LIVRE DOUZIÈME
d’où naquirent les princesses Marie, femme de Guillaume III, et Anne, sa sœur, qui, toutes deux, régnèrent. *« Ce mariage, s’écria Clarendon, est un crime de lèse-majesté. J’aimerais mieux que cette audacieuse fût la maltresse que la femme du prince. Car, maîtresse, elle ne déshonorerait quelle et moi ; femme, elle déshonore la dynastie des Stuarts. Mon avis est qu’on l’enferme à la Tour, et qu’après une juste condamnation, oa lui fasse couper la tête. **
Charles II fut obligé de l’exhorter au pardon, et ce ne fut pas sans peine qu’il amena le chancelier à ne pas s’opposer à la validité d’un mariage qui le soudait si étroitement, lui, un simple jurisconsulte d’origine, à la maison royale.
Il supporta la proscription en homme austère et religieux.
Jeté hors de son lie natale, il se perfectionna dans le français et dans Titalien, médita la Bible, burina l’histoire de la rébellion (1640-1G00), fit ses mémoires et s’enchanta des consolations de l’étude. Il vécut soit à Montpellier, soit à Moulins, avec la dignité d’un grand personnage supérieur ù l’infortune. Dans ce grand chancelier d’Angleterre , il y avait une âme stoïquement chrétienne et un esprit sévèrement artiste à l’aide desquels le lord Clarendon oublia ses avantages officiels, ses moindres titres devant la postérité. C’est là son originalité éclatante.
Une page vraiment pathétique dans cette belle vie fut sa dernière prière a Charles. IL Clarendon, las du bannissement, • se sentant près du terme, désirait finir dans son île sacrée, au milieu de ses enfants. Il se rapprocha de l’Angleterre jusqu’à Rouen, d’où il écrivit au roi de ne. pas lui fermer plus longtemps la patrie et la famille. Pour s’éviter l’ennui d’un voisinage ünportun, Charles II refusa. Déjà bien malade, Clarendon mourut de cette froide et nonchalante barbarie.
Il éprouva quel inexprimable malheur c’est à une àme profonde de se donner tout entière, soit à une àme sèohe qui la paye par l’abandon, soit à une âme inconstante qui la contraint de se reprendre peu à peu, et de mettre des bornes. à une affection qui n’en avait pas.
Dans l’hiver de 16G9, le prince d’Orange fit un voyage en
HISTOIRE d'olivier CR0MV\TXL
Angleterre. 11 avait à peine vingt ans. Observateur déjà trèsprofond, il avait remarqué avec curiosité, peut-être même avec un secret pressentiment, que Charles II, sous son masque philosophique, était absolutiste et papiste au milieu d’un peuple libéral et protestant.
La France était l'idéal du roi. lorsque à Douvres, en 1670, Henriette d’Orléans offrit à son frère l’alliance de Louis XIV. La condition était la guerre contre les Hollandais; la double récompense, — une pension et une maîtresse. La pension était considérable et fut stipulée; la maîtresse était charmante, et la princesse ne daigna pas conclure ce marché-là, mais elle présenta tout simplement à son frère qu’elle connaissait l’une de ses filles d’honneur, mademoiselle de Kerkouent. Charles n’était pas homme à refuser beaucoup d’argent et une trèsjolie femme. Le pouvoir absolu et l'imitation de Louis XIV tentaient d’ailleurs le léger Stuart. Charles -se sentait offensé et dégradé de la majesté de roi par l’existence seule des parlements, qui lui demandaient compte de ses dépenses. Il n'était ni épiscopal ni presbytérien ; il était papiste dans le cœur, le catholicisme étant, selon lui, la religion naturelle d’un prince et mcinc de tout homme comme il faut. Il espérait bien amener peu à peu la nation au papisme par un rapprochement avec la France, et au pouvoir absolu par une habileté persévérante. Ces tâches, du reste, n’étant pas faciles, les débauches, les orgies et tous les raffinements de la volupté lui faisaient prendre patience.
Il eut d’innombrables maltresses et d’innombr.ables bâtards. Les deux maîtresses principales, l’une du commencement et l’autre de la fin, furent plus reines que la reine, et même plus rois que le roi. Ces deux maltresses sont la duchesse de Cleveland et la duchesse de Portsmouth.
I.,a duchesse de Cleveland était née Villiers. Elle épousa un M. Palmer, qui reçut le titre de comte de Castlemaine. Après sa séparation d’avec son mari, la comtesse de Castlemaine devint la duchesse de Cleveland. - C’était, dit Burnet, un monstre de vices. »>
La duchesse de Portsmouth fut primitivement cette sédui-
LITOE UOrZTÈME
santé mademoiselle de Kerkouent, que Charles II aima dès l’entrevue de Douvres. Elle ne cessa pas d’être, auprès du roi d’.\ngleterre et dans son alcôve, l'ambassadrice énigmatique de la politique française. Ce fut une Astarté de chancellerie. Elle permettait au roi, pourvu qu'il fût bien obéissant, une maîtresse de théâtre, une actrice, — la Gwjn, qui avait un talent de charge admirable et qui amusait le prince blasé.
Après son abandon par le roi, la duchesse de Portsmouth se livra à d’incrojables excès. Elle parlait de Charles II avec tant de mépris qu’elle ajouta encore au mépris public. Les beaux esprits n’épargnaient pas non plus Charles 11 dans leurs libelles. Le comte de Dorset y mettait le stylet de sa raillerie, Sidley les torrents de sa verve, llochester surtout le tranchant et l’éclat de ses satires. Le duc de Buckingham, « ce grand seigneur tout infiltré de mercure, » dit l’évêque Burnet, était le premier à rire des ironies de ces libertins sur son maître. En voici une qui lui plaisait d’autant plus qu’elle le vengeait comme auditeur obligé. Le roi contait à merveille, mais il se répétait beaucoup, ce qui'àssommait ses partisans absolus. “ Je ne puis trop m'étonner, disait Rochester, de voir un prince qui possède une assez bonne mémoire pour redire la même anecdote sans oublier le moindre détail, oublier toujours qu’il l'a répétée la veille aux mêmes personnes. "
Charles II monta sur le trône en 1660. Il avait trente ans. Sous son règne, la peste sévit (1665), et l’incendie de Londres jeta une lueur sinistre (1666); mais la peste passa, et la capitale de FAngleterre renaquit' de ses cendres, plus belle, plus monumentale. Ce qui ne revint pas, ce fut le respect pour le roi, car le roi était le vassal de Louis XIV, l’esclave de l'argent français et d'une maîtresse française. 11 remplissait son trésor particulier des budgets de l'Angleterre et des subventions du plus fastueux des Bourbons. Il ne sut pas fermer le chemin de Chatam à Ruyter, qui brûla dans le port les glorieux vaisseaux de Blake. Il ne réprima pas la conspiration inventée par Oatès, cette conspiration dite des papistes qui devaient tuer le roi pour décerner la couronne à son frère le duc d’York, cette conspiration fausse qui fit décapiter StafFonl
HISTOIRE d’olivier CROMWELL
et couler tant de sang innocent. Il fut impitoyable pour Russel, Algernon Sidney. Il épuisa le peu qu'il avait d’énergie à garantir le duc d’York de l’exclusion votée presque unanimement contre ce frère ultramontain par la chambre des communes. Il vécut de débauches et il en mourut le 0 février 1G85.
Il n'osa pas s'avouer papiste, comme il se vantait quelquefois de l’ètre. Il refusa la communion des évêques anglicans et n’accepta que leur bénédiction. Il expira à petit bruit en catholique. C’est portes fermées qu’il reçut l’Eucharistie des mains du père Ilodlestone, en présence des comtes de Bath, de Feversham et du duc d’York. L’hostie s’embarrassa dans sa gorge et il fallut un verre d’eau pour la précipiter. Il recommanda à son héritier, avec une sorte de sensibilité, la duchesse de Portsmouth et son fils le duc’ de Richmond. Il se tut sur tout le reste. Pas un mot de la reine, pas un mot ni de scs officiers, ni de ses serviteurs, ni de ses créanciers, ni de ses courtisans, ni de son peuple. Il n’eut guère la mémoire du cœur et n’eut pas du tout la mémoire de la conscience. On lui trouva un trésor privé de quatre-vingt-dix mille guinées grapillées sur le trésor public et sur les largesses de Louis XIV.
Du moins Cromwell avait relevé l’honneur de l’Angleterre chez toutes les nations. Il châtiait l’hostilité et même l’irrévérence. L’orgueil anglais était fier de la considération que le plus humble sujet britannique obtenait dans les contrées lointaines. Cette hauteur de Cromwell avec l’étranger fut l’une des habiletés qu'il déploya et peut-être sa séduction la plus puissante. Le rôle de Charles II était entièrement contraire. Dédaigné de tous, il fit dédaigner la Grande-Bretagne. Lockart, qui avait été ambassadeur de Cromwell et qui fut ambassadeur de Charles II, avoua à Burnet qu’il no retrouva plus ces égards dont on entourait le représentant du protecteur et dont on se dispensait envers le représentant du roi. Lord Denzil Hollis, l'un des chefs de l’opposition contre Charles !*'■ et l’un des diplomates de Charles II, n’avait pas trop de toute sa dignité pour se garder de l’insulte à la cour de Versailles. Comment s’en étonner? Il était l’homme d’un prince que pensionnait Louis XIV, l’homme d’un prince que l’Angle-