LIVRE PREMIER
Calvin. Il niait que personne fût réservé capricieusement de toute éternité, soit au salut, soit à la damnation. Il affirmait que nous sommes des agents libres, mobiles dans la grâce, qui est plutôt un moment qu’un état, qu’une permanence.
Comme cette doctrine,- très-raisonnable d’ailleurs, était peu calviniste, et que beaucoup de ceux qui l’adoptaient, Laud entre autres, se montraient partisans du pouvoir absolu; commç de plus elle ne supprimait pas les pompes et les cérémonies du ' culte, les presbytériens et les patriotes en conclurent que l’arminianisme était diabolique, puisqu’il menait au despotisme et au papisme.
En ce sens, “Charles I" et Buckingham étaient tenus pour des arminiens, surtout pour des tyrans. Les parlements de lG25 et de 1626 avaient été indociles au roi, impitoyables envers Buckingham. Afin de regagner l’opinion publique, Charles avait investi son favori du commandement d’une expédition pour défendre les protestants de la Rochelle contre le gouvernement de Louis XIII. Cette expédition, après des évolutions diverses, échoua définitivement, et revint en Angleterre. Une autre expédition moins sérieuse, entreprise bien plus pour la diplomatie que pour la guerre, fut imaginée. Les ambassadeurs vénitiens à Londres et à Paris devaient réconcilier les deux couronnes, et guider Buckingham, malgré les apparences belliqueuses, à un accommodement avec le cardinal de Richelieu. Cet accommodement était une nécessité, car la maison d’Autriche, la commune ennemie, profitait de la guerre entre Charles I*^ et Louis XIII. Buckingham comprenait cela ; mais il lui était triste de renoncer à sa réhabilitation en Angleterre par une comédie de dévouement aux réformés de la Rochelle; il lui était triste aussi de renoncer à sa vengeance contre Louis XIII et contre Richelieu. Il avait été leur victime. Lui, qui avait pld à la reine Anne d’Autriche et qui avait intéressé toutes les dames de la cour de Saint-Germain, il avait été éconduit par le grand cardinal, et il le haïssait. Cette rancune féroce de fat avait plus qu’aucune autre considération décidé la guerre contre la. France. Les vingtsept habillements complets et merveilleux avec lesquels il avait assiégé Anne d’Autriche, les diamants- inestimables de son
HISTOIRE n’OLIVIER CROMWEIX
manteîiu, de son épée, de ses doigts, de son chapeau et de ses éperons, ses prodigalités fabuleuses avaient réussi auprès de la reine. S’il eût pu reparaître en France comme ambassadeur, son triomphe était assuré. Et Richelieu l’avait écarté obstinément! Il aurait voulu incendier la France par la guerre civile, afin de rendre au cardinal de Richelieu mal pour mal. Et .voilà que Charles R' désirait renouer son alliance avec Louis XIII pour mieux combattre la maison d’Autriche et pour reconquérir sur elle le Palatinatde son malheureux beau-frère !
Buckingham, obligé de courber la tête, attendait ses instructions à Portsmouth. Le parlement de 1028 venait de fulminer contre lui, à l’exemple des précédents parlements. La hainp des rues s’était allumée aux discours des orateurs Buckingham n'était pas seulement exécré : le titre de .son ami, de son serviteur était un arrêtée mort. Le 19 juin, la plèbe égorgea dans un carrefour de Londres le docteur Lamb, dont le seul crime était d’ètre le médecin de Buckingham. Des centaines de placards furent affichés sur les murs. Ils portaient tous le même texte que voici: - Qui gouverne l’.\ngleterre? Le roi. Qui gouverne le roi? Le duc. Qui gouverne le duc? Le diable. Que le duc y prenne garde, ou il sera traité comme Lamb, son médecin! »
Tandis que ces fureurs s’exercaient autour de Westminster, d'autres fureurs éclataient dans les provinces au bruit des anathèmes du parlement contre Buckingham. Ce parlement de 1628, dont était Olivier Cromwell, alors peu compté, ce parlement, oxi fermentaient de si ardentes passions religieuses et jiolitiques, avait lancé presque au moment de sa prorogation une remontrance formidable. Laud y était attaqué comme chef de l’arminianisme. « Les opinions de cette secte, disait la remontrance. Voire Maje.sté le sait bien, ne sont qu’un moyen artificieux pour introduire le papisme, et ceux qui en font profession sont des perturbateurs des Églises réformées. Ils semblent protestants, et dans leurs opinions ils sont de véritables jésuites. " Après ces préliminaires et l’énumération des calamités publiques, la remontrance ajoutait : « La principale cause de ces maux, c’est le pouvoir excessif du duc de Buckingham
i.itkf: premier
et l'abus qu'il fait de ce pouvoir. Nous laissons Votre Majesté le soin de considérer s'il est i projms pour le royaume qu'un si grand pouvoir par mer et par terre demeure entre les mains d'un seul sujet, quel qu'il puisse être... Nous désirons aussi humblement qu'il plaise à Votre Majesté de considérer s'il est de votre intérêt et de l'intérêt du royaume de conserver au duc de si importantes charges, dont il a trop abusé, et s'il convient de le souffrir plus longtemps auprès de votre sacrée personne. •
Cette remontrance, qui désolait le roi, incendia le peiqile. Elle désignait nuckingham h. la colère universelle. Charles était contristé. Buckingham, lui, était troublé; mais il cherchait il dissimuler son émotion sous le dédain. Il s'était hâté vers Portsmouth pour une expédition en faveur de la Rochelle. C'était une déri.sion. Buckingham se résignait à finir par nécessité une guerre qu’il avait commencée par vengeance. Il allait, sous un appareil belliqueux, faire de la fourberie et trahir .sans remords les protestants français, qu'il avait aidés sans vertu et sans génie.
11 avait passé le pont qui joint au comté de Southampton la petite île de Portsea, où est bâtie Portsmouth. Le roi avait traversé aussi ce pont. 11 s’était logé à la campagne, à cinq milles de Portsmouth, chez Daniel Morton, Buckingham s’était in.stallé â Portsmouth, dans la ville, afin de mieux surveiller la flotte qu’il devait commander, l’n autre personnage, un aventurier puritain, avait franchi le même pont et se trouvait sur la même petite lie que le roi et Buckingham. Il avait rôdé autour de l’hôtel du favori ; il avait erré sur le rivage de Portsmouth, et il avait regardé, sans les voir, les beaux parages de Spithead qui séparent de la côte du Hampshire l'ile de Wight. Cette rade de Spithead, qui peut être un havre de salut et de sûreté pour plus de douze cents vaisseaux de ligne, cet établissement maritime de Portsmouth, le plus colossal de l'Angleterre depuis la reine Elisabeth, n’attiraient pas l’attention du rude étranger, qui avait fait cependant un long chemin pour atteindre la petite île. Sa préoccupation était intérieure et farouche.
On était au 23 août 1628. Le duc de Buckingham se leva de bonne heure. Il est permis de supposer qu’il n’avait pas dormi.
32 HISTOIRE d’oLH'IER CROMWELL
Quelle que fût sa légèretéj il avait reçu une vive commotion Il essayait de sourire à la réprobation de son pays, mais il en souffrait. Il avait perdu son calme ; ses sommeils étaient courts, n avait d’ailleurs beaucoup i faire. Ce jour-là donc, sa voiture l’attendait à sa porte, dès le matin. Il avait le roi à visiter et des ordres innombrables à donner çà et là. Debout aux premières lueurs de l’aube, il avait expédié plusieurs affaires, lorsqu’il s’interrompit pour répondre à une députation de Français protestants, parmi lesquels était M. de Soubise, frère du duc de Rohan. Le duc eut bientôt fait. Il eut presque une altercation avec ces hardis huguenots, qui se méfiaient de lui et qui niaient une nouvelle reçue par le duc, la délivrance de la Rochelle par elle-même. Ils craignaient que cette nouvelle ne retardât l’expédition. Le duc abrégea la séance et acheva de s’iiabiller. Son négligé le plus simple eût été une parure pour d’autres. Quand il sortit de son cabinet de toilette et qu’il entra dans sa galerie, les Français y étaient encore. Il 3' avait aussi dans cette galerie un inconnu mystérieux et tranquille dont personne ne savait le nom. Le duc s’avançait vers le perron. Il s’arrêta et se retourna un peu de gauche à droite pour écouter le colonel Frier. C’est dans cette attitude qu’il fut percé d’un couteau qui lui resta au sein. Il le retira vivement et cria un mot de colère à l’assassin ; •< Manant! » dit-il, et il tomba roide. Ses serviteurs s’empressèrent. Il ne respirait plus. Il rendait le sang par la plaie, par la bouche et par les oreilles. II avait été frappé au cœur.
La duchesse accourut aux lamentations de sps gens et demeura comme foudroyée de douleur. Les Français, très-innocents de ce crime, en furent d’abord accusés. Ils auraient pu être victimes; mais, par un de ces coups de conscience qui arrachent parfois aux coupables l’aveu de leurs fautes, le meurtrier caché dans la foule s’écria soudain : •• C'est moi qui suis l'homme. » Il fut assailli aussitôt, et il eût été mis en pièces sans Carleton et quelques autres amis du malheureux duc, qui sauvèrent l’assassin, afin de découvrir par lui ses complices. Il n’en avait pas. On le fouilla, et on trouva sur lui la preuve de son fanatisme. C’était une note écrite de sa main et ainsi con-