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le court parlement dissous , d’exiper l’impdt en vertu de sa seule prérogative et de réduire l’Angleterre au besoin avec l'armée d’Irlande. Voilà ce que ce grand transfuge de l’opposition avait réellement fait comme président de la Cour du nord et comme lord lieutenant. Il fut d’une habileté suprême dans sa défense. Toujours maître de lui-même, toujours prêt à la logique, à l’éloquence, au pathétique, il atténua tout ce qu’il ne put nier, s’enveloppant de subterfuges, s’at- • tendrissant, puis reprenant la chaîne de ses déductions, ajoutant les larmes aux raisons, noble d’attitude, avec son costume noir et son Saint-George attaché à son cou par une chaîne d’or, pénétrant d’onction, étonnant de ressources, inépuisable en arguments, en adresse, en hardiesses, en émotions, presque sacré au milieu des splendeurs de son génie, dans les angoisses de son abaissement, à travers l’aspect lugubre de ses enfants et les crêpes de leurs vêtements funèbres. Les conclusions de Strafford n’étaient pas mauvaises. - Cent crimes de félonie, avaitil dit à plusieurs reprises, ne feront jamais un crime de haute trahison, pas plus que cent chiens blancs ne formeront jamais un cheval blanc. Ne me condamnez donc pas à la peine capitale sur des actes que vous avez besoin d’accumuler pour votre tragif^ue dessein, car aucun de ces actes n’emporte la condamnation à mort. " En cela il se trompait, carie projet de réduire l’AngJpterre avec l’armée d’Irlande était à lui seul un forfait de haute trahison, et ce forfait ressortait d’une note trausmi.se par Henri Vane à Pym. Selon cette note, puisée dans les papiers de son père, Henri Vane constatait qu'après la dissolution du court 'parlement, le comte de Strafford avait conseillé au roi , de soumettre ù l’aide des troupes irlandaises ses sujets rebelles. Mais ce témoignage, au fond très-véridique, était contesté et détourné de l’Angléterre sur l’Ecosse; d’ailleurs plus d’un lord était attendri. Les communes doutèrent du succès de l’acceptation. Pym leur fit faire une évolution formidable. Elles quittèrent les lords et se replièrent dans leur chambre particulière, (10 avril 1G41). Là, renonçant à l’accusation de tendance, à l’argumentation cumultative, Pym proposa un bill à'attainier (de proscription) contre le comte de Strafford, qui avait tenté
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de renverser les lois fondamentales de l’Angleterre et les libertés publiques. Ce bill à'attainder n'impliquait plus la félonie simple, mais la haute trahison entière, et la hache était au bout. Pendant que les communes discutaient sous la présidence de Lenthall, les lords, sous la présidence du grand sénéchal, le comte d’Arundel, écoutaient la défense désespérée de Strafiford.
Il récapitula toutes ses preuves, glissa ou appuya, selon le moment, avec un tact admirable, avec une dialectique insidieuse, adroit jusque dans ses repos, jusque dans ses gémissements, • toujours noble, quelquefois sarcastique, le plus souvent modéré, indulgent pour ses ennemis, respectueux pour ses juges, pénétrant et déchirant dans les inflexions de sa voix et dans les soupirs de sa poitrine, éloquent et grand comme les orateurs et les caractères antiques. Avant que la fatigue eût gagné son auditoire. Use résuma en traits de feu, puis, d’un accent plus sourd, quoique distinct, il termina pai- ces mots entrecoupés :
- Mylords, ceci est mon malheur présent, U peut devenir le vôtre. Si Vos Seigneuries ne s’y opposent, mon sang sera le précurseur de votre sang. Vous et votre postérité, ôtes intéressés à mon sort. Les gentilshommes qui sont mes adversaires ne vous ménageraient pas plus que moi à l’occasion. Eux si instruits, si formidables dans de telles luttes, s’ils se déchaînaient contre vous, s’ils faisaient .taire vos amis et parler vos ennemis, s’ils incriminaient chaque phrase de vos lèvres, chaque mtention de votre cœur, s’ils vous imputaient une trahison collective construite d’actes dont chacun serait exempt de félonie, je demande à Vos Seigneuries quelle serait pour le triomphe de si odieux sophismes l’autorité de ma condamnation et de mon supplice.
» Ces gentilshommes prétendent qu’ils parlent pour la nation contre mes lois arbitraires. Et moi, je réponds que je parle pour la nation contre leurs trahisons arbitraires. Ceci, myloixls, est votre affaire et celle de vos descendants; car pour moi, si ce n’était votre intérêt, si ce n’était, ajouta-t-il en désignant ses enfants en deuil, si ce n’était l’intérêt de ces chers gages qu’une sainte (sa seconde femme, Arabella Hollis), maintenant au ciel, m’a laissés sur . cette terre (ici les pleurs de Strafford
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coulèrent, et son agitation intérieure éclata; après une pause, s’étant un peu calmé, il reprit) : Oui, mylords, si ce n’eût été tout cela, j’aurais dédaigné de disputer ma vie. Quel moment meilleur de mourir que celui où je donne par mon sacrifice un témoignage irrécusable de ma fidélité? Ce qui m’est personnel n’est rien, mais si je devais nuire par ma faute à ces orphelins, mon cœur serait navré. Pardonnez donc mes efforts et ma faiblesse. Mylords, j’aurais encore bien des choses à vous expo- ' * ser; je n’en suis pas capable et je me tais; je n’ai plus ni voix nî forces; seulement, je désire de toute mon humilité et de toute mon affection être pour vous un phare qui vous sauve du naufrage. Pour ce qui n’est que de moi, je sais le néant de ce monde comparé à nos éternelles destinées ailleurs. Ainsi, quel que soit votre jugement, je m’y soumets d’avance avec beaucoup de tranquillité d’esprit; que ce soit la vie ou la mort, je dirai : Te Demi laudamus / »
Telle fut la suprême harangue de Strafford le 10 avril. Ce qui < est vraiment tragique, c’est qu’il se défendait à vide, et qu’à l’instaut où il réfutait l’accusation judiciaire, elle n’existait plus.
C’est une accusation politique, un bill à'attainderc\\xe les communes forgeaient comme une arme meurtrière. Elles discu- < talent isolément dans leur salle, où l'évolution de Pym les avait attirées, hors 4e cette enceinte aristocratique où Strafford venait de remuer si profondément son auditoire, hommes, femmes, juges. Vaine et lamentable entreprise! Ce que l’illustre accusé *" faisait à la chambre des lords, les presbytériens le défaisaient à la chambre des communes. Pym, le sombre tacticien parlementaire, animait ses collègues contre l’apostat de la liberté. Saint-John, cet- homme morose, fourbe, énigmatique et sans entrailles, qu’on appelait Xhomme a la lanterne sourde, Saint- John s’écria ; « Il est des personnes auxquelles on ne doit pas accorder la protection de la loi, et qu’il faut abattre, n’importe ► comment. » {Métn. de I/allès.) ^
Quelques députés furent indignés, lord Digby plus qu’aucun autre. Soit réaction soudaine contre tant de haine, soit pitié tardive pour le comte de Strafford, soit dévouement secret au roi, Digby> qui avait toujours été de l’opposition, se retourna. ;'j|
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HliaoiRE D üUVIER CROMWELL
Il résolut de sauver Strafford sans cesser de l’insulter, espérant agir d’autant plus efficacement pour lui qu’il parlait contre. Tout eu inclinant à la clémence, à la peine au-dessous de la peine capitale, par ce motif que Strafford avait conseillé d’employer l’armée d’Irlande à réduire l’Ecosse, et non l’Angleterre, ce qui renversait le principal argument de Pyru, lord Digby maintenait les plus draconiennes sévérités de langage. — • Monsieur l’orateur (le président), disait-il, je suis encore dans le même sentiment à l'égard du comte de Sü'afford. Je ne balance point à le regarder comme le plus dangt>reux ministre, le plus insupportable à des sujets libres, que l’on puisse imaginer. Je crois que ses menées sont en elles-mêmes aussi tyranniques et aussi orgueilleuses qu’on Ta proclamé si hautement; je crois que sa perversité a été singulièrement aggravée par ces rares talents dont Dieu l’a revêtu et dont le démon lui a enseigné l’ap- ' plication. Mais rien ne doit nous éloigner de l’équité; rien ne doit nous faire renoncer à l’accusation judiciaire pour y substituer le nouveau bill... - Lord Digbv échoua devant la passion publique. Il perdit en un jour toute sa popularité. Le 21 avril le bill A' atlainder fut voté à la pluralité de 204 députés contre 5C. Le comte de Strafford fut déclaré convaincu d’avoir cherché à renverser les lois fondamentales du royaume et à fonder un gouvernement absolu, ce qui était le plus grand des crimes, le crime de haute trahison.
Le bill d’allainder fut porté à la chambre des pairs, et le roi fit dire au comte.de Strafford que pas un cheveu ne tomberait de sa tête. Il avait la ferme intention de lui venir en aide. 11 avait combiné plusieurs plans. Le meilleur était d’augmenter de cent soldats déterminés et sûrs la garnison dq la Tour. Ils seraient commandés par le capitaine Hillingsb}', qui était déjà considéré comme le libérateur de Sirafford. Tout allait bien, mais Pym et ses amis avaient leur police. Ils avertirent les lords, qui avertirent le chevalier Balfour, lieutenant de la Tour de Londres. Balfour ne balança pas, et c'est au parlement qu’il obéit avec.une fidélité inflexible. Il refu>a l’entrée de la Tour au capitaine Billingsby, aux cent hommes choisis par cet oflir cier, et il veilla lui-mé ne avec les gardes spécialement consa-
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crés au service de la forteresse. Ces gardes, nommés les Ilamlets, étaient parlementaires. Le chevalier Balfour les électrisa de son zèle, et repoussa personnellement deux raille livres sterling qu'on joignait à l’offre d’un mariage brillant pour sa fille, afin de le suborner. Il rejeta ces propositions avec hauteur, et le comte de Strafford fut de plus en plus rivé à la Tour.
Le bill à'attainder étant adopté par les communes, le roi manda les deux chambres avant le vote des lords, le l" mai. Il déplora le bill qui allait faire de lui un juge. Il déclara que jamais Strafford ne lui avait même insinué soit de châtier l'.\ngleterre avec l'armée d’Irlande, soit d’abolir les lois, soit d’établir un gouvernement absolu. Il n’était donc pas un traître, et le roi ne pouvait pas le condamner selon la rigueur du bill A'attainder. Seulement il le punirait de sa malversation, en le privant de toutes ses dignités et de toutes seS fonctions. Le roi pria les lords de ménager des scrupules aussi légitimes, et de chercher une solution plus humaine par laquelle il satisferait à la fois au devoir et à l’opinion.
Ce discours de Charles irrita le parlement. Etait-ce au roi de dicter les arrêts? Empiéterait-il toujours sur les privilèges de la nation? Voilà ce que se disaient entre eux les députés et les pairs. Strafford sentit le péril de cette démarche. — « La bouté du roi, dit-il, me sera fatale. Il ne me reste plus qu’à me préparer à la mort. » Il ne se trompait pas. Les esprits s’enflammèrent. Pym échauffa ses collègues dans les dîners qu’il leur donnait, il déchaîna les pasteurs, dont les sermons retombèrent en charbons de feu, il organisa des rassemblements qui erraient autour de White-Hall et de ''^'’estminster criant ; » Justice! justice! » Plusieurs vociféraient ; « La tète de Strafford ou la tète du roi! » C’est dans ces conjonctures tumultueuses que le bill à'atlainder fut approuvé par les lords à la majorité de vingt-sept suürages contre dix-neuf (7 mai).
Le roi, dont les deux chambres réclamèrent la sanction, vacillait dans une perplexité cruelle. Il avait toujours été de cœur avec Strafford, le plus grand de ses serviteurs et de ses amis, le plus magnanime ouvrier du droit ditin, du pouvoir ab-
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solu, comme l'entendaiegt les Stuarts. Charles abandonneraitil son ministre intrépidet.^èttrait-il la main dans le crime de son parlement? Indépendainment de toutes les raisons qui lui imposaient le courage/le prince et l’homme, dans Charles I^’’, n’étaient-ils pas enchaînés par la générosité de Strafford? Le 4 mai, le noble prisonnier avait écrit à son maître une lettre dont voici quelques fragments :
“ Si je vous disais, sire, que je n’éprouve aucun combat, je me ferais moins homme que je ne le suis. Dieu connaît ma faiblesse ; et, lorsque avec un cœur innocent, il s’agit d’appeler la destruction sur ma tète et sur celle de mes jeunes enfants, on peut croire qu’il n’est pas facile d’obtenir pour un tel sacrifice le consentement de la chair et du sang.
« Je me suis décidé, cependant, et pour le parti que je crois le plus noble, et pour l’intérêt qui est incontestablement le plus ^rand ; car que devient un particulier mis en balance avec Votre Majesté et avec tout l’État? En deux mots, sire, je rends à votre conscience sa liberté... Ne luttez pas davantage contre la nécessité. Mon sang sera le prix de votre réconciliation avec vos peuples.
« Sire, mon consentement vous acquittera plus devant Dieu que tout ce que pourrait faire 1e monde entier. Aucun supplice n’est inique envers celui qui veut le subir. Puisque la grâce du ciel m’a rendu capable de pardonner â tous avec facilité, c’est de bien plus grand cœur, sire, que je vous donne ma vie éphémère comme un juste retour de vos anciennes faveurs. Je vous demande seulement d’être bon pour mon pauvre fils et pour ses trois sœurs à proportion des réhabilitations réservées peut-être à leur malheureux père. " Les anxiétés de Charles augmentèrent. Du 7 au 9 mai, il flotta dans une indécision formidable. Les deux chambres étaient d’accord avec l’opinion publique, et le bill d’rt//û!i«<icr attendait la sanction royale. Que résoudre? Charles, au lieu de chercher, comme les forts et les braves, son point d’appui en lui-même, appela les juges, puis les évêques (9 mai). Les magistrats et les prélats lui dirent qu’il avait deux consciences, que sa conscience privée devait céder
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à sa conscience politique, et son devoir envers un sujet à son devoir envers sa dynastie. Ils lui conseillèrent tous, excepté l’évêque de Londres, Juxon, de confirmer le bill du parlement et d’envoyer Strafford au bourreau. La reine Henriette, une Ève homicide, se joignit aux interprètes de la loi et de la religion. Jusque sur l’oreiller des insomnies de Charles, elle le supplia, au nom de leurs enfants, de sacrifier le comte de Strafford. Un assentiment apaiserait tout; une obstination provoquerait des tumultes oü elle-même serait engloutie avec le trône. Le 10 mai au soir, Charles résistait encore; il ne résista pas longtemps. Il fléchit, se redressa, fléchit de nouveau, se rétracta plusieurs fois, pleura et finit par signer le bill fatal. Cela fait, Charles dépêcha son secrétaire Carleton pour informer StrafiTord des raisons qui avaient déterminé, lui, le roi • la principale, c’était le consentement du comte lui-même. Strafford, comme étonné, demanda au secrétaire si réellement le roi l’avait chargé de lui parler ainsi. « Oui, » répondit Carleton. Alors, malgré sa résignation, le comte eut un murmure contre cette indignité. Il se leva de la chaise de sa prison, parcourut à pas convulsifs sa sombre cellule, et, la main sur son cœur, il s’écria dans l’amertume : Nolite conjidere in principibus et filiis fiominum, quia non est salus in illis. Ne mettez point votre confiance dans les princes, ni dans les enfants des hommes, car le salut n’est pas en eux ! »
Cependant, après une nuit sans sommeil, le roi, qui avait scellé le bill de son approbation le 10 mai, envoya le 11 un message aux lords afin de solliciter du parlement une commutation de la peine de mort en une détention perpétuelle. Le porteur de ce message était le prince de Galles. Il avait la séduction de la naissance, de la jeunesse et de la grâce, mais tous ces avantages et le désespoir du roi furent comptés pour rien. La cour, travaillée par la reine, était aussi indifférente ou hostile, que les chambres et le peuple, remués par Pym, étaient implacables. Un sursis de trois jours, le sursis jusqu’au samedi, fut même refusé.
Le comte de Strafford, qui, depuis la signature du roi, n’avait
plus d’espérance, était prêt le matin du 12 mai, lorsque üsher, archevêque d’Armagh et primat d'Irlande l’instruisit de la part du roi que toutes les demandes qu’il avait faites pour son fils et pour ses amis lui étaient accordées. Le roi avait dit au primat :
« ,\ssurez le comte que s’il ne se fût agi que de ma vie, jamais je n’aurais signé le bill. » StrafTord avait à peine reçu ces confi-' dences, que le lieutenant de la tour vint lui annoncer que c’était l’heure. Le comte, s’adressant au primat, dit : - Partons. " Il s’était habillé lentement et avec soin; la décence du costume était relevée par la majesté simple et naturelle du comte. Il avait retrempé sa force d'àme dans deux autres forces, le sommeil et la prière. N’ajant pu s’entretenir avec Laud, il avait été convenu entre eux, par l’intervention d’Usher, que Laud, renfermé aussi la Tour, bénirait StrafTord à son passage. Une foule de cent mille personnes avait envahi les cours de la citadelle et les abords de Tower-Hi'l, le lieu de l’exécution, lieu barbare qui avait tellement bu le sang que le sang y coulait dans les filons de la terre, comme il coule dans les veines de l’homme. Le comte de StrafTord désira se rendre à pied de sa cellule à la colline tragique. Il s’avança gravement, tout vêtu de noir et ganté de blanc, à travers la multitude ennemie qui contenait sa colère, mais dont la ph}’sionomie était menaçante. StrafTord regardait i droite et à gauche avec sérénité, consolait le comte de Cleveland, le primat d'Irlande, et son frère, et ses serviteurs, qui lui servaient de cortège. Par instants, il dirigeait de loin ses yeux vers une petite fenêtre grillée de fer du donjon que l'archevêque Laud occupait. Lorsqu’il fut près de ce donjon et sous cette fenêtre, le comte s’arrêta. Les gardes et le lieutenant de la Tour s’arrêtèrent aussi, attentifs et respectueux comme si Strafford eût été encore le grand ministre d’autrefois. Lui, tout absorbé dans une espérance religieuse, contemplait deux mains tremblantes et amaigries que Laud lui tendait par des barreaux de fer. Tout i coup, s’agenouillant, il dit de sa voix sonore ; « 'Votre bénédiction, monseigneur! » Les deux mains s’agitèrent, puis disparurent aussitôt. Laud, qui n’était pas seulement un prélat, mais un ami, avait été suffoqué par son émotion, et il était tombé évanoui siir les dalles
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de son cachot. Straffoni, comme s’il eût deviné, se remit en route et s’écria ; « Monseigneur, Dieu soit avec vous ! « Il poursuivit son chemin funèbre sans qu’une pitié, excepté celle de Cleveland, du primat d’Irlande, de son frère et de ses serviteurs, perçât les ombres de la mort qui l’enveloppaient déjà. La veille, il avait dit adieu à sa femme, à sa sœur et à ses enfants. Beaucoup de ses amis étaient changés ou intimidés, son souverain Charles I" l’avait livré, et sa maltresse la duchesse de Carlisle, aussi infidèle que la fortune, faisait à Pvm des sourires, vils préludes d’un autre amour. Elle allait au sermon et y prenait des notes pour plaire à ce nouveau maître. Le comte de Strafford, haï et abandonné, n’avait plus que Dieu en montant les degrés de l’échafaud. C’est donc là qu’il aboutissait, après tant de plans déliés on hardis dans ce labyrinthe tortueux et glissant de la politique. Ce qu’il y eut de beau en Strafford, c’est que sa fermeté fut entière jusque sur ces planches lugubres recouvertes de noir et qu’il allait colorer de son sang. 11 n’oublia rien et ne manqua dans cette agonie morale à aucun devoir. Il prit congé de son frère par un tendre et long embrassement, de ses domestiques par un geste d’affection, des citoyens innombrables qui entouraient Tower-Hill, comme la mer un Ilot, par un discours où il déposa ses derniers vœux pour sa famille et pour 1’. Angleterre.
Il ne lui échappa qu’une plainte ; « .le crains, dit-il, que ce ne soit un mauvais commencement de bonheur public qu’une réforme écrite en caractères de sang. - Il fit le tour de l’échafaud, donna la main au comte de Cleveland, à Usher, primat d’Irlande, et à quelques autres. Il itria une demi-heure avec son chapelain, tous deux à genoux, puis il appela George Wentworth, son frère. •• Cher George, dit-il, il faut nous séparer. Recevez ma dernière bénédiction et portez-la à ma femme, à ma sœur, à mon fils, à mes filles Anne et Arabella; portez-la aussi à leur petite sœur. Recommandez à mon fils de vivre sur ses terres, sans ambition ; qu’il songe où mènent les grandeurs. " Le comte s'arrêta" un instant et ajouta en montrant la hache : •• Cette arme va ravir à ma femme son époux, à mes enfants leur père, à mes pauvres serviteurs un bon maître, à
HISTOIRE n’oi.IVIER CROMWELL
TOUS et à notre sœur un frère tendre, à mes amis un ami dévoué. Dieu vous protège et vous console tous! » Quand il eut achevé et que le bourreau lui demanda pardon de ce qu'il allait faire, « Oui, dit Strafford, pardon à vous et à tout le monde. • Alors il ôta son habit, dégagea son cou de ses cheveux, et pria encore entre le primat et son chapelain, puis, se couchant sur le parquet, il posa la tète sur le billot. D'un coup le bourreau l'abattit.
Le comte de Strafford avait quarante-huit ans lorsque la hache le frappa. Quel avenir n'aurait-il pas eu sans la révolution ! Il aurait gouverné l’Angleterre. Son forfait fut de vouloir la gouverner tyranniquement. Il avait voulu asservir le peuple, et le peuple eut le droit de punir par les lois cet ennemi des lois. Mais Charles l", dont Strafford avait élargi la prérogative, Charles I" pour lequel Strafford avait apostasié, menti, opprimé, suborné, commis des exactions, allumé la guerre civile, Charles I" se déshonora en participant par une sanction odieuse aux vengeances du parlement contre son ministre. Le bill A'attainder avait été le devoir du parlement, il fut la flétrissure de Charles P'' bien plus que de Strafford. Je sais que Charles souffrit de sa faiblesse : — qu'importe? Il valait mieux qu'il souffrît de sa vertu. Il consulta des juges, des évêques, la reine Henriette, — qu’importe? Dans les grandes conjonctures, il ne faut interroger que son cœur. Il n’y a que le cœur qui ne trompe pas ; le cœur, cet oracle sacré qui parle en cris infaillibles au fond de la poitrine humaine.
La reine fut l'instigatrice de ceux dont Ludlow a dit : « Tous, excepté un seul (Juxon), conseillèrent au roi de jeter Jonas k la mer pour apaiser la tempête. » Lord Clarendon et l’évêque Burnet déclarent l’un et l’autre que, sans la reine, Hollis, le beau-frère de Strafford, serait pêut-ôtre parvenu à le sauver avec l'aide de Charles. Hollis fut déjoué parla reine comme tous les autres, Un égoïsme de dynastie dépravait Henriette en tout. Rien ne lui paraissait précieux sous le soleil que le trône des Stuarts. — •• C’était une femme d'une grande vivacité dans la conversation, dit Burnet, et qui aima toujours à être mêlée dans des intrigues de tout genre, mais incapable
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d’y porter la réserve et le mystère indispensable en de telles affaires, au milieu de temps aussi orageux. Cette princesse manquait de jugement,* avait l’invention pitoyable et l’exécution pire ; et néanmoins le feu de ses discours faisait une grande impression sur le roi. C’est à ses petites pratiques autant qu’au caractère personnel de Charles qu’il est équitable d’attribuer tous les malheurs de ce monarque... Lui, ajoute Burnet, ne mettait dans ses concessions ni à-propos, ni bonne grâce ; elles parurent toutes extorquées. » Par ses ardentes superstitions et par ses légèretés chevaleresques, la reine n’était bonne qu’à répandre la discorde et à semer la confusion, tandis que le roi, par ses entêtements, ses parjures, son opiniâtreté aveugle dans le système du droit divine n’était propre qu’à perdre la couronne de ses pères et de ses fils !
Et voilà cependant la reine dont Bossuet dit : *« Sa main ha- # /
bile eût sauvé l’Etat, si l’Etat eût pu être sauvé. »» Et voilà le roi dont Bossuet dit : « Ses ennemis mêmes lui accorderont le titre de Sage et de Juste, et la postérité le mettra au rang des grands princes. »»
Ah ! certes nul ne sera jamais plus vif que moi poiir Bossuet, pour cet orateur aussi antique et aussi simple que la Bible, aussi moderne et aussi éclatant que la tribune hardie de 1789 et de 1792. Ses lèvres toutes frémissantes d’éloquence et son front tout rayonnant d’idéal annoncent un prophète. Sa langue est un miracle perpétuel, parce qu’elle est une germination continue. Les choses quelle exprime ont un enchantement soudain, et d’anciennes qu’elles étaient deviennent nouvelles. On s’imagine les rencontrer pour la première fois, tant elles donnent le ravissement de l’inconnu. Ces surprises de l’art dans leur chaste enivrement ont je ne sais quoi des jeunes surprises de l’amour. Elles jettent dans un monde de création. Comme écrivain, Bossuét n’est pas moins incomparable qu’il l’est comme orateur. Aussi, plus je sens ce grand homme, plus je lui demande compte de la vérité.
Qu’il fasse souvent de la religion une légende et de la doctrine évangélique un paganisme, c’est une habitude de son éducation et de son siècle.; mais qu’il démente et dénature l’his-
HISTOIRE d'olivier CROMWELL
toire, elle ne le souffrira pas. I/histoire, tout en saluant l’oraison funèbre, cette ode en prose, comme elle .salue la poésie, éteint d'un souffle sacré l'encensoir de Virf^ile devant Octave, l’encensoir de Bossuet devant Henriette de France et Charles I". C’est le noble privilège de l’histoire de reprendre le flatteur quel qu’il soit, qu’il porte une couronne de laurier ou une mitre, et de raconter ce qui est. Le génie même de Bossuet s’efface devant la vérité, comme le nuage devant la lumière, et il ne reparaît qu’au delà des mensonges du temps dans la splendeur métaphysique des questions éternelles. Oui, Bossuet, pour être lui-même, a besoin de plonger dans les puissances de l'esprit, in patent tas Bomini, et c’est à ce prix seulement qu’il est irrésistible. Hors de l’infini, l’idolâtrie est trop la muse de Bossuet. L’idolâtrie lui grandit le passé et le présent, comme la tradition lui cache l'avenir. D’un prophète qu'il est, ce qu'il a de meilleur, ce n’est pas la vue, ce sont les ailes; offusqué, aveuglé, il vole parmi les éclairs et colore d’un reflet de foudre Henriette de France et Charles I*'. Voilà un courtisan sacerdotal, le seul courtisan qui ait été sublime, et il ne parvient pas à relever ce fils des Stuarts et cette fille des Bourbons qui abandonnèrent Strafford. Les médiocrités, pour être royales, ne sont pas moins des médiocrités, surtout si elles ont en face d’elles la véritable grandeur, la grandeur intellectuelle. Aussi Strafford, tout criminel qu’il soit, est une apparition bien autrement pathétique. Il honore, lui, la chute d’une dynastie, le désastre d'un monde. Pour illustrer de tels naufrages, il ne suffirait pas d’une reine frivole, d’un roi borné, il faut une renommée non de l’étiquette, mais de la gloire, une renommée non du jour, mais du lendemain, d’un lendemain non pas héraldique seulement, ce ne serait pas assez, mais historique. Tel est le comte de Strafford, le précurseur des catastrophes de la révolution d'.Vngleterre.
Il y a de tout dans les portraits de cet homme, un peu avant la date de l’échafaud. Ils sont conformes à sa vie, où se mêlent le talent et le courage, les attentats politiques et les vertus monarchiques, les succès et les revers. La taille est haute, un peu courbée. Le visage respire une énergie de soldat et d’ora-