LIVRE QUATRIÈME
Lui qu'on appelait le Père de la Patrie, Pater Patrice, aarait défendu cette patrie sans se ternir d'un forfait. Homme de tête vaste, de bouche vibrante et de main prompte, il était également propre .aux combinaisons, aux discours et aux actions. Ses facultés n'étaient pas moins transcendantes pour gouverner que pour conspirer. D'une activité merveilleuse d'esprit et de corps, aucune conjoncture, aucune entreprise ne l'eût étonné. Il se serait dévoué jusqu'au trépas. Toujours passionné et toujours tranquille dans la passion, il aurait toujours été d'autant plus capable d'électriser les autres, et, tout en les échaufifant, de les diriger. Habile dans l'héroïsme, ce grand homme de bien fut heureux d'avoir été enlevé au milieu de toute sa vertu, avant le mal qui, dans les révolutions, pèse sur les meilleurs, sinon comme une nécessité, du moins comme une tentation.
Cette mort de Hampden ajouta un poids immense aux détresses du parlement. Londres aurait pu devenir la proie des cavaliers. Si le roi avait pu rallier à sa grande armée l'armée des comtes du nord et les attirer au midi, hors de leurs foyers, rien ne lui eût été difficile en ce moment. Il n'aurait pas vaincu la révolution, mais il aurait occupé la capitale du royaume. H diflTéra cette grande entreprise, qu'il aurait osée d'un seul bond avec deux armées ; avec une armée, c'était assez de prendre Glocester pour se frayer ensuite un chemin vers Londres.
Les troupes du Parlement étaient partout fondues ou affaiblies. Tout aurait sombré irréparablement sans l'idée qui dominait la révolution, et sans les hommes indomptables qui représentaient cette idée autour de Pym.
Ils donnèrent à Cromwell dans l'ouest un supérieur : c'était lord Kimbolton, devenu comte de Manchester. Une armée fut aussi organisée par sir William Waller, une armée qui devait être la réserve de la principale armée commandée par
Essex.
Le lord général fut l'homme de la situation. H se montra vraiment admirable en cette décisive conjoncture et digne des patriotes du parlement. Il contre-balançales défections des deux chambres et, entre autres, celles des lords Lovelace et Conway,
106 HISTOIRE d'oLITIER CROSfWELL
des comtes de Portland, de Clare, de Bedford et de Holland qui coururent au roi comme au vainqueur. Le comte d*Essex, lui, eut beaucoup d'audace. Il fut très-fidèle au parlement et à l'Angleterre. C'est le plus magnifique moment de sa vie militaire et civique. Il sentit l'importance de Glocester et jura de la débloquer. Car Glocester, malgré la distance, était à cet instant le vestibule de Londres et le dernier boulevard de la révolution.
Le comte d'Essex, donc, rassembla les débris de son armée, qu*il passa en revue à Hounslow Hea;th. Il harangua cette troupe, qui parut rafraîchie et rajeunie par l'enthousiasme du lord général. Presque tous ses collègues du parlement étaient avec lui à cheval. Ils prirent congé du comte très-affectueusement et retournèrent à Londres, tandis que lui se hâta vers Colebrooke. C'était le 24 août 1643.
Depuis quatorze jours, Glocester se défendait contre le roi en personne et contre une armée redoutable. Le prince Rupert somma la ville de se rendre. Elle répondit non, comme toujours, du milieu de ses fortifications démantelées. Sa garnison était à peine de quinze cents soldats. Son artillerie était en mauvais état, et ses magasins ne contenaient pas plus de quarante barils de poudre. Glocester était confiante cependant, car elle espérait dans le Dieu des armées, et elle avait pour gouverneur le colonel Edward Massey, un de ces hommes intrépides qui, avant de s'ensevelir au besoin sous des décombres fumants, font des miracles d'imprévu. Massey communiquait son ardeur à tous. C'était un capitaine inépuisable en ressources, en stratagèmes, en activité ; il mangeait peu, dormait encore moins, un tempérament de fer, une âme de feu, un citoyen, un ingénieur et un général tout ensemble. Il multipliait les sorties, les attaques, les alarmes. Il soignait les blessés, louait les soldats, égayait les habitants, flattait les femmes, fanatisait les vierges qui ensorcelaient ensuite les braves. Les ministres presbytériens et puritains n'étaient point oubliés. Sous l'ascendant du gouverneur, ils prêchaient le jeûne qui épargnait les vivres, la Bible qui électrisait les courages et, descendus de la chaire, ils montaient sur les remparts.