu de ce parlement où il n’y avait pas assez d’aristocratie, et il l’appela le parlement Bart-

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bone, du nom d’un député qui était corro yeur. Ce Barebone, du reste fort honnête, usait et abusait de la parole. Son défaut était de s’être pris au sérieux et de se trop exercer à l’éloquence, incapable de comprendre que ce qui était pour lui un devoir pùtêtre pour d’autres un ennui.

La partie naïve de « ce parlement de poche », ainsi que le définissait mistriss Hutchinson, cette partie naïve et démocratique relevait de îlarrison; l’autre partie, moins systématique, plus accessible aux nécessités, aux calculs, aux conjonctures, recevait d’avance comme une consigne le bon plaisir de Cromwell. Cromwell disposait des cupides et des tièdes. Il accueillit affectueusement l’assemblée à White-Hall. Il l’aborda familièrement, presque sans étiquette. Il était entouré néanmoins de ses officiers en grand uniforme ; lui portait un habit gris et des parements noirs.

» Messieurs, dit-il, soyez les bienvenus. Tout, dans notre glorieuse révolution, atteste la main de Dieu, — le succès de la guerre civile, — le jugement du roi, — la suppression de la pairie, — la dissolution de la chambre des communes, cette dissolution que j’ai tout fait pour ajourner et à laquelle j'ai été contraint. Maintenant c'est à vous de chercher le Seigneur. Vous arrivez comme « des saints », sans avoir à vous reprocher aucune brigue. Vous avez été entièrement passifs. Personne, il 3' a trois mois, ne concevait la pensée d’une réunion comme celle-ci, convoquée à la lumière du Seigneur pour exercer le pouvoir suprême. »

Après d’autres considérations, Cromwell transmit aux saints l’acte constitutionnel d’où dérivait leur mandat. Ils furent saisis, par cet acte, de l’autorité souveraine jusqu’au 3 novembre 16.Ü4, sous la condition de désigner leurs successeurs pour l’année suivante. On surprend ici l’intention de Cromwell, qui se leurrait d’une illusion, celle de tirer très-vite le droit du fait. Accoutumé à prêcher, le lord général électrisa ces notables anglais, surtout Harrison et les hommes de la cinquième monarchie. •* Dieu, s’écria-t-il, frappe les montagnes, et elles chancellent. Mais il a une haute montagne seule inébranlable; il l’habite dans les siècles des siècles. » Ils ne s’aperçurent pas,

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les saints, que cette haute montagne’ était la figure de celle que Cromwell escaladait. Le lord général s’était emparé de leur imagination. Ils crurent que le règne du Christ était proche, que Dieu avait agi par le bras de Cromwell et parlé par ses lèvres.

Le lendemain (5 juillet), le petit parlement chercha le Seigneur. La prière dura de huit heures du matin à six heures du soir. Douze d’entre les députés expliquèrent tour tour les Écritures, citèrent des versets, commentèrent le discours du lord général et s’y associèrent. Ils étaient à leurs yeux plus que le parlement du peuple, ils étaient le parlement de Dieu. Ils n’eurent qu’une extase toute cette longue séance. Jamais les saints n’avaient goûté une pareille fête de ravissement intérieur. De telles orgies ascétiques se renouvelèrent plus d’une fois. Le parlement n’eut pas de chapelain ; tous les représentants n’étaient-ils pas des chapelains entre eux? Ils ne perdaient pas leur temps. Westminster était une sorte de temple. Dès que les députés étaient à leurs bancs, ils se mettaient en oraison jusqu’à ce qu’ils fussent assez nombreux pour délibérer; alors ils passaient aux affaires.

Ils nommèrent Rouse leur président, et ils invitèrent le lord général, Lambert, Harrison, Desborough, Tomlinson à partager leurs travaux. Ils y prirent goût. Ils préludèrent à la réforme des lois, qu’ils résolurent de condenser en un grand code, à la manière des Romains. Ils adoucirent le régime des prisons : plusieurs les connaissaient bien pour y avoir logé durant les troubles. Ils abolirent la cour de la chancellerie, dont les prévarications étaient un scandale. Ils attaquèrent hardiment les dîmes. Ils restituèrent l’élection des pasteurs à la majorité des paroissiens. Leur plus virile tentative fut d’enlever au clergé le baptême et le mariage en sub.stituant les juges de paix aux ministres. Par là, ces sacrements devenaient des actes civils, et l’État remplaçait l’Église.

Une fois lancés, les saints cessèrent d’être ridicules, car ils firent peur à beaucoup. Cromwell, profitant de cette impression, donna un mot d’ordre qui fut obéi de point en point.

Le colonel Sydenham, l’un des députés, prononça un dis-

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