‹ Histoire d'un conscrit de 1813Chapitre 1 sur 23 · NEW YORK · texte numérisé non relu

NEW YORK

t>Q D'UW

Ceux qui |i'ont pas vu la gloire de l'Empereur Napoléon dans les années 1810^ 1811 et 1812, ne sauront jamais à qu^l degré de puissance peut monter un homme.

Quand il traversait la Champagne, la Lorraine ou FAlsace, les gens, au milieu de la moisson ou des vendanges, abandonnaient tout pour courir à sa rencontre ; il en arrivait de huit et dix lieues ; les f emmeSy les enfants, les vieillards se précipitaient sur sa route en levant les mains et criant: *' Vive rUmpereur! Vive P Empereur F' On aurait cru que c'était Dieu ; qu'il faisait respirer le monde et que si par malheur il mourait, tout serait finL Quelques anciens de la République qui hochaient la tête et se permettaient de dire, entre deux vins, que l'Empereur pouvait tomber, passaient pour des fous. Cela paraissait contre nature, et même on n'y pensait jamais.

Moi, j'étais en apprentissage, depuis 1804, chez le vieil horloger Melchior Goulden, à Phalsbourg.

4 HISTOIRE D'CTN conscrit DE 1813.

Comme je paraissais faible et que je boitais un peu, ma mère avait voulu me faire apprendre un métier plus doux que ceux de notre village ; car, au Dagsberg, on ne trouve que des bûcherons, des charbonniers et des schlitteurs. M. Goulden m'aimait bien. Nous demeurions au premier étage de la grande maison qui fait le coin en face du Bœuf- Ronge, près de la porte de France.

C'est là qu'il fallait voir arriver des princes, des ambassadeurs et des généraux, les uns à cheval, les autres en calèche, les autres en berline, avec des habits galonnés, des plumets, des fourrures et des décorations de tous les pays. Et sur la. grande route il fallait voir passer les courriers, les estafettes, les convois de poudre, de boulets, les canons, les caissons, la cavalerie et l'infanterie 1 Quel temps ! quel mouvement !

En cinq ou six ans l'hôtelier Georges fit fortune ; il eut des prés, des vergers, des maisons et des écus en abondance, car tous ces gens arrivant d'Allemagne, de Suisse, de Eussie, de Pologne ou d'ailleurs ne regardaient pas à quelques poignées d'or répandues sur les grands chemins; c'étaient tous des nobles, qui se faisaient gloire en quelque sorte de ne rien ménager.

Du matin au soir, et même pendant la nuit, l'hôtel du Bœuf'Rùuge tenait table ouverte. Le long des hautes fenêtres en bas, on ne voyait que les grandes nappes blanches, étincelantes d'argenterie et couvertes de gibier, de poisson et d'autres mets rares, autour desquels ces voyageurs venaient s'asseoir côte à côte. On n'entendait dans la grande cour derrière que les hennissements des chevaux, les cris des postillons, les

éclats de rire des servantes, le roulement des voitures, arrivant ou partant, sous les hautes portes cochères. Ah ! Fhôtel du Bœuf-Rotige n'aura jamais un temps de prospérité pareille !

On voyait aussi descendre là des gens de la ville, qu'on avait connus dans le temps pour chercher du bois sec à la forêt, ou ramasser le fumier des chevaux sur les grandes routes. Ils étaient passés commandants, colonels, généraux, un sur mille, à force de batailler dans tous les pays du monde.

Le vieux Melchior, son bonnet de soie noire tiré sur ses larges oreilles poilues, les paupières flasques, le nez pincé dans ses grandes besicles de corne et les lèvres serrées, ne pouvait s'empêcher de déposer sur l'établi sa loupe et son poinçon et de jeter quelquefois un regard vers l'auberge, surtout quand les grands coups de fouet des postillons à lourdes bottes, petite veste et perruque de chanvre, tortillée sur la nuque, retentissaient dans les échos des remparts, annonçant quelque nouveau personnage. Alors il devenait attentif, et de temps en temps je l'entendais s'écrier:

*^ Tiens! c'est le fils du couvreur Jacob, de la vieille ravaudeuse Marie-Anne ou du tonnelier Franz-Sépel! n a. fait son chemin... le voilà colonel et baron de l'Empire par-dessus le marché! Pourquoi donc est-ce qu'il ne descend pas chez son père, qui demeure làbas dans la rue des Capucins?"

Mais lorsqu'il les voyait prendre le chemin de la rue, en donnant des poignées de main à droite et à gauche aux gens qui les reconnaissaient, sa figure changeait; il s'essuyait les yeux avec son gros mouchoir à car-r reaux, en murmurant:

" C'est la pauvre vieille Annette qui va avoir du

plaisir. À la bonne heure, à la bonne heure! il n^est pas fier celui-là, c^egt un brave homme; pourvu qu^un boulet ne Fenlève pas de sitôt!"

Les uns passaient comme honteux de reconnaître leur nid, les autres traversaient fièrement la ville, pour aller voir leur sœur ou leur cousine. Ceux-ci, tout le monde en parlait, on aurait dit que tout Phalsbourg portait leurs croix et leurs épaulettes ; les autres, on les méprisait autant et même plus que lorsqulls balayaient la grande route.

On chantait presque tous les mois des Te Deum pour quelque nouvelle victoire, et le canon de l'arsenal tirait ses vingt et un coups, qui vous faisaient trembler le cœur. Dans les huit Jours qui suivaient, toutes les familles étaient dans l'inquiétude, les pauvres vieilles femmes surtout attendaient une lettre ; la première qui venait, toute la ville le savait : *^une telle a reçu des nouvelles de Jacques ou de Claude !" et tous couraient pour savoir s'il ne disait rien de leur Joseph ou de leur Jean-Baptiste. Je ne parle pas des promotions, ni des actes de décès ; les promotions, chacun y croyait, il fallait bien remplacer les morts ; mais pour les actes de décès, les parents attendaient en pleurant, car ils n'arrivaient pas tout de suite, quelquefois même ils n'arrivaient jamais, et les pauvres vieux espéraient toujours, pensant : *' Peut-être que notre garçon est prisonnier... Quand la paix sera faite, il reviendra... Combien sont revenus qu'on croyait morts !" Seulement la paix ne se faisait jamais; une guerre finie, on en commençait une autre. Il nous manquait toujours quelque chose, soit du côté de la Russie, soit du côté de l'Espagnq pu ailleurs ; — l'Empereur n'était jamais content,

Souvent, au passage des régiments qui traversaient la ville, — ^la grande capote retroussée sur les hanches, le sac au dos, les hautes guêtres montant jusqu^aux genoux et le fusil à volonté, allongeant le pas, tantôt couverts de boue, tantôt blancs de poussière, — souvent le père Melchior après avoir regardé ce défilé, me demandait tout rêveur :

"Dis donc, Joseph, combien penses-tu que nous en avons vu passer depuis 1804 ?

— Oh I je ne sais pas, monsieur Goulden, lui disaisje, au moins quatre ou cinq cent mille.

— Oui... au moins I faisait-il. Et combien en as-tu vu revenir ?"

Alors je comprenais ce qu'il voulait dire, et je lui répondais :

"Peut-être qu'ils rentrent par Mayence, ou par une autre route... Ça n'est pas possible autrement !"

Mais il hochait la tête et disait :

"Ceux que tu n'as pas vus revenir sont morts, comme des centaines et des centaines de mille autres mourront, si le bon Dieu n'a pas pitié de nous, car l'Empereur n'aime que la guerre I II a déjà versé plus de sang pour donner des couronnes à ses frères, que notre grande Révolution pour gagner les Droits de l'Homme."

Nous nous remettions à l'ouvrage, et les réflexions de M. Goulden me donnaient terriblement à réfléchir.

Je boitais bien un peu de la jambe gauche, mais tant d'autres avec des défauts avaient reçu leur feuille de route tout de même !

Ces idées me trottaient dans la tête, et quand j'y pensais longtemps, j'en concevais un grand chagrin. Cela me paraissait terrible, non seulement parce que

je n'aimais pas la guerre, mais encore parce que je voulais me marier avec ma cousine Catherine des Quatre- Vents. Nous avions été en quelque sorte élevés ensemble. On ne pouvait voir de fille plus fraîche, plus riante ; elle était blonde, avec de beaux yeux bleus, des joues roses et des dents blanches comme du lait ; elle approchait de ses dix-huit ans ; moi, j'en avais dix-neuf, et la tante Margrédel paraissait contente de me voir arriver tous les dimanches de grand matin, pour déjeuner et dîner avec eux.

Catherine et moi nous allions derrière, dans le verger ; nous mordions dans les mêmes pommes et dans les mêmes poires ; nous étions les plus heureux du monde.

C'est moi qui conduisais Catherine à la grand'messe et aux vêpres, et, pendant la fête, elle ne quittait pas mon bras et refusait de danser avec les autres garçons du village. Tout le monde savait que nous devions nous marier un jour ; mais si j'avais le malheur de partir à la conscription, tout était fini. Je souhaitais d'être encore mille fois plus boiteux, car, dans ce temps, on avait d'abord pris les garçons, puis les hommes mariés sans enfants, ensuite les hommes mariés, avec un enfant, et malgré moi je pensais : *' Est-ce que les boiteux valent mieux que les pères de famille ? est-ce qu'on ne pourrait pas me mettre dans la cavalerie ?" Bien que cette idée me rendait triste ; j'aurais déjà voulu me sauver.

Mais c'est principalement en 1813, au commencement de la guerre contre les Eusses, que ma peur grandit. Depuis le mois de février jusqu'à la fin de mai, tous les jours nous ne vîmes passer que des régiments et des régiments : des dragons, des cuir^siers^

des carabiniers, des hussards, des lanciers de toutes les couleurs, de Fartillerie, des caissons, des ambulances, des voitures, des vivres, toujours et toujours, comme une rivière qui coule et dont on ne voit jamais la fin.

Je me rappelle encore que cela commença par des grenadiers qui conduisaient de gros chariots attelés de bœufs. Ces bœufs étaient à la place de chevaux, pour servir de vivres plus tard, quand on aurait usé les munitions. Chacun disait : ^' Quelle belle idée ! Quand les grenadiers ne pourront plus nourrir les bœufs, les bœufs nourriront les grenadiers/^ Malheureusement ceux qui disaient cela ne savaient pas que les bœufs ne peuvent faire que sept à huit lieues par jour, et qu'il leur faut sur huit jours de marche un jour de repos au moins ; de sorte que ces pauvres bêtes avaient déjà la corne usée, la lèvre baveuse, les yeux hors de la tête, le cou rivé dans les épaules, et qu^il ne leur restait plus que la peau et les os. Il en passa pendant trois semaines de cette espèce, tout déchirés de coups de baïonnette. La viande devint bon marché, car on abattait beaucoup de ces bœufs, mais peu de personnes en voulaient, la viande malade étant malsaine. Us n'arrivèrent pas seulement à vingt lieues de l'autre côté du Rhin.

Après cela, nous ne vîmes plus défiler que des lances, des sabres et des casques. Tout s'engouffrait sous la porte de France, traversait la place d'Armes en suivant la grande route, et sortait par la porte d'Allemagne.

Enfin, le 10 mai de cette année 1812, de grand matin, les canons de l'arsenal annoncèrent le maître de tout. Je dormais encore lorsque le premier coup partit, en faisant grelotter mes petites vitres comme

un tambour, et presque aussitôt M. Goulden, avec la chandelle allumée, ouvrit ma porte en me disant:

"Lève-toi... le voilà r

Nous ouvrîmes la fenêtre. Au milieu de la nuit je vis s^avancer au grand trot, sous la porte de France, une centaine de dragons dont plusieurs portaient des torches; ils passèrent avec un roulement et des piétinements terribles; leurs lumières serpentaient sur la façade des maisons comme de la flamme, et de toutes les croisées on entendait partir des cris sans fin : '* Vive l'empereur! vive V Empereur!''

Je regardais la voiture, quand un cheval s^abattit sur le poteau du boucher Klein, où l'on attachait les bœufs ; le dragon tomba comme une masse, les jambes écartées, le casque dans la rigole, et presque aussitôt une tête se pencha hors de la voiture pour voir ce qui se passait, une grosse tête pâle et grasse, une touffe de cheveux sur le front: c'était Napoléon; il tenait la main levée comme pour prendre une prise de tabac, et dit quelques mots brusquement. L'oflBcier qui galopait à côté de la portière se pencha pour lui répondre. Il prit sa prise et tourna le coin, pendant que les cris redoublaient et que le canon tonnait.

Voilà tout ce que je vis.

L'Empereur ne s'arrêta pas à Phalsbourg; tandis qu'il courait déjà sur la route de Saveme, le canon tirait ses derniers coups. Puis le silence se rétablit. Les hommes de garde à la porte de France relevèrent le pont, et le vieil horloger me dit:

*' Tu l'as vu? .

— Oui, monsieur Goulden.

— Eh bien ! fit-il, cet homme-là tient notre vie à

HISTOIRE D'UK conscrit DE 1813. 11

tous dans sa main ; il n'aurait qu'à souffler sur nous et ce serait fini. Bénissons le ciel qu'il ne soit pas méchant, car sans cela le monde verrait des choses épouvantables, comme du temps des rois sauvages et des Turcs."

H semblait tout rêveur ; au bout d'une minute, il ajouta:

*'Tu peux te recoucher; voici trois heures qui sonnent.''

Il rentra dans sa chambre, et je me remis dans mon lit. Le grand silence qu'il faisait dehors me paraissait extraordinaire après tout ce tumulte, et jusqu'au petit jour, je ne cessai point de rêver à l'Empereur. Je songeais aussi au dragon, et je désirais savoir s'il était mort du coup. Le lendemain, nous apprîmes qu'on l'avait porté à l'hôpital et qu'il en reviendrait.

Depuis ce jour jusqu'à la fin du mois de septembre, on chanta beaucoup de Te Deum à l'église, et Ton tirait chaque fois vingt et un coups de canon pour quelque nouvelle victoire. C'était presque toujours le matin ; M. Goulden aussitôt s'écriait :

" Hé, Joseph ! encore une bataille gagnée ! cinquante mille hommes à terre, vingt-cinq drapeaux, cent bouches à feu !... Tout va bien... tout va bien. — Il ne reste maintenant qu'à faire une nouvelle levée, pour remplacer ceux qui sont morts !"

Il poussait ma porte, et je le voyais tout gris, tout chauve, en manches de chemise, le cou nu, qui se lavait la figure dans la cuvette.

"Est-ce que vous croyez, monsieur Goulden, lai disais-je dans un grand trouble, qu'on prendra les boiteux ?

12 HISTOIlkE D^UN CONSCRIT DE 1813.

— Non, non, faisait-il avec bonté, ne crains rien, mon enfant; tu ne pourrais réellement pas servir. Nous arrangerons cela. Travaille seulement bien, et ne t^inquiète pas du reste/'

Il voyait mon inquiétude, et cela lui faisait de la peine. Je n'ai jamais rencontré dTiomme meilleur. Alors il s'habillait pour aller remonter les horloges en ville, celles de M. le commandant de place, de M. le maire et d'autres personnes notables. Moi je restais à la maison. M. Goulden ne rentrait qu'après le Te Deum; il était son grand habit noisette, remettait sa perruque dans la boîte et tirait de nouveau son bonnet de soie sur ses oreilles, en disant :

"L'armée est à Vilna, — ou bien à Smolensk, — ^je viens d'apprendre ça chez M. le commandant. Dieu veuille que nous ayons le dessus cette fois encore et qu'on fasse la paix ; le plus tôt sera le mieux, car la guerre est une chose terrible."

Je pensais aussi que, si nous avions la paix, on n^aurait plus besoin de tant d'hommes et que je pourrais me marier avec Catherine. Chacun peut s'imaginer combien de vœux je formais pour la gloire de l'Empereur.

C'est le 15 septembre 1812 qu'on apprit notre grande victoire de la Moskowa. Tout le monde était dans la jubilation et s'écriait : '* Maintenant nous allons avoir la paix... maintenant la guerre est finie..."

Quelques mauvais gueux disaient qu'il restait à

prendre la Chine ; on rencontre toujours des êtres pareils pour désoler les gens.

Huit jours après, on sut que nous étions à Moscou, la plus grande ville de Bussie et la plus riche ; chacun se figurait le butin que nous allions avoir, et Ton pensait que cela ferait diminuer les contributions. Mais bientôt le bruit courut que les Busses avaient mis le feu dans leur ville, et qu^il allait falloir battre en re^ traite sur la Pologne, si Ton ne voulait pas périr de faim. On ne parlait que de cela dans les auberges, dans les brasseries, à la halle aux blés, partout ; on ne pouvait se rencontrer sans se demander aussitôt : **Eh bien... eh bien... ça va mal... la retraite a commencé ?^

Les gens étaient pâles ; et devant la poste, des centaines de paysans attendaient du matin au soir, mais il n^arrivait plus de lettres. Moi je passais au travers de tout ce monde sans faire trop attention, car j'en avais tant vu ! Et puis j^avais une idée qui me réjouissait le cœur, et qui me faisait voir tout en beau.

Vous saurez que depuis cinq mois je voulais faire un cadeau magnifique à Catherine, pour le jour de Isa fête, qui tombait le 18 décembre. Parmi les montres qui pendaient à la devanture de M. Goulden, il s^en trouvait une toute petite, quelque chose de tout à fait joli, la cuvette en argent, rayée de petits cercles qui la faisaient reluire comme une étoile. Autour du cadran, sous le verre, était un filet de cuivre, et sur le cadran on voyait peints deux amoureux qui se faisaient en quelque sorte une déclaration, car le garçon donnait à la fille un gros bouquet de roses, tandis qu'elle baissait modestement les yeux, en avançant la main.

14 HISTOIRE d'un COîî^SCRIT DE 1813.

La première fois que j'avais vu cette montre, je m'étais dit en moi-même: "Tu ne la laisseras pas échapper; elle sera pour Catherine. Quand tu serais forcé de travailler tous les jours jusqu'à minuit, il faut que tu l'aies." M. Goulden, après sept heures, me laissait travailler pour mon compte. Nous avions de vieilles montres à nettoyer, à rajuster, à remonter. Cela donnait beaucoup de peine, et quand j'avais fait un ouvrage pareil, le père Melchior me payait raisonnablement. Mais la petite montre valait trente-cinq francs. Qu'on s'imagine, d'après cela, les heures de nuit qu'il me fallut passer pour l'avoir. Je suis sûr que si M. Goulden avait su que je la voulais, il m'en aurait fait présent lui-même; mais je ne m'en serais pas seulement laissé rabattre un liard, j'aurais regardé cela comme honteux; je me disais: *'I1 faut que tu l'aies gagnée... que personne n'ait rien à réclamer dessus." Seulement, de peur qu'un autre n'eût l'idée de l'acheter, je l'avais mise à part dans une boîte, en disant au père Melchior que je connaissais un acheteur pour cette montre.

Maintenant chacun doit comprendre que toutes ces histoires de guerre m'entraient par une oreille et me sortaient par l'autre. Je me figurais la joie de Catherine en travaillant; durant cinq mois je n'eus que cela devant les yeux; je me représentais sa mine lorsqu'elle recevrait mon cadeau, et je jne demandais: " Qu'est-ce qu'elle dira ?" Tantôt je me figurais qu'elle s'écriait: '^ Joseph, à quoi penses-tu donc ? C'est bien trop beau pour moi... Non... non... je ne peux pas recevoir une si belle montre !" Alors je la forçais de la prendre, je la glissais dans la poche de son tablier en disant: " Allons donc, Catherine, allons donc... Set-

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ce que tu veux me faire de la peine ?'' Je voyais bien qu'elle la désirait, et qu'elle me disait cela pour avoir Fair de la refuser. Tantôt je me représentais sa figure toute rouge; elle levait les mains en disant: " Seigneur Dieu ! maintenant, Joseph, je vois bien que tu m'aimes !" Et elle m'embrassait, les larmes aux yeux. J'étais bien content. La tante Grédel approuvait tout. Enfin mille et mille idées pareilles me passaient par la tête, et le soir, en me couchant, je pensais: ''H n'y a pourtant pas d'homme aussi heureux que toi, Joseph ! Voilà maintenant que tu peux faire un cadeau rare à Catherine par ton travail. Et sûrement qu'elle prépare aussi quelque chose pour ta fête, car elle ne pense qu'à toi; vous êtes tous les deux très heureux, et quand vous serez mariés, tout ira bien." Ces pensées m'attendrissaient; jamais je n'avais éprouvé d'aussi grande satisfaction.

Pendant que je travaillais de la sorte, ne songeant qu'à ma joie, l'hiver arriva plus tôt que d'habitude, vers le commencement de novembre. Il ne commença point par de la neige, mais par un froid sec et de grandes gelées. En quelques jours toutes les feuilles tombèrent, la terre durcit comme de la pierre, et tout se couvrit de givre: les tuiles, les pavés et les vitres. Il fallut faire du feu, cette année-là, pour empêcher le froid d'entrer par les fentes ! Quand la porte restait ouverte une seconde, toute la chaleur était i partie; le bois pétillait dans le poêle; il brûlait comme de la paille en bourdonnant, et les cheminées tiraient bien.

Chaque matin je me dépêchais de laver les vitraux de la devanture avec de l'eau chaude; j'avais à peine refermé la fenêtre qu'une ligne de givre les couvrait.

On entendait dehors les gens courir en respirant, le nez dans le collet de leur habit et les mains dans les poches. Personne ne s'arrêtait, et les portes des maisons se refermaient bien yite.

Je ne sais ou s'en étaient allés les moineaux, s'ils étaient morts ou vivants, mais pas un seul ne criait sur les cheminées, et sauf le réveil et la retraite qu'on sonnait aux deux casernes^ aucun autre bruit ne troublait le silence.

Souvent, quand le feu pétillait bien, M. Groulden s'arrêtait tout à coup dans son travail, et regardant un instant les vitres blanches, il s'écriait :

*' Nos pauvres soldats ! nos pauvres soldats V

n disait cela d'une voix si triste, que je sentais mon cœur se serrer et que je lui répondais :

**Mais, monsieur Goulden, ils doivent être maintenant en Pologne, dians de bonnes casernes; car de penser que des êtres humains puissent supporter un froid pareil, c'est impossible.

— Un froid pareil ! disait-il, oui, dans ce pays, il fait froid, très froid, à cause des courants d'air de la montagne, et pourtant qu'est-ce que ce froid auprès de celui du nord en Russie et en Pologne? Dieu veuille qu'ils soient partis assez tôt ! ... Mon Dieu ! mon Dieu ! combien ceux qui conduisent les hommes ont une charge lourde à porter !"

Alors il se taisait, et durant des heures je songeais à ce qu'il m'avait dit; je me représentais nos soldats en route, courant pour se réchauffer. Mais l'idée de Catherine me revenait toujours, et j'ai pensé bien souvent depuis, que lorsque l'homme est heureux, le malheur des autres le touche peu, surtout dans la

jeunesse, où les passions sont plus fortes, et où l'expérience des grandes misères vous manque encore.

Après les gelées, il tomba tellement de neige, que les courriers en furent arrêtés sur la côte des Quatre- Vents. J'eus peur de ne pouvoir pas aller chez Catherine le jour de sa fête; mais deux compagnies d'infanterie sortirent avec des pioches, elles taillèrent dans la neige durcie une route pour laisser passer les voitures, et cette route resta jusqu'au commencement du mois d'avril 1813.

Cependant la fête de Catherine approchait de jour en jour, et mon bonheur augmentait en proportion. J'avais déjà les trente-cinq francs, mais je ne savais comment dire à M. Goulden que j'achetais la montre; j'aurais voulu tenir toutes ces choses secrètes: cela m'ennuyait beaucoup d'en parler.

Enfin la veille de la fête, entre six et sept heures du soir, comme nous travaillions en silence, la lampe entre nous, tout à coup je pris ma résolution et je dis :

'*Vous savez, monsieur Goulden, que je vous ai parlé d'un acheteur pour la petite montre en argent?

— Oui, Joseph, fit-il sans se déranger; mais il n'est pas encore venu.

— C'est moi, monsieur 6oulden,quî suis l'acheteur." Alors il se redressa tout étonné. Je tirai les trentecinq francs et je les posai sur l'établi. Lui me regardait.

" Mais, fit-il, ce n'est pas une montre pour toi, cela, Joseph; ce qu'il te faut, c'est une grosse montre, qui te remplisse bien la poche et qui marque les secondes. Ces petites montres- là, c'est pour les femmes."

18 HISTOIBE D^UK CONSCRIT DE 1813.

Je ne savais que répondre.

M. Ooulden^ après ayoir rêvé quelques instants^ se mit à sourire.

^^ Ah 1 bon, bon, dit-il, maintenant je comprends, c'est demain la fête de Catherine! Voilà donc pourquoi tu travaillais jour et nuit ! Tiens, reprends cet argent, je n'en veux pas.'*

J'étais tout confus.

"Monsieur Goulden, je vous remercie bien, lui dis-je, mais cette montre est pour Catherine, et je suis content de l'avoir gagnée. Vous me feriez de la peine si vous refusiez l'argent ; j'aimerais autant laisser la montre."

Il ne dit plus rien et prit les trente-cinq francs ; puis il ouvrit son tiroir et choisit une belle chaîne d'acier, avec deux petites clefs en argent doré qu'il mit à la montre. Après quoi lui-même enferma le tout dans une boîte avec une faveur rose. Il fit cela lentement, comme attendri; enfin il me donna la boite.

" C'est un joli cadeau, Joseph, dit-il; Catherine doit s'estimer bien heureuse d'avoir un amoureux tel que toi. C'est une honnête fille. Maintenant nous pouvons souper; dresse la table, pendant que je vais lever le pot-au-feu."

Nous fîmes cela, puis M. Goulden tira de l'armoire une bouteille de son vin de Metz, qu'il gardait pour les grandes circonstances, et nous soupâmes en quelque sorte comme deux camarades; car, durant toute la soirée, il ne cessa point de me parler du bon temps de sa jeunesse, disant qu'il avait eu jadis une amoureuse, mais qu'en l'année 92 il était parti pour la levée en masse, à cause de l'invasion des Prussiens,

HISTOIBE d'un conscrit DE 1813. 19

et qu'à son retour à Pénétrange, il avait trouvé cette personne mariée^ chose naturelle^ puisqu'il ne s'était jamais permis de lui déclarer son amour; cela ne rempéchait pas de rester fidèle à ce tendre souvenir: il en parlait d'un air grave. Moi je l'écoutais en rêvant à Catherine, et ce n'est que sur le coup de dix heures, au passage de la ronde, qui relevait les postes toutes les vingt minutes, à cause du grand froid, que nous remîmes deux bonnes bûches dans le poêle, et que nous allâmes enfin nous coucher.

Lb lendemain, 18 décembre, je m'éveillai vers six heures du matin. Il faisait un froid terrible; ma petit fenêtre était comme couverte d'un drap de givre.

J'avais eu soin, la veille, de déployer au dos d'une chaise mon habit bleu de ciel à queue de morue, mon pantalon, mon gilet en poil de chèvre, une chemise blanche et ma belle cravate de soie noire. Tout était prêt; mes bas et mes souliers bien cirés se trouvaient au pied du lit; je n'avais qu'à m'habiller, et, malgré cela, le froid que je sentais à la figure, la vue de ces vitres et le grand silence du dehors me donnaient le frisson d'avance. Si ce n'avait pas été la fête de Catherine, je serais resté là jusqu'à midi, mais tout à coup cette idée me fit sauter du lit et courir bien vite au grand poêle de faïence, où restaient presque toujours quelques, braises de la veille au soir, dans les cendres. J'en trouvai deux ou trois, je me dépêchai de les rassembler et de mettre dessus du petit bois et deux grosses b^hes, après quoi je courus me renfoncer dans mon ni.

M. Groulden, sous ses grands rideaux, la couverture tirée sur le nez et le bonnet de coton sur les yeux, était éveillé depuis un instant ; il m'entendit et me cria :

*' Joseph, il n'a jamais fait un froid pareil depuis quarante ans... je sens ça... Quel hiver nous allons ' avoir !"

Moi, je ne lui répondais pas ; je regardais de loin si le feu s'allumait : les braises prenaient bien ; on 'entendait le fourneau tirer, et d'un seul coup tout s'alluma. Le bruit de la flamme vous réjouissait ; mais il fallut plus d'une bonne demi-heure pour sentir un peu l'air tiède.

Enfin je me levai, je m'habillai. M. Goulden parlait toujours ; moi, je ne pensais qu'à Catherine. Et comme j'avais fini vers huit heures, j'allais sortir, lorsque M. Goulden, qui me regardait aller et venir, s'écria :

'^Joseph, à quoi penses-tu donc, malheureux?

Est-ce avec ce petit habit que tu veux aller aux Quatre- Vents ? Mais tu serais mort à moitié chemin. Entre dans mon cabinet, tu prendras le grand manteau, les moufles et les souliers à double semelle garnis de flanelle."

Je me trouvais si beau, que je réfléchis s'il fallait suivre son conseil, et lui, voyant ça, dit :

'^Ecoute, on a trouvé hier un homme gelé sur la côte de Wéchem ; le docteur Steinbrenner a dit qu'il résonnait comme un morceau de bois sec, quand on tapait dessus. C'était un soldat ; il avait quitté le village entre six et sept heures, à huit heures on l'a ramassé ; ainsi ça va vite. Si tu veux avoir le nez et les oreilles gelés, tu n'as qu'à sortir comme cela.

yy

HISTOIEB d'un conscrit DE 1813, 21

Je vis bien alors qu^il avait raison ; je mis ses gros souliers^ je passai le cordon des mouûes sur mes épaules^ et je jetai le manteau par-dessus. C^est ainsi que je sortis, après avoir remercié M. Goulden, qui m^avertit de ne pas rentrer trop tard, parce que le froid augmente à la nuit, et qu^une grande quantité de loups devaient avoir passé le Ehin sur la glace.

Je n^étais pas encore devant Féglise, que j^avais déjà relevé le collet de peau de renard du manteau, pour sauver mes oreilles. Le froid était si vif, qu*on sentait comme des aiguilles dans Tair, et qu^on se recoquillait malgré soi jusqu^à la plante des pieds.

Sous la porte d'Allemagne, j'aperçus le soldat de garde, dans son grand manteau gris, recalé comme un saint au fond de sa niche ; ii serrait le fusil avec sa manche, pour n'avoir pas les doigts gelés contre le fer, deux glaçons pendaient à ses moustaches. Personne n'était sur le pont, ni devant l'octroi. Un peu plus loin, hors de l'avancée, je vis trois voitures au milieu de la route, avec leurs grandes bâches serrées comme des bourriches, elles et incelaient de givre ; on les avait dételées et abandonnées. Tout semblait mort au loin, tous les êtres se cacliaient, se blottissaient dans quelque trou ; on n'entendait que la glace crier sous vos pieds.

En courant à côté du cimetière, dont les croix et les tombes reluisaient au milieu de la neige, je me dis en moi-même : " Ceux qui dorment là n'ont plus froid !" Je serrais le manteau contre ma poitrine et je cachais mon nez dans la fourrure, remerciant M. Goulden de la bonne idée qu'il avait eue. J'enfonçais aussi mes mains dans les moufles jusqu'aux coudes, et je galopais dans cette grande tranchée à perte de vue.

22 HISTOIRE D^UN COÎÎ^SORIT DE 1813.

que les soldats avaient faite depuis la ville jusqu'aux Quatre- Vents. C^étaient des murs de glace ; en quelques endroits balayés par la bise, on voyait le ravin du fond de Fiquet, la forêt du bois de chênes et la montagne bleuâtre, comme rapprochés de vous à cause de la clarté de l'air. On n'entendait plus aboyer les chiens de ferme, il faisait aussi trop froid pour eux.

Malgré tout, la pensée de Catherine me réchauffait le cœur, et bientôt je découvris les premières maisons des Quatre- Vents. Les cheminées et les toits de chaume, à droite et à gauche de la route, dépassaient à peine les montagnes de neige, et les gens, tout le long des murs, jusqu'au bout du village, avaient fait une tranchée pour aller les uns chez les autres. Mais ce jour-là, chaque famille se tenait autour de son âtre, et l'on voyait les petites vitres rondes comme piquées d'un point rouge, à cause du grand feu de l'intérieur. Devant chaque porte se trouvait une botte de paille, pour empêcher le froid de passer dessous.

À la cinquième porte à droite je m'arrêtai pour ôter mes moufles, puis j'ouvris et je refermai bien vite; c'était la maison de ma tante Grédel Bauer, la veuve de Mathias Bauer et la mère de Catherine.

Comme j'entrais grelottant et que la tante Grédel, assise devant l'âtre, tournait sa tête grise, tout étonnée à cause de mon grand collet de renard, Catherine, habillée en dimanche, avec une belle jupe de rayage, le mouchoir à longues franges en croix autour du sein, le cordon du tablier rouge serré à sa taille très mince, un joli bonnet de soie bleue à bandes de velours noir renfermant sa figure rose et blonde, les yeux doux et le nez un peu relevé, Catherine s'écria :

HISTOIRE D*UK OOKSCRIT DE 1813. 23

'* C'est Joseph r

Et sans regarder deux fois elle acconmt m'embrasser en disant :

^^ Je savais bien que le froid ne t'empêcherait pas de Tenir/'

J'étais tellement heureux que je ne pouvais parler ! J'ôtai mon manteau^ que je pendis au mur avec les moufles; j'ôtai pareillement les gros souliers de M. Goulden, et je sentis que j'étais tout pâle de bonheur.

J'aurais voulu trouver quelque chose d'agréable, mais comme cela ne venait pas, tout à coup je dis :

*' Tiens, Catherine, voici quelque chose pour ta fête ; mais d'abord il faut que tu m'embrasses encore une fois avant d'ouvrir la boîte."

Elle me tendit ses bonnes joues roses et puis s'ap* procha de la table ; la tante Grédel vint aussi voir. Catherine délia le cordon et ouvrit. Moi j'étais derrière, et mon cœur sautait, sautait ; j'avais peuc en ce moment que la montre ne fût pas assez belle. Mais au bout d'un instant, Catherine, joignant les mains, soupira tout bas :

'*Ohl mon Dieu! que c'est beau!... C'est une montre.

— Oui, dit la tante Grédel, ça, c'est tout à fait beau ; je n'ai jamais vu de montre aussi belle... On dirait de l'argent.

— Mais c'est de l'argent," fit Catherine en se retournant et me regardant pour savoir.

Alors je dis :

'^ Est-ce que vous croyez, tante Grédel, que je serais capable de donner une montre en cuivre argenté à celle que j'aime plus que ma propre vie? Si j'en étais

24 HISTOIRE D^UN COîî^SCRIT DE 1813.

capable^ je me mépriserais comme la boue de mes souliers/'

Catherine, entendant cela, me mit ses deux bras autour du cou, et, comme nous étions ainsi, je pensai : "Voilà le plus beau jour de ma vie V

Je ne pouvais plus la lâcher ; la tante Qrédel demandait :

"Qu'est-ce qu'il y a donc de peint sur le verre ?"

Mais je n'avais plus la force de répondre, et seulement à la fin, nous étant assis l'un à côté de l'autre^ je pris la montre et je dis :

*^ Cette peinture, tante Grédel, représente deux amoureux qui s'aiment plus qu'on ne peut dire : Joseph Bertha et Catherine Bauer ; Joseph offre un bouquet de roses à son amoureuse^ qui étend la main pour le prendre."

Quand la tante Grédel eut bien vu la montre, elle dit:

"Viens que je t'embrasse aussi, Joseph; je vois bien qu'il t'a fallu beaucoup économiser et travailler pour cette montre ; et je pense que c'est très beau... que tu es un bon ouvrier et que tu nous fais hon-

neur."

Je l'embrassai dans la joie de mon âme, et depuis ce moment jusqu'à midi, je ne lâchai plus la main de Catherine : nous étions heureux en nous regardant.

La tante Grédel allait et venait autour de l'âtre pour apprêter un pfanhougen, avec des pruneaux secs et des huchlen trempés dans du vin à la cannelle et d'autres bonnes choses ; mais nous n'y faisions pas attention, et ce n'est qu'au moment où la tante, après avoir mis son casaquin rouge et ses sabots noirs, s'écria toute contente : " Allons, mes enfants, à table 1" que nous

HiSTOiEE d'un CONSCEIT DE 1813. 25

vîmes la belle nappe, la grande soupière, la cruche de vin et le pfankougeii bien rond, bien doré, sur une large assiette au milieu. Cela nous réjouit la vue, et Catherine dit :

*' Assieds-toi là, Joseph, contre la fenêtre, que je te voie bien. Seulement il faut que tu m'arranges la montre, car je ne sais pas où la mettre.''

Je lui passai la chaîne autour du cou, puis, nous étant assis, nous mangeâmes de bon appétit. Dehors on n'entendait rien, le feu pétillait sur l'âtre. Il faisait bien bon dans cette grande cuisine, et le chat gris, un peu sauvage, nous regardait de loin à travers la balustrade de l'escalier au fond, sans oser descendre.

Catherine, après le dîner, chanta l'air : Der liebe Oott! Elle avait une voix douce qui s'élevait jusqu'au ciel. Moi je chantais tout bas, seulement pour la soutenir. La tante Grédel, qui ne pouvait jamais rester sans rien faire, même les dimanches, s'était mise à filer ; le bourdonnement du rouet remplissait les silences, et nous étions tout attendris. Quand un air était fini, nous en commencions un autre. À trois heures, la tante nous servit les kûchlen à la cannelle ; nous y mordions ensemble, en riant comme des bienheureux, et la tante quelquefois s'écriait :

'^ Allons, allons, est-ce qu'on ne dirait pas de véritables enfants ?"

Elle avait l'air de se fâcher, mais on voyait bien a ses yeux plissés qu'elle riait au fond de son cœur. Cela dura jusqu'à quatre heures du soir ; alors la nuit commençait à venir, l'ombre entrait par les petites fenêtres, et songeant qu'il faudrait bientôt nous quitter, nous nous assîmes tristement près de l'âtre où

26 HISTOIRE d'un COKSCEIT DE 1813.

dansait la flamme ronge. Oatherine me serrait la main ; moi^ le front penché^ j'aurais donné ma yie pour rester. Cela durait depuis une bonne demiheure^ lorsque la tante Grédel s'écria :

^^ Joseph... écoute. •• il est temps que tu partes ; la lune ne se lève pas avant minuit^ il va faire bientôt noir dehors comme dans un four, et par ces grands froids un malheur est si vite arrivé..."

Ces paroles me portaient un coup, et je sentais que Catherine me retenait la main. Mais la tante Grédel avait plus de raison que nous.

'^ C'est assez, dit-elle en se levant et décrochant le manteau du mur ; tu reviendras dimanche."

Il fallut bien remettre les gros souliers, les moufles et le .manteau de M. Goulden.

J'aurais voulu fciire durer cela cent ans ; malheureusement la tante m'aidait. Quand j'eus le grand collet dressé contre les oreilles, elle me dit :

*^ Embrassons-nous, Joseph I"

Je l'embrassai d'abord, ensuite Catherine, qui ne disait plus rien. Après cela, j'ouviîs la porte, et le froid terrible entrant tout à coup m'avertit qu'il ne fallait pas attendre.

** Dépêche-toi, me dit la tante.

— Bonsoir, Joseph, bonsoir !... me criait Catherine; n'oublie pas de venir dimanche."

Je me retournai pour agiter la main, puis je me mis à courir sans lever la tête, car le froid était tel que mes yeux en pleuraient derrière les grands poils du collet.

J'allais ainsi depuis vingt minutes, osant à peine respirer, quand une voix enrouée, une voix d'ivrogne me cria de loin : '^ Qui vive ?"

Alors je regardai dans la nuit grisâtre, et je vis, à cinquante pas devant moi, le colporteur Pinacle, avec sa grande hotte, son bonnet de loutre, ses gants de laine et son bâton à pointe de fer. La lanterne, pendue à la bretelle de la hotte, éclairait sa figure avinée, son menton hérissé de poils jaunes, et son gros nez en forme d'éteignoir; il écarquillait ses petits yeux comme un loup, en répétant : " Qui vive ?^

Ce Pinacle était le plus grand gueux du pays ; il avait même eu Tannée précédente une mauvaise affaire avec M. Goulden, qui lui réclamait le prix d'une montre qu'il s'était chargé de remettre à M. Anstett, le curé de Homert, et dont il avait mis l'argent en poche, disant me l'avoir payée à moi. Mais, quoique ce chenapan eût levé la main devant le juge de paix, M. Goulden savait bien le contraire, puisque, ce jour-là, ni lui ni moi n'étions sortis de la maison. En outre, ce Pinacle ayant voulu danser avec Catherine à la fête des Quatre-Vents, elle avait refusé, parce qu'elle connaissait l'histoire de la montre, et que, d'ailleurs, elle restait toujours à mon bras.

Ce gueux, très méchant, m'en voulait donc, et de le voir là, tout à coup, au milieu de la route, loin de la ville et de tout secours, avec son bâton de cormier, garni d'une pointe en fer, cela ne me réjouissait pas beaucoup. Heureusement le petit sentier qui tourne autour du cimetière était à ma gauche, et, sans répondre, je me dépêchai d'y courir, ayant de la neige presque jusqu'au ventre.

Alors lui, devinant qui j'étais, s'écria furieux :

*^ Ah ! ah ! c'est le petit boiteux. , . Halte !. . . halte !. . . il faut que je te souhaite le bonsoir. Tu viens de chea Catherine, voleur de montre I"

Moi je sautais comme un lièvre par-dessus les tas de neige ; il essaya d'abord de me suivre^ mais sa hotte le gênait ; c'est pourquoi, voyant que je gagnais du terrain, il mit ses deux mains autour de sa bouche, en criant :

'^ C'est égaL.. boiteux,. • c'est égal... tu auras ton compte tout de même : la conscription approche,,, la grande conscription des borgnes, des boiteux et des bossus... tu partiras. .. tu resteras là-bas avec tous les autres..."

En même temps il reprit son chemin en riant comme un ivrogne qu'il était, et moi, n'ayant presque plus la force de respirer, je gagnai la route, à l'entrée des glacis, remerciant le ciel d'avoir trouvé la petite allée si près de moi ; car ce Pinacle, bien connu pour tirer son couteau chaque fois qu'il se battait, aurait pu me donner un mauvais coup.

Malgré le mouvement que je venais de me donner, j'avais l'onglée sous mes grosses semelles, et je me remis à courir.

Cette nuit-là, l'eau gela dans les citernes de Phalsbourg et le vin dans les caves, ce qui ne s'était pas vu depuis soixante ans.

A l'avancée, au premier pont et sous la porte d'Allemagne, le silence me parut encore plus grand que le matin, la nuit lui donnait quelque chose de terrible. Quelques étoiles brillaient entre les grands nuages blancs qui se dépliaient au-dessus de la ville. Tout le long de la rue, je ne rencontrai pas une âme, et quand j'arrivai dans notre allée en bas, après avoir refermé la porte, il me sembla qu'il y faisait chaud ; pourtant la petite rigole do la cour qui longe le mur était gelée. J'attendis une seconde pour reprendre

haleine, puis je montai dans Fombre, la main sur la rampe.

En ouvrant ma chambre, la bonne chaleur du poêle me réjouit. M; Goulden était assis devant le feu, dans le fauteuil, son bonnet de soie noire tiré sur la nuque et les mains sur les genoux.

"C^est toi, Joseph? me dit-il sans se retourner.

— Oui, monsieur Goulden, lui répondis- je ; il fait bon ici. Quel froid dehors ! Nous n'avons jamais eu un hiver pareil.

— Non, fit-il d'un ton grave, non, c'est un hivei dont on se souviendra longtemps.''

Alors j'entrai dans le cabinet pour remettre le manteau, les moufles et les souliers à leur place.

Je pensais lui raconter ma rencontre avec Pinacle, quand, en rentrant, il me demanda :

*^ Tu t'es bien amusé, Joseph ?

— Oh oui! La tante Grédel et Catherine m'ont fait des compliments pour vous.

— Allons, tant mieux ! tant mieux ! dit-il, les jeunes ont raison de s'amuser ; car, quand on devient vieux, à force d'avoir souffert, d'avoir vu des injustices, de l'égoïsrae et des malheurs, tout est gâté d'avance."

11 se disait ces choses à lui-même, en regardant la

flamme. Je ne l'avais jamais vu si triste, et je lui

demandai :

'^ Est-ce que vous êtes malade, monsieur Goulden?"

Mais lui, sans me répondre, murmura :

*^Oui, oui, voilà les grandes nations militaires...

voilà la gloire I"

Il hochait la tête et s'était courbé tout rêveur, ses

gros sourcils gris froncés.

30 HISTOIRE D'uiq- COÎTSCEIT DE 1813,

Je ne savais que penser de tout cela, lorsque, se redressant, il me dit :

'^ Dans ce moment, Joseph, il y a quatre cent mille familles qui pleurent en France: notre Grande- Armée a péri dans les glaces de Russie ; tous ces hommes jeunes et vigoureux que nous avons vus passer durant deux mois sont enterrés dans la neige. La nouvelle est arrivée cette après-midi. Quand on pense à cela, c'est épouvantable I"

Moi, je me taisais ; ce que je voyais de plus clair, c'est que nous allions bientôt avoir une nouvelle conscription, comme après toutes les campagnes, et que • cette fois les boiteux pourraient bien en être. Cela me rendait tout pâle, et la prédiction de Pinacle me faisait dresser les cheveux sur la tête.

^'Va-t'en, Joseph, couche-toi tranquillement, me dit le père Goulden ; moi je n'ai pas sommeil, je vais rester là... tout cela me bouleverse. Tu n'as rien remarqué en ville ?

— Non, monsieur Goulden."

J'entrai dans ma chambre et je me couchai. Longtemps je ne pus fermer l'œil, rêvant à la conscription, à Catherine, à tous ces milliers d'hommes enterrés dans la neige, et me disant que je ferais bien de me sauver en Suisse.

Vers trois heures, j'entendis M. Goulden se coucher à son tour. Quelques instants après, je m'endormis à la grâce de Dieu.

Lorsque j'entrai le lendemain, vers sept heures, dans la chambre de M. Goulden pour me remettre à l'ouvrage, il était encore au lit et tout abattu.

HISTOIRE D'Ulf CONSCRIT DE 1813. 31

Joseph, me dit-il, je ne suîs pas bien, toutes ces terribles histoires m'ont rendu malade; je n^ai pas dormi.

— Est-ce qu'il &ut vous faire du thé? lui demandai-je.

— Non, mon enfant, non, c'est inutile; arrange seulement un peu le feu, je me lèverai plus tard. Mais, à cette heure, il faudrait aller régler les horloges en ville, nous sommes au lundi; je ne peux pas y aller, car de voir tant d'honnêtes gens dans une désolation pareille, des gens que je connais depuis trente ans, cela me rendrait tout à fait malheureux. Écoute, Joseph, prends les clefe pendues derrière la porte, et vas-y ; cela vaudra mieux. Moi, je vais tâcher de me remettre, de dormir un peu... Si je pouvais dormir une heure ou deux, cela me ferait du bien.

— C'est bon, monsieur Goulden, lui dis- je, je pars tout de suite."

Après avoir mis du bois au fourneau, je pris le manteau et les moufles, je tirai les rideaux du lit de M. Gk>ulden, et je sortis, le trousseau de clefs dans ma poche. L'indisposition du père Melchior me chagrinait bien un peu, mais une idée me consolait ; je me disais en moi-même : ^* Tu vas grimper sur le clocher de la ville, et tu verras de là-haut la maison de Catherine et de la tante Grédel." En songeant à cela j'arrivai chez le sonneur de cloches Brainstein, qui demeurait au coin de la petite place, dans une vieille baraque décrépite; ses deux garçons étaient tisserands, et dans ce vieux nid on entendait grincer les métiers et siffler les navettes du matin au soir. La grand'mère, tellement vieille qu'on ne voyait plus ses yeux, dormait dans un antique fauteuil, au haut duquel

perchait une pie. Le père Brainstein, quand il n'avait pas à sonner les cloches pour un baptême, un enterrement ou un mariage, lisait dans son almanach, derrière les petites vitres rondes de la croisée.

A côté de leur baraque était une cassine, sous le toit de la vieille halle, où travaillait le savetier Koniam, et plus loin se trouvait l'étalage des bouchers et des fruitières.

J'arrivai donc chez les Brainstein ; et le vieux en me voyant se leva, disant :

*' C'est vous, monsieur Joseph ?

— Oui, père Brainstein, je viens à la place de M. Goulden, qui n'est pas bien.

— Ah ! bon... bon... c'est la même chose."

Il mit son vieux tricot et son gros bonnet de laine, en chassant le chat qui dormait dessus ; puis il prit la grosse clef du clocher dans un tiroir, et nous sortîmes, moi, bien heureux de me trouver au grand air, malgré le froid, car dans ce trou tout était gris de vapeur, et l'on avait autant de peine à respirer que dans une marmite; je n'ai jamais compris comment ces gens pouvaient vivre de la sorte.

Enfin nous remontâmes la rue, et le père Brainstein me dit :

'^ Vous connaissez le grand malheur de la Sussie, monsieur Joseph?

— Oui, père Brainstein ; c'est terrible 1

— Ahl fit-il, bien suri Mais ça rapportera beaucoup de messes à l'église; car, voyez-vous, tout le monde voudra faire dire des messes pour ses enfants, d'autant plus qu'ils sont morts dans un pays de païens,

— Sans doute, sans doute," lui dis-jo.

Nous traversions alors la place, et devant la maison

HISTOIRE D'UK conscrit DE 1813. 33

commune, en face du corps de garde, stationnaient déjà plusieurs personnes, des paysans et des gens de la ville, qui lisaient une affîche. Nous montâmes le perron, et nous entrâmes dans Téglise, où plus de vingt femmes, jeunes et vieilles, étaient à genoux sur le pavé, malgré le froid épouvantable.

*^ Voyez-vous, fit Brainstein, qu^est-ce que je vous disais? Elles viennent déjà prier, et je suis sûr que là moitié sont là depuis cinq heures.'*

Il ouvrit la petite porte de la tour par où Ton monte aux orgues, et nous nous mîmes à grimper dans les ténèbres. Une fois dans les orgues, nous prîmes à gauche du soufflet, et nous montâmes jusqu^aux cloches.

Je fus bien content de revoir le ciel bleu et de respirer le grand air, car la mauvaise odeur des chauvessouris qui vivent dans ces boyaux vous étouffait presque. Mais quel froid épouvantable dans cette cage ouverte à tous les vents, et quelle lumière éblouissante par ces temps de neige, où la vue s'étendait sur vingt lieues de pays! Toute la petite ville de Phalsbourg, avec ses six bastions, ses trois demi-lunes, ses deux avancées, ses casernes, ses poudrières, ses ponts, ses glacis et ses remparts, sa grande place d'armes et ses petites maisons bier alignées, se dessinait là comme sur un papier blanc. On voyait jusqu'au fond des cours, et moi qui n'étais pas encore habitué à cela, je me tenais bien au milieu de la plate-forme, de peur d'avoir l'idée de m'envoler, comme on le raconte de certaines gens qui deviennent fous par les grandes hauteurs. Je n'osais m'approcher de l'horloge, dont le cadran est peint derrière avec ses aiguilles, et si Brainstein ne m'avait pas

34 HISTOIRE D^Uiq^ CONSCRIT DE 1813.

donné l'exemple, je serais resté là, cramponné à la poutre des cloches ; mais il me dit:

'^ Venez, monsieur Joseph, et regardez; est-ce que c'est rheureP'

Alors je sortis la grosse montre de M. Goulden, qui marquait les secondes, et je vis qu'il y avait beaucoup de retard. Bradnstein m'aidait à tirer les poids, et nous réglâmes aussi les touches.

" L'horloge est toujours en retard les hivers, dit-il, à cause du fer qui travaille."

Après m'être un peu familiarisé avec ces choses, je me mis à regarder les environs: les Baraques du bois de chênes, les Baraques d'en haut, le Bigelberg, et finalement je reconnus les Quatre- Vents sur la côte en face, et la maison de la tante Grédel. Justement la cheminée fumait comme un fil bleu qui monte au ciel. Et je revis la cuisine: je me représentai Catherine en sabots et petite jupe de laine, filant au coin de l'âtre en pensant à moi ! J'étais tellement attendri, que je ne sentais plus le froid ; je ne pouvais pas détacher mes yeux de cette cheminée.

Le père Brainstein, qui ne savait ce que je regardais, dit:

"Oui... oui, monsieur Joseph, maintenant, malgré la neige, tous les chemins sont couverts de monde; la grande nouvelle s'est déjà répandue, et chacun arrive pour savoir au juste son malheur."

Je vis qu'il avait raison: tous les chemins, tous les sentiers étaient couverts de gens qui venaient en ville; et, regardant sur la place, j'aperçus la foule qui grossissait devant le corps de garde de la mairie et devant la poste aux lettres. On entendait comme de grandes rumeurs.

Enfin, après avoir regardé de nouveau la maison de Catherine, il fallut bien descendre, et nous nous mîmes à tourner dans Fescalier sombre, comme dans un puits. Une fois dans Forgue, nous vîmes du balcon que la foule avait aussi beaucoup grossi dans Téglise : toutes les mères, toutes les sœurs, toutes les vieilles grand'mères, les riches et les pauvres, étaient à genoux dans les bancs, au milieu du plus grand silence; elles priaient pour ceux de là-bas... offrant tout pour les revoir encore une fois 1

D'abord je ne compris pas bien cela, mais tout à coup la pensée me vint que, si j'étais parti l'année d'avant, Catherine serait aussi là pour prier et me redemander à Dieu; cela me traversa le cœur, je sentis tout mon corps grelotter.

" Allons-nous-en, allons-nous-en ! dis- je à Brainstein; c'est épouvantable 1

— Quoi ? fit-îl.

— La guerre."

Nous descendions alors l'escalier, sous la grande porte, et je traversai là place pour aller chez M. le commandant Meunier, pendant que Brainstein reprenait le chemin de sa maison.

Au coin de l'Hôtel de Ville, je vis un spectacle que je me rappellerai toute ma vie: c'est là qu'était la grande affiche; plus de cinq cents personnes; des gens de la ville et des paysans, des hommes et des femmes, serrés les uns contre les autres, tout pâles et le cou tendu, la regardaient en silence comme quelque chose de terrible. Ils ne pouvaient pas la lire, et de temps en temps l'un ou l'autre disait en allemand ou en français:

"Ils ne sont pourtant pas tous morts 1... il en reviendra tout de même/'

D'autres criaient:

*^ Mais on ne voit rien... on ne peut pas approcher I**

Une pauvre vieille, derrière, levait les mains en criant:

'^Christophe... mon pauvre Christophe P

D'autres, comme indignés de l'entendre, disaient:

" Faites donc taire cette vieille I"

Chacun ne pensait qu'à soi.

Derrière, il en venait toujours d'autres par la porte d'Allemagne.

À la fin, Harmantier, le sergent de ville, sortit de la voûte du corps de garde, et se mit au haut des marches, avec une affiche toute pareille à celle du mur; quelques soldats le suivaient. Alors tout de le monde courut de son côte, mais les soldats écartèrent les premiers, et le père Harmantier se mit à lire cette affiche, qu'on appelait le 29^ bulletin^ et dans laquelle l'Empereur racontait que pendant la retraite les chevaux périssaient toutes les nuits par milliers. — H no disait rien des hommes I

Le sergent de ville lisait lentement, personne ne soufflait mot; la vieille, qui ne comprenait pas le français, écoutait comme les autres. On aurait entendu voler une mouche. Mais quand il en vint à ce passage: — *' Notre cavalerie était tellement démontée, que l'on a dû réunir les officiers auxquels il restait un cheval, pour en former quatre compagnies de cent cinquante hommes chacune. Les généraux y faisaient les fonctions de capitaines, et les colonels celles de sous-officiers." — Quand il lut ce passage, qui en disait plus sur la misère de la grande armée que

HISTOIBE d'un CONSCBIT DE 1813. 37

tout le reste^ les cris et les gémissements se firent entendre de tous les côtés; deux ou trois femmes tombèrent... on les emmenait en les soutenant par les bras.

Il est yrai que Faffiche ajoutait : '^ La santé de Sa Majesté n'a jamais été meilleure^ '^ et c'était une grande consolation. Malheureusement ça ne pouvait pas rendre la yie aux trois cent mille hommes enterrés dans la neige ; aussi les gens s'en allaient bien tristes! D'autres venaient par douzaines^ qui n'avaient rien entendu, et^ d'heure en heure^ Harmantier sortait pour lire le bulletin.

Cela dura jusqu'au soir, et, chaque fois, c'était la même chose.

Je me sauvai... j'aurais voulu ne rien savoir de tout \ cela.

Je montai chez M. le commandant de place. En entrant dans son salon, je le vis qui déjeunait. C'était un homme déjà vieux, mais solide, la face rouge et de bon appétit.

" Ah ! c'est toi I fit-il ; M. Goulden ne vient donc pas ?

— Kon, monsieur le commandant, il est malade, à cause des mauvaises nouvelles.

— Ah 1 bon... bon... je comprends ça, fit-il en vidant son verre ; oui, c'est malheureux.^'

Et tandis que je levais le globe de la pendule, il ajouta.

** Bah 1 tu diras à M. Goulden que nous aurons notre revanche... On ne peut pas toujours avoir le dessus, que diable ! Depuis quinze ans que nous les menons tambour battant, il est assez juste qu'on leur laisse cette petite fiche de consolation... Et puis

rhonneur est sauf ; nous n^avons pas ét6 battus ; sans la neige et le froid, ces pauvres Cosaques en auraient vu de dures... Mais un peu de patience; les cadres seront bientôt remplis, efc alors gare V'

Je remontai la pendule ; il se leva et vint regarder, étant grand amateur d'horlogerie. Il me pinça l'oreille d'un air joyeux ; puis, comme j'allais me retirer, il s'écria en reboutonnant sa grosse capote, qu'il avait ouverte pour manger :

** Dis au père Goulden de dormir tranquille, la danse va recommencer au printemps; ils n'auront pas toujours l'hiver pour eux, les Kalmoucks : dis-lui ça I

— Oui, monsieur le commandant," répondis-je en fermant la porte.

Sa grosse figure et son air de bonne humeur m'avaient un peu consolé ; mais dans toutes les maisons où j'allai ensuite, chez les Harwich, chez les Frantz-Toni, chez les Durlach, partout on n'entendait que des plaintes. Les femmes surtout étaient dans la désolation ; les hommes ne disaient rien et se promenaient de long en large, la tête penchée, sans même regarder ce que je faisais chez eux.

Vers dix heures, il ne me restait plus que deux personnes à voir : M. de La Vablerie-Chamberlan, un ancien noble, qui demeurait au bout de la grande rue, avec madame Ohamberlan-d'Écof et mademoiselle Jeanne, leur fille. C'étaient des émigrés, revenus depuis trois ou quatre ans. Ils ne fréquentaient personne en ville, et ne voyaient que trois ou quatre vieux curés des environs. M. de La Vablerie-Chamberlan n'aimait que la chasse ; il avait six chiens au fond de sa cour et une voiture à deux chevaux ; le

père Robert, de la rue des Capucins, leur servait de cocher, de palefrenier, de domestique et de piqueur. M. de La Vablerie portait toujours une veste de chasse, une casquette en cuir bouilli et des bottes à éperons. Toute la ville l'appelait le braque; mais on ne disait rien ni de madame ni de mademoiselle de Chamberlan.

J'étais bien triste en poussant la lourde porte à poulie, dont le grelottement se prolongeait dans le vestibule ; aussi quelle ne fut pas ma surprise d'entendre, au milieu de cette désolation générale, un air de chant et de clavecin. M. de La Vablerie chantait et mademoiselle Jeanne raccompagnait. Je ne savais pas, dans ce temps, que le malheur des uns fait le bonheur des autres, et je me dis, la main sur le loquet: '^ Ils ne connaissent pas encore les nouvelles de Eussîe."

Mais comme j'étais ainsi, la porte de la cuisine s'ouvrit, et mademoiselle Louise, leur servante, penchant la tête, demanda :

" Qui est là?

— C'est moi, mademoiselle Louise.

— Ah! c'est vous, monsieur Joseph; passez par

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