‹ Histoire d'Olivier CromwellChapitre 46 sur 217 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

expérimentés et se battirent en soldats intrépides. La cavalerie du prince Rupert pilla Keynton, et, dans son ardeur, s’avança jusqu’au régiment de Hampden, qui tira le canon contre elle et la ramena à toute bride.

Les incidents de la bataille appelée Keynton par les uns, et Edge-Hill par les autres, furent aussi variés que pathétiques.

Le roi parvint à dissimuler son anxiété intérieure avec son habitude d’impassibilité, sans ressource d’esprit mais sans faiblesse de cœur. Lord Falkland s’exposa aux plus grands périls pour sauver les prisonniers. Le comte de Lyndsey, froidement ulcéré de l’insubordination du prince Rupert, avait résigné le commandement au général Ruthven, Écossais. Il fut blessé et pris à la tête de son régiment, jusqu’au bout le modèle et l’inspirateur de toute l’arméé.

Le prince Rupert, le second fils de l’électeur palatin Frédéric V et de la fille aînée de Jacques R*" d’Angleterre, était natui’ellement le fléau des généraux en chef; car il prétendait ne recevoir des ordres que de, son oncle Charles P*’. Il n’y avait pour lui qu’uh général en chef, et c’était le roi. A Edge-Hill l’impétuosité de ce jeune prince fut plus fatale aux royalistes qu’aux patriotes. Par impatience du triomphe, il empêcha le triomphe des siens. Il annula sa cavalerie en ne la rabattant pas sur le centre de la bataille. Ce prince, quoiqu’il eût quelque goût pour les sciences, n’était pas une intelligence militaire. C’était un brillant officier d’avant-garde, un cœur et un bras de partisan plutôt qu’une tête de capitaine.

Les gentilshommes qui se distinguèrent le plus parmi les parlementaires furent lord Gray et sir Arthur Haslorigh. Sir Philippe Stapleton, sir William Balpour et le colonel Essex furent incomparables. Ces lieutenants du comte d’Essex se précipitèrent avec un élan irrésistible, sous les yeux du lord général, contre le corps de bataille du roi. C’est là que le combat fut le plus acharné, et c’est là que fut pris l’étendard de Nottingham. Il y avait à cette place un monceau de morts. Dans un petit espace, Ludlow reconnut soixante royalistes qui s’étaient fait tuer avec sir Edmond Varney, qui portait l’étendard. Ce qui

est TTaiment tragiqtre dans le dévonement de sir Edmond, c’est qa’il donna sa vie à une cause qui n’avait pas son cœur. Il en avait fait l’aveu à M. Hyde, tandis qu’ils étaient encore à York. « Vous êtes plus heureux que moi, dit-il à son ami, vous avez la conviction intime de la justice des privilèges que vous défendez et de l'obligation où était le roi de refuser ce qu’on lui demandait: vous obéissez ainsi tout ensemble à votre devoir et à votre sentiment. Mais, pour ma part, je n’aime pas cette querelle et j’aurais souhaité vivement que le roi pût accéder d’un plein consentement à ce qu’on désirait de lui. Ce n’est donc que par la reconnaissance que je me trouve engagé à suivre mon maître. Il m’a nourri de son pain, je le sers depuis près trente ans, et je ne ferai pas une chose si basse que de l'abandonner. Je préfère mourir, ce qui, j’en suis certain, m’arrivera, et cependant ce sera pour conserver des choses qu'il est contre ma conscience de consen^er. »* {Mém. de lord Clarendon, xviii,

Quelle détermination pathétique f Quelle raison supérieure chez un gentilhomme qui ne portait pas seulement le drapeau des Stuarts, mais qui était grand maréclial de la inaison du roi et qui pourtant le jugeait si bien! Quelle sombre prophétie! Quel culte désespéré de l’honneur! Une déloyauté égale à la délicatesse de sir Edmond Varney fut la déloyauté de sir Faithful Fortescue. Il s’était engagé volontairement dans l’armée parlementaire. Au lieu de charger les royalistes, il fit volteface et chargea avec eux ses compagnons d’armes. Il avait prévenu Charles de cette évolution, il espérait qu'elle serait contagieuse et qu’elle entraînerait beaucoup de défections. Il se trompa; mais que sa trahison préméditée demeure à jamais sur sa mémoire, et ftétrissoi»s-la d’une flétrissure égale à notre vénération pour Varney.

Ce qui rendit plus périlleuse dans cette journée la situation du corps d’infanterie royale, c’est que les deux réserves de cavalerie n'étaient pas restées à leur poste et que, déplus, Charles avait promis à sa garde de trois cents seigneurs ou gentilshommes de prendre part à l'action. Il était par là fort à découvert. La garde du comte d’Essex, composée de cent hommes.

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fut vigoureusement lancée par son rapitaiiie, sir Philippe Stapleton. On remarquait dans cette garde du lord général plusieurs noms, Cfui plus tard flevinrent célèbres, tels que Ludlow, Fiennes, Flutwood, Harrissoir et Tojulinson.

Ce fut le colonel Middïeton qui arracha aux mains sanglantes de Varney, mort, Tétenfîard: royal. ïl le remit au comte d'Essex, qui le confia à >f. Chambers, l’un de ses secrétaires. Le capitaine Smith s’étant ceint d’une écharpe orange, couleur des armoiries d’Essex, déroba l’étendard et le porta au roi à fond de train. Charles I®** remercia le capitaine en le faisant chevalier.

Les pertes du roi furent plus considérables que celles des patriotes. Le comte de Lindsey, son général en chef, le colonel Monroy et le colonel Lunsford périrent glorieusement. Lord Willougbby, fils du comte de Lindsey, fut fait prisonnier. Du côté des parlementaires expirèrent aussi lord Saint-John, de la maison de Bolingbroke, le colonel Essex et le lieutenant-cocolonel Ramsey. Ces trois héros eurent comme une allégresse du trépas en songeant au drapeau pour lequel ils mouraient.

Le comte d’Essex était; Tengé de la cour qu’il détestait. Le roi se retirait devant lui. L’épée que' son père, le favori d’Élisabeth, avait tirée dans une sédition de palais pour une ambition personnelle, lui l’agitait dans une révolution pour les droits de l’Angleterre. 11 souhaitait d’accomplir par des succès éclatants une conciliation entre le roi et la nation. C’était un noble but.

Essex coucha sur le champ de bataille. Mais s’il sut vaincre, il ne sut pas profiter de la victoire. Bien loin de poursuivre l’ennemi, comme le lui conseillaient Holhs et Hampden, qui avaient avec eux quatre mille hommes frais, il marcha sur Warwick. Ce fut une faute; car le roi s’avança sans obstacle jusqu’à Banbury, s’empara de la ville, même du château, et fit chanter un Te Deum à Oxford comme le parlement en faisait chanter un à Londres. Charles n’eût pas osé donner le change à l'opinion si le comte d’Esse-x l’eût chassé devant lui. Il le pouvait. Son excuse est dans l'organisation de son armée, qui avait besoin d’être recrutée et exercée sans cesse.

HISTOIRE d’olivier CROMWELL

La bataille avait été terrible. Elle dura depuis deux heures de l’après-midi jusqu’à cinq heures du soir. Six mille hommes périrent et furent enterrés dans cette plaine de Keynton.

Des survivants, beaucoup étaient blessés ; tous étaient exténués de fatigue, de faim ou de froid. Edmond Ludlow lui-mème, un démon de jeunesse, de patriotisme et de guerre, était aux abois. Il avait l’estomac vide. Il s’était battu comme un lion, et la sueur ruisselait de son visage*. Ne trouvant pas son domestique, auquel il avait remis son manteau, il se promena toute la nuit pour se réchauffer. Le lendemain, il eut beaucoup de peine à manger, et ses mâchoires, engourdies par un long jeûne, autant que par un froid aigu, avaient perdu presque toute énergie, presque tout mouvement.

Essex, après un court repos à Warwick, se replia sur Londres. Le roi prit la direction d’Oxford et s’avança jusqu’à Brentford, tout en assurant une députation du parlement de ses désirs pacifiques. Malgré cette déclaration, il attaqua inopinément le régiment de Hollis, afin de traverser Brentford et d’enlever l’artillerie du lord général à Hammersmith. Ce régiment de Hollis, déjà écharpé à Edge-Hill, aurait été exterminé complètement à Brentford, sans les régiments du colonel Hampden et du lord Brook qui le soutinrent. Ils arrêtèrent avec une poignée de braves tout l’effort de l’armée royale. On entendait de Londres la canonnade.

Le comte d’Essex, qui siégeait à Westminster sur son fauteuil de législateur, le quitta brusquement pour la selle de son cheval. Il réunit en quelques heures toute son armée et se porta sur Brentford. Les milices de Londres le suivaient sous les ordres du major général Skippon, qui courait de compagnie en compagnie de volontaires et qui disait : « Allons, mes enfants, mes braves enfants, prions de bon cœur et battons-nous de bon cœur. Je serai avec vous. Souvenez-vous bien que c’est ici la cause de Dieu et qu’il s’agit de défendre vos femmes, vos filles et vous-mêmes. Allons, mes braves enfants, prions de bon cœur et battons-nous de bon cœur, et Dieu nous bénira! »» Le- 14 novembre, à Brentford, le comte d’Essex, qui avait vingt mille hommes pleins d’enthousiasme, aurait peut-être pu écra-

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