LIVRE DOUZIEME
pieds. Le grand seigneur français s’étonnant de cet acte barbare, Sidney lui dit froidement ; « Il ne conviendrait pas que le clieval d’un républicain comme moi devint le cheval d’un roi absolu comme lui. » Hautain défi d’un patriote à l’adresse de Louis XIV, mais attentat du cœur contre un compagnon intime de la maison, de l’exil et de la gloire ! X’eùt-il pas mieux valu que Sidney répondit simplement au négociateuir : Je ne vends
pas un ami, je le garde. Portez donc au roi mon respectueux refus? "
Rentré en .\ngleterre vers 1G77 pour embrasser son père mourant , le comte de Leicester , Algernon Sidne}' fut élu memlu’e du parlement. Chef des whigs avec sir William Russel et le comte de Shaftesburj', il s'attira l’inimitié de Charles II, dont il combattait les dilapidations, et du duc d'York, dont il voulait très-énergiquement l’exclusion dynastique à cause du papisme que professait le prince. Or le papisme était le seul culte que Sidney rejetât pour un temps, comme agressif et absorbant, comme incompatible à ce moment de l’histoire avec la tolérance.
De là le procès d’Algernon Sidney. Lord Russel avait été immolé ; lord Essex, le fils de lord Capel, s'était coupé la gorge dans la Tour. D'autres étaient menacés. Dans cette extrémité, Sidney fut sublime. Il dépouilla toute colère, tout emportement, et inaccessible aux insultes, aux provocations, il accueillit d’un front imperturbable son arrêt tragique. Indifférent aux scélérats comme lord Howard et Jeffre^'s, tout en les toisant de haut pendant qu’il en était harcelé et calomnié, il montra presque de l’intérêt pour ceux de ses détracteurs qui étaient plus faibles que pervers. <* ^les amis, dit-il aux shérifs, je ne vous adresse aucun reproclie en mon nom, le monde ne m’est plus rien;^ mais c’est pour votre âme que je vous parle. Quels remords ne devez-vous pas éprouver, vous qui avez livré le juste à de mauvais jurés,, à des jurés vendus? » L’un des shérifs fondit en larmes. Sidney, qui avait été miséricordieux pour Charles I", et pour qui les fils de Charles I"" étaient atroces, eut une fermeté, une onction, un héro'iame admirables devant l’échafau(L Tandis que ses ennemis rugissaient, lui.
HISTOIRE d'olivier CROMWELL
aussi calme qu’ils étaient furieux, disait : « J’ai servi la bonne cause presque dès le berceau. Après avoir vécu pour la patrie, c’est bien profondément que je remercie Dieu de permettre que je meure pour elle. Je le conjure d’arracher l’Angleterre à la domination du papisme. »»
Il avait mandé dans son cachot des ministres indépendants et républicains. Il les entretint de Dieu et de l’immortalité. Il détesta ses fautes. Il marcha à Tower-Hill comme s’il fût allé à la promenade. Le péril semblait l’élément naturel de cette grande àme. Il conserva près du billot touteia sérénité de son esprit, et par son intrépidité sans effort il fut l’étonnement même des plus braves.
Algernon Sidney croyait à Dieu, à la morale, à une existence future. Pour lui, c’était assez. Il disait que les sectaires étaient heureux de pouvoir digérer les dogmes comme les autruches digèrent le fer. Lui s’avouait plus délicat dans les choses divines, et sa foi rejetait tout ce que réprouvait sa raison. Il était un théiste sans culte. Il avait pris Marcus Brutus pour modèle. Non moins platonicien que le Romain, Algei^non n’était pas moins que lui, sobre, persévérant, passionné pour le peuple et pour les lois; Il aspirait aussi à la gravité et à la brièveté du langage, recherchant' la concision latine et le tour Spartiate. Il aurait pu dire à l’exemple de Brutus : « Je donnay, aux Ides de Mars, ma vie à mon pays pour laquelle j’en vivrais une autre libre et glorieuse. »» Tous deux furent doux et forts; Sidney eut cet avantage cependant de ne point mettre la main à la hache contre Charles I*’', comme Brutus avait mis la main au poignard contre César.
' La mort d’Algernon Sidne}* et celle de lord William Russel eurent la beauté du martyre. Eux, les grands citoyens et les plus grands seigneurs de l’Angleterre, ils préparèrent par leurs trépas magnanimes le règne de la liberté politique et de' la liberté religieuse, menacées par les Stuarts, incurablement dévoués à la tradition du moyen âge, au double despotisme de la tiare et de la couronne. ' ' - '
Dan» cette famille infortunée, coupable et rétrograde, sur la mémoire de laquelle flotte encore un prestige, l’auréole tra-