‹ Histoire d'Oliver Cromwell Par J.M. DargaudChapitre 75 sur 177 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

après le jugement dernier; les antitrinitaires, les ântiscripturistes, les antinomiens, les nullifldiens (nitllius Jidei), ces adversaires de la lettre, ces novateurs de rêves; les chercheurs, les perfectionnistes, les latitudinaires, les sociniens, les arianistes, ces adorateurs de la lumière, ces curieux d’infini, — tous sectaires qui acclamaient la liberté sans bornes de la conscience.

Les théistes purs de la révolution anglaise, Algernon Sidney tout le premier, étaient les meilleurs parmi les indépendants. Ils niaient l’Incarnation et la divinité de Jésus-Christ. Ils avaient trouvé, comme Spinosa, et, quoique à la même date avec originalité, leur grand argument. leur avis, dire : l’Eternel s’est fait homme, l’Eternel est Dieu et homme tout ensemble, — c’était affirmer que triangle s’est fait cercle et qu’il est resté triangle : c’était affirmer une impossibilité.

Ces théistes avaient d’ailleurs la plus belle des théologies, la théologie rationnelle.

D’après cette théologie, Dieu luit dans l'àme, et, par son rayon, il éclaire et il attire. L'homme voit et sent; il retient ce principe vivant au fond de sa conscience. Il possède Dieu. Voilà cette théologie. Elle se compose de lumière, et l’amour en naît. La grâce n’y fait pas défaut, puisqu’elle est la présence même de Dieu dans l’àme. Quand Dieu pénètre l'àme, la sollicite, l’échaufiTe, il la justifie par la foi, il la sanctifie par la grâce. Au fond, tel est le théisme. Il croit, il aime, il espère. Il proclame la charité envers les hommes, la piété envers Dieu. C’est là le dogme essentiel imposé à tous. Pour ce qui n’est pas ce dogme, pour ce qui est seulement opinions, système, fantaisie, on peut discuter. Il n’y a d’indiscutable que le dogme unique : l’amour de Dieu et du prochain. A ce prix, le théiste nage dans les splendeurs. Il se plonge et se replonge dans les évidences intérieures et extérieures. Il confesse Dieu qui est en lui et hors de lui. Dieu son père et le Christ son frère. Le théiste est illuminé de Dieu comme du soleil, et il n’a pas moins confiance à l’immortalité après la vie qu’au réveil après la nuit.

Telle est la doctrine des théistes de tous les temps, telle

était la doctrine des théistes anglais. Qs y ajoataient la variété de leurs caractères et de leurs passions. Les uns étaient stoïques, les autres tendres ; oenx-ci n’admettaient que des lois générales, ceux-là priaient la Providence maternelleL Beaucoup ac-piraient à la réfmhlique, plusieurs avouaient la monarchie. Tous étaient indépendants par la tolérance.

Les presbytériens avaient dominé dans le parlement, les indépendants remplissaient l'armée. Tout en caressant les presbytériens, Cromwell était indépendant, et c’est à la pointe du généreux principe de tolérance des indépendants, de ce principe manié comme nn glaive par l’ignorance de Fairfax, par le fanatisme de Harrison, par l’instinct de toute l’armée, que Cromwell écarte les épiscopaux non moins que les presbytériens. Il marche an pouvoir pour lui et à la cKartt des âmes pour l'Angleterre. Tout lui est bon à plier, tous lui sont des instruments, qu’ils soient ses supérieurs ou ses inférieurs. Après s’être servi de Fairfax, il se servira des autres, à bien peu d’exceptions près, d’exceptions héroïques telles que Hutcbinson, ou Sidney, on Ludlow, et encore il les fascinera par moments; il se servira surtout d'Ireton en haut, et em bas de Harrison.

Ireton nous est déjà connu. Le major général Harrison est encore obscur. C’était un officier fort bizarre, brave jusqu'à la témérité, religieux jusqu’à la fièvre chaude; en un mot, le plus sectaire des taints. Hors de ses extases bibliques, il était doux et cordial. Il ne manquait jamais de prêcher ses ineiileiirs amis et ses chefs avec une certaine sévérité ; toute son onction, il la gardait de préférence pour ses ennemis.

11 avait la vanité du costume. Quelquefois il s'h^dnllait trèssimplement; quelquefois il se couvrait de broderies militaires. Il lui ai'rivait même de se vêtir en étoffe d’écarlate toute parsemée de clinquant. U avait le mauvais goût d’un parvenu; mais ce qui le relevait, c'est qu’il était un parvenu toujours prêt à être un martyr. Né d’une famille très-infime, sans éducation et sans fortune, la révolution l’avait mis en lumière, et la guerre civile l’avait enrichi. Il avait un certain luxe de laquais et de chevaux, que les émoluments de ses grades et

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deux mille livres sterling de revenu territorial lui permettaient de satisfaire. Il avait été heureux et adroit au milieu de ses rêveries, mais il était resté honnête.

Les trois choses qu'il aimait le plus, c’étaient la Bible, le champ de bataille et l’échafaud. Il croyait vivre pour Dieu, et c’est pour Dieu qu’il désirait mourir. Il était, comme on disait alors, un homme de la cinquième monarchie, de cette monarchie qui succédera aux quatre autres, selon la vision du prophète Daniel, de cette monarchie du bien, précédée de quatre monarchies du mal, représentées par des bêtes sorties de la mer : — un lion à l’envergure des plumes de l’aigle ; — un ours aux dents mêlées de crocs; — un léopard aux quatre tètes avec quatre tdles d’oiseau; — une licorne aux mâchoires de fer, aux onze cornes, sur l’une desquelles il y avait des yeux semblables à des yeux humains et une bouche sonore.

■ L’ancien des jours viendra et s’asseyera (Daniel). Ses vêtements auront la blancheur de la neige et ses cheveux la soujllesse moelleuse d’une laine pure. Son trône et les roues de son trône seront de feu. Un fleuve de flamme jaillira de sa face. Mille milliers le serviront et dix mille millions assisteront devant lui. Le jugement prendra place et le livre sera ouvert. L’ancien des jouns brisera et dispersera les quatre monarchies. Il tuera la licorne, et la domination sera ôtée aux trois autres bêtes. Elle sera donnée au fils de l’homme par l’ancien des ■ jours, et cette domination sera étemelle. ■ C’est la cinquième monarchie qui ne passera point, la monarchie dont le Christ sera le roi et dont le peuple se composera des saints.

Harrison estie plus formidable sectaire des hommes de la cinquième monarchie. Cette monarchie était peut-être prochaine. n l'attendait. Pour la conquérir, il ne reculera devant rien. Charles I®' pourra bien être considéré comme l’une des quatre bêtes. Les saints sont implacables.

/ Et cependant Harrison était bon en de certains moments, quoique toujours redoutable : car il n’était jamais sûr. Son portrait n’in^ire aucune sécurité. Ce visage a deux expressions sii^lières. Il est très-doux et très-déterminé. Il est éga-

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

lement près de la prière et du carnage. L’aspect de cette figure, quoique paisible, recèle un secret égarement que l’on devine à l’éclat sauvage des yeux noirs et vagues. Cet égarement pourrait devenir de la folie, si bien que, sous cette tranquille physionomie, on craint la fureur sacrée.

En examinant longtemps ce portrait, j’ai éprouvé une impression étrange. Sans que j’eusse lu la Bible le matin, des versets d’Ézéchiel retentirent alternativement eu moi, des versets comme ceux-ci :

« Prophétisez et dites : Montagnes d’Israël , poussez vos branches et portez votre fruit pour son peuple. — Les champs seront labourés, les villes habitées et les ruines rétablies.

« C’est pourquoi vous direz à la maison d’Israël : Voici ce que dit le Seigneur : Je répandrai sur vous de l’eau, et vous serez purifié.

« Je vous donnerai un cœur nouveau et un nouvel esprit; j’ôterai de vous le cœur de roche, et je mettrai en vous le cœur de chair.

« Vous habiterez ma terre; vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu. »»

Et d’autres versets succédèrent aux premiers. •

« Fils de l’homme, prophétise et dis ; Voici le Verbe de l’Éternel. Dis , l’épée , l’épée a été aiguisée et elle est fourbie.

« Elle a été aiguisée pour un grand massacre, elle a été • fourbie afin qu’elle brille. Elle a été aiguisée et fourbie pour la confier à la main de celui qui tue.

** Crie et hurle, ô fils de l’homme» car Fépée est contre mon peuple. Toi donc, fils de l’homme, prophétise et frappe d’une main contre l’autre, que l’épée double et redouble ses coups.

« J’ai mis l’épée étincelante sur toutes les portes des grands, afin que les cœurs se fondent et . que les décombres se multiplient.

« Épée fourbie pour resplendir, aiguisée pour égorger, frappe à droite, frappe à gauche, frappe de tous côtés.

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